Le grand Meaulnes

by Alain-Fournier

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English

French

Translation: Françoise Delisle
The WandererLe grand Meaulnes
Alain-FournierAlain-Fournier
First PartPREMIÈRE PARTIE
ICHAPITRE PREMIER
THE BOARDERLE PENSIONNAIRE
He arrived at our home on a Sunday of November, 189-.Il arriva chez nous un dimanche de novembre 189-…
I still say 'our home,' although the house no longer belongs to us. We left that part of the country nearly fifteen years ago and shall certainly never go back to it.Je continue à dire « chez nous », bien que la maison ne nous appartienne plus. Nous avons quitté le pays depuis bientôt quinze ans et nous n’y reviendrons certainement jamais.
We were living in the building of the Higher Elementary Classes at Sainte-Agathe's School. My father, whom I used to call M. Seurel as did other pupils, was head of the Middle School and also of the Higher Elementary classes where pupils worked for the preliminary teacher's examination. My mother taught the infants.Nous habitions les bâtiments du Cours Supérieur de Sainte-Agathe. Mon père, que j’appelais M. Seurel, comme les autres élèves, y dirigeait à la fois le Cours Supérieur, où l’on préparait le brevet d’instituteur, et le Cours Moyen. Ma mère faisait la petite classe.
At the extreme end of the small town, a long red house with five glass doors and a Virginia creeper upon its walls ; an immense courtyard with shelters, a washhouse and a huge gateway, on the side looking towards the village; on the north side, a small gate opening on the road leading to the station three kilometres off; on the south, at the back of the house, fields, gardens, meadows joining the outskirts...such is the simple plan of this dwelling where I spent the most troubled but the most happy days of my life - the house from which we launched our adventures and to which they returned to break themselves like waves on a bare rock.Une longue maison rouge, avec cinq portes vitrées, sous des vignes vierges, à l’extrémité du bourg ; une cour immense avec préaux et buanderie, qui ouvrait en avant sur le village par un grand portail ; sur le côté nord, la route où donnait une petite grille et qui menait vers La Gare, à trois kilomètres ; au sud et par derrière, des champs, des jardins et des prés qui rejoignaient les faubourgs… tel est le plan sommaire de cette demeure où s’écoulèrent les jours les plus tourmentés et les plus chers de ma vie – demeure d’où partirent et où revinrent se briser, comme des vagues sur un rocher désert, nos aventures.
At the time of some new 'appointments,' a whim of fate, due to some inspector or to the Prefect, had led us there. Towards the end of the summer holidays, a long time ago, a peasant cart, preceding our household goods, deposited my mother and myself before the little rusty gate. Urchins who were stealing peaches in the garden silently escaped through holes in the hedge . . . My mother, whom we used to call Millie and who was the most methodical housekeeper I ever knew, had at once gone into the rooms full of dusty straw, and had declared with much consternation - as was her custom at each 'removal' - that our furniture would never fit in a house so badly built. . . She had come out to impart her trouble to me. While speaking she had, with her handkerchief, gently wiped my face blackened by the journey. Then she had gone back to consider what doors and windows would have to be blocked to make the place habitable ... As for me, wearing a big straw hat with streamers, I was left alone on the gravel of that strange playground, waiting for her, prying shyly around the well and under the cart-shed.Le hasard des « changements », une décision d’inspecteur ou de préfet nous avaient conduits là. Vers la fin des vacances, il y a bien longtemps, une voiture de paysan, qui précédait notre ménage, nous avait déposés, ma mère et moi, devant la petite grille rouillée. Des gamins qui volaient des pêches dans le jardin s’étaient enfuis silencieusement par les trous de la haie… Ma mère, que nous appelions Millie, et qui était bien la ménagère la plus méthodique que j’aie jamais connue, était entrée aussitôt dans les pièces remplies de paille poussiéreuse, et tout de suite elle avait constaté avec désespoir, comme à chaque « déplacement », que nos meubles ne tiendraient jamais dans une maison si mal construite… Elle était sortie pour me confier sa détresse. Tout en me parlant, elle avait essuyé doucement avec son mouchoir ma figure d’enfant noircie par le voyage. Puis elle était rentrée faire le compte de toutes les ouvertures qu’il allait falloir condamner pour rendre le logement habitable… Quant à moi, coiffé d’un grand chapeau de paille à rubans, j’étais resté là, sur le gravier de cette cour étrangère, à attendre, à fureter petitement autour du puits et sous le hangar.
Thus to-day I picture our arrival. For as soon as I wish to bring back the distant memory of that first evening when I waited in out playground at Sainte-Agathe, at once it is another kind of waiting which I recall, at once I see myself again, both hands pressed to the bars of the front gate, anxiously watching for some one who will soon come down the High Street. If I try to imagine that first night which I must have spent in my attic, amidst the lumber-rooms on the upper storey, I recall other nights; I am no longer alone in that room; a tall, restless, and friendly shadow moves along its walls and walks to and fro. And that quiet countryside - the school, old Father Martin's field, with its three walnut trees, the garden daily invaded on the stroke of four by women paying calls - all this is, in my memory, forever stirred and transformed by the presence of him who upset all our youth and whose sudden flight even did not leave us in peace.C’est ainsi, du moins, que j’imagine aujourd’hui notre arrivée. Car aussitôt que je veux retrouver le lointain souvenir de cette première soirée d’attente dans notre cour de Sainte-Agathe, déjà ce sont d’autres attentes que je me rappelle ; déjà, les deux mains appuyées aux barreaux du portail, je me vois épiant avec anxiété quelqu’un qui va descendre la grand’rue. Et si j’essaie d’imaginer la première nuit que je dus passer dans ma mansarde, au milieu des greniers du premier étage, déjà ce sont d’autres nuits que je me rappelle ; je ne suis plus seul dans cette chambre ; une grande ombre inquiète et amie passe le long des murs et se promène. Tout ce paysage paisible – l’école, le champ du père Martin, avec ses trois noyers, le jardin dès quatre heures envahi chaque jour par des femmes en visite – est à jamais, dans ma mémoire, agité, transformé par la présence de celui qui bouleversa toute notre adolescence et dont la fuite même ne nous a pas laissé de repos.
Yet we had already been ten years in that district when Meaulnes arrived.Nous étions pourtant depuis dix ans dans ce pays lorsque Meaulnes arriva.
I was fifteen. It was a cold Sunday of November, the first day of autumn to make one think of winter. All day Millie had waited for the station omnibus to bring her a hat for the bad weather. That morning she missed Mass, and right up to the sermon, from my place in the choir with the other children, I looked anxiously towards the door to see her come to church wearing her new hat.J’avais quinze ans. C’était un froid dimanche de novembre, le premier jour d’automne qui fît songer à l’hiver. Toute la journée, Millie avait attendu une voiture de La Gare qui devait lui apporter un chapeau pour la mauvaise saison. Le matin, elle avait manqué la messe ; et jusqu’au sermon, assis dans le chœur avec les autres enfants, j’avais regardé anxieusement du côté des cloches, pour la voir entrer avec son chapeau neuf.
In the afternoon, I had to go to vespers alone.Après midi, je dus partir seul à vêpres.
'Anyhow,' she said to comfort me, brushing my little suit with her hand, 'even if it had come, this precious hat, I should have had to spend my Sunday making it up again.'– D’ailleurs, me dit-elle, pour me consoler, en brossant de sa main mon costume d’enfant, même s’il était arrivé, ce chapeau, il aurait bien fallu, sans doute, que je passe mon dimanche à le refaire.
This is how our winter Sundays were often spent. In the early morning Father went off to some misty pond to jack-fish from a boat, and Mother retired till nightfall into her dark bedroom, to remake her simple dresses. She shut herself up in that way for fear some lady visitor, as poor as herself and as proud, might surprise her at the job. As for me, vespers over, I waited, reading in the cold dining-room, until she opened the door to show me how she was getting on.Souvent nos dimanches d’hiver se passaient ainsi. Dès le matin, mon père s’en allait au loin, sur le bord de quelque étang couvert de brume, pêcher le brochet dans une barque ; et ma mère, retirée jusqu’à la nuit dans sa chambre obscure, rafistolait d’humbles toilettes. Elle s’enfermait ainsi de crainte qu’une dame de ses amies, aussi pauvre qu’elle mais aussi fière, vînt la surprendre. Et moi, les vêpres finies, j’attendais, en lisant dans la froide salle à manger, qu’elle ouvrît la porte pour me montrer comment ça lui allait.
That Sunday, a little excitement in front of the church kept me out-of-doors after vespers. A christening, under the porch, had attracted a crowd of urchins. In the square a few villagers had put on their firemen's jackets and piled their arms ; stiff and stamping their feet with cold, they were listening to Boujardon, the corporal, losing himself in theory ...Ce dimanche-là, quelque animation devant l’église me retint dehors après vêpres. Un baptême, sous le porche, avait attroupé des gamins. Sur la place, plusieurs hommes du bourg avaient revêtu leurs vareuses de pompiers ; et, les faisceaux formés, transis et battant la semelle, ils écoutaient Boujardon, le brigadier, s’embrouiller dans la théorie…
The christening bells stopped suddenly, like festive chimes at a mistaken time and place. Boujardon and his men, rifles slung over their shoulders, dragged off the fire engine at a slow trot, and I saw them disappear at the first turning, followed by four silent urchins, crushing under their heavy boots the twigs on the frozen road, down which I dared not follow them.Le carillon du baptême s’arrêta soudain, comme une sonnerie de fête qui se serait trompée de jour et d’endroit ; Boujardon et ses hommes, l’arme en bandoulière, emmenèrent la pompe au petit trot ; et je les vis disparaître au premier tournant, suivis de quatre gamins silencieux, écrasant de leurs grosses semelles les brindilles de la route givrée où je n’osais pas les suivre.
In the village the only place left alive was the Café Daniel, from which I heard the murmurs of the drinkers' talk rise and fall, and hugging the low wall of the big playground which separated our house from the village, I came, rather anxious at being late, to the small gate.Dans le bourg, il n’y eut plus alors de vivant que le café Daniel, où j’entendais sourdement monter puis s’apaiser les discussions des buveurs. Et, frôlant le mur bas de la grande cour qui isolait notre maison du village, j’arrivai, un peu anxieux de mon retard, à la petite grille.
It was ajar and I saw at once that something unusual was happening.Elle était entr’ouverte et je vis aussitôt qu’il se passait quelque chose d’insolite.
In fact, there stood, outside the dining-room door - the nearest of the five glass doors opening on the playground - a grey-headed woman, leaning forward and trying to look through the curtains. She was small and wore a black old- fashioned velvet bonnet. Her face was thin and refined, but worn with anxiety, and, at sight of her, I do not know what misgiving made me stand still on the first step, in front of the gate.En effet, à la porte de la salle à manger – la plus rapprochée des cinq portes vitrées qui donnaient sur la cour – une femme aux cheveux gris, penchée, cherchait à voir au travers des rideaux. Elle était petite, coiffée d’une capote de velours noir à l’ancienne mode. Elle avait un visage maigre et fin, mais ravagé par l’inquiétude ; et je ne sais quelle appréhension, à sa vue, m’arrêta sur la première marche, devant la grille.
'My goodness, where's he gone!' she was muttering to herself. 'He was with me a moment ago. He must have gone all round the house already. Perhaps he's run away ...'– Où est-il passé ? mon Dieu ! disait-elle à mi-voix. Il était avec moi tout à l’heure. Il a déjà fait le tour de la maison. Il s’est peut-être sauvé…
And after each sentence she gave three barely perceptible little taps on the window-pane.Et, entre chaque phrase, elle frappait au carreau trois petits coups à peine perceptibles.
No one came to let in the unknown visitor. Without any doubt Millie had received her hat from the station, and, hearing nothing, at the end of the red bedroom, before a bed bestrewed with old ribbons and uncurled feathers, she was stitching, undoing, and remaking her modest headgear. In fact, as soon as I came into the dining-room, followed closely by the visitor, Mother appeared, both her hands to her head, holding wires, ribbons, and feathers which were not yet perfectly secured.Personne ne venait ouvrir à la visiteuse inconnue. Millie, sans doute, avait reçu le chapeau de La Gare, et sans rien entendre, au fond de la chambre rouge, devant un lit semé de vieux rubans et de plumes défrisées, elle cousait, décousait, rebâtissait sa médiocre coiffure… En effet, lorsque j’eus pénétré dans la salle à manger, immédiatement suivi de la visiteuse, ma mère apparut tenant à deux mains sur sa tête des fils de laiton, des rubans et des plumes, qui n’étaient pas encore parfaitement équilibrés…
She smiled at me, from blue eyes tired with working till dusk, and exclaimed:Elle me sourit, de ses yeux bleus fatigués d’avoir travaillé à la chute du jour, et s’écria :
'Look! I was waiting to show you , . .'– Regarde ! Je t’attendais pour te montrer…
But noticing that woman sitting in the big armchair at the other end of the room, she stopped, disconcerted. She quickly removed her hat, and during the whole scene that followed, held it against her breast, inside out, like a nest resting in the bend of her right arm.Mais, apercevant cette femme assise dans le grand fauteuil, au fond de la salle, elle s’arrêta, déconcertée. Bien vite, elle enleva sa coiffure, et, durant toute la scène qui suivit, elle la tint contre sa poitrine, renversée comme un nid dans son bras droit replié.
The woman with the old-fashioned bonnet had begun to explain herself. She held between her knees an umbrella and a leather handbag, slightly nodding her head the while, and clicking her tongue as do village women when paying a call. She had regained full assurance, and when she spoke of her son she even assumed a superior and mysterious manner which puzzled us.La femme à la capote, qui gardait, entre ses genoux, un parapluie et un sac de cuir, avait commencé de s’expliquer, en balançant légèrement la tête et en faisant claquer sa langue comme une femme en visite. Elle avait repris tout son aplomb. Elle eut même, dès qu’elle parla de son fils, un air supérieur et mystérieux qui nous intrigua.
They had both driven from La Ferté d'Angillon, fourteen kilometres from Sainte-Agathe. Herself a widow - and very rich, as she gave us to understand - she had lost the younger of her two children, a boy called Antoine, who had suddenly died one evening, on returning from school, after bathing with his brother in a dirty pond. She had decided to let Augustin, the elder boy, board with us, that he might take the Higher Course.Ils étaient venus tous les deux, en voiture, de La Ferté-d’Angillon, à quatorze kilomètres de Sainte-Agathe. Veuve – et fort riche, à ce qu’elle nous fit comprendre – elle avait perdu le cadet de ses deux enfants, Antoine, qui était mort un soir au retour de l’école, pour s’être baigné avec son frère dans un étang malsain. Elle avait décidé de mettre l’aîné, Augustin, en pension chez nous pour qu’il pût suivre le Cours Supérieur.
And forthwith she began to praise this boarder whom she was bringing us. I could no longer recognise the grey-headed woman whom, only a minute ago, I had seen stooping in front of the door, with the piteous and haggard bearing of a hen who has lost the wildest chick in her brood.Et aussitôt elle fit l’éloge de ce pensionnaire qu’elle nous amenait. Je ne reconnaissais plus la femme aux cheveux gris, que j’avais vue courbée devant la porte, une minute auparavant, avec cet air suppliant et hagard de poule qui aurait perdu l’oiseau sauvage de sa couvée.
What she was relating with admiration about her son was surprising enough; he loved doing things to please her, he had often gone along the river-bank for miles barelegged, to bring her wild ducks' and moor hens' eggs hidden amongst the reeds ... He could set nets . . . The other night, he had found a pheasant caught in a snare, in the wood ...Ce qu’elle contait de son fils avec admiration était fort surprenant : il aimait à lui faire plaisir, et parfois il suivait le bord de la rivière, jambes nues, pendant des kilomètres, pour lui rapporter des œufs de poules d’eau, de canards sauvages, perdus dans les ajoncs… Il tendait aussi des nasses… L’autre nuit, il avait découvert dans le bois une faisane prise au collet…
I, who hardly dared to enter the house if I had torn my overall, looked at Millie with astonishment.Moi qui n’osais plus rentrer à la maison quand j’avais un accroc à ma blouse, je regardais Millie avec étonnement.
But Mother was no longer listening. She even motioned to the woman to be quiet; and putting down her 'nest' on the table with great care, she got up silently as if to take some one by surprise ...Mais ma mère n’écoutait plus. Elle fit même signe à la dame de se taire ; et déposant avec précaution son « nid » sur la table, elle se leva silencieusement comme pour aller surprendre quelqu’un…
Above us, indeed, in a box-room where the blackened remains of the last fourteenth of July fireworks were piled up, an unknown step trod confidently to and fro, shaking the ceiling, crossed the huge dark lumber-rooms of the upper storey and passed at last towards the unused assistant masters' rooms, where lime tree leaves were put to dry and apples to ripen.Au-dessus de nous, en effet, dans un réduit où s’entassaient les pièces d’artifice noircies du dernier Quatorze Juillet, un pas inconnu, assuré, allait et venait, ébranlant le plafond, traversait les immenses greniers ténébreux du premier étage, et se perdait enfin vers les chambres d’adjoints abandonnées où l’on mettait sécher le tilleul et mûrir les pommes.
'A little while ago,' said Millie in a low voice, 'I heard that noise in the rooms downstairs ; I thought it was you, François, come back ...'– Déjà, tout à l’heure, j’avais entendu ce bruit dans les chambres du bas, dit Millie à mi-voix, et je croyais que c’était toi, François, qui étais rentré…
No one answered. We stood, the three of us, with beating hearts ; then the attic door which led to the kitchen was heard to open; some one came down, crossed the kitchen, and appeared in the dim entrance of the dining-room. 8Personne ne répondit. Nous étions debout tous les trois, le cœur battant, lorsque la porte des greniers qui donnait sur l’escalier de la cuisine s’ouvrit ; quelqu’un descendit les marches, traversa la cuisine, et se présenta dans l’entrée obscure de la salle à manger.
'Why! It is you, Augustin!' said the visitor.– C’est toi, Augustin ? dit la dame.
He was a tall boy of seventeen, or thereabout. At first, as night was falling, I saw only his peasant felt hat, pushed to the back of his head, and his black overall tightly belted in the fashion of schoolboys. I could see, too, that he was smiling . . .C’était un grand garçon de dix-sept ans environ. Je ne vis d’abord de lui, dans la nuit tombante, que son chapeau de feutre paysan coiffé en arrière et sa blouse noire sanglée d’une ceinture comme en portent les écoliers. Je pus distinguer aussi qu’il souriait…
He saw me, and before any one had had time to demand an explanation:Il m’aperçut, et, avant que personne eût pu lui demander aucune explication :
'Aren't you coming into the playground?' he asked.– Viens-tu dans la cour ? dit-il.
I hesitated for a moment. Then, as Millie did not keep me back, I took up my cap and went towards him. We left by the kitchen door and went into the yard under the shelter where darkness was already gathering. In the dim evening light I watched, as I walked, his sharp-featured face with its straight nose and downy lip.J’hésitai une seconde. Puis, comme Millie ne me retenait pas, je pris ma casquette et j’allai vers lui. Nous sortîmes par la porte de la cuisine et nous allâmes au préau, que l’obscurité envahissait déjà. À la lueur de la fin du jour, je regardais, en marchant, sa face anguleuse au nez droit, à la lèvre duvetée.
'Look,' said he, 'I found this in your box-rooms. You couldn't have looked at these things.'– Tiens, dit-il, j’ai trouvé ça dans ton grenier. Tu n’y avais donc jamais regardé ?
He was holding in his hand a little wheel of blackened wood; a string of partly burnt squibs was twisted round it; evidently a Catherine wheel from the fireworks display on the fourteenth of July.Il tenait à la main une petite roue en bois noirci ; un cordon de fusées déchiquetées courait tout autour ; ç’avait dû être le soleil ou la lune au feu d’artifice du Quatorze Juillet.
'Two of them didn't go off. We will set them alight,' said he, in the tone of voice of one who hopes to make better finds later on.– Il y en a deux qui ne sont pas parties : nous allons toujours les allumer, dit-il d’un ton tranquille et de l’air de quelqu’un qui espère bien trouver mieux par la suite.
He threw his hat to the ground, and I saw that his hair was cropped like a peasant's. He showed me two squib lighters with their paper tapers which the flame had singed, before going out. He stuck the axle of the wheel into the sand and - to my astonishment, as such things were strictly forbidden me - pulled out of his pocket a box of matches. Bending down with care, he lighted the squib. Then, taking hold of my hand, he quickly drew me back.Il jeta son chapeau par terre et je vis qu’il avait les cheveux complètement ras comme un paysan. Il me montra les deux fusées avec leurs bouts de mèche en papier que la flamme avait coupés, noircis, puis abandonnés. Il planta dans le sable le moyeu de la roue, tira de sa poche – à mon grand étonnement, car cela nous était formellement interdit – une boîte d’allumettes. Se baissant avec précaution, il mit le feu à la mèche. Puis, me prenant par la main, il m’entraîna vivement en arrière.
A moment, later, as she came out of the door with Meaulnes' mother after having discussed and settled the boarding fees, my mother saw two sheaves of red-and-white stars rising up under the shelter, hissing like bellows. For a moment's space she caught a glimpse of me as I stood in this magic light, holding by the hand the tall strange boy and showing no fear . ..Un instant après, ma mère qui sortait sur le pas de la porte, avec la mère de Meaulnes, après avoir débattu et fixé le prix de pension, vit jaillir sous le préau, avec un bruit de soufflet, deux gerbes d’étoiles rouges et blanches ; et elle put m’apercevoir, l’espace d’une seconde, dressé dans la lueur magique, tenant par la main le grand gars nouveau venu et ne bronchant pas…
Once again, she dated not say anything.Cette fois encore, elle n’osa rien dire.
And that evening, at dinner, there sat at our table a silent guest who ate with lowered head, paying no attention to the three pairs of eyes fixed upon him.Et le soir, au dîner, il y eut, à la table de famille, un compagnon silencieux, qui mangeait, la tête basse, sans se soucier de nos trois regards fixés sur lui.
IICHAPITRE II
AFTER FOUR O'CLOCKAPRÈS QUATRE HEURES
Then I had never loafed about in the streets with the other village boys. An affection of the hip from which I had suffered up to this year of 189- had made me nervous and wretched. I still see myself chasing the nimble schoolboys in the alleys round our home, hopping wretchedly on one leg . . .Je n’avais guère été, jusqu’alors, courir dans les rues avec les gamins du bourg. Une coxalgie, dont j’ai souffert jusque vers cette année 1891… m’avait rendu craintif et malheureux. Je me vois encore poursuivant les écoliers alertes dans les ruelles qui entouraient la maison, en sautillant misérablement sur une jambe…
So I was seldom allowed to go out, and I recall that Millie, who was very proud of me, more than once brought me home and boxed my ears for having been caught hopping thus with some village urchins.Aussi ne me laissait-on guère sortir. Et je me rappelle que Millie, qui était très fière de moi, me ramena plus d’une fois à la maison, avec force taloches, pour m’avoir ainsi rencontré, sautant à cloche-pied, avec les garnements du village.
The arrival of Augustin Meaulnes, at the very time of my cure, marked the beginning of a new life.L’arrivée d’Augustin Meaulnes, qui coïncida avec ma guérison, fut le commencement d’une vie nouvelle.
Before his coming, a dreary evening of loneliness began for me when lessons were over at four. Father was in the habit of carrying into the dining-room grate the fire remaining in the classroom stove; and, little by little, the last boys who had lingered behind left the chilled building, thick with clouds of smoke. There were still a few games, some galloping races in the playground, then night came; the two pupils who had swept the classroom fetched their hoods and cloaks, and with their baskets under their arms went away quickly, leaving the big gate open ...Avant sa venue, lorsque le cours était fini, à quatre heures, une longue soirée de solitude commençait pour moi. Mon père transportait le feu du poêle de la classe dans la cheminée de notre salle à manger ; et peu à peu les derniers gamins attardés abandonnaient l’école refroidie où roulaient des tourbillons de fumée. Il y avait encore quelques jeux, des galopades dans la cour ; puis la nuit venait ; les deux élèves qui avaient balayé la classe cherchaient sous le hangar leurs capuchons et leurs pèlerines, et ils partaient bien vite, leur panier au bras, en laissant le grand portail ouvert…
Then, as long as there was a ray of light, I stopped in the record-room at the town hall, with its dead flies and posters that flapped in the draught, and I read, sitting on an old weighing-machine, close to a window looking on the garden.Alors, tant qu’il y avait une lueur de jour, je restais au fond de la mairie, enfermé dans le cabinet des archives plein de mouches mortes, d’affiches battant au vent, et je lisais assis sur une vieille bascule, auprès d’une fenêtre qui donnait sur le jardin.
When it was quite dark, and the dogs of the neighbouring farm began to howl and a light was seen at the window of our little kitchen, then I went home. Mother had begun to get supper ready. I climbed three steps of the attic stairs, sat down without a word and, leaning my head on the cold rails of the bannisters, watched Millie light her fire in this narrow kitchen where the flame of one candle flickered . . .Lorsqu’il faisait noir, que les chiens de la ferme voisine commençaient à hurler et que le carreau de notre petite cuisine s’illuminait, je rentrais enfin. Ma mère avait commencé de préparer le repas. Je montais trois marches de l’escalier du grenier ; je m’asseyais sans rien dire et, la tête appuyée aux barreaux froids de la rampe, je la regardais allumer son feu dans l’étroite cuisine où vacillait la flamme d’une bougie.
But some one has come who has taken from me these peaceful, childlike delights. Some one has blown out the candle which lit up for me the gentle motherly face bent over the evening meal. Some one has extinguished the lamp around which, at night, we were a happy family, when Father had fixed the wooden shutters over the glass doors. And he was Augustin Meaulnes, whom the other fellows soon called 'Admiral Meaulnes.'Mais quelqu’un est venu qui m’a enlevé à tous ces plaisirs d’enfant paisible. Quelqu’un a soufflé la bougie qui éclairait pour moi le doux visage maternel penché sur le repas du soir. Quelqu’un a éteint la lampe autour de laquelle nous étions une famille heureuse, à la nuit, lorsque mon père avait accroché les volets de bois aux portes vitrées. Et celui-là, ce fut Augustin Meaulnes, que les autres élèves appelèrent bientôt le grand Meaulnes.
As soon as he became a boarder with us, that is, from the early days of December, the school was no longer deserted in the evening after four. Every day then, in the classroom, despite the cold from the swinging door and the shouts and clatter of the cleaners with their pails of water, a score of the big boys, both those from the countryside and the village, gathered round Meaulnes. Long discussions followed, never-ending arguments, into which I was drawn restlessly but with pleasure.Dès qu’il fut pensionnaire chez nous, c’est-à-dire dès les premiers jours de décembre, l’école cessa d’être désertée le soir, après quatre heures. Malgré le froid de la porte battante, les cris des balayeurs et leurs seaux d’eau, il y avait toujours, après le cours, dans la classe, une vingtaine de grands élèves, tant de la campagne que du bourg, serrés autour de Meaulnes. Et c’étaient de longues discussions, des disputes interminables, au milieu desquelles je me glissais avec inquiétude et plaisir.
Meaulnes never said anything, but it was because of him that repeatedly one chatterbox or another, making of himself the centre of the group, and taking in turn each of his noisily approving friends as witness, would relate some long story of poaching, which the others followed with gaping mouths and inward laughter.Meaulnes ne disait rien ; mais c’était pour lui qu’à chaque instant l’un des plus bavards s’avançait au milieu du groupe, et, prenant à témoin tour à tour chacun de ses compagnons, qui l’approuvaient bruyamment, racontait quelque longue histoire de maraude, que tous les autres suivaient, le bec ouvert, en riant silencieusement.
Sitting on a desk and swinging his legs, Meaulnes was thoughtful. At exciting moments he used also to laugh, but softly, as though he reserved his real laughter for some better story known only to himself. Then, as night fell and no more light came from the classroom windows on the throng of boys, Meaulnes used suddenly to get up, and pushing his way through, call out:Assis sur un pupitre, en balançant les jambes, Meaulnes réfléchissait. Aux bons moments, il riait aussi, mais doucement, comme s’il eût réservé ses éclats de rire pour quelque meilleure histoire, connue de lui seul. Puis, à la nuit tombante, lorsque la lueur des carreaux de la classe n’éclairait plus le groupe confus des jeunes gens, Meaulnes se levait soudain et, traversant le cercle pressé :
'Come on! Let's go!'– Allons, en route ! criait-il.
Then all followed him and until pitch dark one could hear them shouting, towards the heights of the village.Alors tous le suivaient et l’on entendait leurs cris jusqu’à la nuit noire, dans le haut du bourg…
It came about now that I went with them. With Meaulnes, I went at milking-time to barn doors just outside the village. We entered shops, and the weaver, between two clicks of his loom, used to say out of his darkness:Il m’arrivait maintenant de les accompagner. Avec Meaulnes, j’allais à la porte des écuries des faubourgs, à l’heure où l’on trait les vaches… Nous entrions dans les boutiques, et, du fond de l’obscurité, entre deux craquements de son métier, le tisserand disait :
'Ha! the schoolboys.'– Voilà les étudiants !
Generally, at dinner-time, we were to be found near the Higher Elementary School with Desnoues, the wheelwright, who was also a blacksmith. His shop was an old inn with big double-leaf doors, always kept open. From the street you could hear the squeak of the forge bellows, and you could sometimes make out, by the glow of the forge fire, in this dark and noisy place, the country folk who had stopped their cart to have a chat, or a schoolboy like us, his back to a door, a silent onlooker.Généralement, à l’heure du dîner, nous nous trouvions tout près du Cours, chez Desnoues, le charron, qui était aussi maréchal. Sa boutique était une ancienne auberge, avec de grandes portes à deux battants qu’on laissait ouvertes. De la rue on entendait grincer le soufflet de la forge et l’on apercevait à la lueur du brasier, dans ce lieu obscur et tintant, parfois des gens de campagne qui avaient arrêté leur voiture pour causer un instant, parfois un écolier comme nous, adossé à une porte, qui regardait sans rien dire.
And it is there that everything began, about eight days before Christmas.Et c’est là que tout commença, environ huit jours avant Noël.
IIICHAPITRE III
I HAUNTED A BASKET-MAKER'S SHOP« JE FRÉQUENTAIS LA BOUTIQUE D’UN VANNIER »
Rain had fallen all day; it did not stop till evening. The day had been deadly tedious. No one went out at recreation, and all the time M. Seurel could be heard calling to the form:La pluie était tombée tout le jour, pour ne cesser qu’au soir. La journée avait été mortellement ennuyeuse. Aux récréations, personne ne sortait. Et l’on entendait mon père, M. Seurel, crier à chaque minute, dans la classe :
'Don't make such a row, boys !'– Ne sabotez donc pas comme ça, les gamins !
After the last recreation of the day or, as we called it, the last 'quarter,' M. Seurel, who for a while had been walking to and fro lost in thought, suddenly stopped, banged vigorously on the table with a ruler to put an end to the confused buzz with which the last hour of a boring day ends, and, in the attentive silence, asked :Après la dernière récréation de la journée, ou, comme nous disions, après le dernier « quart d’heure », M. Seurel, qui depuis un instant marchait de long en large pensivement, s’arrêta, frappa un grand coup de règle sur la table, pour faire cesser le bourdonnement confus des fins de classe où l’on s’ennuie, et, dans le silence attentif, demanda :
'Who will drive to the station to-morrow with François to fetch Monsieur and Madame Charpentier?'– Qui est-ce qui ira demain en voiture à La Gare avec François, pour chercher M. et Mme Charpentier ?
These were my grandparents ; Grandfather Charpentier with his grey woollen burnous ; an old man, a retired gamekeeper wearing a rabbit fur bonnet which he called his képi. . . Little boys knew him well. In the morning, to wash himself, he would draw a pail of water and slosh his face in the manner of old troopers, vaguely rubbing his small pointed beard. A group of children, hands behind backs, watched him With respectful curiosity . . . They also knew Grandma Charpentier, the small peasant woman and her knitted cap - as Millie never failed to bring her, at least once, into the infants' class.C’étaient mes grands-parents : grand-père Charpentier, l’homme au grand burnous de laine grise, le vieux garde forestier en retraite, avec son bonnet de poil de lapin qu’il appelait son képi… Les petits gamins le connaissaient bien. Les matins, pour se débarbouiller, il tirait un seau d’eau, dans lequel il barbotait, à la façon des vieux soldats, en se frottant vaguement la barbiche. Un cercle d’enfants, les mains derrière le dos, l’observaient avec une curiosité respectueuse… Et ils connaissaient aussi grand’mère Charpentier, la petite paysanne, avec sa capote tricotée, parce que Millie l’amenait, au moins une fois, dans la classe des plus petits.
Each year, a few days before Christmas, we were in the habit of going to the station to meet the 4.2 train which brought them. To come to us they had crossed the length of the 'département', dragging with them baskets full of chestnuts and other Christmas fare rolled up in napkins. The moment the two, muffled up, smiling, and rather shy, had crossed the threshold, we shut all doors on them, and a glorious week of happiness began for us all.. .Tous les ans, nous allions les chercher, quelques jours avant Noël, à La Gare, au train de 4 h. 2. Ils avaient pour nous voir, traversé tout le département, chargés de ballots de châtaignes et victuailles pour Noël enveloppées dans des serviettes. Dès qu’ils avaient passé, tous les deux, emmitouflés, souriants et un peu interdits, le seuil de la maison, nous fermions sur eux toutes les portes, et c’était une grande semaine de plaisir qui commençait…
To drive them from the station I needed a steady fellow with me, one who would not upset us into a ditch, and yet a gay lad, too, because Grandfather Charpentier was pretty free with swear words and Grandma rather talkative.Il fallait, pour conduire avec moi la voiture qui devait les ramener, il fallait quelqu’un de sérieux qui ne nous versât pas dans un fossé, et d’assez débonnaire aussi, car le grand-père Charpentier jurait facilement et la grand’mère était un peu bavarde.
In answer to M. Seurel's question a dozen voices called out together:À la question de M. Seurel, une dizaine de voix répondirent, criant ensemble :
'Admiral Meaulnes! Admiral Meaulnesl'– Le grand Meaulnes ! le grand Meaulnes !
But M. Seurel pretended not to hear.Mais M. Seurel fit semblant de ne pas entendre.
Then they shouted :Alors ils crièrent :
'Fromentin !'– Fromentin !
Others :D’autres :
'Jasmin Delouche !'– Jasmin Delouche !
The youngest, Roy, the boy who rode across the fields on a sow at full gallop, called out in a piercing voice: 'Can I go? Can I go?'Le plus jeune des Roy, qui allait aux champs monté sur sa truie lancée au triple galop, criait : « Moi ! Moi ! », d’une voix perçante.
Dutremblay and Mouchebœuf rather shyly put up their hands.Dutremblay et Mouchebœuf se contentaient de lever timidement la main.
I should have liked it to be Meaulnes. This little drive, in a donkey cart, would have become a more important event. He also longed for it, but remained scornfully silent. All the big boys seated themselves, as he did, on the table, the wrong way round, feet on the bench, as we used to do in times of rest or great rejoicing. Coffin, his overall rolled up round his belt, was hugging the iron pillar which supported the beam of the classroom and, in his excitement, was beginning to climb it.J’aurais voulu que ce fût Meaulnes. Ce petit voyage en voiture à âne serait devenu un événement plus important. Il le désirait aussi, mais il affectait de se taire dédaigneusement. Tous les grands élèves s’étaient assis comme lui sur la table, à revers, les pieds sur le banc, ainsi que nous faisions dans les moments de grand répit et de réjouissance. Coffin, sa blouse relevée et roulée autour de la ceinture, embrassait la colonne de fer qui soutenait la poutre de la classe et commençait de grimper en signe d’allégresse.
But M. Seurel damped every one by saying :Mais M. Seurel refroidit tout le monde en disant :
'Good ! I choose Mouchebœuf.'– Allons ! Ce sera Mouchebœuf.
And each went back to his seat silently.Et chacun regagna sa place en silence.
At four o'clock, in the big icy playground, hollowed into channels by the rain, I found myself alone with Meaulnes. Without speaking, we both stood looking at the shining village drying under the high wind. Soon little Coffin, wrapped in his hooded cloak and holding a piece of bread in his hand, came out of his home; walking close to the walls and whistling, he went straight for the door of the wheelwright. Meaulnes opened the big gate, hailed the boy, and a moment later the three of us were settled at the back of the hot red shop, across which icy gusts of wind swept. Coffin and I sat close to the forge fire, our muddy feet amongst the white shavings ; Meaulnes, hands in pockets and silent, leaned against the leaf of the door. From time to time a village woman, stooping to brave the wind, passed by in the street on her return from the butcher, and we looked up to see who she was.À quatre heures, dans la grande cour glacée, ravinée par la pluie, je me trouvai seul avec Meaulnes. Tous deux, sans rien dire, nous regardions le bourg luisant que séchait la bourrasque. Bientôt, le petit Coffin, en capuchon, un morceau de pain à la main, sortit de chez lui et, rasant les murs, se présenta en sifflant à la porte du charron. Meaulnes ouvrit le portail, le héla et, tous les trois, un instant après, nous étions installés au fond de la boutique rouge et chaude, brusquement traversée par de glacials coups de vent : Coffin et moi, assis auprès de la forge, nos pieds boueux dans les copeaux blancs ; Meaulnes, les mains aux poches, silencieux, adossé au battant de la porte d’entrée. De temps à autre, dans la rue, passait une dame du village, la tête baissée à cause du vent, qui revenait de chez le boucher, et nous levions le nez pour regarder qui c’était.
No one spoke. The blacksmith and his assistant - one blowing the bellows, the other beating the hot iron - threw big sharp shadows upon the wall... I recall that evening as one of the great evenings of my youth. I felt both pleasure and anxiety; I was afraid my companion would deprive me of the small happiness of driving to the station, yet, without daring to own it to myself, I expected some extraordinary scheme from him which would upset everything.Personne ne disait rien. Le maréchal et son ouvrier, l’un soufflant la forge, l’autre battant le fer, jetaient sur le mur de grandes ombres brusques… Je me rappelle ce soir-là comme un des grands soirs de mon adolescence. C’était en moi un mélange de plaisir et d’anxiété : je craignais que mon compagnon ne m’enlevât cette pauvre joie d’aller à La Gare en voiture ; et pourtant j’attendais de lui, sans oser me l’avouer, quelque entreprise extraordinaire qui vînt tout bouleverser.
From time to time the peaceful and regular work of the forge momentarily paused. The smith let his hammer fall onto the anvil in a series of clear, strong blows. He held the piece of iron on which he had been working close to his leather apron and looked at it. Then, raising his head, he said to us, by way of taking an easy breath:De temps à autre, le travail paisible et régulier de la boutique s’interrompait pour un instant. Le maréchal laissait à petits coups pesants et clairs retomber son marteau sur l’enclume. Il regardait, en l’approchant de son tablier de cuir, le morceau de fer qu’il avait travaillé. Et, redressant la tête, il nous disait, histoire de souffler un peu :
'Well, my lads ! How goes it?'– Eh bien, ça va, la jeunesse ?
His man kept his right hand high up on the chain of the bellows, put his left hand on his hip, looked at us with a smile.L’ouvrier restait la main en l’air à la chaîne du soufflet, mettait son poing gauche sur la hanche et nous regardait en riant.
Then the din of hard work began again.Puis le travail sourd et bruyant reprenait.
During one of these pauses, we caught sight of Millie through the swinging door, as she passed in the high wind, closely wrapped in her shawl and laden with small parcels.Durant une de ces pauses, on aperçut, par la porte battante, Millie dans le grand vent, serrée dans un fichu, qui passait chargée de petits paquets.
The blacksmith asked :Le maréchal demanda :
'I suppose Monsieur Charpentier will be coming soon?'– C’est-il que M. Charpentier va bientôt venir ?
'To-morrow, with Grandmother,' said I. 'I am going to meet the 4:02 train.'– Demain, répondis-je, avec ma grand’mère, j’irai les chercher en voiture au train de 4 h. 2.
'In Fromentin's cart, eh!'– Dans la voiture à Fromentin, peut-être ?
I replied at once:Je répondis bien vite :
'No, in Father Martin's.'– Non, dans celle du père Martin.
'Ah! then you won't be back in a hurry!'– Oh ! alors, vous n’êtes pas revenus.
Both he and his man began to laugh.Et tous les deux, son ouvrier et lui, se prirent à rire.
His man, to say something, remarked slowly: 'With Fromentin's mare you could have fetched them from Vierzon. There's an hour's wait there. It is fifteen kilometres from here. You could have got there and back afore Martin's donkey's harnessed.'L’ouvrier fit remarquer, lentement, pour dire quelque chose : – Avec la jument de Fromentin on aurait pu aller les chercher à Vierzon. Il y a une heure d’arrêt. C’est à quinze kilomètres. On aurait été de retour avant même que l’âne à Martin fût attelé.
'Ah!' said the other, 'that mare has got some go in her, and surely Fromentin would gladly lend her.'– Ça, dit l’autre, c’est une jument qui marche !…– Et je crois bien que Fromentin la prêterait facilement.
The conversation ended there. The forge, once again, became the place of sparks and din where each had his own thoughts.La conversation finit là. De nouveau la boutique fut un endroit plein d’étincelles et de bruit, où chacun ne pensa que pour soi.
But when the time had come to leave and I got up to attract Meaulnes' attention, he did not notice me at first. Leaning against the door, his head bent down in deep thought, he seemed absorbed in what had just been said. Seeing him thus lost in thought, looking as though across leagues of fog at these quiet folk at their work, I was reminded suddenly of that picture in 'Robinson Crusoe,' where the young Englishman is seen on the eve of his great adventure 'haunting the shop of a basket-maker'. . .Mais lorsque l’heure fut venue de partir et que je me levai pour faire signe au grand Meaulnes, il ne m’aperçut pas d’abord. Adossé à la porte et la tête penchée, il semblait profondément absorbé par ce qui venait d’être dit. En le voyant ainsi, perdu dans ses réflexions, regardant, comme à travers des lieues de brouillard, ces gens paisibles qui travaillaient, je pensai soudain à cette image de Robinson Crusoé, où l’on voit l’adolescent anglais, avant son grand départ, « fréquentant la boutique d’un vannier »…
And I have often thought of it since.Et j’y ai souvent repensé depuis.
IVCHAPITRE IV
THE ESCAPEL’ÉVASION
At two o'clock in the afternoon next day, in the centre of the freezing country, the form-room stands out clear as a ship on the ocean. There is no smell of brine or tar as on a boat, but of herrings fried on the stove and of the scorched woollens of the boys who, on coming back, got too close to the fire.À deux heures de l’après-midi, le lendemain, la classe du Cours Supérieur est claire, au milieu du paysage gelé, comme une barque sur l’Océan. On n’y sent pas la saumure ni le cambouis, comme sur un bateau de pêche, mais les harengs grillés sur le poêle et la laine roussie de ceux qui, en rentrant, se sont chauffés de trop près.
As the end of the year is drawing near, the exercise books for term examination have been given out. And while M. Seurel is setting problems on the board silence prevails, only disturbed by whispered conversations, or broken into by stifled exclamations and with sentences of which the first words alone are uttered to frighten one's neighbour:On a distribué, car la fin de l’année approche, les cahiers de compositions. Et, pendant que M. Seurel écrit au tableau l’énoncé des problèmes, un silence imparfait s’établit, mêlé de conversations à voix basse, coupé de petits cris étouffés et de phrases dont on ne dit que les premiers mots pour effrayer son voisin :
'Sir! So and So is . . .'– Monsieur ! Un tel me…
M. Seurel, writing out the problems, is thinking of something else. From time to time he turns round and looks at us in a stern but vacant way. And this covert disturbance stops entirely for a moment, to begin again immediately, softly at first like a purr.M. Seurel, en copiant ses problèmes, pense à autre chose. Il se retourne de temps à autre, en regardant tout le monde d’un air à la fois sévère, et absent. Et ce remue-ménage sournois cesse complètement, une seconde, pour reprendre ensuite, tout doucement d’abord, comme un ronronnement.
I alone keep quiet in the midst of this turmoil. I am sitting at the extreme end of one of the tables on the juniors' side and close to the high windows, and I need only raise myself a little to get a view of the garden, the stream at the lower end of it, and then the fields.Seul, au milieu de cette agitation, je me tais. Assis au bout d’une des tables de la division des plus jeunes, près des grandes vitres, je n’ai qu’à me redresser un peu pour apercevoir le jardin, le ruisseau dans le bas, puis les champs.
From time to time I stand on tiptoe and look anxiously towards the farm of the Fair Star. As soon as the class opened I had noticed that Meaulnes had not come back after the dinner hour. The boy next him certainly could not have failed to notice it too. Too busy with exam work he has not yet said anything. But as soon as he looks up the news will spread at once, and someone, as usual, will certainly call out, in a loud voice, the first words of the sentence:De temps à autre, je me soulève sur la pointe des pieds et je regarde anxieusement du côté de la ferme de La Belle-Étoile. Dès le début de la classe, je me suis aperçu que Meaulnes n’était pas rentré après la récréation de midi. Son voisin de table a bien dû s’en apercevoir aussi. Il n'a rien dit encore, préoccupé par sa composition. Mais, dès qu’il aura levé la tête, la nouvelle courra par toute la classe, et quelqu’un, comme c’est l’usage, ne manquera pas de crier à haute voix les premiers mots de la phrase :
'Sir! Meaulnes. . .'– Monsieur ! Meaulnes…
I know that Meaulnes has gone. To be more exact I suspect him of having run away. As soon as dinner was over he must have jumped over the low wall, taken his course through the fields, and crossed the stream on the old plank for the Fair Star. He must have asked for the mare to go to the station for Monsieur and Madame Charpentier. They are harnessing her this very moment.Je sais que Meaulnes est parti. Plus exactement, je le soupçonne de s’être échappé. Sitôt le déjeuner terminé, il a dû sauter le petit mur et filer à travers champs, en passant le ruisseau à la Vieille-Planche, jusqu’à La Belle-Étoile. Il aura demandé la jument pour aller chercher M. et Mme Charpentier. Il fait atteler en ce moment.
The Fair Star, on the other side of the stream, where the hill slopes down, is a large farm hidden from our view in the summer by the oaks and elms in its yard and also by quick-set hedges. It is situated in a little lane which joins the Station Road on one side and on the other an outlying district of the village. The big feudal building is surrounded by high walls, the buttresses of which stand in pools of manure. In the month of June it is buried in leafage, and from the school the rumbling of carts and the shouts of the cowherds alone can be heard at nightfall. But to-day, out of the window and between the stripped trees, I can see the tall grey wall of the farmyard, the entrance gate and then, through gaps in the hedge, a strip of road, white with frost, parallel to the stream and leading to the Station Road.La Belle-Étoile est, là-bas, de l’autre côté du ruisseau, sur le versant de la côte, une grande ferme, que les ormes, les chênes de la cour et les haies vives cachent en été. Elle est placée sur un petit chemin qui rejoint d’un côté la route de La Gare, de l’autre un faubourg du pays. Entourée de hauts murs soutenus par des contreforts dont le pied baigne dans le fumier, la grande bâtisse féodale est au mois de juin enfouie sous les feuilles, et, de l’école, on entend seulement, à la tombée de la nuit, le roulement des charrois et les cris des vachers. Mais aujourd’hui, j’aperçois par la vitre, entre les arbres dépouillés, le haut mur grisâtre de la cour, la porte d’entrée, puis, entre des tronçons de haie, une bande du chemin blanchi de givre, parallèle au ruisseau, qui mène à la route de La Gare.
Nothing moves yet in that clear wintry lansdcape. Nothing has yet changed.Rien ne bouge encore dans ce clair paysage d’hiver. Rien n’est changé encore.
In the classroom M. Seurel has almost finished writing out the second problem. Generally he set down three. If he only set two to-day . . . He would go back to his desk and notice the absence of Meaulnes. He would send two boys to look for him in the village and they would find him before the mare was harnessed ...Ici, M. Seurel achève de copier le deuxième problème. Il en donne trois d’habitude. Si aujourd’hui, par hasard, il n’en donnait que deux… Il remonterait aussitôt dans sa chaire et s’apercevrait de l’absence de Meaulnes. Il enverrait pour le chercher à travers le bourg deux gamins qui parviendraient certainement à le découvrir avant que la jument ne soit attelée…
M. Seurel, once the second problem is on the board, drops his tired arm. Then, to my great relief, he goes to the next line and begins to write again, saying:M. Seurel, le deuxième problème copié, laisse un instant retomber son bras fatigué… Puis, à mon grand soulagement, il va à la ligne et recommence à écrire en disant :
'This one is only child's play!'– Ceci, maintenant, n’est plus qu’un jeu d’enfant !
. . . Two little black streaks showing over the top of the wall at the Fair Star, certainly the upturned shafts of a cart, have now disappeared. I feel sure that over there everything is being made ready for Meaulnes' departure. Soon the head and the fore parts of the mare emerge between the posts of the gateway, then stop, while, no doubt, behind the cart, they are fixing a second seat for the travellers whom Meaulnes proposes to fetch. At last the complete equipage slowly comes out of the yard, disappears for a moment behind the hedge, and, going at the same slow pace, shows itself again on the strip of white road visible between breaks in the fence. Then I recognise, in the black figure holding the reins, one elbow lazily resting on the side of the cart in peasant fashion, my friend, Augustin Meaulnes.… Deux petits traits noirs, qui dépassaient le mur de La Belle-Étoile et qui devaient être les deux brancards dressés d’une voiture, ont disparu. Je suis sûr maintenant qu’on fait là-bas les préparatifs du départ de Meaulnes. Voici la jument qui passe la tête et le poitrail entre les deux pilastres de l’entrée, puis s’arrête, tandis qu’on fixe sans doute, à l’arrière de la voiture, un second siège pour les voyageurs que Meaulnes prétend ramener. Enfin tout l’équipage sort lentement de la cour, disparaît un instant derrière la haie, et repasse avec la même lenteur sur le bout de chemin blanc qu’on aperçoit entre deux tronçons de la clôture. Je reconnais alors, dans cette forme noire qui tient les guides, un coude nonchalamment appuyé sur le côté de la voiture, à la façon paysanne, mon compagnon Augustin Meaulnes.
A moment later everything disappears behind the hedge. Two men who have remained by the gate, looking at the departing cart, begin to converse with increasing liveliness. One of them at last decides to make a speaking-trumpet of his hands and to call after Meaulnes and then to run a few paces along the road in his direction. But then, in the cart, which slowly has reached the Station Road and can certainly no longer be seen from the lane, Meaulnes suddenly changes his attitude. Standing up like the driver of a Roman chariot, one foot resting on the front bar and both hands shaking the reins, he sets his beast going at a gallop and in a moment disappears on the other side of the slope. On the road the man who has been calling begins to run again, and the other, starting at full speed across the fields, seems to be coming towards us.Un instant encore tout disparaît derrière la haie. Deux hommes qui sont restés au portail de La Belle-Étoile, à regarder partir la voiture, se concertent maintenant avec une animation croissante. L’un d’eux se décide enfin à mettre sa main en porte-voix près de sa bouche et à appeler Meaulnes, puis à courir quelques pas, dans sa direction, sur le chemin… Mais alors, dans la voiture qui est lentement arrivée sur la route de La Gare et que du petit chemin on ne doit plus apercevoir, Meaulnes change soudain d’attitude. Un pied sur le devant, dressé comme un conducteur de char romain, secouant à deux mains les guides, il lance sa bête à fond de train et disparaît en un instant de l’autre côté de la montée. Sur le chemin, l’homme qui appelait s’est repris à courir ; l’autre s’est lancé au galop à travers champs et semble venir vers nous.
In a few minutes, just as M. Seurel having left the blackboard is rubbing the chalk off his hands and at the very moment when three voices call out together from the back of the classroom:En quelques minutes, et au moment même où M. Seurel, quittant le tableau, se frotte les mains pour en enlever la craie, au moment où trois voix à la fois crient du fond de la classe :
'Sir ! Admiral Meaulnes has gone !' the man with the blue smock is at the door, which he suddenly throws wide open and lifting his hat asks from the doorstep :– Monsieur ! Le grand Meaulnes est parti ! l’homme en blouse bleue est à la porte, qu’il ouvre soudain toute grande, et, levant son chapeau, il demande sur le seuil :
'Excuse me, sir, is it you as sent that pupil to ask for the cart to drive to Vierzon to meet your parents? We began to suspect. ..'– Excusez-moi, monsieur, c’est-il vous qui avez autorisé cet élève à demander la voiture pour aller à Vierzon chercher vos parents ? Il nous est venu des soupçons…
'Certainly not!' replied M. Seurel.– Mais pas du tout ! répond M. Seurel.
And at once all the class is in frightful disorder. The three boys close to the door, whose usual job is to chase away with stones the goats or the pigs which stray in the playground and browse the March Pride, rush out. Following the loud clatter of their hobnailed clogs on the flagstones of the room are heard their muffled and hurried steps crushing the sand of the yard and skidding as they sharply turn by the little gate opening on the road. The other boys have crowded to the garden windows. Some have climbed on the table to see better ...Et aussitôt c’est dans la classe un désarroi effroyable. Les trois premiers, près de la sortie, ordinairement chargés de pourchasser à coups de pierres les chèvres ou les porcs qui viennent brouter dans la cour les corbeilles d’argent, se sont précipités à la porte. Au violent piétinement de leurs sabots ferrés sur les dalles de l’école a succédé, dehors, le bruit étouffé de leurs pas précipités qui mâchent le sable de la cour et dérapent au virage de la petite grille ouverte sur la route. Tout le reste de la classe s’entasse aux fenêtres du jardin. Certains ont grimpé sur les tables pour mieux voir…
But it is too late. Admiral Meaulnes has escaped.Mais il est trop tard. Le grand Meaulnes s’est évadé.
'You will go to the station with Mouchebœuf all the same,' says M. Seurel to me. 'Meaulnes does not know the way to Vierzon. He will lose himself at the Cross-Roads. He will not meet the train at three.'– Tu iras tout de même à La Gare avec Mouchebœuf, me dit M. Seurel. Meaulnes ne connaît pas le chemin de Vierzon. Il se perdra aux carrefours. Il ne sera pas au train pour trois heures.
Millie pokes her head in at the door of the infants' classroom to ask:Sur le seuil de la petite classe, Millie tend le cou pour demander :
'What on earth is the matter?'– Mais qu’y a-t-il donc ?
In the village street people have begun to form groups. The peasant stands there, hat in hand, obstinate, motionless, like a man demanding justice.Dans la rue du bourg, les gens commencent à s’attrouper. Le paysan est toujours là, immobile, entêté, son chapeau à la main, comme quelqu’un qui demande justice.
VCHAPITRE V
THE CART COMES BACKLA VOITURE QUI REVIENT
When I had brought home my grandparents from the station and after dinner, seated in front of the large hearth, they began to relate in full detail all that had happened to them since the last holidays, I soon realised that I was not listening.Lorsque j’eus ramené de La Gare les grands-parents, lorsque après le dîner, assis devant la haute cheminée, ils commencèrent à raconter par le menu détail tout ce qui leur était arrivé depuis les dernières vacances, je m’aperçus bientôt que je ne les écoutais pas.
The little gate of the playground was quite near the dining- room door. It used to squeak as it opened. Generally at nightfall, during the long country evenings, I sat secretly waiting for this squeaking of the gate. It was usually followed by the noise of clogs clattering or being wiped outside the door, and sometimes by whispers as of people making some plan before coming in. There was a knock. It was a neighbour, the women teachers... anyhow, some one who was coming to cheer us during these long hours.La petite grille de la cour était tout près de la porte de la salle à manger. Elle grinçait en s’ouvrant. D’ordinaire, au début de la nuit, pendant nos veillées de campagne, j’attendais secrètement ce grincement de la grille. Il était suivi d’un bruit de sabots claquant ou s’essuyant sur le seuil, parfois d’un chuchotement comme de personnes qui se concertent avant d’entrer. Et l’on frappait. C’était un voisin, les institutrices, quelqu’un enfin qui venait nous distraire de la longue veillée.
But that evening I had nothing to hope for from outside, since all those I loved were met together in our house; and yet I continued to be alert to all the noises of the night and to wait for some one to open our door.Or, ce soir-là, je n’avais plus rien à espérer du dehors, puisque tous ceux que j’aimais étaient réunis dans notre maison ; et pourtant je ne cessais d’épier tous les bruits de la nuit et d’attendre qu’on ouvrît notre porte.
Old Grandfather was there, hairy and bushy in appearance like some big Gascon shepherd, his two feet firmly planted as he sat, his stick between his legs, and with the usual slant of his right shoulder when he stooped to tap the ashes from his pipe against his shoe. He was approving with his kind moist eyes what Grandmother was saying about their journey, their neighbours, and the peasants who had not yet paid their rent. But I was no longer with them.Le vieux grand-père, avec son air broussailleux de grand berger gascon, ses deux pieds lourdement posés devant lui, son bâton entre les jambes, inclinant l’épaule pour cogner sa pipe contre son soulier, était là. Il approuvait de ses yeux mouillés et bons ce que disait la grand’mère, de son voyage et de ses poules et de ses voisins et des paysans qui n’avaient pas encore payé leur fermage. Mais je n’étais plus avec eux.
I was imagining the rumbling of a cart which would suddenly stop at our door. Meaulnes would jump from it and walk in as if nothing had happened ... Of perhaps he had first gone to take back the mare to the Fair Star, and I should soon hear his step sounding on the road, and the gate opening . . .J’imaginais le roulement de voiture qui s’arrêterait soudain devant la porte. Meaulnes sauterait de la carriole et entrerait comme si rien ne s’était passé… Ou peut-être irait-il d’abord reconduire la jument à La Belle-Étoile ; et j’entendrais bientôt son pas sonner sur la route et la grille s’ouvrir…
But nothing happened. Grandfather was gazing fixedly in front of him and his winking eyelids kept closing over his eyes as at the approach of sleep. Grandmother awkwardly repeated her last sentence, which no one was listening to.Mais rien. Le grand-père regardait fixement devant lui et ses paupières en battant s’arrêtaient longuement sur ses yeux comme à l’approche du sommeil. La grand’mère répétait avec embarras sa dernière phrase, que personne n’écoutait.
'Is it about that boy that you are worried?' she said at last.– C’est de ce garçon que vous êtes en peine ? dit-elle enfin.
As a matter of fact, I had questioned her at the station to no purpose. She had seen no one at Vierzon who might have been Admiral Meaulnes. My friend must have been delayed on the way. His attempt had failed. During our return journey I had brooded over my disappointment, while Grandmother was chatting with Mouchebœuf. On the road whitened with frost, small birds had been fluttering around the hoofs of the trotting donkey. From time to time above the stillness of the wintry afternoon had arisen the far-away call of a farm girl or of a lad hailing a comrade from one clump of firs to another, and each time that long call over the desolate hills had made me shudder as if it were the voice of Meaulnes inviting me to follow him from afar . . .À La Gare, en effet, je l’avais questionnée vainement. Elle n’avait vu personne, à l’arrêt de Vierzon, qui ressemblât au grand Meaulnes. Mon compagnon avait dû s’attarder en chemin. Sa tentative était manquée. Pendant le retour, en voiture, j’avais ruminé ma déception, tandis que ma grand’mère causait avec Mouchebœuf. Sur la route blanchie de givre, les petits oiseaux tourbillonnaient autour des pieds de l’âne trottinant. De temps à autre, sur le grand calme de l’après-midi gelé, montait l’appel lointain d’une bergère ou d’un gamin hélant son compagnon d’un bosquet de sapins à l’autre. Et chaque fois, ce long cri sur les coteaux déserts me faisait tressaillir, comme si c’eût été la voix de Meaulnes me conviant à le suivre au loin…
While I was going over all this in my mind, bedtime came. Already Grandfather had gone into the red room, the bed- sitting-room so damp and icy cold from having been closed since last winter. To make him at home the lace antimacassars of the armchairs had been removed, the rugs folded up and all the knick-knacks put away. He had placed his stick on a chair, his thick shoes under an armchair, he had just put out his candle and we were standing saying good-night, ready to retire to bed, when the noise of a cart silenced us.Tandis que je repassais tout cela dans mon esprit, l’heure arriva de se coucher. Déjà le grand-père était entré dans la chambre rouge, la chambre-salon, tout humide et glacée d’être close depuis l’autre hiver. On avait enlevé, pour qu’il s’y installât, les têtières en dentelle des fauteuils, relevé les tapis et mis de côté les objets fragiles. Il avait posé son bâton sur une chaise, ses gros souliers sous un fauteuil ; il venait de souffler sa bougie, et nous étions debout, nous disant bonsoir, prêts à nous séparer pour la nuit, lorsqu’un bruit de voitures nous fit taire.
It almost sounded as if two vehicles slowly followed each other at a very slow trot. The noise finally came to a stop under the dining-room window which overlooked the road, but was never used.On eût dit deux équipages se suivant lentement au très petit trot. Cela ralentit le pas et finalement vint s’arrêter sous la fenêtre de la salle à manger qui donnait sur la route, mais qui était condamnée.
Father had taken up the lamp and, without waiting, went to open the door which had already been locked. Then pushing open the gate, he walked to the edge of the steps and raised his light above his head to see what was happening.Mon père avait pris la lampe et, sans attendre, il ouvrait la porte qu’on avait déjà fermée à clef. Puis, poussant la grille, s’avançant sur le bord des marches, il leva la lumière au-dessus de sa tête pour voir ce qui se passait.
Two carts had in fact stopped, the horse of one fastened behind the back of the other. A man had jumped down and was hesitating ...C’étaient bien deux voitures arrêtées, le cheval de l’une attaché derrière l’autre. Un homme avait sauté à terre et hésitait…
'Is this the town hall?' said he, coming near. 'Could you direct me to M. Fromentin, the farmer at the Fair Star? I have found his cart and mare without a driver, going along the lane, close to the road of Saint-Loup-des-Bois. I was able to read his name and address on the plate, with my lantern. As it was on my way, I brought back his trap round here to avoid accidents, but it has delayed me no end all the same.'– C’est ici la Mairie ? dit-il en s’approchant. Pourriez-vous m’indiquez M. Fromentin, métayer à La Belle-Étoile ? J’ai trouvé sa voiture et sa jument qui s’en allaient sans conducteur, le long d’un chemin près de la route de Saint-Loup-des-Bois. Avec mon falot, j’ai pu voir son nom et son adresse sur la plaque. Comme c’était sur mon chemin, j’ai ramené son attelage par ici, afin d’éviter des accidents, mais ça m’a rudement retardé quand même ».
We stood there stupefied. Father approached and lit up the cart with his lamp.Nous étions là, stupéfaits. Mon père s’approcha. Il éclaira la carriole avec sa lampe.
'There were no traces of a driver,' went on the man. 'Not even a rug. The animal is tired and slightly lame.'– Il n’y a aucune trace de voyageur, poursuivit l’homme. Pas même une couverture. La bête est fatiguée ; elle boitille un peu.
I had got quite at the front and, with the others, I was looking at this lost vehicle which had come back to us like wreckage washed ashore by the high tide—the first and perhaps the last wreckage of Meaulnes' adventure.Je m’étais approché jusqu’au premier rang et je regardais avec les autres cet attelage perdu qui nous revenait, telle une épave qu’eût ramenée la haute mer – la première épave et la dernière, peut-être, de l’aventure de Meaulnes.
'If it's too far to Fromentin's,' said the man, 'I'll leave the cart with you. I've lost too much time already and they must be anxious at home.'– Si c’est trop loin, chez Fromentin, dit l’homme, je vais vous laisser la voiture. J’ai déjà perdu beaucoup de temps et l’on doit s’inquiéter, chez moi.
Father agreed. In this way we could take back the trap to the Fair Star that very evening without saying what had happened. Then we could decide what we were to tell the village people and to write to Meaulnes' mother ... And the man whipped up his horse, refusing the glass of wine we offered.Mon père accepta. De cette façon nous pourrions dès ce soir reconduire l’attelage à La Belle-Étoile sans dire ce qui s’était passé. Ensuite, on déciderait de ce qu’il faudrait raconter aux gens du pays et écrire à la mère de Meaulnes… Et l’homme fouetta sa bête, en refusant le verre de vin que nous lui offrions.
As we were coming in without uttering a word and Father was leading the cart towards the farm, Grandfather, who had lit his candle again, called out from his room : 'Has that traveller come back then?'Du fond de sa chambre où il avait rallumé la bougie, tandis que nous rentrions sans rien dire et que mon père conduisait la voiture à la ferme, mon grand-père appelait : – Alors ? Est-il rentré, ce voyageur ?
The women consulted each other's faces by looks for a moment.Les femmes se concertèrent du regard, une seconde :
'Yes, he's been to his mother's. Go to sleep. Don't worry.'– Mais oui, il a été chez sa mère. Allons, dors. Ne t’inquiète pas !
'That's all right. Just what I thought,' said he.– Eh bien, tant mieux. C’est bien ce que je pensais, dit-il.
And, reassured, he put out his light and turned over in bed to sleep.Et, satisfait, il éteignit sa lumière et se tourna dans son lit pour dormir.
That was the explanation which we gave to the village people. As to the mother of the runaway, it was decided to wait before writing to her. And during three long days we kept our anxiety to ourselves. I still see my father coming home from the farm towards eleven, his moustache damp with the evening mist, talking with Millie in a very low voice, anxious and angry . ..Ce fut la même explication que nous donnâmes aux gens du bourg. Quant à la mère du fugitif, il fut décidé qu’on attendrait pour lui écrire. Et nous gardâmes pour nous seuls notre inquiétude qui dura trois grands jours. Je vois encore mon père rentrant de la ferme vers onze heures, sa moustache mouillée par la nuit, discutant avec Millie d’une voix très basse, angoissée et colère…
VI SOME ONE KNOCKS AT THE WINDOWCHAPITRE VI ON FRAPPE AU CARREAU
The fourth day was one of the coldest of that winter. From early morning the first comers to the playground kept warm by sliding round the well. They were waiting for the stove to be lit to rush into the classroom.Le quatrième jour fut un des plus froids de cet hiver-là. De grand matin, les premiers arrivés dans la cour se réchauffaient en glissant autour du puits. Ils attendaient que le poêle fût allumé dans l’école pour s’y précipiter.
Behind the front gate several of us waited for the arrival of the boys from the countryside farther off. They came with eyes quite dazed from having crossed hoar-sparkling fields and looked on frozen ponds and coppices from which hares ran . . . Their overalls had a smell of hay and stables which made the air of the classrooms heavy, as they crowded round the red-hot stove. And that morning one of them had brought in a basket a frozen squirrel which he had found on the way. He tried, I remember, to hang up the long stiff animal by its claws to a pillar of the playground shelter . . .Derrière le portail, nous étions plusieurs à guetter la venue des gars de la campagne. Ils arrivaient tout éblouis encore d’avoir traversé des paysages de givre, d’avoir vu les étangs glacés, les taillis où les lièvres détalent… Il y avait dans leurs blouses un goût de foin et d’écurie qui alourdissait l’air de la classe, quand ils se pressaient autour du poêle rouge. Et, ce matin-là, l’un d’eux avait apporté dans un panier un écureuil gelé qu’il avait découvert en route. Il essayait, je me souviens, d’accrocher par ses griffes, au poteau du préau, la longue bête raidie…
Then the dull class-work of winter began.Puis la pesante classe d’hiver commença…
A sharp knock on the window made us look up. Upright against the door we saw Admiral Meaulnes shaking off the frost from his overall before he came in, standing there head erect and as if dazzled with rapture!Un coup brusque au carreau nous fit lever la tête. Dressé contre la porte, nous aperçûmes le grand Meaulnes secouant, avant d’entrer, le givre de sa blouse, la tête haute et comme ébloui !
The two boys of the bench nearest to the door hurried to open it: they had a little confabulation, which we did not hear, just outside, and at last the truant made up his mind to come into the school.Les deux élèves, du banc le plus rapproché de la porte se précipitèrent pour l’ouvrir : il y eut à l’entrée comme un vague conciliabule, que nous n’entendîmes pas, et le fugitif se décida enfin à pénétrer dans l’école.
That breath of fresh air coming from the deserted playground, the bits of straw which could be seen clinging to Admiral Meaulnes' clothing, and above all the look he had of a traveller, tired, hungry, but thrilled by wonders, all gave us a strange feeling of pleasure and curiosity.Cette bouffée d’air frais venue de la cour déserte, les brindilles de paille qu’on voyait accrochées aux habits du grand Meaulnes, et surtout son air de voyageur fatigué, affamé, mais émerveillé, tout cela fit passer en nous un étrange sentiment de plaisir et de curiosité.
M. Seurel had come down the two steps of his desk where he had been giving us a dictation, and Meaulnes walked towards him looking aggressive. I recall how handsome he seemed to me then, that big friend of mine, in spite of his battered look and of his eyes reddened by nights spent, most likely, in the open.M. Seurel était descendu du petit bureau à deux marches où il était en train de nous faire la dictée, et Meaulnes marchait vers lui d’un air agressif. Je me rappelle combien je le trouvai beau, à cet instant, le grand compagnon, malgré son air épuisé et ses yeux rougis par les nuits passées au dehors, sans doute.
He went up to the master's desk and said, in the assured voice of a man who brings news : 'I have come back, sir.'Il s’avança jusqu’à la chaire et dit, du ton très assuré de quelqu’un qui rapporte un renseignement : – Je suis rentré, monsieur.
'So I see,' replied M. Seurel, looking at him with curiosity ... 'Go to your seat.'– Je le vois bien, répondit M. Seurel, en le considérant avec curiosité… Allez vous asseoir à votre place.
The boy turned towards us, his back slightly bent, smiling in a mocking way, as do big unruly fellows when punished, and, catching hold of the end of the table with one hand, he let himself drop on his bench.Le gars se retourna vers nous, le dos un peu courbé, souriant d’un air moqueur, comme font les grands élèves indisciplinés lorsqu’ils sont punis, et, saisissant d’une main le bout de la table, il se laissa glisser sur son banc.
'You are going to take out a book and read as I tell you,' said the master - all heads were turned then towards Meaulnes - 'while the others finish their dictation.'– Vous allez prendre un livre que je vais vous indiquer, dit le maître – toutes les têtes étaient alors tournées vers Meaulnes – pendant que vos camarades finiront la dictée.
And the lesson went on as before. From time to time Admiral Meaulnes turned my way, then looked out of the windows from which the white garden was visible, downy and motionless, and the bare fields on which a crow sometimes descended. In the classroom the heat was heavy around the reddened stove. My friend settled himself to read, holding his head in his hands : twice I saw his eyelids close and I thought he was falling asleep.Et la classe reprit comme auparavant. De temps à autre le grand Meaulnes se tournait de mon côté, puis il regardait par les fenêtres, d’où l’on apercevait le jardin blanc, cotonneux, immobile, et les champs déserts, ou parfois descendait un corbeau. Dans la classe, la chaleur était lourde, auprès du poêle rougi. Mon camarade, la tête dans les mains, s’accouda pour lire : à deux reprises je vis ses paupières se fermer et je crus qu’il allait s’endormir.
'I'd like to go to bed, sir,' said he at last, half lifting his arm. 'I've not slept for three nights.'– Je voudrais aller me coucher, monsieur, dit-il enfin, en levant le bras à demi. Voici trois nuits que je ne dors pas.
'Then go!' said M. Seurel, anxious above all to avoid a scene.– Allez ! » dit M. Seurel, désireux surtout d’éviter un incident.
We sat up, all of us, pens in the air, and sadly watched him go, his overall rumpled at the back and his shoes earthy.Toutes les têtes levées, toutes les plumes en l’air, à regret nous le regardâmes partir, avec sa blouse fripée dans le dos et ses souliers terreux.
How slow that morning was in passing ! Towards mid-day we heard the traveller, upstairs in the attic, preparing to come down. At dinner time I found him sitting by the fire near our puzzled grandparents, and as the clock struck twelve the boys, big and little, scattered over the snowclad playground, made off like shadows before the dining-room door.Que la matinée fut lente à traverser ! Aux approches de midi, nous entendîmes là-haut, dans la mansarde, le voyageur s’apprêter pour descendre. Au déjeuner, je le retrouvai assis devant le feu, près des grands-parents interdits, pendant qu’aux douze coups de l’horloge, les grands élèves et les gamins éparpillés dans la cour neigeuse filaient comme des ombres devant la porte de la salle à manger.
Of that dinner I recall only a great silence and a great distress. Everything was icy; the oilcloth without a tablecloth, the cold wine in the glasses, the red flagstones under our feet. It had been decided to put no questions to the truant so as not to rouse him to revolt. And he availed himself of that truce to say not a word.De ce déjeuner je ne me rappelle qu’un grand silence et une grande gêne. Tout était glacé : la toile cirée sans nappe, le vin froid dans les verres, le carreau rougi sur lequel nous posions les pieds… On avait décidé, pour ne pas le pousser à la révolte, de ne rien demander au fugitif. Et il profita de cette trêve pour ne pas dire un mot.
At last, dessert ended, and we two were able to make a dash for the playground. A school playground in the afternoon, with the snow trampled away by clogs ... a playground black all round with drips from the roofs of the shelters . . . a playground thick with games and screams ! Meaulnes and I pelted along by the school buildings. At once two or three fellows from the village left their game and ran up to us with shouts of joy; hands in pockets, scarves unloosed, and mud squirting from under their clogs. But my friend burst into the big classroom where I followed; he shut the glass door just in time to stop the rush of the fellows in pursuit. There was instant uproar loud and clear; glass panes shaken, clogs stamping on stone; one shove bent the iron bar holding the two leaves of the door; but Meaulnes had already turned the little key in the lock, at the risk of cutting himself on its broken ring.Enfin, le dessert terminé, nous pûmes tous les deux bondir dans la cour. Cour d’école, après midi, où les sabots avaient enlevé la neige… cour noircie où le dégel faisait dégoutter les toits du préau… cour pleine de jeux et de cris perçants ! Meaulnes et moi, nous longeâmes en courant les bâtiments. Déjà deux ou trois de nos amis du bourg laissaient la partie et accouraient vers nous en criant de joie, faisant gicler la boue sous leurs sabots, les mains aux poches, le cache-nez déroulé. Mais mon compagnon se précipita dans la grande classe, où je le suivis, et referma la porte vitrée juste à temps pour supporter l’assaut de ceux qui nous poursuivaient. Il y eut un fracas clair et violent de vitres secouées, de sabots claquant sur le seuil ; une poussée qui fit plier la tige de fer maintenant les deux battants de la porte ; mais déjà Meaulnes, au risque de se blesser à son anneau brisé, avait tourné la petite clef qui fermait la serrure.
We used to think it maddening to behave like that. In summer, fellows who were locked out in this way, would tear round at full speed into the garden and managed often to climb in at one of the windows, before you could shut them all. But it was then December and everything was shut up. For a little while the boys kept shoving against the door; they yelled insults at us; then, one by one, they turned tail and went off crestfallen, doing up their scarves as they went.Nous avions accoutumé de juger très vexante une pareille conduite. En été, ceux qu’on laissait ainsi à la porte couraient au galop dans le jardin et parvenaient souvent à grimper par une fenêtre avant qu’on eût pu les fermer toutes. Mais nous étions en décembre et tout était clos. Un instant on fit au dehors des pesées sur la porte ; on nous cria des injures ; puis, un à un, ils tournèrent le dos et s’en allèrent, la tête basse, en rajustant leurs cache-nez.
Only two boys were in the classroom, which smelt of chestnuts and sour wine, two sweepers who were shifting the tables. I went up to the stove to warm myself lazily till lessons time, while Meaulnes searched the master's desk and the lockers. He soon found a small atlas which he studied with eagerness as he stood on the platform, his elbows on the desk and his head in his hands.Dans la classe qui sentait les châtaignes et la piquette, il n’y avait que deux balayeurs, qui déplaçaient les tables. Je m’approchai du poêle pour m’y chauffer paresseusement en attendant la rentrée, tandis qu’Augustin Meaulnes cherchait dans le bureau du maître et dans les pupitres. Il découvrit bientôt un petit atlas, qu’il se mit à étudier avec passion, debout sur l’estrade, les coudes sur le bureau, la tête entre les mains.
I was just about to go up to him; I should have placed my hand on his shoulder and, no doubt, we should have followed together, on the map, the route which he had taken, when suddenly the door leading to the infants' room opened with a crash under a violent push, and Jasmin Delouche, followed by a village boy and three fellows from the neighbouring countryside, emerged with a shout of triumph. One of the windows in the infants' classroom had probably been half shut ; they had pushed it open and jumped through.Je me disposais à aller près de lui ; je lui aurais mis la main sur l’épaule et nous aurions sans doute suivi ensemble sur la carte le trajet qu’il avait fait, lorsque soudain la porte de communication avec la petite classe s’ouvrit toute battante sous une violente poussée, et Jasmin Delouche, suivi d’un gars du bourg et de trois autres de la campagne, surgit avec un cri de triomphe. Une des fenêtres de la petite classe était sans doute mal fermée : ils avaient dû la pousser et sauter par là.
Jasmin Delouche, although rather small, was one of the elder boys of the top form. He was very jealous of Admiral Meaulnes, though he pretended to be his friend. Before our boarder's arrival, Jasmin himself had been cock of the form. He had a pale, rather sallow face, and pomaded hair. He was the only son of widow Delouche, the innkeeper, and he played the man, trotting out with self-conceit what he had heard in the billiard-room and at the bar.Jasmin Delouche, encore qu’assez petit, était l’un des plus âgés du Cours Supérieur. Il était fort jaloux du grand Meaulnes, bien qu’il se donnât comme son ami. Avant l’arrivée de notre pensionnaire, c’était lui, Jasmin, le coq de la classe. Il avait une figure pâle, assez fade, et les cheveux pommadés. Fils unique de la veuve Delouche, aubergiste, il faisait l’homme ; il répétait avec vanité ce qu’il entendait dire aux joueurs de billard, aux buveurs de vermouths.
At his entry Meaulnes looked up frowning and called out to the boys, as they scrambled to the stove: 'So one can't have a minute's peace here!'À son entrée, Meaulnes leva la tête et, les sourcils froncés, cria aux gars qui se précipitaient sur le poêle, en se bousculant : – On ne peut donc pas être tranquille une minute, ici !
'If you don't like it, you should have stopped where you were,' said Jasmin Delouche, without looking up.– Si tu n’es pas content, il fallait rester où tu étais, répondit, sans lever la tête, Jasmin Delouche qui se sentait appuyé par ses compagnons.
I think that Augustin was in that state when temper comes and gets you so that you cannot control it.Je pense qu’Augustin était dans cet état de fatigue où la colère monte et vous surprend sans qu’on puisse la contenir.
'Now then, you !' he said, a little pale, rising and shutting his book, 'get out of it!'– Toi, dit-il, en se redressant et en fermant son livre, un peu pâle, tu vas commencer par sortir d’ici !
The other sneered.L’autre ricana :
'Oh!' he cried, 'because you ran away for three days, you think you are going to be boss now!' he went on, dragging in the others. 'A chap like you can't turn us out, I tell you that much!'– Oh ! cria-t-il. Parce que tu es resté trois jours échappé, tu crois que tu vas être le maître maintenant ? Et, associant les autres à sa querelle : – Ce n’est pas toi qui nous feras sortir, tu sais !
But Meaulnes was already on him. A scrap began; a wild scrimmage; sleeves of overalls split and tore at the seams. Martin alone - one of the boys of the neighbourhood who had come with Jasmin - interfered.Mais déjà Meaulnes était sur lui. Il y eut d’abord une bousculade : les manches des blouses craquèrent et se décousirent. Seul, Martin, un des gars de la campagne entrés avec Jasmin, s’interposa :
'Leave him alone!' he called out, with quivering nostrils, shaking his head like a ram.– Tu vas le laisser ! dit-il, les narines gonflées, secouant la tête comme un bélier.
With a violent jerk Meaulnes threw him reeling, arms out, to the middle of the room; then gripping Delouche by the neck with one hand and opening the door with the other, he tried to throw him out. Jasmin clung to the tables and dragged his feet, making his hobnailed shoes grate on the flagstones, while Martin, having regained his balance, came back with measured steps, head forward and furious. Meaulnes let go Delouche to collar this idiot, and would soon have found himself in a fix if the door of the living-room had not partly opened. M. Seurel was seen standing there at the door, his back turned towards us, to finish, before he came in, a conversation he was having with some one . . .D’une poussée violente, Meaulnes le jeta, titubant, les bras ouverts, au milieu de la classe ; puis, saisissant d’une main Delouche par le cou, de l’autre ouvrant la porte, il tenta de le jeter dehors. Jasmin s’agrippait aux tables et traînait les pieds sur les dalles, faisant crisser ses souliers ferrés, tandis que Martin, ayant repris son équilibre, revenait à pas comptés, la tête en avant, furieux. Meaulnes lâcha Delouche pour se colleter avec cet imbécile, et il allait peut-être se trouver en mauvaise posture, lorsque la porte des appartements s’ouvrit à demi. M. Seurel parut, la tête tournée vers la cuisine, terminant, avant d’entrer, une conversation avec quelqu’un…
At once the battle stopped. Some boys collected round the stove, none too proud of themselves, having, right to the end, avoided taking sides. Meaulnes sat down in his place, his sleeves undone and torn at the gathers.Aussitôt la bataille s’arrêta. Les uns se rangèrent autour du poêle, la tête basse, ayant évité jusqu’au bout de prendre parti. Meaulnes s’assit à sa place, le haut de ses manches décousu et défroncé.
As for Jasmin, purple in the face, during the few minutes before the ruler rapped for form-work to begin, he could be heard calling out: 'He can't stand anything now. He puts on side. Does he suppose we do not know where he's been!'Quant à Jasmin, tout congestionné, on l’entendit crier durant les quelques secondes qui précédèrent le coup de règle du début de la classe :– Il ne peut plus rien supporter maintenant. Il fait le malin. Il s’imagine peut-être qu’on ne sait pas où il a été !
'You ass ! I don't know myself,' replied Meaulnes, in the immediate silence.– Imbécile ! Je ne le sais pas moi-même, répondit Meaulnes, dans le silence déjà grand.
Then, shrugging his shoulders and burying his head in his hands, he began to do his work.Puis, haussant les épaules, la tête dans les mains, il se mit à apprendre ses leçons.
VII THE SILK WAISTCOATCHAPITRE VII LE GILET DE SOIE
Our room was, as I have said, a big attic - half attic, half room. The other rooms, meant for assistant masters, had windows ; no one knows why ours was lighted only by a skylight. It was impossible to shut the door fast, as it scraped the floor. When we went up in the evening, sheltering with one hand the candle which the draughts of the big house threatened to blow out, every time we tried to shut this door and every time we had to give it up. And the whole night long we felt all round the silence of the three lumber-rooms penetrating our bedroom.Notre chambre était, comme je l’ai dit, une grande mansarde. À moitié mansarde, à moitié chambre. Il y avait des fenêtres aux autres logis d’adjoints ; on ne sait pas pourquoi celui-ci était éclairé par une lucarne. Il était impossible de fermer complètement la porte, qui frottait sur le plancher. Lorsque nous y montions, le soir, abritant de la main notre bougie que menaçaient tous les courants d’air de la grande demeure, chaque fois nous essayions de fermer cette porte, chaque fois nous étions obligés d’y renoncer. Et, toute la nuit, nous sentions autour de nous, pénétrant jusque dans notre chambre, le silence des trois greniers.
There we met again, Augustin and I, on the evening of that same winter day.C’est là que nous nous retrouvâmes, Augustin et moi, le soir de ce même jour d’hiver.
I swiftly took off all my clothes and threw them in a heap on a chair at the foot of my bed, but my companion, without saying a word, began to undress slowly. I watched him undress from the iron bed in which I already lay - looking through cretonne hangings adorned with a wine-stalk pattern. One moment he sat down on his low curtainless bed; the next he got up and paced to and fro as he undressed. The candle, which he had placed on a wicker table, the work of gipsies, threw his moving and gigantic shadow upon the wall.Tandis qu’en un tour de main j’avais quitté tous mes vêtements et les avais jetés en tas sur une chaise au chevet de mon lit, mon compagnon, sans rien dire, commençait lentement à se déshabiller. Du lit de fer aux rideaux de cretonne décorés de pampres, où j’étais monté déjà, je le regardais faire. Tantôt il s’asseyait sur son lit bas et sans rideaux. Tantôt il se levait et marchait de long en large, tout en se dévêtant. La bougie, qu’il avait posée sur une petite table d’osier tressée par des bohémiens, jetait sur le mur son ombre errante et gigantesque.
Quite unlike me he was folding and arranging his school clothes in a bitter and distracted way, but with much care. I still see him drop his heavy belt on a chair, over the back of which he folded his black overall extremely creased and soiled, then take off a kind of dark blue tunic which he wore under his overall, and stooping with his back to me, spread the garment at the foot of his bed . .. But when he stood up again and turned to face me, I saw that in place of the brass button uniform waistcoat that should be under the tunic, he was wearing a queer silk waistcoat, cut very open and fastened by a row of small and closely set mother-of-pearl buttons.Tout au contraire de moi, il pliait et rangeait, d’un air distrait et amer, mais avec soin, ses habits d’écolier, Je le revois plaquant sur une chaise sa lourde ceinture ; pliant sur le dossier sa blouse noire extraordinairement fripée et salie ; retirant une espèce de paletot gros bleu qu’il avait sous sa blouse, et se penchant en me tournant le dos, pour l’étaler sur le pied de son lit… Mais lorsqu’il se redressa et se retourna vers moi, je vis qu’il portait, au lieu du petit gilet à boutons de cuivre, qui était d’uniforme sous le paletot, un étrange gilet de soie, très ouvert, que fermait dans le bas un rang serré de petits boutons de nacre.
It was a garment of fantastic charm, such as must have been worn by the young men who used to dance with our grandmothers, in the days of the dandies.C’était un vêtement d’une fantaisie charmante, comme devaient en porter les jeunes gens qui dansaient avec nos grands-mères, dans les bals de mil huit cent trente.
I distinctly recall, at that moment, the tall peasant boy, bareheaded - for he had carefully placed his cap on his other clothes - his face so young, so gallant, and already so firmly set. He was once more pacing the room when he began to unbutton this mysterious article of a costume which was not his. And it was strange to see him, in shirt-sleeves, with short trousers and muddy shoes, handling this waistcoat of a marquis.Je me rappelle, en cet instant, le grand écolier paysan, nu-tête, car il avait soigneusement, posé sa casquette sur ses autres habits – visage si jeune, si vaillant et si durci déjà. Il avait repris sa marche à travers la chambre lorsqu’il se mit à déboutonner cette pièce mystérieuse d’un costume qui n’était pas le sien. Et il était étrange de le voir en bras de chemise, avec son pantalon trop court, ses souliers boueux, mettant la main sur ce gilet de marquis.
He had no sooner touched it than, starting from his reverie, he turned his face towards me with a look of anxiety. I rather wanted to laugh. He smiled with me and his face brightened.Dès qu’il l’eut touché, sortant brusquement de sa rêverie, il tourna la tête vers moi et me regarda d’un œil inquiet. J’avais un peu envie de rire. Il sourit en même temps que moi et son visage s’éclaira.
'What's that? Do tell me,' I said in a low voice, emboldened. 'Where did you get it?'– Oh ! dis-moi ce que c’est, fis-je, enhardi, à voix basse. Où l’as-tu pris ?
But his smile vanished at once. Twice, with his heavy hand, he brushed back his closely cropped hair, and suddenly, like a man unable to resist desire, slipped his tunic back over the dainty jabot, buttoned it up tightly, and slipped on his rumpled overall ; then he hesitated a moment, looking at me sideways ... Finally he sat on the edge of his bed, took off his shoes, which fell noisily onto the floor, stretched himself on the bed, fully dressed like a soldier ready for the fray, and blew out the candle.Mais son sourire s’éteignit aussitôt. Il passa deux fois sur ses cheveux ras sa main lourde, et tout soudain, comme quelqu’un qui ne peut plus résister à son désir, il réendossa sur le fin jabot sa vareuse qu’il boutonna solidement et sa blouse fripée ; puis il hésita un instant, en me regardant de côté… Finalement, il s’assit sur le bord de son lit, quitta ses souliers qui tombèrent bruyamment sur le plancher ; et, tout habillé comme un soldat au cantonnement d’alerte, il s’étendit sur son lit et souffla la bougie.
About midnight I woke up suddenly. Meaulnes was standing in the middle of the room, his cap on his head, and was looking for something on one of the pegs - a cloak which he threw on his back ... The room was very dark. Not even that gleam of light which snow sometimes gives. A black and icy wind was blowing in the garden and over the roof.Vers le milieu de la nuit je m’éveillai soudain. Meaulnes était au milieu de la chambre, debout, sa casquette sur la tête, et il cherchait au porte-manteau quelque chose – une pèlerine qu’il se mit sur le dos… La chambre était très obscure. Pas même la clarté que donne parfois le reflet de la neige. Un vent noir et glacé soufflait dans le jardin mort et sur le toit.
I raised myself a little and called to him softly: 'Meaulnes! Are you going away again?' He did not reply. Then, quite beside myself, I said : 'Very well, I shall go with you. You must take me.' And I jumped out of bed.Je me dressai un peu et je lui criai tout bas : – Meaulnes ! tu repars ? Il ne répondit pas. Alors, tout à fait affolé, je dis : – Eh bien, je pars avec toi. Il faut que tu m’emmènes. Et je sautai à bas.
He came close to me, took hold of my arm, forcing me to sit on the edge of the bed, and said to me : 'I can't take you, François. If I knew my way well, you should come with me. But I must first of all find it on the map, and I can't.'Il s’approcha, me saisit par le bras, me forçant à m’asseoir sur le rebord du lit, et il me dit : – Je ne puis pas t’emmener, François. Si je connaissais bien mon chemin, tu m’accompagnerais. Mais il faut d’abord que je le retrouve sur le plan, et je n’y parviens pas.
'Then you can't go either!'– Alors, tu ne peux pas repartir non plus ?
'That's true. It's utterly useless,' he said, discouraged. 'Well, go back to bed. I promise not to go without you.'– C’est vrai, c’est bien inutile… fit-il avec découragement. Allons, recouche-toi. Je te promets de ne pas repartir sans toi.
And he again began to pace to and fro in the room. I dared say nothing more. He kept walking, stopping and then setting off again more quickly like a man in search of memories which he sorts out, challenges and compares, ponders on, thinks he has discovered, and then the thread breaking the search begins once more . ..Et il reprit sa promenade de long en large dans la chambre. Je n’osais plus rien lui dire. Il marchait, s’arrêtait, repartait plus vite, comme quelqu’un qui, dans sa tête, recherche ou repasse des souvenirs, les confronte, les compare, calcule, et soudain pense avoir trouvé ; puis de nouveau lâche le fil et recommence à chercher…
That was not the only night on which, awakened by the sound of his steps, I found him thus, about one in the morning, treading the attic and lumber-rooms, as do sailors who cannot lose the habit of pacing the deck on night watch and who, in the quiet of their Breton holding, get up and dress of a night, at the regulation hour, to keep a land watch.Ce ne fut pas la seule nuit où, réveillé par le bruit de ses pas, je le trouvai ainsi, vers une heure du matin, déambulant à travers la chambre et les greniers – comme ces marins qui n’ont pu se déshabituer de faire le quart et qui, au fond de leurs propriétés bretonnes, se lèvent et s’habillent à l’heure réglementaire pour surveiller la nuit terrienne.
Two or three times, during the month of January and the first fortnight of February, I was roused out of my sleep in that way. Admiral Meaulnes was there, on foot, all equipped, his cloak on his back, ready to start, and every time, on the edge of that mysterious country into which he once already had ventured, he stopped, he hesitated. At the moment of lifting the latch of the door to the stairs and of slipping off by the kitchen door, which he could easily have opened without being heard, he would shrink back once more . . . Then, during the long midnight hours he paced feverishly the disused lumber- rooms, lost in thought.À deux ou trois reprises, durant le mois de janvier et la première quinzaine de février, je fus ainsi tiré de mon sommeil. Le grand Meaulnes était là, dressé, tout équipé, sa pèlerine sur le dos, prêt à partir, et chaque fois, au bord de ce pays mystérieux, où une fois déjà il s’était évadé, il s’arrêtait, hésitant. Au moment de lever le loquet de la porte de l’escalier et de filer par la porte de la cuisine qu’il eût facilement ouverte sans que personne l’entendît, il reculait une fois encore… Puis, durant les longues heures du milieu de la nuit, fiévreusement, il arpentait, en réfléchissant, les greniers abandonnés.
At last one night, towards the fifteenth of February, he woke me up by gently placing his hand on my shoulder.Enfin une nuit, vers le 15 février, ce fut lui-même qui m’éveilla en me posant doucement la main sur l’épaule.
The day had been very disturbed. Meaulnes, who had now entirely dropped out of all the games of his former comrades, had remained seated at his bench during the last recreation of the evening, busily sketching out a mysterious plan, following it with his finger and elaborately measuring it out on the atlas of the Cher. There was an incessant going and coming between the playground and the classroom. Clogs kept clattering. Boys chased one another from table to table, taking benches and platform at a jump . . . Every one knew that it was not wise to come near Meaulnes when he was working thus; yet, as recreation continued past regulation time, two or three boys from the village advanced towards him for a joke, without any noise, and looked over his shoulder. One of them was bold enough to push the others on top of Meaulnes . . . The latter hastily closed his atlas, hid his sheet of paper, and caught hold of the last of the three boys while the other two managed to escape.La journée avait été fort agitée. Meaulnes, qui délaissait complètement tous les jeux de ses anciens camarades, était resté, durant la dernière récréation du soir, assis sur son banc, tout occupé à établir un mystérieux petit plan, en suivant du doigt, et en calculant longuement, sur l’atlas du Cher. Un va-et-vient incessant se produisait entre la cour et la salle de classe. Les sabots claquaient. On se pourchassait de table en table, franchissant les bancs et l’estrade d’un saut… On savait qu’il ne faisait pas bon s’approcher de Meaulnes lorsqu’il travaillait ainsi ; cependant, comme la récréation se prolongeait, deux ou trois gamins du bourg, par manière de jeu, s’approchèrent à pas de loup et regardèrent par-dessus son épaule. L’un d’eux s’enhardit jusqu’à pousser les autres sur Meaulnes… Il ferma brusquement son atlas, cacha sa feuille et empoigna le dernier des trois gars, tandis que les deux autres avaient pu s’échapper.
It was that surly Giraudat, who began to whine, tried to kick, and at last was pushed out of doors by Admiral Meaulnes, to whom he shouted in a rage : 'You great coward ! No wonder they are all against you and want to make war on you ! . . .' and a lot of insults, to which we replied without having quite understood what he meant. I was the one to shout the loudest, because I had sided with Admiral Meaulnes.… C’était ce hargneux Giraudat, qui prit un ton pleurard (crybaby), essaya de donner des coups de pied, et, en fin de compte, fut mis dehors par le grand Meaulnes, à qui il cria rageusement : – Grand lâche ! ça ne m’étonne pas qu’ils sont tous contre toi, qu’ils veulent te faire la guerre !… et une foule d’injures, auxquelles nous répondîmes, sans avoir bien compris ce qu’il avait voulu dire. C’est moi qui criais le plus fort, car j’avais pris le parti du grand Meaulnes.
There was now a kind of pact between us. The promise which he had given to take me with him, instead of saying, like everybody else, that I should not be able to stand the walking, had bound me to him forever. And I never ceased thinking of his mysterious journey. I had become convinced that he must have met a girl. She, no doubt, was infinitely more beautiful than Jeanne, who could be seen in the nuns' garden by looking through the keyhole; or Madeleine, the baker's daughter, so pink and so fair; or Jenny, the daughter of the lady of the manor, so handsome, but insane and living in seclusion. It was certainly of a young girl he was thinking at night, like the hero of a novel. And I bravely decided to speak to him about it the first time he wakened me . . .Il y avait maintenant comme un pacte entre nous. La promesse qu’il m’avait faite de m’emmener avec lui, sans me dire, comme tout le monde, « que je ne pourrais pas marcher », m’avait lié à lui pour toujours. Et je ne cessais de penser à son mystérieux voyage. Je m’étais persuadé qu’il avait dû rencontrer une jeune fille. Elle était sans doute infiniment plus belle que toutes celles du pays, plus belle que Jeanne, qu’on apercevait dans le jardin des religieuses par le trou de la serrure ; et que Madeleine, la fille du boulanger, toute rose et toute blonde, et que Jenny, la fille de la châtelaine, qui était admirable, mais folle et toujours enfermée. C’est à une jeune fille certainement qu’il pensait la nuit, comme un héros de roman. Et j’avais décidé de lui en parler, bravement, la première fois qu’il m’éveillerait…
After four o'clock, on the evening of that new fight, we were both busy putting away garden tools, pickaxes, and spades which had been used to dig trenches, when we heard shouts on the road. It was a troop of young boys and urchins, formed in fours, marching quickly like a well-drilled squad, led by Delouche, Daniel, Giraudat, and another whom we did not know. They had spotted us and hooted like anything. So all the village was against us, and some fresh soldier stunt, from which we were excluded, was being planned.Le soir de cette nouvelle bataille, après quatre heures, nous étions tous les deux occupés à rentrer des outils du jardin, des pics et des pelles qui avaient servi à creuser des trous, lorsque nous entendîmes des cris sur la route. C’était une bande de jeunes gens et de gamins, en colonne par quatre, au pas gymnastique, évoluant comme une compagnie parfaitement organisée, conduits par Delouche, Daniel, Giraudat, et un autre que nous ne connûmes point. Ils nous avaient aperçus et ils nous huaient de la belle façon. Ainsi tout le bourg était contre nous, et l’on préparait je ne sais quel jeu guerrier dont nous étions exclus.
Meaulnes, without saying anything, put away in the shed the pickaxe and the spade which he had on his shoulder. But at midnight I felt his hand on my arm, and I woke up with a start.Meaulnes, sans mot dire, remisa sous le hangar la bêche et la pioche qu’il avait sur l’épaule… Mais, à minuit, je sentais sa main sur mon bras, et je m’éveillais en sursaut.
'Get up,' he said, 'we are going.'– Lève-toi, dit-il, nous partons.
'Do you know the right way to the very end?'– Connais-tu maintenant le chemin jusqu’au bout ?
'I know a good part of it. And we shall have to find the rest,' he replied, with clenched teeth.– J’en connais une bonne partie. Et il faudra bien que nous trouvions le reste ! répondit-il, les dents serrées.
'Listen, Meaulnes,' I said, sitting up,'listen to me ; there's only one thing to be done! - and that is to look for the bit of the way we don't know in full daylight with the help of your map.'– Écoute, Meaulnes, fis-je en me mettant sur mon séant. Écoute-moi : nous n’avons qu’une chose à faire ; c’est de chercher tous les deux en plein jour, en nous servant de ton plan, la partie du chemin qui nous manque.
'But that bit is far away from here.'– Mais cette portion-là est très loin d’ici.
'All right, we'll drive there this summer, when the days are longer.'– Eh bien, nous irons en voiture, cet été, dès que les journées seront longues.
There was a prolonged silence, which meant that he agreed.Il y eut un silence prolongé qui voulait dire qu’il acceptait.
'As we shall try together to find again the girl you love, Meaulnes,' I said at last,'tell me who she is, talk to me about her.'– Puisque nous tâcherons ensemble de retrouver la jeune fille que tu aimes, Meaulnes, ajoutai-je enfin, dis-moi qui elle est, parle-moi d’elle.
He sat down at the foot of my bed. I could see in the darkness his lowered head, his folded arms and his knees. Then he took a deep breath, as some one who has had a weight upon his heart for a long time and who is, at last, going to tell his secret.. .Il s’assit sur le pied de mon lit. Je voyais dans l’ombre sa tête penchée, ses bras croisés et ses genoux. Puis il aspira l’air fortement, comme quelqu’un qui a eu gros cœur longtemps et qui va enfin confier son secret…
VIII THE ADVENTURECHAPITRE VIII L’AVENTURE
My friend did not tell me that night all that had happened to him on the way. And even when he decided to confide everything to me, during days of anguish of which I shall speak later, it remained for a long time the great secret of our youth. But to-day when all is ended, and there remains only dust of so much good and so much evil, I can relate his strange adventure.Mon compagnon ne me conta pas cette nuit-là tout ce qui lui était arrivé sur la route. Et même lorsqu’il se fut décidé à me tout confier, durant des jours de détresse dont je reparlerai, ce resta longtemps le grand secret de nos adolescences. Mais aujourd’hui que tout est fini, maintenant qu’il ne reste plus que poussière de tant de mal, de tant de bien, je puis raconter son étrange aventure.
At half-past one in the afternoon on the Vierzon road, during that freezing weather, Meaulnes set his beast at a brisk pace, because he knew he was late. At first he thought, with amusement, only of our surprise when, at four o'clock, he brought back Grandfather and Grandmother Charpentier. For certainly, at that moment, he had no other intention.À une heure et demie de l’après-midi, sur la route de Vierzon, par ce temps glacial, Meaulnes fit marcher sa bête bon train, car il savait n’être pas en avance. Il ne songea d’abord, pour s’en amuser, qu’à notre surprise à tous, lorsqu’il ramènerait dans la carriole, à quatre heures, le grand-père et la grand’mère Charpentier. Car, à ce moment-là, certes, il n’avait pas d’autre intention.
Little by little, the cold being piercing, he wrapped his legs in a rug, which at first he had refused, but which the folk at the Fair Star had thrown into the cart.Peu à peu, le froid le pénétrant, il s’enveloppa les jambes dans une couverture qu’il avait d’abord refusée et que les gens de La Belle-Étoile avaient mise de force dans la voiture.
At two o'clock he passed through the village of La Motte. He had never gone through a small hamlet at school-time and was amused to see this one so empty, so asleep. Here and there a curtain was moved, revealing the inquisitive face of a housewife.À deux heures, il traversa le bourg de La Motte. Il n’était jamais passé dans un petit pays aux heures de classe et s’amusa de voir celui-là aussi désert, aussi endormi. C’est à peine si, de loin en loin, un rideau se leva, montrant une tête curieuse de bonne femme.
Leaving La Motte, immediately after the schoolhouse, he hesitated between two roads, but seemed to remember that the left road led to Vierzon. Nobody was there to tell him. He once more put the mare to a trot, though the road became narrower and badly in need of repair. He skirted a fir wood for some time, but at last, meeting a carter, he used his hands as a trumpet to inquire if he really were on the right road for Vierzon. The mare pulled on the reins, without stopping her trot; the man must have failed to understand the inquiry; he called out something with a vague gesture, so Meaulnes chanced it and went on.À la sortie de La Motte, aussitôt après la maison d’école, il hésita entre deux routes et crut se rappeler qu’il fallait tourner à gauche pour aller à Vierzon. Personne n’était là pour le renseigner. Il remit sa jument au trot sur la route désormais plus étroite et mal empierrée. Il longea quelque temps un bois de sapins et rencontra enfin un roulier à qui il demanda, mettant sa main en porte-voix, s’il était bien là sur la route de Vierzon. La jument, tirant sur les guides, continuait à trotter ; l’homme ne dut pas comprendre ce qu’on lui demandait ; il cria quelque chose en faisant un geste vague, et, à tout hasard, Meaulnes poursuivit sa route.
Once more there was the vast frozen plain without incident or distraction; only at times a magpie startled by the cart flew off to perch on a stunted elm in the distance. The traveller had wrapped the big rug round his shoulders like a cloak. He must have dozed for a long while with his legs stretched out and one elbow resting on the side of the cart. . .De nouveau ce fut la vaste campagne gelée, sans accident ni distraction aucune ; parfois seulement une pie s’envolait, effrayée par la voiture, pour aller se percher plus loin sur un orme sans tête. Le voyageur avait enroulé autour de ses épaules, comme une cape, sa grande couverture. Les jambes allongées, accoudé sur un côté de la carriole, il dut somnoler un assez long moment…
. . . When Meaulnes recovered his wits, thanks to the cold penetrating the rug, he noticed a change in the countryside. There was no longer the far horizon, no longer that stretch of pale sky in which sight was lost, but little meadows, still green, with high hedges. On both sides water flowed under the ice in the ditches. Everything showed the neighbourhood of a river. And the road between the tall hedges was nothing more than a narrow rutted lane.… Lorsque, grâce au froid, qui traversait maintenant la couverture, Meaulnes eut repris ses esprits, il s’aperçut que le paysage avait changé. Ce n’étaient plus ces horizons lointains, ce grand ciel blanc où se perdait le regard, mais de petits prés encore verts avec de hautes clôtures. À droite et à gauche, l’eau des fossés coulait sous la glace. Tout faisait pressentir l’approche d’une rivière. Et, entre les hautes haies, la route n’était plus qu’un étroit chemin défoncé.
A moment before the mare had stopped trotting, Meaulnes tried to whip her up to the same pace again, but she persisted in walking with extreme slowness, and the big schoolboy, leaning forward, his hands resting on the dashboard, noticed that she was lame in one hind leg. He was much troubled and at once jumped out.La jument, depuis un instant, avait cessé de trotter. D’un coup de fouet, Meaulnes voulut lui faire reprendre sa vive allure, mais elle continua à marcher au pas avec une extrême lenteur, et le grand écolier, regardant de côté, les mains appuyées sur le devant de la voiture, s’aperçut qu’elle boitait d’une jambe de derrière. Aussitôt il sauta à terre, très inquiet.
'We shall never reach Vierzon in time for the train,' he said half aloud.– Jamais nous n’arriverons à Vierzon pour le train, dit-il à mi-voix.
And he did not dare to own to himself the thought which upset him most, that perhaps he had lost his way and was no longer on the road to Vierzon.Et il n’osait pas s’avouer sa pensée la plus inquiétante, à savoir que peut-être il s’était trompé de chemin et qu’il n’était plus là sur la route de Vierzon.
For a long time he examined the beast's foot and could find no trace of a wound. The mare was frightened and lifted her foot directly Meaulnes tried to touch it, pawing the ground with her heavy clumsy hoof. At last he realised that she had simply got a stone in her shoe. As a boy who was expert in the handling of beasts he sat on his heels and tried to grasp her right foot with his left hand and put it between his knees, but he was bothered by the cart. Twice the mare got away and went on a few yards. The step struck his head and the wheel hurt his knee. He would not give in and ended by mastering the timid beast, but the stone was so embedded that Meaulnes was obliged to use his peasant's knife before he could get it out.Il examina longuement le pied de la bête et n’y découvrit aucune trace de blessure. Très craintive, la jument levait la patte dès que Meaulnes voulait la toucher et grattait le sol de son sabot lourd et maladroit. Il comprit enfin qu’elle avait tout simplement un caillou dans le sabot. En gars expert au maniement du bétail, il s’accroupit, tenta de lui saisir le pied droit avec sa main gauche et de le placer entre ses genoux, mais il fut gêné par la voiture. À deux reprises, la jument se déroba et avança de quelques mètres. Le marchepied vint le frapper à la tête et la roue le blessa au genou. Il s’obstina et finit par triompher de la bête peureuse ; mais le caillou se trouvait si bien enfoncé que Meaulnes dut sortir son couteau de paysan pour en venir à bout.
When he had finished the job and at last looked up, rather giddy and dim-eyed, he noticed with horror that night was falling . . .Lorsqu’il eut terminé sa besogne, et qu’il releva enfin la tête, à demi étourdi et les yeux troubles, il s’aperçut avec stupeur que la nuit tombait…
Any one else but Meaulnes would immediately have turned back. That was the only way not to get more badly lost. But he reflected that he must be very far from La Motte. Besides, the mare might have taken a byway while he was asleep. Anyhow, this lane must lead to some village in time . . . In addition to all these reasons, the big boy, with his foot on the step and the mare already pulling on the reins, ached with exasperation to achieve something and to get somewhere, in defiance of every obstacle!Tout autre que Meaulnes eût immédiatement rebroussé chemin. C’était le seul moyen de ne pas s’égarer davantage. Mais il réfléchit qu’il devait être maintenant fort loin de La Motte. En outre la jument pouvait avoir pris un chemin transversal pendant qu’il dormait. Enfin, ce chemin-là devait bien à la longue mener vers quelque village… Ajoutez à toutes ces raisons que le grand gars, en remontant sur le marchepied, tandis que la bête impatiente tirait déjà sur les guides, sentait grandir en lui le désir exaspéré d’aboutir à quelque chose et d’arriver quelque part, en dépit de tous les obstacles !
He whipped up the mare, who started and set off at a quick trot. The darkness grew. In the deep-cut lane there was now only just room for the cart. Sometimes a dead branch from the hedge caught in the wheel and broke with a snap . . . When it was pitch dark Meaulnes thought suddenly with a pang of our dining-room at Sainte-Agathe in which, by this time, all of us ought to be together. Then rage took him; then pride and the deep joy of having at last run away without premeditation . . .Il fouetta la jument qui fit un écart et se remit au grand trot. L’obscurité croissait. Dans le sentier raviné, il y avait maintenant tout juste passage pour la voiture. Parfois une branche morte de là haie se prenait dans la roue et se cassait avec un bruit sec… Lorsqu’il fit tout à fait noir, Meaulnes songea soudain, avec un serrement de cœur, à la salle à manger de Sainte-Agathe, où nous devions, à cette heure, être tous réunis. Puis la colère le prit ; puis l’orgueil, et la joie profonde de s’être ainsi évadé, sans l’avoir voulu…
IX A HALTCHAPITRE IX UNE HALTE
Suddenly the mare slowed down as if her foot had stumbled in the dark; Meaulnes saw her head sink and rise twice; then she stopped dead, her nostrils close to the ground, appearing to sniff at something. The trickle of water could be heard by her feet. A stream barred the way. In summer that spot was certainly a ford. But at this time of the year the current was so strong that ice had not formed and it would have been dangerous to push on.Soudain, la jument ralentit son allure, comme si son pied avait buté dans l’ombre ; Meaulnes vit sa tête plonger et se relever par deux fois ; puis elle s’arrêta net, les naseaux bas, semblant humer quelque chose. Autour des pieds de la bête, on entendait comme un clapotis d’eau. Un ruisseau coupait le chemin. En été, ce devait être un gué. Mais à cette époque le courant était si fort que la glace n’avait pas pris et qu’il eût été dangereux de pousser plus avant.
Meaulnes gently pulled on the reins to go back a few yards and stood up in the cart full of perplexity. It was then that he noticed a light between the branches. Only two or three meadows seemed to separate it from the lane . . .Meaulnes tira doucement sur les guides, pour reculer de quelques pas et, très perplexe, se dressa dans la voiture. C’est alors qu’il aperçut, entre les branches, une lumière. Deux ou trois prés seulement devaient la séparer du chemin…
The schoolboy jumped down from the cart and backed the mare, talking to her to quiet her and to stop the frightened tossing of her head.L’écolier descendit de voiture et ramena la jument en arrière, en lui parlant pour la calmer, pour arrêter ses brusques coups de tête effrayés :
'Come on, old girl, come on. We shan't go any farther now. We shall soon know where we've got to.'– Allons, ma vieille ! Allons ! Maintenant nous n’irons pas plus loin. Nous saurons bientôt où nous sommes arrivés.
And pushing open the half-shut gate of a small meadow by the lane, he went through with the trap. His feet sank deep into the soft grass. The cart jolted silently. His head was by the mare's head and he could feel her warmth and her hard breathing ... He took her to the far end of the meadow and threw the rug over her back; then thrusting aside the branches of the hedge, he again noticed the light which came from an isolated house.Et, poussant la barrière entr’ouverte d’un petit pré qui donnait sur le chemin, il fit entrer là son équipage. Ses pieds enfonçaient dans l’herbe molle. La voiture cahotait silencieusement. Sa tête contre celle de la bête, il sentait sa chaleur et le souffle dur de son haleine… Il la conduisit tout au bout du pré, lui mit sur le dos la couverture ; puis, écartant les branches de la clôture du fond, il aperçut de nouveau la lumière, qui était celle d’une maison isolée.
None the less he had to cross three meadows and jump over a treacherous brook into which he nearly fell with both feet. . . At last, after a final leap from the top of a bank, he found himself in the yard of a rustic farm. A pig was grunting in its sty. At the noise of footsteps on the frozen ground a dog began to bark furiously.Il lui fallut bien, tout de même, traverser trois prés, sauter un traître petit ruisseau, où il faillit plonger les deux pieds à la fois… Enfin, après un dernier saut du haut d’un talus, il se trouva dans la cour d’une maison campagnarde. Un cochon grognait dans son tête. Au bruit des pas sur la terre gelée, un chien se mit à aboyer avec fureur.
The shutter over the door was open, and the light which Meaulnes had seen came from a wood fire burning on the hearth. There was no other light but that of the fire. In the house, a country woman rose from a chair and came to the door, with no sign of fear. At the same moment the grandfather clock struck half-past seven.Le volet de la porte était ouvert, et la lueur que Meaulnes avait aperçue était celle d’un feu de fagots allumé dans la cheminée. Il n’y avait pas d’autre lumière que celle du feu. Une bonne femme, dans la maison, se leva et s’approcha de la porte, sans paraître autrement effrayée. L’horloge à poids, juste à cet instant, sonna la demie de sept heures.
'Excuse me, ma'am,' said the big boy, 'I believe I have trodden on your chrysanthemums.'– Excusez-moi, ma pauvre dame, dit le grand garçon, je crois bien que j’ai mis le pied dans vos chrysanthèmes.
She waited, basin in hand, looking at him.Arrêtée, un bol à la main, elle le regardait.
'The fact is,' she said, 'it's that dark in the yard you can't see your way.'– Il est vrai, dit-elle, qu’il fait noir dans la cour à ne pas s’y conduire.
There was a moment's silence, during which Meaulnes stood looking at walls papered with pages out of illustrated papers, as they are in inns, and at the table on which lay a man's hat.Il y eut un silence, pendant lequel Meaulnes, debout, regarda les murs de la pièce tapissée de journaux illustrés comme une auberge, et la table, sur laquelle un chapeau d’homme était posé.
'He's not in, the boss,' he said, sitting down.– Il n’est pas là, le patron ? dit-il en s’asseyant.
'He'll be back in a moment,' she replied, quite at her ease now, 'he's gone to fetch wood.'– Il va revenir, répondit la femme, mise en confiance. Il est allé chercher un fagot.
'I don't exactly want him,' went on the young fellow, bringing his chair nearer to the fire, 'but out there a few of us - sportsmen, you know - are keeping a lookout. I came to ask if you could spare us a little bread.'– Ce n’est pas que j’aie besoin de lui, poursuivit le jeune homme en rapprochant sa chaise du feu. Mais nous sommes là plusieurs chasseurs à l’affût. Je suis venu vous demander de nous céder un peu de pain.
Admiral Meaulnes knew quite well that with country folk, above all in an isolated farm, one must speak with caution, even with diplomacy, and above all never show that one does not belong to the district.Il savait, le grand Meaulnes, que chez les gens de campagne, et surtout dans une ferme isolée, il faut parler avec beaucoup de discrétion, de politique même, et surtout ne jamais montrer qu’on n’est pas du pays.
'Bread,' said she, 'we shan't be able to give you much. The baker who always calls on a Tuesday hasn't come today . . .'– Du pain ? dit-elle. Nous ne pourrons guère vous en donner. Le boulanger qui passe pourtant tous les mardis n’est pas venu aujourd’hui.
Augustin, who for a moment had hoped he was near a village, took fright.Augustin, qui avait espéré un instant se trouver à proximité d’un virage, s’effraya.
'The baker, from where?' he asked.– Le boulanger de quel pays ? demanda-t-il.
'Why, of course, the baker from Vieux-Nançay,' replied the woman, astonished.– Eh bien ! le boulanger du Vieux-Nançay, répondit la femme avec étonnement.
'How far is it exactly from here to Vieux-Nançay?' went on Meaulnes, very anxious.– C’est à quelle distance d’ici, au juste, le Vieux-Nançay ? poursuivit Meaulnes très inquiet.
'By the road I couldn't tell exactly; but by the short cut it is three leagues off.'– Par la route, je ne saurais pas vous dire au juste ; mais par la traverse il y a trois lieues et demie.
And she began to relate that her daughter was there in service, that she always walked all the way home on the first Sunday of the month, and that her master and mistress . . .Et elle se mit à raconter qu’elle y avait sa fille en place, qu’elle venait à pied pour la voir tous les premiers dimanches du mois et que ses patrons…
But Meaulnes, completely put out, interrupted her to say: 'Vieux-Nançay, would that be the nearest village from here?'Mais Meaulnes, complètement dérouté, l’interrompit pour dire : – Le Vieux-Nançay serait-il le bourg le plus rapproché d’ici ?
'No, the nearest is Les Landes, five kilometres off here. But there are no shops and no baker at Landes, only just a small fair each year on Saint Martin's Day.'– Non, c’est les Landes, à cinq kilomètres. Mais il n’y a pas de marchands ni de boulanger. Il y a tout juste une petite assemblée, chaque année, à la Saint-Martin.
Meaulnes had never heard of Les Landes. He saw himself so much lost that he was almost tickled. But the woman, busy at the sink washing her basin, turned round, inquisitive in her turn, and said slowly, looking at him quite straight : 'Don't you, then, belong to these parts? . . .'Meaulnes n’avait jamais entendu parler des Landes. Il se vit à tel point égaré qu’il en fut presque amusé. Mais la femme, qui était occupée à laver son bol sur l’évier, se retourna, curieuse à son tour, et elle dit lentement, en le regardant bien droit : – C’est-il que vous n’êtes pas du pays ?…
At that moment an elderly peasant appeared at the door, carrying an armful of wood, which he threw on the stone floor. The woman explained to him, in a very loud voice, as if he were deaf, what was required by the young man.À ce moment, un paysan âgé se présenta à la porte, avec une brassée de bois, qu’il jeta sur le carreau. La femme lui expliqua, très fort, comme s’il eût été sourd, ce que demandait le jeune homme.
'Well, that's easy,' said he simply. 'But come nearer, you're getting no warmth from the fire.'– Eh bien ! c’est facile, dit-il simplement. Mais approchez-vous, monsieur. Vous ne vous chauffez pas.
A moment later both were settled by the hearth; the old man breaking his wood to put on the fire, Meaulnes enjoying a bowl of milk and some bread which had been offered him. Our traveller, delighted at finding himself in that humble dwelling after so many worries, and thinking that an end had come to his strange adventure, was already making plans for bringing friends with him in the future, to visit these kind people. He did not know that this was only a halt, and that presently he was to resume his journey.Tous les deux, un instant plus tard, ils étaient installés près des chenets : le vieux cassant son bois pour le mettre dans le feu, Meaulnes mangeant un bol de lait avec du pain qu’on lui avait offert. Notre voyageur, ravi de se trouver dans cette humble maison après tant d’inquiétudes, pensant que sa bizarre aventure était terminée, faisait déjà le projet de revenir plus tard avec des camarades revoir ces braves gens. Il ne savait pas que c’était là seulement une halte, et qu’il allait tout à l’heure reprendre son chemin.
He soon asked to be shown the road to La Motte. And, little by little, coming back to the truth, he related that he had been cut off, with his cart, from the other guns and now found himself completely lost.Il demanda bientôt qu’on le remît sur la route de La Motte. Et, revenant peu à peu à la vérité, il raconta qu’avec sa voiture il s’était séparé des autres chasseurs et se trouvait maintenant complètement égaré.
Then the man and the woman insisted so much on his putting up at the farm and not starting before broad daylight, that Meaulnes in the end accepted, and walked out to fetch his mare and put her up in the stable.Alors l’homme et la femme insistèrent si longtemps pour qu’il restât coucher et repartît seulement au grand jour, que Meaulnes finit par accepter et sortit chercher sa jument pour la rentrer à l’écurie.
'Mind holes in the path,' said the man.– Vous prendrez garde aux trous de la sente, lui dit l’homme.
Meaulnes dared not confess that he had not used 'the path.' He neatly brought himself to ask if the good fellow could come with him. For a second he hesitated on the threshold and so great was his indecision that he almost staggered. But he went out into the gloom of the yard.Meaulnes n’osa pas avouer qu’il n’était pas venu par la « sente ». Il fut sur le point de demander au brave homme de l’accompagner. Il hésita une seconde sur le seuil et si grande était son indécision qu’il faillit chanceler. Puis il sortit dans la cour obscure.
XCHAPITRE X
THE SHEEPFOLDLA BERGERIE
To find where he was he climbed on the bank from which he had jumped.Pour s’y reconnaître, il grimpa sur le talus d’où il avait sauté.
Slowly and with difficulty, as when he came, he made his way between swamps, through willow hedges, and went to fetch his cart at the farther end of the field where he had left it. The cart was no longer there. Standing still, with throbbing temples, he strained hard to catch all the sounds of the night, sure that he heard, each moment, the jingle of the horse's collar close at hand. Nothing . . . He went all round the meadow; the gate was partly open, partly dilapidated as if a cart wheel had passed over it. The mare must have escaped that way, alone.Lentement et difficilement, comme à l’aller, il se guida entre les herbes et les eaux, à travers les clôtures de saules, et s’en fut chercher sa voiture dans le fond du pré où il l’avait laissée. La voiture n’y était plus… Immobile, la tête battante, il s’efforça d’écouter tous les bruits de la nuit, croyant à chaque seconde entendre sonner tout près le collier de la bête. Rien… Il fit le tour du pré ; la barrière était à demi ouverte, à demi renversée, comme si une roue de voiture avait passé dessus. La jument avait dû, par là, s’échapper toute seule.
Turning back, he walked a little way and caught his feet in the rug which no doubt had slipped from the mare onto the ground. This decided him that the beast had gone off in that direction. He started to run.Remontant le chemin, il fit quelques pas et s’embarrassa les pieds dans la couverture qui sans doute avait glissé de la jument à terre. Il en conclut que la bête s’était enfuie dans cette direction. Il se prit à courir.
Obsessed by the obstinate and insane resolve to overtake the cart, his face on fire, a prey to this panic wish, which resembled fear, he went on running . . . Sometimes he stumbled 42 in a rut. In the utter darkness he ran into hedges when the lane turned, and too tired to stop in time he crashed into brambles, his arms stretched out, his hands torn in the effort to protect his face. Sometimes he stopped and listened and went on again. Once he thought he heard a cart, but it was only a jolting wagon going along a road, in the far distance on the left. . .Sans autre idée que la volonté tenace et folle de rattraper sa voiture, tout le sang au visage, en proie à ce désir panique qui ressemblait à la peur, il courait… Parfois son pied butait dans les ornières. Aux tournants, dans l’obscurité totale, il se jetait contre les clôtures, et, déjà trop fatigué pour s’arrêter à temps, s’abattait sur les épines, les bras en avant, se déchirant les mains pour se protéger le visage. Parfois, il s’arrêtait, écoutait – et repartait. Un instant, il crut entendre un bruit de voiture ; mais ce n’était qu’un tombereau cahotant qui passait très loin, sur une route, à gauche…
Came a time when the knee which he had grazed against the step of the cart hurt so much that he had to stop, his leg quite stiff. Then he realised that unless the mare had run off at a quick gallop, he would long ago have caught her up. He told himself, too, that a cart could not get lost in that way, and that some one would surely find it. At last he retraced his steps, worn out, scarcely able to drag himself along.Vint un moment où son genou, blessé au marchepied, lui fit si mal qu’il dut s’arrêter, la jambe raidie. Alors il réfléchit que si la jument ne s’était pas sauvée au grand galop, il l’aurait depuis longtemps rejointe. Il se dit aussi qu’une voiture ne se perdait pas ainsi et que quelqu’un la retrouverait bien. Enfin il revint sur ses pas, épuisé, colère, se traînant à peine.
After a while he believed that he was again in the neighbourhood of the place he had left, and soon he noticed the light of the house he was looking for. A path opened in the hedge.À la longue, il crut se retrouver dans les parages qu’il avait quittés et bientôt il aperçut la lumière de la maison qu’il cherchait. Un sentier profond s’ouvrait dans la haie :
'That's the path the old man spoke of,' thought Augustin.– Voilà la sente dont le vieux m’a parlé, se dit Augustin.
And he entered this passage, glad to have no more hedges and banks to get over. Next moment, the path turning to the left, the light appeared to slip to the right, and Meaulnes reaching a cross-road, in his hurry to regain the poor lodging, without thinking took a path which seemed to lead straight there. But he had hardly walked ten steps along it when the light disappeared, either because the hedge was hiding it, or else because the peasants were tired of waiting and had closed their shutters. Bravely the schoolboy took to the fields and made for the place where the light had just been shining. Then, leaping once more over a hedge, he landed on a new path. . .Et il s’engagea dans ce passage, heureux de n’avoir plus à franchir les haies et les talus. Au bout d’un instant, le sentier déviant à gauche, la lumière parut glisser à droite, et, parvenu à un croisement de chemins, Meaulnes, dans sa hâte à regagner le pauvre logis, suivit sans réfléchir un sentier qui paraissait directement y conduire. Mais à peine avait-il fait dix pas dans cette direction que la lumière disparut, soit qu’elle fût cachée par une haie, soit que les paysans, fatigués d’attendre, eussent fermé leurs volets. Courageusement, l’écolier sauta à travers champs, marcha tout droit dans la direction où la lumière avait brillé tout à l’heure. Puis, franchissant encore une clôture, il retomba dans un nouveau sentier…
Thus, little by little, Admiral Meaulnes' trail was tangled and the thread broke which was connecting him with those he had left.Ainsi peu à peu, s’embrouillait la piste du grand Meaulnes et se brisait le lien qui l’attachait à ceux qu’il avait quittés.
Discouraged, almost exhausted, in despair he resolved to follow this path right to the end. A hundred yards farther he emerged into a vast grey meadow, where here and there he could distinguish shadows appearing to be juniper trees and a dark shed in a fold of the ground. Meaulnes drew near. It was only a kind of large cattle pen or forsaken sheepfold. The door yielded with a groan. The light of the moon came through chinks in the woodwork, when the high wind chased the clouds.Découragé, presque à bout de forces, il résolut, dans son désespoir, de suivre ce sentier jusqu’au bout. À cent pas de là, il débouchait dans une grande prairie grise, où l’on distinguait de loin en loin des ombres qui devaient être des genévriers, et une bâtisse obscure dans un repli de terrain. Meaulnes s’en approcha. Ce n’était là qu’une sorte de grand parc à bétail ou de bergerie abandonnée. La porte céda avec un gémissement. La lueur de la lune, quand le grand vent chassait les nuages, passait à travers les fentes des cloisons. Une odeur de moisi régnait.
Without searching farther, Meaulnes stretched himself on the damp straw, one elbow on the ground, his head on his hand. Having removed his belt he curled up, knees bent in his overall. He then thought of the mare's rug which he had left in the lane and felt so wretched and so cross with himself that he had a strong desire to cry . ..Sans chercher plus avant, Meaulnes s’étendit sur la paille humide, le coude à terre, la tête dans la main. Ayant retiré sa ceinture, il se recroquevilla dans sa blouse, les genoux au ventre. Il songea alors à la couverture de la jument qu’il avait laissée dans le chemin, et il se sentit si malheureux, si fâché contre lui-même qu’il lui prit une forte envie de pleurer…
So he forced himself to think of something else. Frozen to the bone, he recalled a dream - or rather a vision which he had had when quite a child and of which he had never spoken to any one; one morning, instead of waking up in his room where his trousers and coat were hanging, he had found himself in a long green room with walls like foliage. The light streaming into this place was so sweet that you could simply taste it. Close to the first window a young girl was sewing with her back to him; she seemed to be waiting for him to wake. He had not had strength to creep out of bed into this enchanted dwelling. He had fallen asleep again. But next time he swore he would get up. To-morrow morning, perhaps ! ...Aussi s’efforça-t-il de penser à autre chose. Glacé jusqu’aux moelles, il se rappela un rêve – une vision plutôt, qu’il avait eue tout enfant, et dont il n’avait jamais parlé à personne : un matin, au lieu de s’éveiller dans sa chambre, où pendaient ses culottes et ses paletots, il s’était trouvé dans une longue pièce verte, aux tentures pareilles à des feuillages. En ce lieu coulait une lumière si douce qu’on eût cru pouvoir la goûter. Près de la première fenêtre, une jeune fille cousait, le dos tourné, semblant attendre son réveil… Il n’avait pas eu la force de se glisser hors de son lit pour marcher dans cette demeure enchantée. Il s’était rendormi… Mais la prochaine fois, il jurait bien de se lever. Demain matin, peut-être !…
XICHAPITRE XI
THE MYSTERIOUS MANORLE DOMAINE MYSTÉRIEUX
At dawn he began to walk again. But his swollen knee hurt him; he had to stop and sit down every moment, the pain was so sharp. The place where he was happened to be the most desolate in Sologne. During all the morning he saw, in the distance, only a farm girl bringing in her flock. In vain he called to her and tried to run; she disappeared without hearing him.Dès le petit jour, il se reprit à marcher. Mais son genou enflé lui faisait mal ; il lui fallait s’arrêter et s’asseoir à chaque moment tant la douleur était vive. L’endroit où il se trouvait était d’ailleurs le plus désolé de la Sologne. De toute la matinée, il ne vit qu’une bergère, à l’horizon, qui ramenait son troupeau. Il eut beau la héler, essayer de courir, elle disparut sans l’entendre.
Nevertheless he went on walking in her direction with a distressing slowness . . . Not a roof, not a soul. Not even the cry of a curlew in the reeds of the marshes. And above this complete solitude shone a December sun, clear and icy.Il continua cependant de marcher dans sa direction, avec une désolante lenteur… Pas un toit, pas une âme. Pas même le cri d’un courlis dans les roseaux des marais. Et, sur cette solitude parfaite, brillait un soleil de décembre, clair et glacial.
It might have been three o'clock in the afternoon when he noticed at last, above a fir wood, the spire of a grey turret.Il pouvait être trois heures de l’après-midi lorsqu’il aperçut enfin, au-dessus d’un bois de sapins, la flèche d’une tourelle grise.
'Some old forsaken manor,' thought he; 'some deserted dovecot!'– Quelque vieux manoir abandonné, se dit-il, quelque pigeonnier désert !…
And without hurrying he went on his way. At the corner of the wood, in between two white posts, appeared a drive which Meaulnes entered. He walked up a few yards and stopped startled, disturbed by inexplicable feelings. He walked with the same fatigue, the icy wind cut his lips and took his breath away, and yet a strange contentment urged him on, a perfect and almost intoxicating peace, the assurance that his goal had been reached and that he had now nothing but happiness to expect. In the same way he once used to feel faint with excitement on the eve of great summer festivals, when fir trees, whose branches overshadowed his bedroom window, were set up at nightfall along the village streets.Et, sans presser le pas, il continua son chemin. Au coin du bois débouchait, entre deux poteaux blancs, une allée où Meaulnes s’engagea. Il y fit quelques pas et s’arrêta, plein de surprise, troublé d’une émotion inexplicable. Il marchait pourtant du même pas fatigué, le vent glacé lui gerçait les lèvres, le suffoquait par instants ; et pourtant un contentement extraordinaire le soulevait, une tranquillité parfaite et presque enivrante, la certitude que son but était atteint et qu’il n’y avait plus maintenant que du bonheur à espérer. C’est ainsi que, jadis, la veille des grandes fêtes d’été, il se sentait défaillir, lorsque à la tombée de la nuit on plantait des sapins dans les rues du bourg et que la fenêtre de sa chambre était obstruée par les branches.
'So much joy,' he said to himself, 'just because I am coming to this old dovecot full of owls and draughts ! . . .'– Tant de joie, se dit-il, parce que j’arrive à ce vieux pigeonnier, plein de hiboux et de courants d’air !…
And angry with himself he stopped, wondering if it would be better to turn back and go on to the next village. He had been thinking thus for a while, with head lowered, when he suddenly noticed that the drive had been swept clean in big regular circles as was usual at his home at festival time. He was really in a lane which looked like the High Street of La Ferté on the morning of Assumption Day ! . . . Had he noticed at the bend of the drive a crowd of holiday-makers raising up the dust as in the month of June, he could not have been more surprised.Et, fâché contre lui-même, il s’arrêta, se demandant s’il ne valait pas mieux rebrousser chemin et continuer jusqu’au prochain village. Il réfléchissait depuis un instant, la tête basse, lorsqu’il s’aperçut soudain que l’allée était balayée à grands ronds réguliers comme on faisait chez lui pour les fêtes. Il se trouvait dans un chemin pareil à la grand’rue de La Ferté, le matin de l’Assomption !… Il eût aperçu au détour de l’allée une troupe de gens en fête soulevant la poussière, comme au mois de juin, qu’il n’eût pas été surpris davantage.
'Would there be a fête in this lonely spot?' he said to himself.– Y aurait-il une fête dans cette solitude ? se demanda-t-il.
Advancing as far as the first bend, he heard the sound of approaching voices. He stepped behind some bushy young firs, crouched and listened, holding his breath. They were childish voices. A group of children passed close to him. One of them, probably a little girl, was speaking in a way so wise and so decided that Meaulnes, although he hardly caught the sense of her words, could not help smiling.Avançant jusqu’au premier détour, il entendit un bruit de voix qui s’approchaient. Il se jeta de côté dans les jeunes sapins touffus, s’accroupit et écouta en retenant son souffle. C’étaient des voix enfantines. Une troupe d’enfants passa tout près de lui. L’un d’eux, probablement une petite fille, parlait d’un ton si sage et si entendu que Meaulnes, bien qu’il ne comprît guère le sens de ses paroles, ne put s’empêcher de sourire :
'One thing alone worries me,' she was saying, 'that is the question of the horses. No one will ever prevent Daniel riding on the big bay pony.'– Une seule chose m’inquiète, disait-elle, c’est la question des chevaux. On n’empêchera jamais Daniel, par exemple, de monter sur le grand poney jaune !
'No one will ever prevent me!' replied the mocking voice of a young boy; 'are we not allowed to do just as we please? . . . Even hurting ourselves, if we like . . .'– Jamais on ne m’en empêchera ! répondit une voix moqueuse de jeune garçon. Est-ce que nous n’avons pas toutes les permissions ?… Même celle de nous faire mal, s’il nous plaît…
And the voices grew distant as another group of children approached.Et les voix s’éloignèrent, au moment où s’approchait déjà un autre groupe d’enfants.
'If the ice thaws,' said a little girl, 'to-morrow morning we shall go boating.'– Si la glace est fondue, dit une fillette, demain matin, nous irons en bateau.
'But shall we be allowed?' said another.– Mais nous le permettra-t-on ? dit une autre.
'You know very well that we are arranging things in our own way.'– Vous savez bien que nous organisons la fête à notre guise.
'But suppose Frantz was to come back this very evening with his fiancée?'– Et si Frantz rentrait dès ce soir, avec sa fiancée ?
'Well! he would do as we wish! . .– Eh bien, il ferait ce que nous voudrions !…
'No doubt a wedding,' thought Augustin. 'But the children lay down the law here! . . . Strange land!'« Il s’agit d’une noce, sans doute, se dit Augustin. Mais ce sont les enfants qui font la loi, ici ?… Étrange domaine ! »
He wanted to come out of his hiding-place and ask them where he' could find something to eat and drink. He stood up and saw the last group going away. There were three little girls with pinafore dresses reaching to their knees. They wore pretty hats with strings. Down the neck of each hung a white feather. One of them, half turning round and slightly leaning towards her friend, was listening to long explanations the other was giving with one finger raised.Il voulut sortir de sa cachette pour leur demander où l’on trouverait à boire et à manger. Il se dressa et vit le dernier groupe qui s’éloignait. C’étaient trois fillettes avec des robes droites qui s’arrêtaient aux genoux. Elles avaient de jolis chapeaux à brides. Une plume blanche leur traînait dans le cou, à toutes les trois. L’une d’elles, à demi retournée, un peu penchée, écoutait sa compagne qui lui donnait de grandes explications, le doigt levé.
'I should frighten them,' thought Meaulnes, looking at his ragged peasant overall and the queer belt of the schoolboys at Sainte-Agathe.– Je leur ferais peur, se dit Meaulnes, en regardant sa blouse paysanne déchirée et son ceinturon baroque de collégien de Sainte-Agathe.
Fearing that the children would meet him on their way back along the drive, he passed on through the firs in the direction of the 'dovecot,' without considering at all what he could ask for there. He was soon stopped at the edge of the wood by a low mossy wall. On the other side, in between the wall and the outhouses of the estate, was a long narrow courtyard as full of carriages as the yard of an inn on the day of a fair. These carriages were of all kinds and shapes: some elegant and small four-seaters with their shafts up in the air; wagonettes ; coaches quite out of date with their moulded cornices, and even some old berlins with windows raised.Craignant que les enfants ne le rencontrassent en revenant par l’allée, il continua son chemin à travers les sapins dans la direction du « pigeonnier », sans trop réfléchir à ce qu’il pourrait demander là-bas. Il fut bientôt arrêté à la lisière du bois, par un petit mur moussu. De l’autre côté, entre le mur et les annexes du domaine, c’était une longue cour étroite toute remplie de voitures, comme une cour d’auberge un jour de foire. Il y en avait de tous les genres et de toutes les formes : de fines petites voitures à quatre places, les brancards en l’air ; des chars à bancs ; des bourbonnaises démodées avec des galeries à moulures, et même de vieilles berlines dont les glaces étaient levées.
Meaulnes, hidden behind the firs for fear of being seen, was examining the disorder of the place when he noticed, on the other side of the yard, just above the driver's seat of a tall wagonette, a window in one of the outhouses, half open. Two iron bars, such as are often seen on stable shutters behind old manors, were meant to close this aperture, but time had loosened them.Meaulnes, caché derrière les sapins, de crainte qu’on ne l’aperçût, examinait le désordre du lieu, lorsqu’il avisa, de l’autre côté de la cour, juste au-dessus du siège d’un haut char à bancs, une fenêtre des annexes à demi ouverte. Deux barreaux de fer, comme on en voit derrière les domaines aux volets toujours fermés des écuries, avaient dû clore cette ouverture. Mais le temps les avait descellés.
'I will go in through there,' thought the schoolboy. 'I shall sleep in the hay and leave at daybreak without having frightened these lovely little girls.'– Je vais entrer là, se dit l’écolier, je dormirai dans le foin et je partirai au petit jour, sans avoir fait peur à ces belles petites filles.
He climbed over the wall, painfully because of his wounded knee, and jumping from one carriage to another, from the coachman's box of a wagonette to the roof of a berlin, he hauled himself up to the window, which noiselessly opened under his push, like a door.Il franchit le mur, péniblement, à cause de son genou blessé, et, passant d’une voiture sur l’autre, du siège d’un char à bancs sur le toit d’une berline, il arriva à la hauteur de la fenêtre, qu’il poussa sans bruit comme une porte.
He found himself, not in a hayloft, but in a big room with low ceiling, which must have been a bedroom. In the winter twilight one could make out that the table, the mantelpiece, and even the armchairs were covered with tall vases, objects of value, ancient weapons. At the other end of the room hung curtains to conceal an alcove.Il se trouvait non pas dans un grenier à foin, mais dans une vaste pièce au plafond bas qui devait être une chambre à coucher. On distinguait, dans la demi-obscurité du soir d’hiver, que la table, la cheminée et même les fauteuils étaient chargés de grands vases, d’objets de prix, d’armes anciennes. Au fond de la pièce, des rideaux tombaient, qui devaient cacher une alcôve.
Meaulnes had closed the window, both because of the cold and for fear of being seen from outside. He went to raise the curtains at the back of the room and disclosed a big low bed covered with old gilded books, lutes with broken strings, and chandeliers all thrown in a heap. He pushed all these things to the back of the alcove, then stretched himself on this couch to rest and to ponder over the strange adventure which had befallen him.Meaulnes avait fermé la fenêtre, tant à cause du froid que par crainte d’être aperçu du dehors. Il alla soulever le rideau du fond et découvrit un grand lit bas, couvert de vieux livres dorés, de luths aux cordes cassées et de candélabres jetés pêle-mêle. Il repoussa toutes ces choses dans le fond de l’alcôve, puis s’étendit sur cette couche pour s’y reposer et réfléchir un peu à l’étrange aventure dans laquelle il s’était jeté.
A deep silence reigned over this domain. Only at intervals the moaning of the high December wind could be heard.Un silence profond régnait sur ce domaine. Par instants seulement on entendait gémir le grand vent de décembre.
And Meaulnes, stretched out, began to wonder if in spite of these strange meetings, in spite of the voices of the children in the drive, in spite of the carriages huddled together, the place was not simply, as he had thought at first, an old disused building in the winter wilderness.Et Meaulnes, étendu, en venait à se demander si, malgré ces étranges rencontres, malgré la voix des enfants dans l’allée, malgré les voitures entassées, ce n’était pas là simplement, comme il l’avait pensé d’abord, une vieille bâtisse abandonnée dans la solitude de l’hiver.
Soon the wind seemed to bring him the sound of distant music. It was like a memory full of charm and of regret. He recalled the days when his mother, still young, used to come in the afternoon, and sit at the drawing-room piano and he, silently, from behind the door leading to the garden, listened to her until night. . .Il lui sembla bientôt que le vent lui portait le son d’une musique perdue. C’était comme un souvenir plein de charme et de regret. Il se rappela le temps où sa mère, jeune encore, se mettait au piano l’après-midi dans le salon, et lui, sans rien dire, derrière la porte qui donnait sur le jardin, il l’écoutait jusqu’à la nuit…
'Surely it seems as if some one were playing the piano somewhere?' he thought.– On dirait que quelqu’un joue du piano quelque part ? pensa-t-il.
But leaving his question without an answer, worn out with fatigue, he was soon asleep . . .Mais laissant sa question sans réponse, harassé de fatigue, il ne tarda pas à s’endormir…
CHAPITRE XII
WELLINGTON'S ROOMLA CHAMBRE DE WELLINGTON
It was night when he awoke. Chilled with cold he turned from side to side in his bed, crumpling and rolling his black overall under him. A faint yellow light bathed the curtains of the alcove.Il faisait nuit lorsqu’il s’éveilla. Transi de froid, il se tourna et se retourna sur sa couche, fripant et roulant sous lui sa blouse noire. Une faible clarté glauque baignait les rideaux de l’alcôve.
Sitting up on the bed he pushed his head between the curtains. Some one had opened the window and had hung two green Chinese lanterns in the aperture.S’asseyant sur le lit, il glissa sa tête entre les rideaux. Quelqu’un avait ouvert la fenêtre et l’on avait attaché dans l’embrasure deux lanternes vénitiennes vertes.
But Meaulnes had scarcely time for one look around before he heard soft footsteps on the landing and whispers. He started back into the alcove and his hobnailed shoes rang against one of the bronze ornaments which he had pushed close to the wall. For an instant he held his breath in anxiety. The footsteps were approaching and two shadows glided into the room.Mais à peine Meaulnes avait-il pu jeter un coup d’œil, qu’il entendit sur le palier un bruit de pas étouffé et de conversation à voix basse. Il se rejeta dans l’alcôve et ses souliers ferrés firent sonner un des objets de bronze qu’il avait repoussés contre le mur. Un instant, très inquiet, il retint son souffle. Les pas se rapprochèrent et deux ombres glissèrent dans la chambre.
'Don't make any noise,' said one.– Ne fais pas de bruit, disait l’un.
'Well!' replied the other, 'it's high time he woke up!'– Ah ! répondait l’autre, il est toujours bien temps qu’il s’éveille !
'Got his room ready?'– As-tu garni sa chambre ?
'Of course, just like the others.'– Mais oui, comme celles des autres.
The wind made the window swing.Le vent fit battre la fenêtre ouverte.
'Look,' said the first, 'you didn't even shut the window. The wind has blown out one of the lanterns already. We shall have to light it again.'– Tiens, dit le premier, tu n’as pas même fermé la fenêtre. Le vent a déjà éteint une des lanternes. Il va falloir la rallumer.
'Bah!' replied the other, suddenly lazy and discouraged, 'what's the good of these illuminations on the countryside, the desert side so to say? There is nobody to see theml'– Bah ! répondit l’autre, pris d’une paresse et d’un découragement soudains. À quoi bon ces illuminations du côté de la campagne, du côté du désert, autant dire ? Il n’y a personne pour les voir.
'Nobody? But more people will be coming most of the night. Down there, on the road, in their carriages, they will be glad to see our lights !'– Personne ? Mais il arrivera encore des gens pendant une partie de la nuit. Là-bas, sur la route, dans leurs voitures, ils seront bien contents d’apercevoir nos lumières !
Meaulnes heard a match struck. The one who had spoken last, and who appeared to be the leader, went on in a drawling voice, like a gravedigger in Shakespeare :Meaulnes entendit craquer une allumette. Celui qui avait parlé le dernier, et qui paraissait être le chef, reprit d’une voix traînante, à la façon d’un fossoyeur de Shakespeare :
'You are putting up green lanterns in the Wellington room. You would just as soon put red . . . You know no more about it than I do!'– Tu mets des lanternes vertes à la chambre de Wellington. T’en mettrais aussi bien des rouges… Tu ne t’y connais pas plus que moi !
Silence.Un silence.
'. . . Wellington, he was an American chap? Well! Is green an American colour? You're the travelled comedian, you ought to know that.'« … Wellington, c’était un Américain ? Eh bien ! c’est-il une couleur américaine, le vert ? Toi, le comédien qui as voyagé, tu devrais savoir ça.
'Oh ! Come off it !' replied the 'comedian.' 'Me, travelled? Oh, yes ! I have travelled ! But I've seen nothing ! What can you see in a caravan?'– Oh ! là là ! répondit le « comédien », voyagé ? Oui, j’ai voyagé ! Mais je n’ai rien vu ! Que veux-tu voir dans une roulotte ?
Meaulnes looked between the curtains with caution.Meaulnes avec précaution regarda entre les rideaux.
The manager was a fat bareheaded man, buried in a huge overcoat. He held in his hand a long pole hung with lanterns of many colours, and with his legs crossed he quietly watched his companion work.Celui qui commandait la manœuvre était un gros homme nu-tête, enfoncé dans un énorme paletot. Il tenait à la main une longue perche garnie de lanternes multicolores, et il regardait paisiblement, une jambe croisée sur l’autre, travailler son compagnon.
As for the comedian, he had the most woeful body imaginable. Thin, tall, and shivering, with squinting greenish eyes, a moustache drooping over a toothless mouth, he called to mind the streaming face of a drowned man stretched on a slab. He was in his shirt-sleeves and his jaws chattered. He displayed in speech and gesture absolute contempt for his own person.Quant au comédien, c’était le corps le plus lamentable qu’on puisse imaginer. Grand, maigre, grelottant, ses yeux glauques et louches, sa moustache retombant sur sa bouche édentée faisaient songer à la face d’un noyé qui ruisselle sur une dalle. Il était en manches de chemise, et ses dents claquaient. Il montrait dans ses paroles et ses gestes le mépris le plus parfait pour sa propre personne.
After a moment given to thought - both pitiful and laughable - with arms outstretched, he approached his partner and confided to him:Après un moment de réflexion amère et risible à la fois, il s’approcha de son partenaire et lui confia, les deux bras écartés :
'Shall I tell you what? . . . I can't understand why they should have fetched rotters like us to help in such a fête! Got that, my lad? . . .'– Veux-tu que je te dise ?… Je ne peux pas comprendre qu’on soit allé chercher des dégoûtants comme nous, pour servir dans une fête pareille ! Voilà, mon gars !…
Disregarding this outburst of emotion, the fat man continued to watch the work with his legs crossed, yawned, quietly sniffed, and then turning his back went away with the pole on his shoulder, saying : 'Come on ! It's time to dress for dinner.'Mais sans prendre garde à ce grand élan du cœur, le gros homme continua de regarder son travail, les jambes croisées, bâilla, renifla tranquillement, puis, tournant le dos, s’en fut, sa perche sur l’épaule, en disant : – Allons, en route ! Il est temps de s’habiller pour le dîner.
The bohemian followed him, but as he passed in front of the alcove :Le bohémien le suivit, mais, en passant devant l’alcôve :
'Sir Sleeper !' said he, with courtly bows and a clown's diction, 'it's up to you now to wake up and dress like a marquis even though you're only a pot-boy like me, and you will descend to the fancy-dress ball, since that is the good pleasure of these little gentlemen and of these little ladies.'– Monsieur l’Endormi, fit-il avec des révérences et des inflexions de voix gouailleuses, vous n’avez plus qu’à vous éveiller, à vous habiller en marquis, même si vous êtes un marmiteux comme je suis ; et vous descendrez à la fête costumée, puisque c’est le bon plaisir de ces messieurs et de ces petites demoiselles ».
He added, in the tone of a quack at a fair, with a final bow: 'Our friend Maloyau, of the kitchen department, will present the character of Harlequin and your humble servant that of tall Pierrot. . .'Il ajouta sur le ton d’un boniment forain, avec une dernière révérence : – Notre camarade Maloyau, attaché aux cuisines, vous présentera le personnage d’Arlequin, et votre serviteur, celui du grand Pierrot.
XIIICHAPITRE XIII
THE STRANGE FESTIVALLA FÊTE ÉTRANGE
As soon as they had disappeared, the schoolboy came out of his hiding-place. His feet were frozen, his joints stiff, but he was rested and his knee seemed healed.Dès qu’ils eurent disparu, l’écolier sortit de sa cachette. Il avait les pieds glacés, les articulations raides ; mais il était reposé et son genou paraissait guéri.
'Come down to dinner?' thought he, 'I certainly shall. I shall simply be a guest whose name every one has forgotten. Besides, I am not an intruder here. It is quite clear that M. Maloyau and his companion were expecting me . . .'– Descendre au dîner, pensa-t-il, je ne manquerai pas de le faire. Je serai simplement un invité dont tout le monde a oublié le nom. D’ailleurs, je ne suis pas un intrus ici. Il est hors de doute que M. Maloyau et son compagnon m’attendaient…
Coming out of the absolute darkness of the alcove, he managed to see fairly well about the room, by the light of the green lantern.Au sortir de l’obscurité totale de l’alcôve, il put y voir assez distinctement dans la chambre éclairée par les lanternes vertes.
The bohemian had 'decorated' it. Cloaks had been hung from curtain hooks. On a heavy dressing-table, with its broken marble top, was displayed all that was necessary to transform into a beau any lad who might have spent the previous night in a forsaken sheepfold. A matchbox lay on the mantelpiece by the side of a tall candlestick. But they had neglected to polish the floor, and Meaulnes was aware of sand and rubbish under his shoes. Again he had the impression of being in a house which had been disused for a long time. Going towards the fireplace he nearly stumbled over a pile of cardboard boxes large and small; he reached out an arm, lit the candle, then lifted the lids of the boxes and stooped down to look.Le bohémien l’avait « garnie ». Des manteaux étaient accrochés aux patères. Sur une lourde table à toilette, au marbre brisé, on avait disposé de quoi transformer en muscadin tel garçon qui eût passé la nuit précédente dans une bergerie abandonnée. Il y avait, sur la cheminée, des allumettes auprès d’un grand flambeau. Mais on avait omis de cirer le parquet ; et Meaulnes sentit rouler sous ses souliers du sable et des gravats. De nouveau il eut l’impression d’être dans une maison depuis longtemps abandonnée… En allant vers la cheminée, il faillit buter contre une pile de grands cartons et de petites boîtes : il étendit le bras, alluma la bougie, puis souleva les couvercles et se pencha pour regarder.
He found young men's costumes of days long gone by, frock coats with high velvet collars, dainty waistcoats cut very open, interminable white cravats, and patent-leather shoes dating from the beginning of the century. He dared not touch a thing even with his finger-tips ; but shivering as he cleaned himself, he put one of the long cloaks over his schoolboy overall and raised its pleated collar; he changed his hobnailed shoes for elegant pumps and prepared to go downstairs bareheaded.C’étaient des costumes de jeunes gens d’il y a longtemps, des redingotes à hauts cols de velours, de fins gilets très ouverts, d’interminables cravates blanches et des souliers vernis du début de ce siècle. Il n’osait rien toucher du bout du doigt, mais après s’être nettoyé en frissonnant, il endossa sur sa blouse d’écolier un des grands manteaux dont il releva le collet plissé, remplaça ses souliers ferrés par de fins escarpins vernis et se prépara à descendre nu-tête.
He reached the bottom of a wooden staircase in a dark corner of the yard, without meeting any one. The icy night air blew on his face and raised one side of his cloak.Il arriva, sans rencontrer personne, au bas d’un escalier de bois, dans un recoin de cour obscur. L’haleine glacée de la nuit vint lui souffler au visage et soulever un pan de son manteau.
He took a few steps and thanks to the faint clearness of the sky he was at once able to get an idea of his surroundings. He was in a little yard formed by outhouse buildings. Everything appeared old and ruined. Gaps yawned at the bottom of the staircase, for the doors had long since been removed; nor had the panes been replaced in the windows, which made black holes in the walls. Yet all these buildings had a mysterious holiday aspect. A coloured reflection hovered about in the low rooms, where also lanterns must have been lit looking on the countryside. The ground had been swept, invading weeds pulled up. Meaulnes, listening, thought he heard something like a song, like children's and young girls' voices down there towards the shadowy buildings where the wind shook the branches in front of the pink, green, and blue opening of the windows.Il fit quelques pas et, grâce à la vague clarté du ciel, il put se rendre compte aussitôt de la configuration des lieux. Il était dans une petite cour formée par des bâtiments des dépendances. Tout y paraissait vieux et ruiné. Les ouvertures au bas des escaliers étaient béantes, car les portes depuis longtemps avaient été enlevées ; on n’avait pas non plus remplacé les carreaux des fenêtres qui faisaient des trous noirs dans les murs. Et pourtant toutes ces bâtisses avaient un mystérieux air de fête. Une sorte de reflet coloré flottait dans les chambres basses où l’on avait dû allumer aussi, du côté de la campagne, des lanternes. La terre était balayée ; on avait arraché l’herbe envahissante. Enfin, en prêtant l’oreille, Meaulnes crut entendre comme un chant, comme des voix d’enfants et de jeunes filles, là-bas, vers les bâtiments confus où le vent secouait des branches devant les ouvertures roses, vertes et bleues des fenêtres.
There he was, in his long cloak, like a hunter, stooping to listen, when an extraordinary little fellow came out of a neighbouring building any one would have thought deserted.Il était là, dans son grand manteau, comme un chasseur, à demi penché, prêtant l’oreille, lorsqu’un extraordinaire petit jeune homme sortit du bâtiment voisin, qu’on aurait cru désert.
This little fellow wore a top hat very much curved in, which shone in the night as if made of silver, a frock coat with its collar reaching his hair, a low-cut waistcoat, and peg-top trousers . . . This dandy, who might have been fifteen, was walking on tiptoe as though lifted up by the elastic straps of his trousers, but very swiftly. He greeted Meaulnes as they met without stopping, automatically bowing low, and disappeared in the darkness in the direction of the central building, farm, castle, or abbey, the turret of which had guided the schoolboy early in the afternoon.Il avait un chapeau haut de forme très cintré qui brillait dans la nuit comme s’il eût été d’argent ; un habit dont le col lui montait dans les cheveux, un gilet très ouvert, un pantalon à sous-pieds… Cet élégant, qui pouvait avoir quinze ans, marchait sur la pointe des pieds comme s’il eût été soulevé par les élastiques de son pantalon, mais avec une rapidité extraordinaire. Il salua Meaulnes au passage sans s’arrêter, profondément, automatiquement, et disparut dans l’obscurité, vers le bâtiment central, ferme, château ou abbaye, dont la tourelle avait guidé l’écolier au début de l’après-midi.
After a moment's hesitation, our hero followed in the wake of the strange little personage. They crossed a wide open space, half garden, half yard, passed in between clumps of bushes, went around a fenced fish-pond, then a well, and found themselves at last at the entrance of the central building.Après un instant d’hésitation, notre héros emboîta le pas au curieux petit personnage. Ils traversèrent une sorte de grande cour-jardin, passèrent entre des massifs, contournèrent un vivier enclos de palissades, un puits, et se trouvèrent enfin au seuil de la demeure centrale.
A heavy wooden door, rounded at the top and studded with nails like a church door, was half open. The dandy hurried in; Meaulnes followed him and from his first steps in the corridor, he found himself, without seeing any one, in the midst of laughter, songs, shouts, and chases.Une lourde porte de bois, arrondie dans le haut et cloutée comme une porte de presbytère, était à demi ouverte. L’élégant s’y engouffra. Meaulnes le suivit, et, dès ses premiers pas dans le corridor, il se trouva, sans voir personne, entouré de rires, de chants, d’appels et de poursuites.
A passage ran across the end of the corridor. Meaulnes was hesitating whether to push on to the end or open one of the doors behind which he could hear voices, when he saw two little girls, at the end, chasing each other. He ran to see them and catch them up, moving noiselessly in his pumps. A sound of opening doors, two faces of fifteen which the freshness of the evening and the chase had made quite rosy under their poke bonnets, and everything disappeared in a sudden glare of light.Tout au bout de celui-ci passait un couloir transversal. Meaulnes hésitait s’il allait pousser jusqu’au fond ou bien ouvrir une des portes derrière lesquelles il entendait un bruit de voix, lorsqu’il vit passer dans le fond deux fillettes qui se poursuivaient. Il courut pour les voir et les rattraper, à pas de loup, sur ses escarpins. Un bruit de portes qui s’ouvrent, deux visages de quinze ans que la fraîcheur du soir et la poursuite ont rendus tout roses, sous de grands cabriolets à brides, et tout va disparaître dans un brusque éclat de lumière.
For an instant they twirled round in fun, their wide light skirts rose and bellied up ; one could see the lace of their long quaint drawers ; then, after this pirouette, they bounced into the room together and shut the door again.Une seconde, elles tournent sur elles-mêmes, par jeu ; leurs amples jupes légères se soulèvent et se gonflent ; on aperçoit la dentelle de leurs longs, amusants pantalons ; puis, ensemble, après cette pirouette, elles bondissent dans la pièce et referment la porte.
Meaulnes remained for a moment dazed and staggering in this dark corridor. He now feared to be discovered. His clumsy and hesitating gait might lead him to be mistaken for a thief. He deliberately retraced his steps towards the front door, when again he heard a sound of steps and children's voices at the end of the corridor. Two little boys were talking as they approached.Meaulnes reste un moment ébloui et titubant dans ce corridor noir. Il craint maintenant d’être surpris. Son allure hésitante et gauche le ferait, sans doute, prendre pour un voleur. Il va s’en retourner délibérément vers la sortie, lorsque de nouveau il entend dans le fond du corridor un bruit de pas et des voix d’enfants. Ce sont deux petits garçons qui s’approchent en parlant.
'Will dinner be ready soon?' Meaulnes asked them with assurance.– Est-ce qu’on va bientôt dîner, leur demande Meaulnes avec aplomb.
'Come with us,' replied the bigger of the two, 'we'll take you in.'– Viens avec nous, répond le plus grand, on va t’y conduire.
And with that ease and need of friendliness which children have before a great party, they each took hold of one of Meaulnes' hands. Most likely they were two little peasant boys. They had been dressed in their best clothes : short knickers above the knees, which showed their thick woollen stockings and their heavy boots, a small blue velvet jacket, a cap of the same colour, and a white necktie.Et avec cette confiance et ce besoin d’amitié qu’ont les enfants, la veille d’une grande fête, ils le prennent chacun par la main. Ce sont probablement deux petits garçons de paysans. On leur a mis leurs plus beaux habits : de petites culottes coupées a mi-jambe qui laissent voir leurs gros bas de laine et leurs galoches, un petit justaucorps de velours bleu, une casquette de même couleur et un nœud de cravate blanc.
'Do you know her?' asked one of the children.– La connais-tu, toi ? demande l’un des enfants.
'Me,' said the smaller one, who had a round head and naïve eyes; 'Mummy says that she had a black dress and a round collar and that she looked like a pretty Pierrot.'– Moi, fait le plus petit, qui a une tête ronde et des yeux naïfs, maman m’a dit qu’elle avait une robe noire et une collerette et qu’elle ressemblait à un joli pierrot.
'Whom do you mean?' asked Meaulnes.– Qui donc ? demande Meaulnes.
'Why ! Frantz's fiancée, whom he has gone to fetch . . .'– Eh bien ! la fiancée que Frantz est allé chercher…
Before Meaulnes could say anything, the three of them reached the door of a large room where a big fire was burning. For table, boards had been placed on trestles; white tablecloths had been spread and people of all kinds were dining with ceremony.Avant que le jeune homme ait rien pu dire, ils sont tous les trois arrivés à la porte d’une grande salle où flambe un beau feu, des planches, en guise de table, ont été posées sur des tréteaux ; on a étendu des nappes blanches, et des gens de toutes sortes dînent avec cérémonie.
CHAPITRE XIV
THE STRANGE FESTIVALLA FÊTE ÉTRANGE (suite)
It was a meal spread in a great room with a low ceiling, like those offered on the eve of a country wedding to relatives who had come from a distance. The two children had let go the schoolboy's hands and had rushed into an adjoining room from whence could be heard childish voices and the clatter of spoons on plates. Meaulnes climbed over a bench boldly and calmly and found himself seated beside two old peasant women. He at once began to eat with fierce appetite; and only after a while did he raise his head to look at other guests and listen.C’était dans une grande salle au plafond bas, un repas comme ceux que l’on offre, la veille des noces de campagne, aux parents qui sont venus de très loin. Les deux enfants avaient lâché les mains de l’écolier et s’étaient précipités dans une chambre attenante où l’on entendait des voix puériles et des bruits de cuillers battant les assiettes. Meaulnes, avec audace et sans s’émouvoir, enjamba un banc et se trouva assis auprès de deux vieilles paysannes. Il se mit aussitôt à manger avec un appétit féroce ; et c’est au bout d’un instant seulement qu’il leva la tête pour regarder les convives et les écouter.
Little, as a matter of fact, was being said. These folk seemed but slightly acquainted. They must have come, some from far off in the country, others from distant towns. Scattered about along the tables were some old men with side whiskers and others clean-shaven, who might have been old sailors. Dining near them other old men looked very much like the first: the same tanned faces, the same sharp eyes under bushy eyebrows, the same narrow ties like shoestrings. But it was easy to see that these had never voyaged farther than the other end of the parish, and if they had been tossed and beaten by winds and storms it had occurred on that rough yet undangerous voyage in cutting the furrow to the field end and guiding back the plough. Few women were to be seen; only some old peasants with round faces as wrinkled as apples under their goffered caps.On parlait peu, d’ailleurs. Ces gens semblaient à peine se connaître. Ils devaient venir, les uns, du fond de la campagne, les autres, de villes lointaines. Il y avait, épars le long des tables, quelques vieillards avec des favoris, et d’autres complètement rasés qui pouvaient être d’anciens marins. Près d’eux dînaient d’autres vieux qui leur ressemblaient : même face tannée, mêmes yeux vifs sous des sourcils en broussaille, mêmes cravates étroites comme des cordons de souliers… Mais il était aisé de voir que ceux-ci n’avaient jamais navigué plus loin que le bout du canton ; et s’ils avaient tangué, roulé plus de mille fois sous les averses et dans le vent, c’était pour ce dur voyage sans péril qui consiste à creuser le sillon jusqu’au bout de son champ et à retourner ensuite la charrue… On voyait peu de femmes ; quelques vieilles paysannes avec de rondes figures ridées comme des pommes, sous des bonnets tuyautés.
With every one of these guests Meaulnes felt confident and at ease. Later he came to explain that feeling by saying: If you have ever done something unpardonable you sometimes think, in the midst of much bitterness : 'Yet there are people in the world who would forgive me.' You imagine old people, indulgent grandparents, who are, beforehand, certain that all you do is well done. Undoubtedly the guests in the hall had been chosen from good folk of that kind; the rest were young people and children.Il n’y avait pas un seul de ces convives avec qui Meaulnes ne se sentît à l’aise et en confiance. Il expliquait ainsi plus tard cette impression : quand on a, disait-il, commis quelque lourde faute impardonnable, on songe parfois, au milieu d’une grande amertume : « Il y a pourtant par le monde des gens qui me pardonneraient. » On imagine de vieilles gens, des grands-parents pleins d’indulgence, qui sont persuadés à l’avance que tout ce que vous faites est bien fait. Certainement parmi ces bonnes gens-là les convives de cette salle avaient été choisis. Quant aux autres, c’étaient des adolescents et des enfants…
Meanwhile, two old women were chatting close to Meaulnes.Cependant, auprès de Meaulnes, les deux vieilles femmes causaient :
'Even if all is for the best,' said the elder, in a very shrill comical voice which she vainly tried to soften, 'the lovers will not be here before three o'clock to-morrow.'– En mettant tout pour le mieux, disait la plus âgée, d’une voix cocasse et suraiguë qu’elle cherchait vainement à adoucir, les fiancés ne seront pas là, demain, avant trois heures.
'Be quiet ! or you'll make me angry,' replied the other in the most peaceful manner.– Tais-toi, tu me ferais mettre en colère, répondait l’autre du ton le plus tranquille.
She was wearing over her forehead a knitted hood.Celle-ci portait sur le front une capeline tricotée.
'Let's work it out!' replied the first, undisturbed. 'An hour and a half by train from Bourges to Vierzon and seven leagues by coach from Vierzon here . . .'– Comptons ! reprit la première sans s’émouvoir. Une heure et demie de chemin de fer de Bourges à Vierzon, et sept lieues de voiture, de Vierzon jusqu’ici…
The talk went on. Meaulnes lost not a word. This friendly squabble helped to clear matters up a little. Frantz de Galais, the son of the house - who was a student or a sailor or perhaps a cadet in the Navy, one could not be sure - had gone to Bourges to fetch a young girl and marry her; strange to say, this boy, who must be very young and very fantastic, arranged everything in his own way at the manor. He had wanted the house where his fiancée was to live to look like a festive palace. And to welcome the young girl he had himself invited these children and these kind-hearted old people. Such were the points which the discussion of the two women elucidated. They left everything else in mystery and always came back to the question of the lovers' return. The one insisted on to-morrow morning, the other on to-morrow afternoon.La discussion continua. Meaulnes n’en perdait pas une parole. Grâce à cette paisible prise de bec, la situation s’éclairait, faiblement : Frantz de Galais, le fils du château – qui était étudiant ou marin ou peut-être aspirant de marine, on ne savait pas… – était allé à Bourges pour y chercher une jeune fille et l’épouser. Chose étrange, ce garçon, qui devait être très jeune et très fantasque, réglait tout à sa guise dans le Domaine. Il avait voulu que la maison où sa fiancée entrerait ressemblât à un palais en fête. Et pour célébrer la venue de la jeune fille, il avait invité lui-même ces enfants et ces vieilles gens débonnaires. Tels étaient les points que la discussion des deux femmes précisait. Elles laissaient tout le reste dans le mystère, et reprenaient sans cesse la question du retour des fiancés. L’une tenait pour le matin du lendemain. L’autre pour l’après-midi.
'Poor old Moinelle, you always are so stupid,' said the younger quietly.– Ma pauvre Moinelle, tu es toujours aussi folle, disait la plus jeune avec calme.
'Poor Adèle, you're always so obstinate. I haven't seen you for four years and you haven't changed an atom,' replied the other with a shrug of her shoulders, but in the most peaceful voice.– Et toi, ma pauvre Adèle, toujours aussi entêtée. Il y a quatre ans que je ne t’avais vue, tu n’as pas changé, répondait l’autre en haussant les épaules, mais de sa voix la plus paisible.
And thus they had it out together, without the least bad feeling.Et elles continuaient ainsi à se tenir tête sans la moindre humeur.
Meaulnes joined in with the hope of learning more: 'Is she as pretty as people say, Frantz's sweetheart?'Meaulnes intervint dans l’espoir d’en apprendre davantage : – Est-elle aussi jolie qu’on le dit, la fiancée de Frantz ?
They looked at him bewildered. No one but Frantz had seen the girl. Coming home from Toulon one evening, he had found her wandering in great distress in one of the gardens of Bourges which are called Les Marais. Her father, a weaver, had turned her out of the house. She was very pretty and Frantz had decided at once to marry her. It was a strange story, but had not his father M. de Galais and his sister Yvonne always allowed him to do as he liked !Elles le regardèrent, interloquées (speechless, thrown off balance). Personne d’autre que Frantz n’avait vu la jeune fille. Lui-même, en revenant de Toulon, l’avait rencontrée un soir, désolée, dans un de ces jardins de Bourges qu’on appelle les Marais. Son père, un tisserand, l’avait chassée de chez lui. Elle était fort jolie et Frantz avait décidé aussitôt de l’épouser. C’était une étrange histoire ; mais son père, M. de Galais, et sa sœur Yvonne ne lui avaient-ils pas toujours tout accordé !…
Meaulnes was cautiously going to put other questions when a charming couple appeared at the doorway; a girl of sixteen wearing a velvet bodice and a skirt with deep flounces, a young fellow in peg-top trousers and a frock coat with a high collar. They crossed the room dancing a pas de deux-, others followed, then again others rushed through screaming and chased by a tall ghastly Pierrot in dangling sleeves, who wore a black cap and smiled from a toothless mouth. He was running in big clumsy strides, as if each step preceded a jump, and he flapped his long empty sleeves. The girls were a little frightened of him, the young men shook him by the hand, and he appeared to be the delight of the children, who chased him with shrieks and laughter. As he passed he looked at Meaulnes with his glassy eyes, and the schoolboy thought he recognised, now completely clean-shaven, the companion of M. Maloyau, the bohemian who a little while before was hanging up the lanterns.Meaulnes, avec précaution, allait poser d’autres questions, lorsque parut à la porte un couple charmant : une enfant de seize ans avec corsage de velours et jupe à grands volants ; un jeune personnage en habit à haut col et pantalon à élastiques. Ils traversèrent la salle, esquissant un pas de deux ; d’autres les suivirent ; puis d’autres passèrent en courant, poussant des cris, poursuivis par un grand pierrot blafard, aux manches trop longues, coiffé d’un bonnet noir et riant d’une bouche édentée. Il courait à grandes enjambées maladroites, comme si, à chaque pas, il eût dû faire un saut, et il agitait ses longues manches vides. Les jeunes filles en avaient un peu peur ; les jeunes gens lui serraient la main et il paraissait faire la joie des enfants qui le poursuivaient avec des cris perçants. Au passage il regarda Meaulnes de ses yeux vitreux, et l’écolier crut reconnaître, complètement rasé, le compagnon de M. Maloyau, le bohémien qui tout à l’heure accrochait les lanternes.
The meal ended. Every one rose.Le repas était terminé. Chacun se levait.
In the corridors round games and country dances began. A band played a minuet somewhere. Meaulnes, with his head half hidden by the collar of his cloak, as by a ruff, felt himself a different person. He, too, caught the fun of it all and began to chase the tall Pierrot through the corridors, now like the wings of a theatre where the play had overflowed from the stage, in every direction. He thus found himself part of a gay crowd in extravagant fancy dress. Sometimes he opened a door and was in a room with a magic lantern. Children clapped loudly. Sometimes, in a corner of the room devoted to dancing, he talked with some dandy and tried hastily to find out the sort of dress to be worn on the days following.Dans les couloirs s’organisaient des rondes et des farandoles. Une musique, quelque part, jouait un pas de menuet… Meaulnes, la tête à demi cachée dans le collet de son manteau, comme dans une fraise, se sentait un autre personnage. Lui aussi, gagné par le plaisir, se mit à poursuivre le grand pierrot à travers les couloirs du domaine, comme dans les coulisses d’un théâtre où la pantomime, de la scène, se fût partout répandue. Il se trouva ainsi mêlé jusqu’à la fin de la nuit à une foule joyeuse aux costumes extravagants. Parfois il ouvrait une porte, et se trouvait dans une chambre où l’on montrait la lanterne magique. Des enfants applaudissaient à grand bruit… Parfois, dans un coin de salon où l’on dansait, il engageait conversation avec quelque dandy et se renseignait hâtivement sur les costumes que l’on porterait les jours suivants…
Rather troubled at last by all this gaiety offered him, and every moment fearing lest his partly open cloak would reveal his schoolboy overall, he sought refuge for a while in the quietest and darkest part of the dwelling. No other sound could be heard there but the muffled music of a piano.Un peu angoissé à la longue par tout ce plaisir qui s’offrait à lui, craignant à chaque instant que son manteau entr’ouvert ne laissât voir sa blouse de collégien, il alla se réfugier un instant dans la partie la plus paisible et la plus obscure de la demeure. On n’y entendait que le bruit étouffé d’un piano.
He entered another door and found himself in a dining-room lit by a hanging lamp. There also fun was on, but fun for the children. Some of these, seated on hassocks, were busy turning over the pages of albums open on their knees ; others, squatting on the floor in front of a chair, were gravely engaged in displaying pictures on the seat; others, again, near the fire said nothing and did nothing but listen to the hum of the fête audible throughout the great house.Il entra dans une pièce silencieuse qui était une salle à manger éclairée par une lampe à suspension. Là aussi c’était fête, mais fête pour les petits enfants. Les uns, assis sur des poufs (pillow seats), feuilletaient des albums ouverts sur leurs genoux ; d’autres étaient accroupis par terre devant une chaise et, gravement, ils faisaient sur le siège un étalage d’images ; d’autres, auprès du feu, ne disaient rien, ne faisaient rien, mais ils écoutaient au loin, dans l’immense demeure, la rumeur de la fête.
One door of this dining-room was wide open. In the next room could be heard the piano being played. Meaulnes, inquisitively, put his head in. It was a sort of drawing-room parlour; a woman or a young girl, with a brown cloak thrown over her shoulders and her back turned, was very softly playing tunes of round games and nursery rhymes. Close to her, on the sofa, six or seven little boys and girls sat in a row as in a picture, good as children are when it grows late, and listened. Only now and again one of them, using his wrist as prop, lifted himself up, slid down to the ground, and passed into the dining- room; then one of those who had finished looking at the pictures came to take his place.Une porte de cette salle à manger était grande ouverte. On entendait dans la pièce attenante jouer du piano. Meaulnes avança curieusement la tête. C’était une sorte de petit salon-parloir ; une femme ou une jeune fille, un grand manteau marron jeté sur ses épaules, tournait le dos, jouant très doucement des airs de rondes ou de chansonnettes. Sur le divan, tout à côté, six ou sept petits garçons et petites filles rangés comme sur une image, sages comme le sont les enfants lorsqu’il se fait tard, écoutaient. De temps en temps seulement, l’un d’eux, arc-bouté sur les poignets, se soulevait, glissait à terre et passait dans la salle à manger : un de ceux qui avaient fini de regarder les images venait prendre sa place…
After the ball where everything was charming but feverish and mad, where he had himself so madly chased the tall Pierrot, Meaulnes found that he had dropped into the most peaceful happiness on earth.Après cette fête où tout était charmant, mais fiévreux et fou, où lui-même avait si follement poursuivi le grand pierrot, Meaulnes se trouvait là plongé dans le bonheur le plus calme du monde.
Noiselessly, while the girl played on, he went back to sit in the dining-room, and opening one of the big red books scattered on the table, he absent-mindedly began to read.Sans bruit, tandis que la jeune fille continuait à jouer, il retourna s’asseoir dans la salle à manger, et, ouvrant un des gros livres rouges épars sur la table, il commença distraitement à lire.
Almost at once one of the little boys crouched on the floor came up to him, and catching hold of his arm, climbed on his knee to look over; another settled on the other side. Then began a dream like his old dream. His mind could dwell on the fancy that he was married and in his own home during a beautiful evening and that this lovely unknown person playing the piano, close to him, was his wife.Presque aussitôt un des petits qui étaient par terre s’approcha, se pendit à son bras et grimpa sur son genou pour regarder en même temps que lui ; un autre en fit autant de l’autre côté. Alors ce fut un rêve comme son rêve de jadis. Il put imaginer longuement qu’il était dans sa propre maison, marié, un beau soir, et que cet être charmant et inconnu qui jouait du piano, près de lui, c’était sa femme…
CHAPITRE XV
THE MEETINGLA RENCONTRE
ISsfext morning Meaulnes was one of the first to be ready. He put on, as he had been told, a simple black old-fashioned suit; a tight-waisted jacket with sleeves puffed out at the shoulders, a double-breasted waistcoat, trousers so wide at the bottom that they hid his dainty shoes, and a top hat.Le lendemain matin, Meaulnes fut prêt un des premiers. Comme on le lui avait conseillé, il revêtit un simple costume noir, de mode passée, une jaquette serrée à la taille avec des manches bouffant aux épaules, un gilet croisé, un pantalon élargi du bas jusqu’à cacher ses fines chaussures, et un chapeau haut de forme.
The courtyard was deserted when he came down. He took a few steps and felt projected into a day of spring. It proved, indeed, to be the most lovely morning of that winter, sunny as in the first days of April. The frost was giving way and the damp grass shone as with dewdrops. In the trees many small birds were singing, and from time to time a warm breeze touched his face as he walked.La cour était déserte encore lorsqu’il descendit. Il fit quelques pas et se trouva comme transporté dans une journée de printemps. Ce fut en effet le matin le plus doux de cet hiver-là. Il faisait du soleil comme aux premiers jours d’avril. Le givre (frost) fondait et l’herbe mouillée brillait comme humectée de rosée. Dans les arbres, plusieurs petits oiseaux chantaient et de temps à autre une brise tiédie coulait sur le visage du promeneur.
He behaved as guests do who wake before their host. He went out into the courtyard, thinking that, at any moment, a friendly and gay voice would call from behind him: 'Up already, Augustin?'Il fit comme les invités qui se sont éveillés avant le maître de la maison. Il sortit dans la cour du domaine, pensant à chaque instant qu’une voix cordiale et joyeuse allait crier derrière lui : – Déjà réveillé, Augustin ?…
But he walked alone for a long time in the garden and in the courtyard. Over there, in the main building, nothing stirred, either in the windows or in the turret. Yet the two wings of the heavy-studded door were already open. And at one of the top windows a ray of sunshine shone as in summer in the early morning.Mais il se promena longtemps seul à travers le jardin et la cour. Là-bas, dans le bâtiment principal, rien ne remuait, ni aux fenêtres, ni à la tourelle. On avait ouvert déjà, cependant, les deux battants de la ronde porte de bois. Et, dans une des fenêtres du haut, un rayon de soleil donnait, comme en été, aux premières heures du matin.
Meaulnes for the first time saw the grounds of the manor in broad daylight. Remains of a wall separated the unkept garden from the courtyard, where quite recently sand had been spread and smoothed over with the rake. At the end of the annex where his room was stood stables built in quaint disorder, which multiplied corners thick with ramping bushes and Virginia creeper. The fir woods, which hid the manor from all the flat country around, encroached onto the very grounds - except towards the east where could be seen blue hills covered with rocks and yet more firs.Meaulnes, pour la première fois, regardait en plein jour l’intérieur de la propriété. Les vestiges d’un mur séparaient le jardin délabré de la cour, où l’on avait, depuis peu, versé du sable et passé le râteau (gardin rake). À l’extrémité des dépendances qu’il habitait, c’étaient des écuries bâties dans un amusant désordre, qui multipliait les recoins garnis d’arbrisseaux fous et de vigne vierge. Jusque sur le domaine déferlaient des bois de sapins qui le cachaient à tout le pays plat, sauf vers l’est, où l’on apercevait des collines bleues couvertes de rochers et de sapins encore.
For one moment, in the garden, Meaulnes leaned over the shaky fence enclosing the fish-pond; near the edges there remained a little thin ice in folds like froth . . . He saw himself reflected in the water, as if bending over the sky in his romantic student's costume. And he fancied it was another Meaulnes; no longer the schoolboy who had run away in a peasant's cart, but a charming youth of romance from the pages of some handsome prize-book . . .Un instant, dans le jardin, Meaulnes se pencha sur la branlante barrière de bois qui entourait le vivier ; vers les bords il restait un peu de glace mince et plissée comme une écume. Il s’aperçut lui-même reflété dans l’eau, comme incliné sur le ciel, dans son costume d’étudiant romantique. Et il crut voir un autre Meaulnes ; non plus l’écolier qui s’était évadé dans une carriole de paysan, mais un être charmant et romanesque, au milieu d’un beau livre de prix…
He hurried towards the main building, for he was hungry. A peasant woman was laying the table in the large hall where he had dined the previous evening. As soon as Meaulnes sat down in front of one of the bowls set in a line on the cloth, she poured him some coffee and said : 'You are the first down, sir?'Il se hâta vers le bâtiment principal, car il avait faim. Dans la grande salle où il avait dîné la veille, une paysanne mettait le couvert. Dès que Meaulnes se fut assis devant un des bols alignés sur la nappe, elle lui versa le café en disant : – Vous êtes le premier, monsieur.
He did not wish to answer lest he should suddenly be recognized as a stranger. He only asked at what time the boat would leave for the morning excursion which had been announced.Il ne voulut rien répondre, tant il craignait d’être soudain reconnu comme un étranger. Il demanda seulement à quelle heure partirait le bateau pour la promenade matinale qu’on avait annoncée.
'Not for half an hour, sir. No one has come down yet,' was the reply.– Pas avant une demi-heure, monsieur : personne n’est descendu encore, fut la réponse.
So he continued to wander in search of the landing-stage, all around this long castle-like house, built with unequal wings in the style of a church. When he turned round the south wing, he suddenly saw the reeds which, as far as the eyes could reach, formed the landscape. Water from the ponds bathed the foot of the walls on that side, and in front of several doors little wooden balconies overhung the rippling wavelets.Il continua donc d’errer en cherchant le lieu de l’embarcadère, autour de la longue maison châtelaine aux ailes inégales, comme une église. Lorsqu’il eut contourné l’aile sud, il aperçut soudain les roseaux, à perte de vue, qui formaient tout le paysage. L’eau des étangs venait de ce côté mouiller le pied des murs, et il y avait, devant plusieurs portes, de petits balcons de bois qui surplombaient les vagues clapotantes.
The youth, idly, rambled at leisure along a shore sandy as a towing-path. He peered through the dusty panes of large doors into dilapidated or forsaken rooms and sheds encumbered with wheelbarrows, rusted tools, and broken flower pots, when, suddenly, at the other end of the building, he heard footsteps crunching the sand.Désœuvré, le promeneur erra un long moment sur la rive sablée comme un chemin de halage. Il examinait curieusement les grandes portes aux vitres poussiéreuses qui donnaient sur des pièces délabrées ou abandonnées, sur des débarras encombrés de brouettes, d’outils rouillés et de pots de fleurs brisés, lorsque soudain, à l’autre bout des bâtiments, il entendit des pas grincer sur le sable.
Two women were approaching, one very old and bent, the other a young girl, fair and slender, whose charming dress, after all the fancy costumes of the previous evening, at first appeared strange to Meaulnes.C’étaient deux femmes, l’une très vieille et courbée ; l’autre, une jeune fille, blonde, élancée, dont le charmant costume, après tous les déguisements extraordinaires de la veille, parut d’abord à Meaulnes extraordinaire.
They stopped a moment to look at the view, while Meaulnes said to himself, with an astonishment which he later viewed as vulgar : 'That girl must be what is called eccentric - perhaps an actress who has been asked for the fête.'Elles s’arrêtèrent un instant pour regarder le paysage, tandis que Meaulnes se disait, avec un étonnement qui lui parut plus tard bien grossier : – Voilà sans doute ce qu’on appelle une jeune fille excentrique, – peut-être une actrice qu’on a mandée pour la fête.
Meanwhile, the two women passed close to him, and Meaulnes, motionless, watched the girl. Often, in after days, when falling asleep, after having tried in vain to recall the 62 beautiful elusive face, rows of young women, not unlike this one, would pass before him in his dream. One had a hat like hers, another her slightly drooping head; this one her clear gaze, this other her small waist and yet another her blue eyes ; but none of these women was ever the tall young girl.Cependant, les deux femmes passaient près de lui et Meaulnes, immobile, regarda la jeune fille. Souvent, plus tard, lorsqu’il s’endormait après avoir désespérément essayé de se rappeler le beau visage effacé, il voyait en rêve passer des rangées de jeunes femmes qui ressemblaient à celle-ci. L’une avait un chapeau comme elle et l’autre son air un peu penché, l’autre son regard si pur ; l’autre encore sa taille fine, et l’autre avait aussi ses yeux bleus : mais aucune de ces femmes n’était jamais la grande jeune fille.
Meaulnes had time to notice under the mass of fair hair a face, rather short but with features outlined with almost painful delicacy. And when she had passed, he observed that she wore what was certainly the most simple and sensible of dresses.Meaulnes eut le temps d’apercevoir, sous une lourde chevelure blonde, un visage aux traits un peu courts, mais dessinés avec une finesse presque douloureuse. Et comme déjà elle était passée devant lui, il regarda sa toilette, qui était bien la plus simple et la plus sage des toilettes…
In some perplexity he was asking himself if he should accompany them, when the girl, turning imperceptibly towards him, said to her companion: 'Surely the boat will soon be here, now? . .Perplexe, il se demandait s’il allait les accompagner, lorsque la jeune fille, se tournant imperceptiblement vers lui, dit à sa compagne : – Le bateau ne va pas tarder, maintenant, je pense ?…
And Meaulnes followed them. The old lady, shaky and worn with age, never ceased chatting and laughing. The girl answered her gently. And when they walked down to the landing- stage she once again had that innocent grave look which seemed to say: 'Who are you? What are you doing here? I don't know you. And yet it seems to me that I do know you.'Et Meaulnes les suivit. La vieille dame, cassée, tremblante, ne cessait de causer gaiement et de rire. La jeune fille répondait doucement. Et lorsqu’elles descendirent sur l’embarcadère, elle eut ce même regard innocent et grave, qui semblait dire : – Qui êtes-vous ? Que faites-vous ici ? Je ne vous connais pas. Et pourtant il me semble que je vous connais.
Other guests were now scattered amongst the trees, waiting. Three pleasure boats came to the shore, ready to take the holiday-makers on board. One by one, as the women, who seemed to be the lady of the manor and her daughter, passed by, the young men bowed low and the girls curtsied. Strange morning ! Strange pleasure party ! It was cold, in spite of the winter sun, and the women were twisting round their necks those feather boas which were then fashionable.D’autres invités étaient maintenant épars entre les arbres, attendant. Et trois bateaux de plaisance accostaient, prêts à recevoir les promeneurs. Un à un, sur le passage des dames, qui paraissaient être la châtelaine et sa fille, les jeunes gens saluaient profondément, et les demoiselles s’inclinaient. Étrange matinée ! Étrange partie de plaisir ! Il faisait froid malgré le soleil d’hiver, et les femmes enroulaient autour de leur cou ces boas de plumes qui étaient alors à la mode…
The old lady remained on shore and, without knowing how, Meaulnes found himself in the same boat as the young lady of the manor. He leaned at the side of the deck, one hand holding on his hat in the high wind, and he was able to watch at his ease the girl who sat in shelter. She watched him, too. She answered her friends, smiled, and then gently let her blue eyes rest on him, biting her lip a little.La vieille dame resta sur la rive, et, sans savoir comment, Meaulnes se trouva dans le même yacht que la jeune châtelaine. Il s’accouda sur le pont, tenant d’une main son chapeau battu par le grand vent, et il put regarder à l’aise la jeune fille, qui s’était assise à l’abri. Elle aussi le regardait. Elle répondait à ses compagnes, souriait, puis posait doucement ses yeux bleus sur lui, en tenant sa lèvre un peu mordue.
There was deep silence on the near banks. The boat glided on with a quiet sound of engine and water. It was easy to imagine one was in the heart of summer. They were going to land, so it seemed, in the beautiful garden of some country house. There, the girl would walk about under a white sunshade. Until evening the moan of doves would be heard . . . But suddenly an icy blast came to remind the guests at this strange fête that it was December.Un grand silence régnait sur les berges prochaines. Le bateau filait avec un bruit calme de machine et d’eau. On eût pu se croire au cœur de l’été. On allait aborder, semblait-il, dans le beau jardin de quelque maison de campagne. La jeune fille s’y promènerait sous une ombrelle blanche. Jusqu’au soir on entendrait les tourterelles gémir… Mais soudain une rafale glacée venait rappeler décembre aux invités de cette étrange fête.
They landed in front of a fir wood. On the landing-stage, the passengers had to wait a moment huddled, one against the other, while one of the boatmen unlocked the gate. With what joy, in after days, Meaulnes recalled the one minute when, on the shore of the lake, he had felt, close to his own, the girl's face, since lost! He had gazed at that profile, so pure, until his eyes had nearly filled with tears. And he remembered having seen, like a delicate secret she had confided to him, a little powder on her cheek . . .On aborda devant un bois de sapins. Sur le débarcadère, les passagers durent attendre un instant, serrés les uns contre les autres, qu’un des bateliers eût ouvert le cadenas de la barrière… Avec quel émoi Meaulnes se rappelait dans la suite cette minute où, sur le bord de l’étang, il avait eu très près du sien le visage désormais perdu de la jeune fille ! Il avait regardé ce profil si pur, de tous ses yeux, jusqu’à ce qu’ils fussent près de s’emplir de larmes. Et il se rappelait avoir vu, comme un secret délicat qu’elle lui eût confié, un peu de poudre restée sur sa joue…
On land everything happened as in a dream. While the children ran about with shouts of joy, while groups formed and scattered through the woods, Meaulnes entered a path where ten paces ahead of him the girl was walking.À terre, tout s’arrangea comme dans un rêve. Tandis que les enfants couraient avec des cris de joie, que des groupes se formaient et s’éparpillaient à travers bois, Meaulnes s’avança dans une allée, où, dix pas devant lui, marchait la jeune fille. Il se trouva près d’elle sans avoir eu le temps de réfléchir :
He was close to her without having had time to think. 'You are lovely,' he said simply.– Vous êtes belle, dit-il simplement.
But she hurried on and without replying turned off along another path. Other people were playing and running about the avenues, each wandering where the fancy took him. The young man sharply reproached himself with what he called his thick-headedness, his grossness, his stupidity. He rambled on aimlessly, convinced that he would never again set eye on this gracious being, when suddenly he saw her approaching and forced to pass close to him in the narrow path. With two bare hands, she pushed the folds of her long cloak out of the way. She wore black shoes cut very open. Her ankles were so slender that at times they appeared to bend and you feared they might break.Mais elle hâta le pas et, sans répondre, prit une allée transversale. D’autres promeneurs couraient, jouaient à travers les avenues, chacun errant à sa guise, conduit seulement par sa libre fantaisie. Le jeune homme se reprocha vivement ce qu’il appelait sa balourdise, sa grossièreté, sa sottise. Il errait au hasard, persuadé qu’il ne reverrait plus cette gracieuse créature, lorsqu’il l’aperçut soudain venant à sa rencontre et forcée de passer près de lui dans l’étroit sentier. Elle écartait de ses deux mains nues les plis de son grand manteau. Elle avait des souliers noirs très découverts. Ses chevilles étaient si fines qu’elles pliaient par instants et qu’on craignait de les voir se briser.
This time, the young man took off his hat and said very softly: 'Will you forgive me?'Cette fois, le jeune homme salua, en disant très bas : – Voulez-vous me pardonner ?
'I forgive you,' she said gravely. 'But I must go back to the children, as they are the masters to-day. Good-bye.'– Je vous pardonne, dit-elle gravement. Mais il faut que je rejoigne les enfants, puisqu’ils sont les maîtres aujourd’hui. Adieu.
Augustin begged her to stay a moment longer. He spoke to her awkwardly, but in a voice so agitated and so disturbed, that she walked more slowly and listened to him.Augustin la supplia de rester un instant encore. Il lui parlait avec gaucherie, mais d’un ton si troublé, si plein de désarroi, qu’elle marcha plus lentement et l’écouta.
'I do not even know who you are,' she said at last.– Je ne sais même pas qui vous êtes, dit-elle enfin.
She spoke in an even tone, dwelling on each word in the same way, but saying the last one more softly. . . Then she regained her steady look, still biting her lips a little, and her blue eyes looked into the distance.Elle prononçait chaque mot d’un ton uniforme, en appuyant de la même façon sur chacun, mais en disant plus doucement le dernier… Ensuite elle reprenait son visage immobile, sa bouche un peu mordue, et ses yeux bleus regardaient fixement au loin.
'I do not know your name either,' replied Meaulnes.– Je ne sais pas non plus votre nom, répondit Meaulnes.
They were following a lane no longer under the cover of the woods, and some way off the guests could be seen crowding around an isolated house in the open country.Ils suivaient maintenant un chemin découvert, et l’on voyait à quelque distance les invités se presser autour d’une maison isolée dans la pleine campagne.
'Here is "Frantz's House," said the girl. 'I must leave you . . .'– Voici la « maison de Frantz », dit la jeune fille ; il faut que je vous quitte…
She hesitated, looked at him a moment, and smiling, said: 'My name? ... I am Mademoiselle Yvonne de Galais . . .'Elle hésita, le regarda un instant en souriant et dit : – Mon nom ?… Je suis Mademoiselle Yvonne de Galais…
And she hurried away.Et elle s’échappa.
"Frantz's House" was then uninhabited. But Meaulnes found it invaded, up to the attics, by the crowd of guests. He had scarcely leisure, however, to examine the spot where he now stood; they all hastened to eat a cold lunch which had been brought in the boats and which was hardly seasonable, but most likely the children had decided on it; then they set off again. Meaulnes came close to Mademoiselle de Galais as soon as he saw her leave the house, and in answer to what she had said previously:La « maison de Frantz » était alors inhabitée. Mais Meaulnes la trouva envahie jusqu’aux greniers par la foule des invités. Il n’eut guère le loisir d’ailleurs d’examiner le lieu où il se trouvait : on déjeuna en hâte d’un repas froid emporté dans les bateaux, ce qui était fort peu de saison, mais les enfants en avaient décidé ainsi, sans doute ; et l’on repartit. Meaulnes s’approcha de Mlle de Galais dès qu’il la vit sortir et, répondant à ce qu’elle avait dit tout à l’heure :
'The name I had given you was much nicer,' he said.– Le nom que je vous donnais était plus beau, dit-il.
'How is that? What was the name?' she replied, always with the same seriousness.– Comment ? Quel était ce nom ? fit-elle, toujours avec la même gravité.
But he was afraid of having said something silly, and he did not answer.Mais il eut peur d’avoir dit une sottise et ne répondit rien.
'Well, my own name is Augustin Meaulnes,' he went on, 'and I am a student.'– Mon nom à moi est Augustin Meaulnes, continua-t-il, et je suis étudiant.
'Oh! you are studying?' she said. And they spoke a moment longer. They spoke slowly with happiness - with friendship. Then the girl's attitude changed. Less haughty and less serious, she now also seemed more uneasy. She seemed to be dreading what Augustin might say and was troubled beforehand. She was close to him, trembling like a swallow alighted for a moment on the ground and already quivering with the longing to resume its flight.– Oh ! vous étudiez ? dit-elle. Et ils parlèrent un instant encore. Ils parlèrent lentement, avec bonheur, – avec amitié. Puis l’attitude de la jeune fille changea. Moins hautaine et moins grave, maintenant, elle parut aussi plus inquiète. On eût dit qu’elle redoutait ce que Meaulnes allait dire et s’en effarouchait à l’avance. Elle était auprès de lui toute frémissante, comme une hirondelle un instant posée à terre et qui déjà tremble du désir de reprendre son vol.
'What is the good? What is the good?' she replied gently to the plans which Meaulnes proposed.– À quoi bon ? À quoi bon ? répondait-elle doucement aux projets que faisait Meaulnes.
But then at last he dared to ask her permission to come back one day to this delightful manor.Mais lorsqu’enfin il osa lui demander la permission de revenir un jour vers ce beau domaine :
'I will wait for you,' she replied simply.– Je vous attendrai, répondit-elle simplement.
They came in sight of the landing-stage.Ils arrivaient en vue de l’embarcadère. Elle s’arrêta soudain et dit pensivement :
She stopped suddenly and said thoughtfully: 'We are two children, we have behaved foolishly. We mustn't get into the same boat this time. Good-bye; do not follow me.'– Nous sommes deux enfants ; nous avons fait une folie. Il ne faut pas que nous montions cette fois dans le même bateau. Adieu, ne me suivez pas.
For an instant Meaulnes remained dumbfounded, watching her go away. Then he continued his walk. And the girl in the distance, stopped at the moment of disappearing in the crowd of guests, and turning, for the first time, took a long look at him. Was that a last farewell? Was it to forbid him to follow her? Or had she perhaps something else to tell him? . . .Meaulnes resta un instant interdit, la regardant partir. Puis il se reprit à marcher. Et alors la jeune fille, dans le lointain, au moment de se perdre à nouveau dans la foule des invités, s’arrêta et, se tournant vers lui, pour la première fois le regarda longuement. Était-ce un dernier signe d’adieu ? Était-ce pour lui défendre de l’accompagner ? Ou peut-être avait-elle quelque chose encore à lui dire ?…
As soon as they returned to the manor the pony-race started in a big meadow that sloped down at the back of the farm. It was the last item of the fête. According to the arrangements the fiancés were to arrive for it and Frantz was to manage it all.Dès qu’on fut rentré au domaine, commença, derrière la ferme, dans une grande prairie en pente, la course des poneys. C’était la dernière partie de la fête. D’après toutes les prévisions, les fiancés devaient arriver à temps pour y assister et ce serait Frantz qui dirigerait tout.
Yet they had to begin without him. The boys in their jockey suits and the little girls as horsewomen led in some frisky ponies decked with ribbons as well as very old docile horses, amid shouts, children's laughter, betting, and prolonged sounding of the bell. One could have fancied one's self on the green and newly mown turf of a miniature race-course.On dut pourtant commencer sans lui. Les garçons en costumes de jockeys, les fillettes en écuyères, amenaient, les uns, de fringants poneys enrubannés (decorated), les autres, de très vieux chevaux dociles. Au milieu des cris, des rires enfantins, des paris et des longs coups de cloche, on se fût cru transporté sur la pelouse verte et taillée de quelque champ de courses en miniature.
Meaulnes spotted Daniel and the little girls with feathers in their hats whose voices he had heard the day before in the drive near the wood. . . . The other part of the show was lost on him, so great was his anxiety to find, among the crowd, the charming hat trimmed with roses and the long brown cloak. But Mademoiselle de Galais never appeared. He was still looking for her when a full peal of the bell and joyful hurrahs announced that the race was over. A little girl mounted on an old white mare had won the prize. She proudly passed by on her mount, the feather of her hat fluttering in the wind.Meaulnes reconnut Daniel et les petites filles aux chapeaux à plumes, qu’il avait entendus la veille dans l’allée du bois… Le reste du spectacle lui échappa, tant il était anxieux de retrouver dans la foule le gracieux chapeau de roses et le grand manteau marron. Mais Mlle de Galais ne parut pas. Il la cherchait encore lorsqu’une volée de coups de cloche et des cris de joie annoncèrent la fin des courses. Une petite fille sur une vieille jument blanche avait remporté la victoire. Elle passait triomphalement sur sa monture et le panache de son chapeau flottait au vent.
Then suddenly all was still. The games were ended and Frantz had not come back. There was a moment of hesitation; people consulted uneasily. At last, in groups, the guests went back to the house to await in silence and anxiety the homecoming of the engaged couple.Puis soudain tout se tut. Les jeux étaient finis et Frantz n’était pas de retour. On hésita un instant ; on se concerta avec embarras. Enfin, par groupes, on regagna les appartements, pour attendre, dans l’inquiétude et le silence, le retour des fiancés.
XVICHAPITRE XVI
FRANTZ DE GALAISFRANTZ DE GALAIS
The race had ended too soon. It was half-past four and still daylight when Meaulnes found himself again in his room, his head full of the events of this extraordinary day. He sat down idly at the table, waiting for the dinner and the fête which would follow.La course avait fini trop tôt. Il était quatre heures et demie et il faisait jour encore, lorsque Meaulnes se retrouva dans sa chambre, la tête pleine des événements de son extraordinaire journée. Il s’assit devant la table, désœuvré, attendant le dîner et la fête qui devait suivre.
The great wind which had blown on the first evening blew again. It could be heard roaring like a torrent or passing by with the insistent hiss of a waterfall. Every now and then the damper in the grate shook.De nouveau soufflait le grand vent du premier soir. On l’entendait gronder comme un torrent ou passer avec le sifflement appuyé d’une chute d’eau. Le tablier de la cheminée battait de temps à autre.
For the first time Meaulnes felt the little pang that gets you at the close of too lovely a day. It occurred to him to light a fire, but he tried vainly to raise the rusted damper. Then he began to tidy the room; he hung up his handsome clothes on the pegs, arranged the disordered chairs in a row along the walls, as if he were anxious to make preparations for a long stay.Pour la première fois, Meaulnes sentit en lui cette légère angoisse qui vous saisit à la fin des trop belles journées. Un instant il pensa à allumer du feu ; mais il essaya vainement de lever le tablier rouillé de la cheminée. Alors il se prit à ranger dans la chambre ; il accrocha ses beaux habits aux portemanteaux, disposa le long du mur les chaises bouleversées, comme s’il eût tout voulu préparer là pour un long séjour.
Remembering, however, that he ought to be ready to leave at a moment's notice, he carefully folded his overall and his other school things like travelling clothes on the back of a chair and put his hobnailed shoes, still thick with mud, under the chair.Cependant, songeant qu’il devait se tenir toujours prêt à partir, il plia soigneusement sur le dossier d’une chaise, comme un costume de voyage, sa blouse et ses autres vêtements de collégien ; sous la chaise, il mit ses souliers ferrés pleins de terre encore.
Then he sat down again and, feeling calmer, inspected his dwelling-room now set in order.Puis il revint s’asseoir et regarda autour de lui, plus tranquille, sa demeure qu’il avait mise en ordre.
From time to time a drop of rain left a streak on the window which looked on the stable-yard and the fir wood. At peace since he had tidied his room, the big boy felt perfectly happy. There he was, mysterious, a stranger in the midst of this un- 68 known world, in the room he had chosen. What he had found surpassed all his hopes. And it was enough now for his joy to recall, in the high wind, the face of that girl who turned towards him. . .De temps à autre une goutte de pluie venait rayer la vitre qui donnait sur la cour aux voitures et sur le bois de sapins. Apaisé, depuis qu’il avait rangé son appartement, le grand garçon se sentit parfaitement heureux. Il était là, mystérieux, étranger, au milieu de ce monde inconnu, dans la chambre qu’il avait choisie. Ce qu’il avait obtenu dépassait toutes ses espérances, Et il suffisait maintenant à sa joie de se rappeler ce visage de jeune fille, dans le grand vent, qui se tournait vers lui…
Night had fallen during this reverie, and he had not given a thought even to lighting the tall candles. A gust of wind banged the door of the dressing-room adjoining his, which also looked on the stable-yard. Meaulnes was about to close it when he noticed, in that room, a faint light as of a candle burning on the table. He put his head through the half-open door. Some one had got in there, by the window, no doubt, and was walking up and down with silent tread. So far as one could see it was a very young man with a long travelling cloak on his shoulders. Bareheaded, this young man paced up and down without a stop, like one distracted by some unbearable grief. From the window, which he had left wide open, the wind made his cloak flutter, and each time he passed close to the light a glint of brass buttons on his handsome frock coat caught the eye.Durant cette rêverie, la nuit était tombée sans qu’il songeât même à allumer les flambeaux. Un coup de vent fit battre la porte de l’arrière-chambre qui communiquait avec la sienne et dont la fenêtre donnait aussi sur la cour aux voitures. Meaulnes allait la refermer, lorsqu’il aperçut dans cette pièce une lueur, comme celle d’une bougie allumée sur la table. Il avança la tête dans l’entre-bâillement de la porte. Quelqu’un était entré là, par la fenêtre sans doute, et se promenait de long en large, à pas silencieux. Autant qu’on pouvait voir, c’était un très jeune homme. Nu-tête, une pèlerine de voyage sur les épaules, il marchait sans arrêt, comme affolé par une douleur insupportable. Le vent de la fenêtre qu’il avait laissée grande ouverte faisait flotter sa pèlerine et, chaque fois qu’il passait près de la lumière, on voyait luire des boutons dorés sur sa fine redingote.
He was whistling between his teeth a kind of chanty such as sailors and prostitutes sing, to keep up their spirits in the pot-houses of seaports.Il sifflait quelque chose entre ses dents, une espèce d’air marin, comme en chantent, pour s’égayer le cœur, les matelots et les filles dans les cabarets des ports…
He stopped for an instant in the midst of his troubled walk, leaned over the table, searched in a box, took out several sheets of paper ... By the light of the candle Meaulnes saw in profile very fine and very aquiline features, clean-shaven, under a thick head of hair which was parted on one side. He had stopped whistling. He was very pale; his lips were half open and he seemed short of breath as if he had received a violent blow on the heart.Un instant, au milieu de sa promenade agitée, il s’arrêta et se pencha sur la table, chercha dans une boîte, en sortit plusieurs feuilles de papier… Meaulnes vit, de profil, dans la lueur de la bougie, un très fin, très aquilin visage sans moustache sous une abondante chevelure que partageait une raie de côté. Il avait cessé de siffler. Très pâle, les lèvres entr’ouvertes, il paraissait à bout de souffle, comme s’il avait reçu au cœur un coup violent.
Meaulnes wondered whether it would be wise to retire or to go in and put a hand on his shoulder like a friend and talk to him. But the other raised his head and saw him. He looked at him for a moment; then, without surprise, came up and said, steadying his voice :Meaulnes hésitait s’il allait, par discrétion, se retirer, ou s’avancer, lui mettre doucement, en camarade, la main sur l’épaule, et lui parler. Mais l’autre leva la tête et l’aperçut. Il le considéra une seconde, puis, sans s’étonner, s’approcha et dit, affermissant sa voix :
'I do not know you, sir, but I am pleased to see you. As you are here it is to you I will explain . . . Listen! . .– Monsieur, je ne vous connais pas, mais je suis content de vous voir. Puisque vous voici, c’est à vous que je vais expliquer… Voilà !…
He appeared completely broken. After he had said 'Listen,' he caught hold of Meaulnes by his coat lapel, as though to fix his attention. Then he turned his head towards the window, as if to collect his thoughts, blinked - and Meaulnes realized that he badly wanted to cry.Il paraissait complètement désemparé. Lorsqu’il eut dit : Voilà, il prit Meaulnes par le revers de sa jaquette, comme pour fixer son attention. Puis il tourna la tête vers la fenêtre, comme pour réfléchir à ce qu’il allait dire, cligna des yeux – et Meaulnes comprit qu’il avait une forte envie de pleurer.
But suddenly he swallowed back this childlike grief and, still gazing at the window, he went on in an altered voice :Il ravala d’un coup toute cette peine d’enfant, puis, regardant toujours fixement la fenêtre, il reprit d’une voix altérée :
'Well! listen; it's all ended; the fête is ended. You can go down and tell them. I've come back alone. My fiancée will not come. Scruples, fear, lack of faith . . . besides, sir, I must explain to you . . .'– Eh bien ! voilà : c’est fini ; la fête est finie. Vous pouvez descendre le leur dire. Je suis rentré tout seul. Ma fiancée ne viendra pas. Par scrupule, par crainte, par manque de foi… d’ailleurs, monsieur, je vais vous expliquer…
But he could not go on. His face screwed up. He explained nothing. He suddenly turned away and went, in the dim light, to open and then close drawers full of clothes and books.Mais il ne put continuer ; tout son visage se plissa. Il n’expliqua rien. Se détournant soudain, il s’en alla dans l’ombre ouvrir et refermer des tiroirs pleins de vêtements et de livres.
'I am going to get ready to go away again,' he said. 'Let no one disturb me.'– Je vais m’apprêter pour repartir, dit-il. Qu’on ne me dérange pas.
He placed various things on the table, a dressing, a revolver.. .Il plaça sur la table divers objets, un nécessaire de toilette, un pistolet…
And Meaulnes walked out, full of dismay, not daring to say a word or to shake hands.Et Meaulnes, plein de désarroi, sortit sans oser lui dire un mot ni lui serrer la main.
Downstairs everybody seemed to have guessed something already. Nearly all the girls had changed dresses. In the main building dinner had started, but people ate in haste, anyhow, as at the moment of starting on a journey.En bas, déjà, tout le monde semblait avoir pressenti quelque chose. Presque toutes les jeunes filles avaient changé de robe. Dans le bâtiment principal le dîner avait commencé, mais hâtivement, dans le désordre, comme à l’instant d’un départ.
There was a constant going to and fro from this large kitchen hall to the bedrooms and stables. Those who had done eating formed groups and said 'Good-bye' to each other.Il se faisait un continuel va-et-vient de cette grande cuisine-salle à manger aux chambres du haut et aux écuries. Ceux qui avaient fini formaient des groupes où l’on se disait au revoir.
'What's happening?' asked Meaulnes of a peasant boy who was making haste to finish his meal, a felt hat on his head and a table napkin tucked into his waistcoat:– Que se passe-t-il ? demanda Meaulnes à un garçon de campagne, qui se hâtait de terminer son repas, son chapeau de feutre (felt, fedora) sur la tête et sa serviette fixée à son gilet.
'We are leaving,' he said. 'It's been decided very suddenly. At five o'clock we found ourselves quite alone, all the guests together. We had waited as long as we possibly could. Too late for the lovers to turn up. Somebody said, "Let's go". . . And everybody made ready to leave.'– Nous partons, répondit-il. Cela s’est décidé tout d’un coup. À cinq heures, nous nous sommes trouvés seuls, tous les invités ensemble. Nous avions attendu jusqu’à la dernière limite. Les fiancés ne pouvaient plus venir. Quelqu’un a dit : si nous partions… Et tout le monde s’est apprêté pour le départ.
Meaulnes made no reply. He did not mind going now. Had he not reached the end of his adventure? . . . Had he not this once obtained all that he wished for? Scarcely had he had time even quietly to go over in his mind the beautiful conversation of the morning. At the moment the only thing was to go. And soon he would come back - without trickery this time ...Meaulnes ne répondit pas. Il lui était égal de s’en aller maintenant. N’avait-il pas été jusqu’au bout de son aventure ?… N’avait-il pas obtenu cette fois tout ce qu’il désirait ? C’est à peine s’il avait eu le temps de repasser à l’aise dans sa mémoire toute la belle conversation du matin. Pour l’instant, il ne s’agissait que de partir. Et bientôt, il reviendrait – sans tricherie, cette fois…
'If you like to come with us,' went on his companion, who was a boy of his own age, 'look sharp and get ready; we are going to harness up at once.'– Si vous voulez venir avec nous, continua l’autre, qui était un garçon de son âge, hâtez-vous d’aller vous mettre en tenue. Nous attelons dans un instant.
Meaulnes hurried out, leaving his meal unfinished and omitting to tell the guests what he knew. The park, the garden, and the yard were now plunged in total darkness. There were no lanterns that evening at the windows. But as this dinner was, after all, not unlike the meal at the conclusion of a wedding, the less considerate of the guests, who had perhaps been drinking, began to sing. As he went off, Meaulnes heard their cabaret songs fill the air of the park which for two days had held so much grace and so much wonder. And it proved the beginning of confusion and chaos. He passed close to the fish-pond into which he had looked, that very morning, at his own reflection. How everything seemed changed already . . . with this song, sung in chorus, which reached him in snatches :Il partit au galop, laissant là son repas commencé et négligeant de dire aux invités ce qu’il savait. Le parc, le jardin et la cour étaient plongés dans une obscurité profonde. Il n’y avait pas, ce soir-là, de lanternes aux fenêtres. Mais comme, après tout, ce dîner ressemblait au dernier repas des fins de noces, les moins bons des invités, qui peut-être avaient bu, s’étaient mis à chanter. À mesure qu’il s’éloignait, Meaulnes entendait monter leurs airs de cabaret, dans ce parc qui depuis deux jours avait tenu tant de grâce et de merveilles. Et c’était le commencement du désarroi et de la dévastation. Il passa près du vivier où le matin même il s’était miré. Comme tout paraissait changé déjà… avec cette chanson, reprise en chœur, qui arrivait par bribes
Where have you come from, little wanton?D’où donc que tu reviens, petite libertine ?
Your cap is in twoTon bonnet est déchiré,
Your hair all askew ...Tu es bien mal coiffée…
And this one, too :et cette autre encore :
My shoes are red. . .Mes souliers sont rouges…
Good-bye, my lover . ..Adieu, mes amours…
My shoes are red. ..Mes souliers sont rouges…
Good-bye forever !Adieu, sans retour !
As he reached the foot of the stairs leading to his isolated lodging, some one came down and bumped into him in the dark, saying: 'Good-bye, sir!' - and wrapping himself in his cloak as if it were very cold, disappeared. It was Frantz de Galais.Comme il arrivait au pied de l’escalier de sa demeure isolée, quelqu’un en descendait qui le heurta dans l’ombre et lui dit : – Adieu, monsieur ! et, s’enveloppant dans sa pèlerine comme s’il avait très froid, disparut. C’était Frantz de Galais.
The candle which Frantz had left in his room was still burning. Nothing had been touched. Only, written on a conspicuous sheet of note-paper, were these words :La bougie que Frantz avait laissée dans sa chambre brûlait encore. Rien n’avait été dérangé. Il y avait seulement, écrits sur une feuille de papier à lettres placée en évidence, ces mots :
'My fiancée has disappeared, letting me know that she cannot be my wife; that she was a dressmaker and not a princess. I do not know what will become of me. I am going away. I no longer wish to live. May Yvonne forgive me for not saying good-bye to her, but she could not do anything for me . . .'Ma fiancée a disparu, me faisant dire qu’elle ne pouvait pas être ma femme ; qu’elle était une couturière et non pas une princesse. Je ne sais que devenir. Je m’en vais. Je n’ai plus envie de vivre. Qu’Yvonne me pardonne si je ne lui dis pas adieu, mais elle ne pourrait rien pour moi…
It was the end of the candle, the flame of which guttered, flickered a moment and went out. Meaulnes returned to his own room and shut the door. In spite of the darkness he made out all the things which he had tidied, in full daylight and in full happiness, a few hours before. Garment after garment, all intact, he found again his old wretched suit, from his hobnailed shoes to his clumsy belt with the brass buckle. He undressed and dressed again swiftly, but distraught, placing his borrowed clothes on a chair, putting on the wrong waistcoat, . .C’était la fin de la bougie, dont la flamme vacilla, rampa (crawled) une seconde et s’éteignit. Meaulnes rentra dans sa propre chambre et ferma la porte. Malgré l’obscurité, il reconnut chacune des choses qu’il avait rangées en plein jour, en plein bonheur, quelques heures auparavant. Pièce par pièce, fidèle, il retrouva tout son vieux vêtement misérable, depuis ses godillots jusqu’à sa grossière ceinture à boucle de cuivre. Il se déshabilla et se rhabilla vivement, mais, distraitement, déposa sur une chaise ses habits d’emprunt, se trompant de gilet.
Under the windows, in the stable-yard, the bustle of departure had begun. Pulling, shouting, and pushing, each one wanted to get his vehicle out of the confused crowd in which it was hemmed. From time to time a man would climb on the driver's seat of a trap or on the hood of a big covered cart and search about with his light. The reflection of the lantern came in at the window; for a brief moment the room around Meaulnes, once familiar and where everything had been so friendly, breathed again, lived again . . . And thus it was that, carefully closing the door, he left this mysterious place which no doubt he was never again to see.Sous les fenêtres, dans la cour aux voitures, un remue-ménage avait commencé. On tirait, on appelait, on poussait, chacun voulant défaire sa voiture de l’inextricable fouillis où elle était prise. De temps en temps un homme grimpait sur le siège d’une charrette, sur la bâche d’une grande carriole et faisait tourner sa lanterne. La lueur du falot venait frapper la fenêtre : un instant, autour de Meaulnes, la chambre maintenant familière, où toutes choses avaient été pour lui si amicales, palpitait, revivait… Et c’est ainsi qu’il quitta, refermant soigneusement la porte, ce mystérieux endroit qu’il ne devait sans doute jamais revoir.
CHAPITRE XVII
THE STRANGE FESTIVAL (concluded)LA FÊTE ÉTRANGE (fin)
Already, night as it was, a string of vehicles wound slowly towards the gate at the entrance of the wood. A man, in a goatskin, holding a lantern, led the first horse of the procession.Déjà, dans la nuit, une file de voitures roulait lentement vers la grille du bois. En tête, un homme revêtu d’une peau de chèvre, une lanterne à la main, conduisait par la bride le cheval du premier attelage.
Meaulnes was anxious to find some one to give him a lift. He was anxious to go away. Deep within him he dreaded finding himself suddenly alone at the manor and his trick discovered.Meaulnes avait hâte de trouver quelqu’un qui voulût bien se charger de lui. Il avait hâte de partir. Il appréhendait, au fond du cœur, de se trouver soudain seul dans le Domaine, et que sa supercherie fût découverte.
When he arrived in front of the main building, he found the drivers assigning their occupants to the last carriages. The travellers were made to stand while the seats were brought forward or pushed backward, and the girls, swathed in shawls, got up clumsily, the rugs slipping to their feet, and one could distinguish the anxious faces of those whose heads were lowered towards the carriage lights.Lorsqu’il arriva devant le bâtiment principal les conducteurs équilibraient la charge des dernières voitures. On faisait lever tous les voyageurs pour rapprocher ou reculer les sièges, et les jeunes filles enveloppées dans des fichus se levaient avec embarras, les couvertures tombaient à leurs pieds et l’on voyait les figures inquiètes de celles qui baissaient leur tête du côté des falots.
One of these drivers Meaulnes recognised as the young peasant who had offered to see him home a while ago.Dans un de ces voituriers, Meaulnes reconnut le jeune paysan qui tout à l’heure avait offert de l’emmener :
'May I get in?' he called out.– Puis-je monter ? lui cria-t-il.
'Where are you going, my lad!' replied the other, not recognising him.– Où vas-tu, mon garçon ? répondit l’autre qui ne le reconnaissait plus.
'Sainte-Agathe way.'– Du côté de Sainte-Agathe.
'Then you should ask Maritain for a seat.'– Alors il faut demander une place à Maritain.
And the big schoolboy started in search of this unknown Maritain amongst the guests who were late in leaving. The man was pointed out to him amongst the convivial spirits in the kitchen.Et voilà le grand écolier cherchant parmi les voyageurs attardés ce Maritain inconnu. On le lui indiqua parmi les buveurs qui chantaient dans la cuisine.
'He's a slacker,' they told him; 'he'll be here till three in the morning.'– C’est un « amusard », lui dit-on. Il sera encore là à trois heures du matin.
Meaulnes thought for a moment of the poor worried girl who, in the midst of her grief and anxiety, would hear the songs of these tipplers filling the place far into the night. In which room was she? Where was her window amongst these mysterious buildings? But there was no point in stopping. He must go. Once back at Sainte-Agathe everything would become clearer; he would no longer be a runaway schoolboy; he would once more be able to dream of the young mistress of the manor.Meaulnes songea un instant à la jeune fille inquiète, pleine de fièvre et de chagrin, qui entendrait chanter dans le domaine, jusqu’au milieu de la nuit, ces paysans avinés, Dans quelle chambre était-elle ? Où était sa fenêtre, parmi ces bâtiments mystérieux ? Mais rien ne servirait à l’écolier de s’attarder. Il fallait partir. Une fois rentré à Sainte-Agathe, tout deviendrait plus clair ; il cesserait d’être un écolier évadé ; de nouveau il pourrait songer à la jeune châtelaine.
One by one the vehicles left; the wheels grated on the sand of the drive. One could see them turn to disappear in the night with loads of muffled-up women and children wrapped in shawls and already dropping asleep. One more big covered cart; then passed a wagonette in which women were huddled shoulder to shoulder, and Meaulnes was left standing bewildered on the steps of the house. Soon, only an old berlin, driven by a peasant in a smock, would be left.Une à une, les voitures s’en allaient ; les roues grinçaient sur le sable de la grande allée. Et, dans la nuit, on les voyait tourner et disparaître, chargées de femmes emmitouflées, d’enfants dans des fichus, qui déjà s’endormaient. Une grande carriole encore ; un char à bancs, où les femmes étaient serrées épaule contre épaule, passa, laissant Meaulnes interdit, sur le seuil de la demeure. Il n’allait plus rester bientôt qu’une vieille berline que conduisait un paysan en blouse.
'You can get in,' he replied to Augustin's inquiries. 'We are going your way.'– Vous pouvez monter, répondit-il aux explications d’Augustin, nous allons dans cette direction.
With some difficulty Meaulnes opened the door of the rickety old vehicle, while the panes rattled and the hinges creaked. On the seat, in a corner of the carriage two quite small children, a boy and a girl, were asleep. The noise and the cold woke them. They stretched, looked vaguely about them shivering, nestled back in their corner and dropped off to sleep again.Péniblement Meaulnes ouvrit la portière de la vieille guimbarde, dont la vitre trembla et les gonds crièrent. Sur la banquette, dans un coin de la voiture, deux tout petits enfants, un garçon et une fille, dormaient. Ils s’éveillèrent au bruit et au froid, se détendirent, regardèrent vaguement, puis en frissonnant se renfoncèrent dans leur coin et se rendormirent…
Now the old carriage set off. Meaulnes closed the door more gently, and carefully settled in the other corner; then, hungrily, he tried to make out, through the window, the place he was about to leave and the road by which he had come : he guessed, in spite of the darkness, that the carriage was crossing the courtyard and the garden, passing in front of the stairway leading to his room, going through the gate and leaving the manor grounds to enter the woods. The trunks of the old fir trees could be distinguished moving by the window.Déjà la vieille voiture partait. Meaulnes referma plus doucement la portière et s’installa avec précaution dans l’autre coin ; puis, avidement, s’efforça de distinguer à travers la vitre les lieux qu’il allait quitter et la route par où il était venu : il devina, malgré la nuit, que la voiture traversait la cour et le jardin, passait devant l’escalier de sa chambre, franchissait la grille et sortait du Domaine pour entrer dans les bois. Fuyant le long de la vitre, on distinguait vaguement les troncs des vieux sapins.
'Perhaps we shall meet Frantz de Galais,' Meaulnes said to himself with beating heart.– Peut-être rencontrerons-nous Frantz de Galais, se disait Meaulnes, le cœur battant.
Suddenly, the carriage swerved in the narrow lane to avoid collision with an obstacle. From its heavy appearance, as far as one could tell in the night, it was a caravan, almost in the middle of the road, which had stopped there during these last days in proximity to the fête.Brusquement, dans le chemin étroit, la voiture fit un écart pour ne pas heurter un obstacle. C’était, autant qu’on pouvait deviner dans la nuit à ses formes massives, une roulotte arrêtée presque au milieu du chemin et qui avait dû rester là, à proximité de la fête, durant ces derniers jours.
Having passied that obstacle, the horses started again at a trot, and Meaulnes was beginning to tire of looking out of the window in a vain effort to pierce through the surrounding darkness, when suddenly, in the depths of the woods, there was a flash of light followed by a report. The horses set off at full gallop and Meaulnes could not make out, at first, whether the peasant who drove was attempting to hold them back or on the contrary urging them on. He wanted to open the door. As the handle was on the outside, he tried without success to lower the window; he shook it. . . The children waking up in a fright huddled against each other without saying a word. And while he shook the window, his face close to the glass, a bend in the road enabled him to see a white figure running. It was the tall Pierrot of the fête, the bohemian in his fancy costume, but haggard and distracted and carrying in his arms a human body clasped closely to him. Then all disappeared.Cet obstacle franchi, les chevaux repartis au trot, Meaulnes commençait à se fatiguer de regarder à la vitre, s’efforçant vainement de percer l’obscurité environnante, lorsque soudain, dans la profondeur du bois, il y eut un éclair, suivi d’une détonation. Les chevaux partirent au galop et Meaulnes ne sut pas d’abord si le cocher en blouse s’efforçait de les retenir ou, au contraire, les excitait à fuir. Il voulut ouvrir la portière. Comme la poignée se trouvait à l’extérieur, il essaya vainement de baisser la glace, la secoua… Les enfants, réveillés en peur, se serraient l’un contre l’autre, sans rien dire. Et tandis qu’il secouait la vitre, le visage collé au carreau, il aperçut, grâce à un coude du chemin, une forme blanche qui courait. C’était, hagard et affolé, le grand pierrot de la fête, le bohémien en tenue de mascarade, qui portait dans ses bras un corps humain serré contre sa poitrine. Puis tout disparut.
In the carriage, tearing on at full gallop in the night, the children were once more asleep. No one to whom to speak of the mysterious happenings of the past two days. After reviewing at length all he had seen and heard, the young man, himself tired, his heart heavy, dropped off to sleep like a sad child . . .Dans la voiture qui fuyait au grand galop à travers la nuit, les deux enfants s’étaient rendormis. Personne à qui parler des événements mystérieux de ces deux jours. Après avoir longtemps repassé dans son esprit tout ce qu’il avait vu et entendu, plein de fatigue et le cœur gros, le jeune homme lui aussi s’abandonna au sommeil, comme un enfant triste…
... It was scarcely dawn when the carriage stopped on the road and Meaulnes was awakened by some one knocking at the window. With some difficulty the driver opened the door and shouted, while the icy wind froze the schoolboy to the bone: 'You get out here! It's almost daylight. We are going to take the short cut. You're quite near Sainte-Agathe.'… Ce n’était pas encore le petit jour lorsque, la voiture s’étant arrêtée sur la route, Meaulnes fut réveillé par quelqu’un qui cognait à la vitre. Le conducteur ouvrit péniblement la portière et cria, tandis que le vent froid de la nuit glaçait l’écolier jusqu’aux os : – Il va falloir descendre ici. Le jour se lève. Nous allons prendre là traverse. Vous êtes tout près de Sainte-Agathe.
Half asleep, Meaulnes obeyed, felt about in the darkest corner of the carriage for his cap which had rolled under the feet of the sleeping children; then he got out, stooping.À demi replié, Meaulnes obéit, chercha vaguement, d’un geste inconscient, sa casquette, qui avait roulé sous les pieds des deux enfants endormis, dans le coin le plus sombre de la voiture, puis il sortit en se baissant.
'Well, good-bye,' said the man, climbing back to his seat; 'you've only got six kilometres to do. Look, there is the milestone by the roadside.'– Allons, au revoir, dit l’homme en remontant sur son siège. Vous n’avez plus que six kilomètres à faire. Tenez, la borne est là, au bord du chemin.
Meaulnes, still heavy with sleep, dragged himself up to the milestone and sat down with his arms folded and his head bent forward as though to fall asleep again.Meaulnes, qui ne s’était pas encore arraché de son sommeil, marcha courbé en avant, d’un pas lourd, jusqu’à la borne et s’y assit, les bras croisés, la tête inclinée, comme pour se rendormir. :
'No, no!' called out the coachman; 'you mustn't think of sleeping there. It's too cold. Come on, up you get, walk a bit. . .' ?– Ah ! non, cria le voiturier. Il ne faut pas vous endormir là. Il fait trop froid. Allons, debout, marchez un peu…
Staggering like a drunken man, the big boy with his hands in his pockets and his shoulders hunched up, went slowly along the road to Sainte-Agathe, while the old berlin, the last trace of the mysterious festival, quitted the highroad and jolted silently off over the grass track. Now only the hat of the driver could be seen, dancing above the hedges . . .Vacillant comme un homme ivre, le grand garçon, les mains dans ses poches, les épaules rentrées, s’en alla lentement sur le chemin de Sainte-Agathe ; tandis que, dernier vestige de la fête mystérieuse, la vieille berline quittait le gravier de la route et s’éloignait, cahotant en silence, sur l’herbe de la traverse. On ne voyait plus que le chapeau du conducteur, dansant au-dessus des clôtures…
'Second PartDEUXIÈME PARTIE
CHAPITRE PREMIER
THE GREAT GAMELE GRAND JEU
Wind and cold, rain or snow, the impossibility of making any long expedition prevented Meaulnes and me from mentioning again the Lost Land before the end of the winter. There was nothing worth beginning during these short February days - these Thursdays broken up by squalls which invariably ended, about five, in a dismal freezing downpour.Le grand vent et le froid, la pluie ou la neige, l’impossibilité où nous étions de mener à bien de longues recherches nous empêchèrent, Meaulnes et moi, de reparler du Pays perdu avant la fin de l’hiver. Nous ne pouvions rien commencer de sérieux, durant ces brèves journées de février, ces jeudis sillonnés de bourrasques, qui finissaient régulièrement vers cinq heures par une morne pluie glacée.
Nothing recalled Meaulnes' adventure except the strange fact that since the afternoon of his return we no longer had friends. At recreation time the same games were got up as before, but Jasmin never spoke to Admiral Meaulnes. In the evenings, as soon as the classroom was swept, the playground became deserted, as in the days when I was alone, and I now watched my friend strolling to and fro from the garden to the shed and from the playground to the dining-room.Rien ne nous rappelait l’aventure de Meaulnes sinon ce fait étrange que depuis l’après-midi de son retour nous n’avions plus d’amis. Aux récréations, les mêmes jeux qu’autrefois s’organisaient, mais Jasmin ne parlait jamais plus au grand Meaulnes. Les soirs, aussitôt la classe balayée, la cour se vidait comme au temps où j’étais seul, et je voyais errer mon compagnon, du jardin au hangar et de la cour à la salle à manger.
On Thursday mornings each of us settled at the master's desk in one of the two classrooms to read Rousseau and Paul Louis Courrier whom we had dug out of the cupboards from amongst English textbooks and copybooks of carefully transcribed music. In the afternoon some caller or other often caused us to leave the house and return to the school . . . Sometimes we used to hear some of the senior boys stop for a moment, as if by chance, in front of the big gate, bang against it during some unintelligible military games, and then go away. . . . This melancholy life went on until the end of February. I was beginning to think that Meaulnes had forgotten everything when an adventure, stranger than the others, came to prove to me that I had been mistaken and that a violent storm was brewing under the dreary surface of this winter life.Les jeudis matins, chacun de nous installé sur le bureau d’une des deux salles de classe, nous lisions Rousseau et Paul-Louis Courier que nous avions dénichés dans les placards, entre des méthodes d’anglais et des cahiers de musique finement recopiés. L’après-midi, c’était quelque visite qui nous faisait fuir l’appartement ; et nous regagnions l’école… Nous entendions parfois des groupes de grands élèves qui s’arrêtaient un instant, comme par hasard, devant le, grand portail, le heurtaient en jouant à des jeux militaires incompréhensibles et puis s’en allaient… Cette triste vie se poursuivit jusqu’à la fin de février. Je commençais à croire que Meaulnes avait tout oublié, lorsqu’une aventure, plus étrange que les autres, vint me prouver que je m’étais trompé et qu’une crise violente se préparait sous la surface morne de cette vie d’hiver.
It happened to be a Thursday evening towards the end of the month, that the first news of the mysterious manor, the first ripple of that adventure of which we never spoke, reached us. We were all snug for the evening. My grandparents having left, there remained only Millie and my father, who had not the least idea of the secret quarrel by which the form was split into two clans.Ce fut justement un jeudi soir, vers la fin du mois, que la première nouvelle du domaine étrange, la première vague de cette aventure dont nous ne reparlions pas arriva jusqu’à nous. Nous étions en pleine veillée. Mes grands-parents repartis, restaient seulement avec nous, Millie et mon père, qui ne se doutaient nullement de la sourde fâcherie par quoi toute la classe était divisée en deux clans.
At eight o'clock Millie, who had opened the door to shake out the crumbs after the meal, exclaimed: Ah!' in a voice so clear that we all came near to look. On the doorstep there was a layer of snow ... As it was very dark, I walked a few steps into the playground to see if the layer was thick. I felt light flakes touch my face, to melt at once. I was quickly made to come in, and Millie, feeling chilly, hastened to shut the door.À huit heures, Millie qui avait ouvert la porte pour jeter dehors les miettes du repas fit : – Ah ! d’une voix si claire que nous nous approchâmes pour regarder. Il y avait sur le seuil une couche de neige… Comme il faisait très sombre, je m’avançai de quelques pas dans la cour pour voir si la couche était profonde. Je sentis des flocons légers qui me glissaient sur la figure et fondaient aussitôt. On me fit rentrer très vite et Millie ferma la porte frileusement.
At nine o'clock we prepared to go to bed; Mother was already holding the lamp in her hand when we quite distinctly heard two violent bangs hammered with great fury against the big gate at the other end of the playground. Millie put down the lamp on the table and we all stood there alert, listening.À neuf heures, nous nous disposions à monter nous coucher ; ma mère avait déjà la lampe à la main, lorsque nous entendîmes très nettement deux grands coups lancés à toute volée dans le portail, à l’autre bout de la cour. Elle replaça la lampe sur la table et nous restâmes tous debout, aux aguets, l’oreille tendue.
No one dreamed of going to see what was the matter. Before getting halfway across the playground the lamp would have been out and the glass broken. There was a short silence and Father was beginning, Tt must have heen . . .' when right under the dining-room window looking on the Station Road, as I have said before, sounded a shrill prolonged whistle which must have been heard as far as the church. And immediately behind the window, scarcely softened by the glass, and coming from people who seemed to have hoisted themselves up to the window-sill, burst loud shouts of: 'Fetch him along! Fetch him along!'Il ne fallait pas songer à aller voir ce qui se passait. Avant d’avoir traversé seulement la moitié de la cour, la lampe eût été éteinte et le verre brisé. Il y eut un court silence et mon père commençait à dire que « c’était sans doute… », lorsque, tout juste sous la fenêtre de la salle à manger, qui donnait, je l’ai dit, sur la route de La Gare, un coup de sifflet partit, strident et très prolongé, qui dut s’entendre jusque dans la rue de l’église. Et, immédiatement, derrière la fenêtre, à peine voilés par les carreaux, poussés par des gens qui devaient être montés à la force des poignets sur l’appui extérieur, éclatèrent des cris perçants. – Amenez-le ! Amenez-le !
At the other end of the building other loud shouts responded. These people must have gone through Father Martin's field and climbed on the low wall separating the field from the playground.À l’autre extrémité du bâtiment, les mêmes cris répondirent. Ceux-là avaient dû passer par le champ du père Martin ; ils devaient être grimpés sur le mur bas qui séparait le champ de notre cour.
Then cries of 'Fetch him along,' shouted on every side by eight or ten unknown persons disguising their voices, burst out from the roof of the larder which they could only reach by climbing over a heap of faggots leaning against the outside wall; from a little wall which tan from the shed to the big gate and on which being rounded you could sit comfortably astride; from the railed wall along the Station Road, quite easy to climb . . . Finally a number of stragglers came up from the garden behind, making the same din, but shouting: 'Let 'em have it!'Puis, vociférés à chaque endroit par huit ou dix inconnus aux voix déguisées, les cris de : « Amenez-le ! » éclatèrent successivement – sur le toit du cellier qu’ils avaient dû atteindre en escaladant un tas de fagots adossé au mur extérieur ; – sur un petit mur qui joignait le hangar au portail et dont la crête arrondie permettait de se mettre commodément à cheval – sur le mur grillé de la route de La Gare où l’on pouvait facilement monter… Enfin, par derrière, dans le jardin, une troupe retardataire arriva, qui fit la même sarabande, criant cette fois : – À l’abordage !
And we heard the sound of their yells echoing in the empty classrooms where they had opened the windows.Et nous entendions l’écho de leurs cris résonner dans les salles de classe vides, dont ils avaient ouvert les fenêtres.
Meaulnes and I knew so well all the corners and corridors of the big building that we could clearly see, as on a plan, the positions from which the unknown people were launching their attack.Nous connaissions si bien, Meaulnes et moi, les détours et les passages de la grande demeure, que nous voyions très nettement, comme sur un plan, tous les points où ces gens inconnus étaient en train de l’attaquer.
To tell the truth, it was only just at first that we were frightened. The shrill whistle had made the four of us think of tramps and gipsies breaking in. As a matter of fact, for the last fortnight, a tall rogue and a youngster with his head bandaged up had been about in the square behind the church. There were strange workmen, too, at the wheelwright's and the blacksmith's.À vrai dire, ce fut seulement au tout premier instant que nous eûmes de l’effroi. Le coup de sifflet nous fit penser tous les quatre à une attaque de rôdeurs et de bohémiens. Justement il y avait depuis une quinzaine, sur la place, derrière l’église, un grand malandrin et un jeune garçon à la tête serrée dans des bandages. Il y avait aussi, chez les charrons et les maréchaux, des ouvriers qui n’étaient pas du pays.
But as soon as we heard the cries of the assailants we were convinced that we had to do with people - probably youngsters - from the village. Absolute little scalawags - you could spot them by their piercing voices - were among the crowd who stormed our house as they would board a ship.Mais, dès que nous eûmes entendu les assaillants crier, nous fûmes persuadés que nous avions affaire à des gens – et probablement à des jeunes gens du bourg. Il y avait même certainement des gamins – on reconnaissait leurs voix suraiguës – dans la troupe qui se jetait à l’assaut de notre demeure comme à l’abordage d’un navire.
'Well, I never ...' exclaimed my father.– Ah ! bien, par exemple… s’écria mon père.
And Millie asked in a faint voice : 'What on earth does it all mean?'Et Millie demanda à mi-voix : – Mais qu’est-ce que cela veut dire ?
Suddenly the voices near the big gate and the adjoining wall stopped, then those near the window. Two blasts of a whistle came from behind the French window. The cries of those hanging on the larder roof and of those attacking from the garden grew fainter and fainter, then ceased ; we heard along the dining- room wall the scuttering steps of the whole gang in hasty retreat, getting lost in the snow.Lorsque soudain les voix du portail et du mur grillé – puis celles de la fenêtre – s’arrêtèrent. Deux coups de sifflet partirent derrière la croisée. Les cris des gens grimpés sur le cellier, comme ceux des assaillants du jardin, décrurent progressivement, puis cessèrent ; nous entendîmes, le long du mur de la salle à manger le frôlement de toute la troupe qui se retirait en hâte et dont les pas étaient amortis par la neige.
Some one obviously was disturbing them. At an hour when all slept, they thought they could easily storm a house isolated at the far end of the village. But here was some one upsetting their plan of campaign.Quelqu’un évidemment les dérangeait. À cette heure où tout dormait, ils avaient pensé mener en paix leur assaut contre cette maison isolée à la sortie du bourg. Mais voici qu’on troublait leur plan de campagne.
We had scarcely time to recover - for the attack had been sudden as a well-planned boarding of a ship - and prepared to sally out, when we heard a voice we knew call out at the same gate :À peine avions-nous eu le temps de nous ressaisir – car l’attaque avait été soudaine comme un abordage bien conduit – et nous disposions-nous à sortir, que nous entendîmes une voix connue appeler à la petite grille :
'Monsieur Seurel! Monsieur Seurel!'– Monsieur Seurel ! Monsieur Seurel !
It was M. Pasquier, the butcher. The fat little man scraped his clogs on the doorstep, shook his short smock powdered with snow, and came in. He put on the knowing and startled air of one who has surprised the secret of a mystery.C’était M. Pasquier, le boucher. Le gros petit homme racla ses sabots sur le seuil, secoua sa courte blouse saupoudrée de neige et entra. Il se donnait l’air finaud et effaré de quelqu’un qui a surpris tout le secret d’une mystérieuse affaire :
'I was in my yard which faces the Cross-Roads. I was going to lock up the goats' shed. Suddenly, standing there in the snow, what d'ye think I saw? Two tall lads as looked posted like sentries or on the watch for something. They were standing by the cross. I went towards them, just two steps. - Lord ! there be these lads starting off at full-speed towards here. I didn't wait; not me. I picked up my lantern and I said: I be off to tell M. Seurel of this . . .'– J’étais dans ma cour, qui donne sur la place des Quatre-Routes. J’allais fermer l’étable des chevreaux. Tout d’un coup, dressés sur la neige, qu’est-ce que je vois : deux grands gars qui semblaient faire sentinelle ou guetter quelque chose. Ils étaient vers la croix. Je m’avance : je fais deux pas – Hip ! les voilà partis au grand galop du côté de chez vous. Ah je n’ai pas hésité, j’ai pris mon falot et j’ai dit : je vas aller raconter ça à M. Seurel…
And once more he begins his story. 'I was in my yard at the back of my place . . .' So we offer him a drink, which he accepts, and we ask him details which he cannot give.Et le voilà qui recommence son histoire : « J’étais dans la cour derrière chez moi… » Sur ce, on lui offre une liqueur, qu’il accepte, et on lui demande des détails qu’il est incapable de fournir.
He had seen nothing on reaching our house. All the bands, warned by the two sentries whom he had disturbed, had at once vanished. As for knowing who the rascals could be . . .Il n’avait rien vu en arrivant à la maison. Toutes les troupes mises en éveil par les deux sentinelles qu’il avait dérangées s’étaient éclipsées aussitôt. Quant à dire qui ces estafettes pouvaient être…
'Gipsies, quite likely,' he suggested. 'For a month they've been about in the square waiting for fine weather to give us a play, and must have been hatching some mischief.'– Ça pourrait bien être des bohémiens, avançait-il. Depuis bientôt un mois qu’ils sont sur la place, à attendre le beau temps pour jouer la comédie, ils ne sont pas sans avoir organisé quelque mauvais coup.
This did not help us much, and we all stood there very puzzled while the man sipped his drink and once more started his story, when Meaulnes, who so far had listened attentively, took the butcher's lantern from the floor and exclaimed : 'We must go and see !'Tout cela ne nous avançait guère et nous restions debout, fort perplexes, tandis que l’homme sirotait la liqueur et de nouveau mimait son histoire, lorsque Meaulnes, qui avait écouté jusque-là fort attentivement, prit par terre le falot du boucher et décida : – Il faut aller voir !
He opened the door and we followed him, M. Seurel, M. Pasquier, and myself.Il ouvrit la porte et nous le suivîmes, M. Seurel, M. Pasquier et moi.
Millie, quite herself again after the attackers' departure, and, like all orderly and careful people, very uninquisitive by nature, said : 'Well, go if you like, but close the door and take the key. As for me, I am going to bed; I'll leave the lamp burning.'Millie, déjà rassurée, puisque les assaillants étaient partis, et, comme tous les gens ordonnés et méticuleux, fort peu curieuse de sa nature, déclara : – Allez-y si vous voulez. Mais fermez la porte et prenez la clef. Moi, je vais me coucher. Je laisserai la lampe allumée.
CHAPITRE II
WE FALL INTO AN AMBUSHNOUS TOMBONS DANS UNE EMBUSCADE
We went out over the snow in absolute silence. Meaulnes walked ahead, raying out the light from his storm lamp, like a fan. We had scarcely set foot outside the big gate when two figures in hoods sprang up like startled partridges from behind the town weighing-machine. Either to cheek us, or from pleasure at the game they were up to there, or from nervousness and fear of being caught, they spoke a few words and laughed as they ran away.Nous partîmes sur la neige, dans un silence absolu. Meaulnes marchait en avant, projetant la lueur en éventail de sa lanterne grillagée… À peine sortions-nous par le grand portail que, derrière la bascule municipale, qui s’adossait au mur de notre préau, partirent d’un seul coup, comme perdreaux surpris, deux individus encapuchonnés. Soit moquerie, soit plaisir causé par l’étrange jeu qu’ils jouaient là, soit excitation nerveuse et peur d’être rejoints, ils dirent en courant deux ou trois paroles coupées de rires.
Meaulnes dropped his lantern in the snow, calling out:Meaulnes laissa tomber sa lanterne dans la neige, en me criant :
'Follow me, François ! . ..'– Suis-moi, François !…
And leaving behind the two elderly men who could not stand the pace, we rushed in pursuit of the two shadows, who, after skirting the lower part of the village by the Old Plank Road, deliberately went back towards the church. They ran steadily, without hurrying, and we kept up with them easily. They crossed Church Street, where all was asleep and silent, and passed into a maze of by-streets and blind alleys at the back of the churchyard.Et laissant là les deux hommes âgés incapables de soutenir une pareille course, nous nous lançâmes à la poursuite des deux ombres, qui, après avoir un instant contourné le bas du bourg, en suivant le chemin de la Vieille-Planche, remontèrent délibérément vers l’église. Ils couraient régulièrement sans trop de hâte et nous n’avions pas de peine à les suivre. Ils traversèrent la rue de l’église où tout était endormi et silencieux, et s’engagèrent derrière le cimetière dans un dédale de petites ruelles et d’impasses.
This was the quarter of the journeymen, sempstresses, and weavers known as 'The Nookery.' We did not know it well and we had never been there at night. The place was deserted in the daytime: the journeymen being away, the weavers working indoors ; and during this night of absolute silence it appeared even more forsaken, more asleep than other parts of the village. So there was no possible chance of any one unexpectedly coming to lend us a hand.C’était là un quartier de journaliers, de couturières et de tisserands, qu’on nommait les Petits-Coins. Nous le connaissions assez mal et nous n’y étions jamais venus la nuit. L’endroit était désert le jour : les journaliers absents, les tisserands enfermés ; et durant cette nuit de grand silence il paraissait plus abandonné, plus endormi encore que les autres quartiers du bourg. Il n’y avait donc aucune chance pour que quelqu’un survînt et nous prêtât main-forte.
I knew only one way amongst these small houses, scattered about at random like cardboard boxes, and that was the one leading to the dressmaker known as the 'Dumb Girl.' You had to go down a rather steep slope paved here and there; then, taking two or three turns amongst weavers' back yards and empty stables, you came to a wide blind alley closed up by a farmyard long since deserted. I used to visit the Dumb Girl with my mother, and while they talked on silently with flashing fingers and grunts common to people with her affliction, I could look out from the window at the high wall of the farm - the last house on that side of the village - and the closed gate of a disused yard destitute of straw, where nothing ever passed by . . .Je ne connaissais qu’un chemin, entre ces petites maisons posées au hasard comme des boîtes en carton, c’était celui qui menait chez la couturière qu’on surnommait « la Muette ». On descendait d’abord une pente assez raide, dallée de place en place, puis après avoir tourné deux ou trois fois, entre des petites cours de tisserands ou des écuries vides, on arrivait dans une large impasse fermée par une cour de ferme depuis longtemps abandonnée. Chez la Muette, tandis qu’elle engageait avec ma mère une conversation silencieuse, les doigts frétillants, coupée seulement de petits cris d’infirme, je pouvais voir par la croisée le grand mur de la ferme, qui était la dernière maison de ce côté du faubourg, et la barrière toujours fermée de la cour sèche, sans paille, où jamais rien ne passait plus…
That is exactly the way the two unknown persons took. At each turning we feared to lose them, but, to my surprise, we always reached the corner of the next alley before they had left it. I say to my surprise, because this could not possibly have been done, so short were these alleys, had they not slowed down whenever we were out of sight.C’est exactement ce chemin que les deux inconnus suivirent. À chaque tournant nous craignions de les perdre, mais, à ma surprise, nous arrivions toujours au détour de la ruelle suivante avant qu’ils l’eussent quittée. Je dis : à ma surprise, car le fait n’eût pas été possible, tant ces ruelles étaient courtes, s’ils n’avaient pas, chaque fois, tandis que nous les avions perdus de vue, ralenti leur allure.
At last, without hesitating, they took the street leading to the Dumb Girl's, and I called out to Meaulnes: 'We've got them. It is a blind alley!'Enfin, sans hésiter, ils s’engagèrent dans la rue qui menait chez la Muette, et je criai à Meaulnes : – Nous les tenons, c’est une impasse !
The truth is, they had got us . . . They had led us exactly where they wanted. When they reached the wall, they resolutely turned on us, and one of them let out that shrill whistle which we had already heard twice during the evening.À vrai dire, c’étaient eux qui nous tenaient… Ils nous avaient conduits là où ils avaient voulu. Arrivés au mur, ils se retournèrent vers nous résolument et l’un des deux lança le même coup de sifflet que nous avions déjà par deux fois entendu, ce soir-là.
At once a dozen fellows came out of the abandoned farmyard where they had apparently been posted to await us. They had pulled their hoods over their heads and hidden their faces in their scarves.Aussitôt une dizaine de gars sortirent de la cour de la ferme abandonnée où ils semblaient avoir été postés pour nous attendre. Ils étaient tous encapuchonnés, le visage enfoncé dans leurs cache-nez…
We knew beforehand who they were, but we had decided not to tell M. Seurel, as our affairs were not his concern. There were Delouche, Denis, Giraudat, and all the others. We recognised each one during the skirmish by his way of fighting and by snatches of talk. But one worrying thing remained and seemed almost to frighten Meaulnes : some one was with them whom we did not know and who seemed to be their leader . . .Qui c’était, nous le savions d’avance, mais nous étions bien résolus à n’en rien dire à M. Seurel, que nos affaires ne regardaient pas. Il y avait Delouche, Denis, Giraudat et tous les autres. Nous reconnûmes dans la lutte leur façon de se battre et leurs voix entrecoupées. Mais un point demeurait inquiétant et semblait presque effrayer Meaulnes : il y avait là quelqu’un que nous ne connaissions pas et qui paraissait être le chef…
He never touched Meaulnes ; he watched the work of his men, who, being dragged in the snow and their clothes torn, had all they could do to tackle the great breathless chap. A couple of them had gone for me, and had had a job to put me out, as I fought like a demon. I was on the ground, knees bent, sitting on my heels; they twisted my arms behind my back, and I watched it all with intense curiosity mingled with terror.Il ne touchait pas Meaulnes : il regardait manœuvrer ses soldats qui avaient fort à faire et qui, traînés dans la neige, déguenillés du haut en bas, s’acharnaient contre le grand gars essoufflé. Deux d’entre eux s’étaient occupés de moi, m’avaient immobilisé avec peine, car je me débattais comme un diable. J’étais par terre, les genoux pliés, assis sur les talons ; on me tenait les bras joints par derrière, et je regardais la scène avec une intense curiosité mêlée d’effroi.
Meaulnes shook off top-form boys by twisting violently round on himself and throwing them headlong into the snow... And the Unknown, standing very straight, followed the fight with interest, but perfect calm, saying now and again in a clear voice : 'Go on... Courage... Once more... Go on, my boys...'Meaulnes s’était débarrassé de quatre garçons du Cours qu’il avait dégrafés de sa blouse en tournant vivement sur lui-même et en les jetant à toute volée dans la neige… Bien droit sur ses deux jambes, le personnage inconnu suivait avec intérêt, mais très calme, la bataille, répétant de temps à autre d’une voix nette : – Allez… Courage… Revenez-y… Go on, my boys…
Obviously he was in command . . . Where had he sprung from? Where and how had he trained them for the fight? This remained a mystery to us. His face, like the others', was hidden in a scarf, but when Meaulnes shook off his adversaries and advanced towards him, the gesture the Unknown made to see clearly and face the position, exposed some white linen with which his head was swathed as in a bandage.C’était évidemment lui qui commandait… D’où venait-il ? Où et comment les avait-il entraînés à la bataille ? Voilà qui restait un mystère pour nous. Il avait ; comme les autres, le visage enveloppé dans un cache-nez, mais lorsque Meaulnes, débarrassé de ses adversaires s’avança vers lui, menaçant, le mouvement qu’il fit pour y voir bien clair et faire face à la situation découvrit un morceau de linge blanc qui lui enveloppait la tête à la façon d’un bandage.
At this moment I cried out to Meaulnes : 'Look out behind 1 There's another.'C’est à ce moment que je criai à Meaulnes : – Prends garde par derrière ! Il y en a un autre.
He had scarcely turned round when a lanky fellow, springing from the gate at Meaulnes' back, cleverly twisted a scarf around my friend's neck and threw him backward. At once the four boys who had fallen in the snow came back to the fray to pin Meaulnes down, tying his arms with a cord, his legs with a scarf, while the young man with the bandaged head searched his pockets ... The late comer, the thrower of the lasso, had lit a small candle which he protected with his hand, and at each find of some new piece of paper the leader went to this light to examine what it contained. He, at last, unfolded the kind of map covered with inscriptions at which Meaulnes had worked since his return, and exclaimed with glee:Il n’eut pas le temps de se retourner que de la barrière à laquelle il tournait le dos, un grand diable avait surgi et, passant habilement son cache-nez autour du cou de mon ami, le renversait en arrière. Aussitôt les quatre adversaires de Meaulnes qui avaient piqué le nez dans la neige revenaient à la charge pour lui immobiliser bras et jambes, lui liaient les bras avec une corde, les jambes avec un cache-nez, et le jeune personnage à la tête bandée fouillait dans ses poches… Le dernier venu, l’homme au lasso, avait allumé une petite bougie qu’il protégeait de la main, et chaque fois qu’il découvrait un papier nouveau, le chef allait auprès de ce lumignon examiner ce qu’il contenait. Il déplia enfin cette espèce de carte couverte d’inscriptions à laquelle Meaulnes travaillait depuis son retour et s’écria avec joie :
'This time we've got it! There's the plan! That's the guide! We are going to see if this gentleman has really been where I imagine.'– Cette, fois nous l’avons. Voilà le plan ! Voilà le guide ! Nous allons voir si ce monsieur est bien allé où je l’imagine…
His accomplice blew out the candle. Each one picked up his cap or his belt. And all disappeared as silently as they had come, leaving me free to hasten to release my friend.Son acolyte éteignit la bougie. Chacun ramassa sa casquette ou sa ceinture. Et tous disparurent silencieusement comme ils étaient venus, me laissant libre de délier en hâte mon compagnon.
'He won't go far with that plan,' said Meaulnes, rising on his feet.– Il n’ira pas très loin avec ce plan-là, dit Meaulnes en se levant.
And we went off slowly, as he walked rather lame. In Church Street we came upon M. Seurel and M. Pasquier.Et nous repartîmes lentement, car il boitait un peu. Nous retrouvâmes sur le chemin de l’église M. Seurel et le père Pasquier :
'You didn't see anything, I bet!' they said . . . 'Neither did we.'– Vous n’avez rien vu ? dirent-ils… Nous non plus !
Thanks to the pitch darkness they noticed nothing queer. The butcher left us and M. Seurel went in quickly and then to bed.Grâce à la nuit profonde ils ne s’aperçurent de rien. Le boucher nous quitta et M. Seurel rentra bien vite se coucher.
But once upstairs in our room, by the light of the lamp which Millie had left us, we both remained a long time mending our overalls and quietly discussing all that had happened, like two brothers in arms on the evening of a lost battle . . .Mais nous deux, dans notre chambre, là-haut, à la lueur de la lampe que Millie nous avait laissée, nous restâmes longtemps à rafistoler nos blouses décousues, discutant à voix basse sur ce qui nous était arrivé, comme deux compagnons d’armes le soir d’une bataille perdue…
CHAPITRE III
THE BOHEMIAN AT SCHOOLLE BOHÉMIEN À L’ÉCOLE
Waking up next morning was painful. At half-past eight, just as M. Seurel was giving the signal to enter school, we arrived, quite out of breath, to line up. As we were late, we crept in wherever we could, though generally, during M. Seurel's inspection, Admiral Meaulnes headed the long row of boys who stood elbow to elbow, loaded with lesson-books and pencil-boxes.Le réveil du lendemain fut pénible. À huit heures et demie, à l’instant où M. Seurel allait donner le signal d’entrer, nous arrivâmes tout essoufflés pour nous mettre sur les rangs. Comme nous étions en retard, nous nous glissâmes n’importe où, mais d’ordinaire le grand Meaulnes était le premier de la longue file d’élèves, coude à coude, chargés de livres, de cahiers et de porte-plumes, que M. Seurel inspectait.
It surprised me to see the silent alacrity which every one displayed to make room for us in the middle of the column; and while M. Seurel delayed opening school by a few seconds to inspect Meaulnes, I inquisitively looked around to right and left to see the faces of our enemies of the previous day.Je fus surpris de l’empressement silencieux que l’on mit à nous faire place vers le milieu de la file ; et tandis que M. Seurel, retardant de quelques secondes l’entrée au cours, inspectait le grand Meaulnes, j’avançai curieusement la tête, regardant à droite et à gauche pour voir les visages de nos ennemis de la veille.
The first one I noticed was that same fellow who had been in my mind ever since, but who was the very last person I expected to see here. He was in Meaulnes' usual place, at the head, one foot on the stone step, one shoulder and the corner of the satchel he carried on his back, resting against the doorpost. His fine face, very pale and slightly freckled, was turned towards us with a sort of disdainful and amused interest. The top of his head and one side of his face were bandaged in white linen. I recognised the leader of the gang, the young bohemian who had robbed us on the preceding night.Le premier que j’aperçus était celui-là même auquel je ne cessais de penser, mais le dernier que j’eusse pu m’attendre à voir en ce lieu. Il était à la place habituelle de Meaulnes, le premier de tous, un pied sur la marche de pierre, une épaule et le coin du sac qu’il avait sur le dos, accotés au chambranle de la porte. Son visage fin, très pâle, un peu piqué de rousseur, était penché et tourné vers nous avec une sorte de curiosité méprisante et amusée. Il avait la tête et tout un côté de la figure bandés de linge blanc. Je reconnaissais le chef de bande, le jeune bohémien qui nous avait volés la nuit précédente.
But we were now entering the classroom and each one took his seat. The new pupil sat close to the pillar, on the left of the long bench where Meaulnes occupied the first seat on the right. Giraudat, Delouche, and the three other first-bench boys sat quite close to each other to make room for him, as if this had been arranged beforehand ...Mais déjà nous entrions dans la classe et chacun prenait sa place. Le nouvel élève s’assit près du poteau, à la gauche du long banc dont Meaulnes occupait, à droite, la première place. Giraudat, Delouche et les trois autres du premier banc s’étaient serrés les uns contre les autres pour lui faire place, comme si tout eût été convenu d’avance…
The winter often brought us in this way casual pupils, lads in apprenticeship, sons of bargees held up by the ice on the canal, or of pedlars delayed by the snow. They remained at school from two days to a month, rarely more . . . Objects of great interest at first, they were soon unheeded and quickly forgotten in the crowd of ordinary pupils.Souvent, l’hiver, passaient ainsi parmi nous des élèves de hasard, mariniers pris par les glaces dans le canal, apprentis, voyageurs immobilisés par la neige. Ils restaient au cours deux jours, un mois, rarement plus… Objets de curiosité durant la première heure, ils étaient aussitôt négligés et disparaissaient bien vite dans la foule des élèves ordinaires.
But this one was not to be forgotten so soon. I still remember that strange fellow and the queer treasures he used to bring, in the satchel strapped on his back. First there were 'sight-seeing' penholders which he took out to write his dictation with. Through a peephole in the handle, by shutting one eye you could see the church of Lourdes or some unknown building, dim and magnified. He chose one, and the others passed from hand to hand. Then came a Chinese pencil-box, full of compasses and exciting implements which travelled along the bench on the left, being silently and furtively thrust on from hand to hand under the desks, so that M. Seurel might not see.Mais celui-ci ne devait pas se faire aussitôt oublier. Je me rappelle encore cet être singulier et tous les trésors étranges apportés dans ce cartable qu’il s’accrochait au dos. Ce furent d’abord les porte-plume « à vue » qu’il tira pour écrire sa dictée. Dans un œillet du manche, en fermant un œil, on voyait apparaître, trouble et grossie, la basilique de Lourdes ou quelque monument in, connu. Il en choisit un et les autres aussitôt passèrent de main en main. Puis ce fut un plumier chinois rempli de compas et d’instruments amusants qui s’en allèrent par le banc de gauche, glissant silencieusement, sournoisement, de main en main, sous les cahiers, pour que M. Seurel ne pût rien voir.
Then came round some perfectly new books, the titles of which I had often read with longing on the covers of the few books in our library : 'The Blackbird on the Heath,' 'The Seagull's Rock,' 'My Friend Benedict.'. . . Some of the boys, resting a story-book on their knees, used one hand to turn over the pages of these volumes procured no one knew how, probably by theft, and with the other hand wrote their dictation. Others played with compasses inside their lockers. Others, while M. Seurel's back was turned and he dictated walking from desk to window, quickly closed one eye and applied the other to the greenish hollow view of Notre Dame of Paris. And the unknown pupil, pen in air and his refined profile outlined against the grey pillar, winked his eyes, happy at all the furtive play which had started around him.Passèrent aussi des livres tout neufs, dont j’avais, avec convoitise, lu les titres derrière la couverture des rares bouquins de notre bibliothèque : La Teppe aux Merles, La Roche aux Mouettes, Mon ami Benoist… Les uns feuilletaient d’une main sur leurs genoux ces volumes, venus on ne savait d’où, volés peut-être, et écrivaient la dictée de l’autre main. D’autres faisaient tourner les compas au fond de leurs casiers. D’autres, brusquement, tandis que M. Seurel tournant le dos continuait la dictée en marchant du bureau à la fenêtre, fermaient, un œil et se collaient sur l’autre la vue glauque et trouée de Notre-Dame de Paris. Et l’élève étranger, la plume à la main, son fin profil contre le poteau gris, clignait des yeux, content de tout ce jeu furtif qui s’organisait autour de lui.
Little by little, however, the class became anxious : the objects which were passed round had one by one come to Meaulnes' hands, but absent-mindedly and without looking at them, he carelessly placed them by his side. They soon mounted up to an angular and diversely coloured heap such as may be seen at the feet of the woman symbolising Science in allegorical pictures. M. Seurel would inevitably discover this unusual display and notice the game. Then he would remember to inquire into the events of the night. The presence of the bohemian would facilitate his task.Peu à peu cependant toute la classe s’inquiéta : les objets, qu’on « faisait passer » à mesure, arrivaient l’un après l’autre dans les mains du grand Meaulnes qui, négligemment, sans les regarder, les posait auprès de lui. Il y en eut bientôt un tas, mathématique et diversement coloré, comme aux pieds de la femme qui représente la Science, dans les compositions allégoriques. Fatalement M. Seurel allait découvrir ce déballage insolite et s’apercevoir du manège. Il devait songer, d’ailleurs, à faire une enquête sur les événements de la nuit. La présence du bohémien allait faciliter sa besogne…
Soon, indeed, he stopped, surprised, in front of Meaulnes.Bientôt, en effet, il s’arrêtait, surpris, devant le grand Meaulnes.
'To whom does all this belong?' he asked, pointing to 'all this' with the back of the book folded over his forefinger.– À qui appartient tout cela ? demanda-t-il en désignant « tout cela » du dos de son livre refermé sur son index.
'I don't know,' replied Meaulnes surlily and without raising his head.– Je n’en sais rien, répondit Meaulnes d’un ton bourru, sans lever la tête.
But the unknown pupil intervened. 'They are mine,' he said.Mais l’écolier inconnu intervint : – C’est à moi, dit-il.
And at once he added, with a young aristocrat's ease and freedom of manner which the old schoolmaster could not resist: 'But I place them at your disposal, sir, if you wish to look at them.'Et il ajouta aussitôt avec un geste large et élégant de jeune seigneur auquel le vieil instituteur ne sut pas résister : – Mais je les mets à votre disposition, monsieur, si vous voulez regarder.
Then, in a few seconds, without any noise, as if not to disturb the new atmosphere just created, the whole class gathered inquisitively around the master whose head, half bald, half curly, bowed over the treasures, while the pale youth, serenely triumphant in the middle of the group, gave all necessary explanations. Meanwhile, seated silently at his desk and completely forsaken, Admiral Meaulnes had opened his rough notebook and with brow knitted was absorbed in a difficult problem. . .Alors, en quelques secondes, sans bruit, comme pour ne pas troubler le nouvel état de choses qui venait de se créer, toute la classe se glissa curieusement autour du maître qui penchait sur ce trésor sa tête demi-chauve, demi-frisée, et du jeune personnage blême qui donnait avec un air de triomphe tranquille les explications nécessaires. Cependant, silencieux à son banc, complètement délaissé, le grand Meaulnes avait ouvert son cahier de brouillons et, fronçant le sourcil, s’absorbait dans un problème difficile.
The 'last quarter' found us thus occupied. The dictation was not finished and disorder reigned in the classroom. To tell the truth, it had been recreation all the morning.Le « quart d’heure » nous surprit dans ces occupations. La dictée n’était pas finie et le désordre régnait dans la classe. À vrai dire, depuis le matin la récréation durait.
So, at half-past ten, when the datk and muddy playground became invaded by the pupils, a new leader was soon observed to be running the games.À dix heures et demie, donc, lorsque la cour sombre et boueuse fut envahie par les élèves, on s’aperçut bien vite qu’un nouveau maître régnait sur les jeux.
Of all the new plays which the bohemian introduced amongst us that morning, I remember only the most violent: a sort of tournament where the bigger boys were horses with the younger ones hoisted on their shoulders.De tous les plaisirs nouveaux que le bohémien, dès ce matin-là, introduisit chez nous, je ne me rappelle que le plus sanglant : c’était une espèce de tournoi où les chevaux étaient les grands élèves chargés des plus jeunes grimpés sur leurs épaules.
Divided into two camps at either end of the playground, they charged each other, seeking to upset the enemy by the force of the shock, and the cavaliers using scarves as lassos or their outstretched arms as spears, tried to unhorse their opponents. Sometimes the charge was dodged, and the cavalier, losing his balance, was sent sprawling in the mud under his mount. Some fellows, half dismounted, were kept up by the horse gripping their legs ; they scrambled up again and charged into the fray. The slim cavalier with the bandaged head, mounted on Delage, who had lanky limbs, red hair, and flapping ears, urged on the two rival troops and steered his mount adroitly, shouting with laughter. At first Augustin, in a bad temper, watched from the classroom step as this play started. And I was waiting by his side, uncertain.Partagés en deux groupes qui partaient des deux bouts de la cour, ils fondaient les uns sur les autres, cherchant à terrasser l’adversaire par la violence du choc, et les cavaliers, usant de cache-nez comme de lassos, ou de leurs bras tendus comme de lances, s’efforçaient de désarçonner leurs rivaux. Il y en eut dont on esquivait le choc et qui, perdant l’équilibre, allaient s’étaler dans la boue, le cavalier roulant sous sa monture. Il y eut des écoliers à moitié désarçonnés que le cheval rattrapait par les jambes et qui, de nouveau acharnés à la lutte, regrimpaient sur ses épaules. Monté sur le grand Delage qui avait des membres démesurés, le poil roux et les oreilles décollées, le mince cavalier à la tête bandée excitait les deux troupes rivales et dirigeait malignement sa monture en riant aux éclats. Augustin, debout sur le seuil de la classe, regardait d’abord avec mauvaise humeur s’organiser ces jeux. Et j’étais auprès de lui, indécis.
'He's a clever rascal,' he said between his teeth, his hands in his pockets. 'To come here the very next morning, that was the only way to avoid suspicion. And M. Seurel got taken in!'– C’est un malin, dit-il entre ses dents, les mains dans les poches. Venir ici, dès ce matin, c’était le seul moyen de n’être pas soupçonné. Et M. Seurel s’y est laissé prendre !
He remained there a long while, his cropped head bare, fuming at the comedian who would bring to some harm these lads of whom, not so long ago, he, Meaulnes, was the captain. And I, peaceful youngster as I was, entirely agreed with him.Il resta là un long moment, sa tête rase au vent, à maugréer (to mutter, grumble) contre ce comédien qui allait faire assommer tous ces gars dont il avait été peu de temps auparavant le capitaine. Et, enfant paisible que j’étais, je ne manquais pas de l’approuver.
Everywhere on the playground, in the absence of M. Seurel, the fight went on: the smaller boys had now climbed on each other's backs ; they were running and tumbling about even before they received the enemy's charge . . . Soon, in the middle of the playground, there remained only one savage whirling group out of which emerged, now and again, the white bandage of the new leader.Partout, dans tous les coins, en l’absence du maître se poursuivait la lutte : les plus petits avaient fini par grimper les uns sur les autres ; ils couraient et culbutaient avant même d’avoir reçu le choc de l’adversaire… Bientôt il ne resta plus debout, au milieu de la cour, qu’un groupe acharné et tourbillonnant d’où surgissait par moments le bandeau blanc du nouveau chef.
Then Admiral Meaulnes could no longer keep back. Lowering his head and placing his hands on his thighs, he called out: 'Now for it, François !'Alors le grand Meaulnes ne sut plus résister. Il baissa la tête, mit ses mains sur ses cuisses et me cria : – Allons-y, François !
Surprised at this sudden decision, I none the less jumped upon his shoulders without a moment's hesitation, and in a second we were in the thick of the fray, while most of the combatants, scared, fled away shouting: 'There's Meaulnes! There's Admiral Meaulnes !'Surpris par cette décision soudaine, je sautai pourtant sans hésiter sur ses épaules et en une seconde nous étions au fort de la mêlée, tandis que la plupart des combattants, éperdus, fuyaient en criant : – Voilà Meaulnes ! Voilà le grand Meaulnes !
He began to turn sharply round among those who remained, saying to me: 'Reach out your arms; collar 'em as I did last night.'Au milieu de ceux qui restaient il se mit à tourner sur lui-même en me disant : – Étends les bras : empoigne-les comme j’ai fait cette nuit.
And I, intoxicated by the fray and certain of victory, gripped the youngsters as they went by; they struggled a little on the big boys' shoulders, then toppled off into the mud. In less than no time only the newcomer on Delage remained unthrown; but the latter, not too keen to stand up to Augustin, pulled himself up with a violent jerk of the hips and forced the white rider to dismount. . .Et moi, grisé par la bataille, certain du triomphe, j’agrippais au passage les gamins qui se débattaient, oscillaient un instant sur les épaules des grands et tombaient dans la boue. En moins de rien il ne resta debout que le nouveau venu monté sur Delage ; mais celui-ci, peu désireux d’engager la lutte avec Augustin, d’un violent coup de reins en arrière se redressa et fit descendre le cavalier blanc.
Thus dismounted, the young fellow, with one hand on his mount's shoulder as a captain holds his horse's bridle, looked at Admiral Meaulnes with some astonishment and immense admiration.La main à l’épaule de sa monture, comme un capitaine tient le mors de son cheval, le jeune garçon debout par terre regarda le grand Meaulnes avec un peu de saisissement et une immense admiration :
'Good work!' he said.– À la bonne heure ! dit-il.
But at that very moment the bell rang, dispersing the pupils who had crowded round us in expectation of a queer scene. And Meaulnes, vexed at not having thrown his enemy, turned upon his heels, saying with some temper: 'Next time you're in for it!'Mais aussitôt la cloche sonna, dispersant les élèves qui s’étaient rassemblés autour de nous dans l’attente d’une scène curieuse. Et Meaulnes, dépité de n’avoir pu jeter à terre son ennemi, tourna le dos en disant, avec mauvaise humeur : – Ce sera pour une autre fois !
Up to noon the class went on as at the end of the term, full of comic incidents and chat, the centre of which was the pupil- comedian.Jusqu’à midi la classe continua comme à l’approche des vacances, mêlée d’intermèdes amusants et de conversations dont l’écolier-comédien était le centre.
He explained that, being held up by the cold on the square and not even dreaming of arranging evening shows to which no one would come, they had decided he should go to school to amuse himself during the daytime, while his companion looked after the tropical birds and the performing goat. Then he related their wanderings in the neighbourhood, when the rain pelts on the wretched tin roof of the caravan and you have to get out on steep hills and put your shoulder to the wheel. The pupils at the back of the room left their bench to come nearer and listen. The less romantic took that chance of warming themselves at the stove. But soon curiosity got the better of them, and they also drew near the chatting throng to listen, keeping one hand on the top of the stove not to lose their place by it.Il expliquait comment, immobilisés par le froid sur la place, ne songeant pas même à organiser des représentations nocturnes où personne ne viendrait, ils avaient décidé que lui-même irait au cours pour se distraire pendant la journée, tandis que son compagnon soignerait les oiseaux des îles et la chèvre savante. Puis il racontait leurs voyages dans le pays environnant, alors que l’averse tombe sur le mauvais toit de zinc de la voiture et qu’il faut descendre aux côtes pour pousser à la roue. Les élèves du fond quittaient leur table pour venir écouter de plus près. Les moins romanesques profitaient de cette occasion pour se chauffer autour du poêle. Mais bientôt la curiosité les gagnait et ils se rapprochaient du groupe bavard en tendant l’oreille, laissant une main posée sur le couvercle du poêle pour y garder leur place.
'And what do you live on?' asked M. Seurel, who had followed the proceedings with the rather childish curiosity of a schoolmaster and was asking a lot of questions.– Et de quoi vivez-vous ? » demanda M. Seurel, qui suivait tout cela avec sa curiosité un peu puérile de maître d’école et qui posait une foule de questions.
The youth hesitated a moment as if he had never bothered about that detail.Le garçon hésita un instant, comme si jamais il ne s’était inquiété de ce détail.
'Well,' he replied, 'on what we earned last autumn, I suppose. It's Booby who keeps the accounts.'– Mais, répondit-il, de ce que nous avons gagné l’automne précédent, je pense. C’est Ganache qui règle les comptes.
No one asked him who Booby was. But I thought of the tall rascal who, on the previous evening, had treacherously attacked Meaulnes from behind and thrown him..Personne ne lui demanda qui était Ganache. Mais moi je pensai au grand diable, qui traîtreusement, la veille au soir, avait attaqué Meaulnes par derrière et l’avait renversé…
CHAPITRE IV
WHICH DEALS WITH THE MYSTERIOUS MANOROÙ IL EST QUESTION DU DOMAINE MYSTÉRIEUX
During the afternoon the same distractions occurred again; all through every class disorder persisted and the same trickery. The bohemian produced other exciting things : shells, games, songs, and even a little monkey who stealthily scratched inside his satchel... At every moment M. Seurel was obliged to interrupt work to inspect something the clever rogue had pulled out of his bag . . . Four o'clock came and Meaulnes was the only one to have finished his problems.L’après-midi ramena les mêmes plaisirs et, tout le long du cours, le même désordre et la même fraude. Le bohémien avait apporté d’autres objets précieux, coquillages, jeux, chansons, et jusqu’à un petit singe qui griffait sourdement l’intérieur de sa gibecière… À chaque instant, il fallait que Seurel s’interrompît pour examiner ce que le malin garçon venait de tirer de son sac… Quatre heures arrivèrent et Meaulnes était le seul à avoir fini ses problèmes.
No one was in a hurry to leave. It seemed as if, between school hours and recreation, there no longer existed that sharp distinction which renders school life as simple and as regular as the succession of night and day. We even forgot to tell M. Seurel, as we usually did about four o'clock, the names of the two boys who had to stay to sweep the room. Yet we had never before failed to do so, as it was a way of announcing the end of school and hastening it.Ce fut sans hâte que tout le monde sortit. Il n’y avait plus, semblait-il, entre les heures de cours et de récréation, cette dure démarcation qui faisait la vie scolaire simple et réglée comme par la succession de la nuit et du jour. Nous en oubliâmes même de désigner comme d’ordinaire à M. Seurel, vers quatre heures moins les deux élèves qui devaient rester pour balayer la classe. Or, nous n’y manquions jamais, car c’était une façon d’annoncer et de hâter la sortie du cours.
As luck would have it, that day it was Meaulnes' turn; and that very morning, while talking with him, I had warned the bohemian that newcomers as a matter of course were always appointed second sweeper on the day of their arrival.Le hasard voulut que ce fût ce jour-là le tour du grand Meaulnes ; et dès le matin j’avais, en causant avec lui, averti le bohémien que les nouveaux étaient toujours désignés d’office pour faire le second balayeur, le jour de leur arrivée.
Meaulnes came back to the classroom as soon as he had fetched his bread for the usual four o'clock snack. But we had to wait a long time for the bohemian ; he arrived at last, running, just as night was falling . . .Meaulnes revint en classe dès qu’il eut été chercher le pain de son goûter. Quant au bohémien, il se fit longtemps attendre et arriva le dernier, en courant, comme la nuit commençait de tomber…
'Stop in the form-room,' my friend had said to me, 'and while I hold him, you must bag that plan he stole. '– Tu resteras dans la classe, m’avait dit mon compagnon, et pendant que je le tiendrai, tu lui reprendras le plan qu’il m’a volé.
So I sat down on a small table, close to thé window, and read by the last glimmer of daylight, while I saw them both silently shifting the school benches - Admiral Meaulnes glum and cross, his black overall well buttoned up at the back and tightly belted at the waist; the other delicate and nervous, his head bandaged up like a wounded soldier. Fie wore an old jacket which showed tears I had not noticed during the' day. Full of a sort of savage zeal, he lifted and pushed the desks in feverish haste, smiling a little. You would have said he was playing some queer game, the secret of which escaped us.Je m’étais donc assis sur une petite table, auprès de la fenêtre, lisant à la dernière lueur du jour et je les vis tous les deux déplacer en silence les bancs de l’école – le grand Meaulnes, taciturne et l’air dur, sa blouse noire boutonnée à trois boutons en arrière et sanglée à la ceinture ; l’autre, délicat, nerveux, la tête bandée comme un blessé. Il était vêtu d’un mauvais paletot, avec des déchirures que je n’avais pas remarquées pendant le jour. Plein d’une ardeur presque sauvage, il soulevait et poussait les tables avec une précipitation folle, en souriant un peu. On eût dit qu’il jouait là quelque jeu extraordinaire dont nous ne connaissions pas le fin mot.
Thus they reached the darkest corner of the room, to move the last desk.Ils arrivèrent ainsi dans le coin le plus obscur de la salle, pour déplacer la dernière table.
At that spot Meaulnes could have knocked down his adversary at one blow and no one outside could have seen or heard anything through the window. I could not understand why he missed such a chance. The other fellow, back at the door, could at any moment escape, pretending the work was finished and we should never see him again. The map and all the information which Meaulnes had taken such a time to discover, to unravel and piece together, would be lost for us . . .En cet endroit, d’un tour de main, Meaulnes pouvait renverser son adversaire, sans que personne du dehors eût chance de les apercevoir ou de les entendre par les fenêtres. Je ne comprenais pas qu’il laissât échapper une pareille occasion. L’autre, revenu près de la porte, allait s’enfuir d’un instant à l’autre, prétextant que la besogne était terminée, et nous ne le reverrions plus. Le plan et tous les renseignements que Meaulnes avait mis si longtemps à retrouver, à concilier, à réunir, seraient perdus pour nous…
At any moment I was expecting a signal from my friend, a gesture warning me of the start of the fight, but the big schoolboy did not stir. Now and again, however, he fixed strange questioning eyes on the bohemian's bandage which, in the falling light, appeared profusely stained with black spots.À chaque seconde j’attendais de mon camarade un signe, un mouvement, qui m’annonçât le début de la bataille, mais le grand garçon ne bronchait pas. Par instants, seulement, il regardait avec une fixité étrange et d’un air interrogatif le bandeau du bohémien, qui, dans la pénombre de la nuit, paraissait largement taché de noir.
The last desk was moved without anything happening.La dernière table fut déplacée sans que rien arrivât.
But at the moment when both were going up the classroom about to end their job by sweeping the threshold, Meaulnes lowered his head, and without looking at our enemy said in a low voice : 'Your bandage is red with blood and your clothes are torn.'Mais au moment où, remontant tous les deux vers le haut de la classe, ils allaient donner sur le seuil un dernier coup de balai, Meaulnes, baissant la tête, et, sans regarder notre ennemi, dit à mi-voix : – Votre bandeau est rouge de sang et vos habits sont déchirés.
The other looked at him a moment, not surprised at what he said, but deeply moved at hearing him say it.L’autre le regarda un instant, non pas surpris de ce qu’il disait, mais profondément ému de le lui entendre dire.
eA little while ago, on the square,' he replied, 'they tried to take your plan away from me. When they heard that I wanted to come back here to sweep, they understood that I was going to make peace with you and they all went for me. But still, I did save it,' he added proudly, holding forth to Meaulnes the precious folded paper.– Ils ont voulu, répondit-il, m’arracher votre plan tout à l’heure, sur la place. Quand ils ont su que je voulais revenir ici balayer la classe, ils ont compris que j’allais faire la paix avec vous, ils se sont révoltés contre moi. Mais je l’ai tout de même sauvé, ajouta-t-il fièrement, en tendant à Meaulnes le précieux papier plié.
Meaulnes slowly turned towards me.Meaulnes se tourna lentement vers moi :
'You hear?' he said. 'He's just been fighting and getting hurt on our account, while we were laying a trap for him!'– Tu entends ? dit-il. Il vient de se battre et de se faire blesser pour nous, tandis que nous lui tendions un piège !
He spoke rather formally, but then, throwing aside all ceremony, unusual with the boys at Sainte-Agathe: 'You are a good chap,' he said, and held out his hand.Puis cessant d’employer ce « vous » insolite chez des écoliers de Sainte-Agathe : – Tu es un vrai camarade, dit-il, et lui tendit la main.
The comedian took hold of it and for a second remained speechless, very much moved, words failing him , . . But soon, keenly interested, he went on :Le comédien la saisit et demeura sans parole une seconde, très troublé, la voix coupée… Mais bientôt avec une curiosité ardente il poursuivit :
'And so you laid a trap for me! What a lark! I'd guessed it and I was thinking : Won't they be surprised, when they get back their plan to see that I've completed it. .– Ainsi vous me tendiez un piège ! Que c’est amusant ! Je l’avais deviné et je me disais : ils vont être bien étonnés, quand, m’ayant repris ce plan, ils s’apercevront que je l’ai complété…
'Completed it?'– Complété ?
'Hold hard! Not entirely . . .'– Oh ! attendez ! Pas entièrement…
Leaving off this flippant manner, he added gravely and slowly, coming nearer to us :Quittant ce ton enjoué (cheerful), il ajouta gravement et lentement, se rapprochant de nous :
'Meaulnes, it's time to tell you: I, too, have been where you went. I was present at that extraordinary fête. It occurred to me, when the other boys told me about your mysterious adventure, that it concerned the old forsaken manor. To make sure of it I stole your map. But, like you, I don't know the name of the manor; I couldn't go back to it; I don't know the whole of the way to it from here.'– Meaulnes, il est temps que je vous le dise moi aussi je suis allé là où vous avez été. J’assistais à cette fête extraordinaire. J’ai bien pensé, quand les garçons du Cours m’ont parlé de votre aventure mystérieuse, qu’il s’agissait du vieux domaine perdu. Pour m’en assurer je vous ai volé votre carte… Mais je suis comme vous : j’ignore le nom de ce château ; je ne saurais pas y retourner ; je ne connais pas en entier le chemin qui d’ici vous y conduirait.
With what eagerness, with what intense curiosity, with what friendliness we drew close to him! Greedily Meaulnes put questions to him ... It seemed to us both that we could, by ardent pressure, make our new friend say even what he pretended not to know.Avec quel élan, avec quelle intense curiosité, avec quelle amitié nous nous pressâmes contre lui ! Avidement Meaulnes lui posait des questions… Il nous semblait à tous deux qu’en insistant ardemment auprès de notre nouvel ami, nous lui ferions dire cela même qu’il prétendait ne pas savoir.
'You'll see, you'll see !' replied the young fellow, rather disturbed and embarrassed. 'I've put on the plan a' few indications you hadn't got. . . That's all I could do.'– Vous verrez, vous verrez, répondait le jeune garçon avec un peu d’ennui et d’embarras, je vous ai mis sur le plan quelques indications que vous n’aviez pas… C’est tout ce que je pouvais faire.
Then, seeing us full of admiration and enthusiasm: 'Oh!' said he sadly but proudly, 'I'd better warn you: I'm not like other chaps. Three months ago I tried to blow my brains out, and that accounts for this bandage on my forehead like a soldier of 1870 ...'Puis, nous voyant plein d’admiration et d’enthousiasme : – Oh ! dit-il, tristement et fièrement, je préfère vous avertir : je ne suis pas un garçon comme les autres. Il y a trois mois, j’ai voulu me tirer une balle dans la tête et c’est ce qui vous explique ce bandeau, sur le front, comme un mobile de la Seine, en 1870…
'And this evening, as you fought, the wound reopened,' said Meaulnes with friendliness.– Et ce soir, en vous battant, la plaie s’est rouverte », dit Meaulnes avec amitié.
But, taking no notice, the other went on in a voice slightly emphatic: 'I wanted to die. And as I didn't manage it, I shall go on living, but only for fun, like a child, like a gipsy. I've left everything behind. I have neither father, sister, home, nor sweetheart. . . Nothing left, only playfellows !'Mais l’autre, sans y prendre garde, poursuivit d’un ton légèrement emphatique : – Je voulais mourir. Et puisque je n’ai pas réussi, je ne continuerai à vivre que pour l’amusement, comme un enfant, comme un bohémien. J’ai tout abandonné. Je n’ai plus ni père, ni sœur, ni maison, ni amour… Plus rien, que des compagnons de jeux.
'And these playfellows have already betrayed you,' I said.– Ces compagnons-là vous ont déjà trahi, dis-je.
'Yes!' he replied, with animation. 'That's because of that fellow Delouche. He guessed that I was going to side with you. He demoralised my men, whom I had so well in hand. Look at the boarding of this house last night; wasn't it well managed? Didn't it come off well? Never, since I was a child, have I organised anything so successfully . . .'– Oui, répondit-il avec animation. C’est la faute d’un certain Delouche. Il a deviné que j’allais faire cause commune avec vous. Il a démoralisé ma troupe qui était si bien en main. Vous avez vu cet abordage, hier au soir, comme c’était conduit, comme ça marchait ! Depuis mon enfance, je n’avais rien organisé d’aussi réussi…
He was for a moment lost in thought; then he added, so as to leave us no illusions about himself : 'The reason I came to you both this evening is that -1 was sure of it this morning - there is more fun to be got with you than with the whole gang of the others. That Delouche above all is hateful to me. Why play the man at seventeen? Nothing sickens me more . . . Do you think we can catch him out again?'Il resta songeur un instant, et il ajouta pour nous désabuser tout à fait sur son compte : – Si je suis venu vers vous deux, ce soir, c’est que je m’en suis aperçu ce matin – il y a plus de plaisir à prendre avec vous qu’avec la bande de tous les autres. C’est ce Delouche surtout qui me déplaît. Quelle idée de faire l’homme à dix-sept ans ! Rien ne me dégoûte davantage… Pensez-vous que nous puissions le repincer ?
'Of course,' said Meaulnes. 'But are you stopping with us long?'– Certes, dit Meaulnes. Mais resterez-vous longtemps avec nous ?
'I don't know, I'd love to. I am terribly lonely. I've only Booby.'– Je ne sais. Je le voudrais beaucoup. Je suis terriblement seul. Je n’ai que Ganache…
His excitement, his gaiety suddenly vanished. For a moment he fell into the same despair in which no doubt, one day, the idea of killing himself had overcome him.Toute sa fièvre, tout son enjouement étaient tombés soudain. Un instant, il plongea dans ce même désespoir où sans doute, un jour, l’idée de se tuer l’avait surpris.
'Be my friends,' he said suddenly. 'Look : I know your secret and I've kept it from everybody. I can put you back on the track you have lost. . .'– Soyez mes amis, dit-il soudain. Voyez : je connais votre secret et je l’ai défendu contre tous. Je puis vous remettre sur la trace que vous avez perdue…
And he added, almost solemnly: 'Be my friends in readiness for the day when I shall be again within a hairbreadth of hell, as I have already been . . . Give me your word that you will come to me if ever you hear me call - when I shall call like this - [he uttered a queer call : Hou-ou !] . . . You, Meaulnes swear to it first.'Et il ajouta presque solennellement : – Soyez mes amis pour le jour où je serais encore à deux doigts de l’enfer comme une fois déjà… Jurez-moi que vous répondrez quand je vous appellerai – quand je vous appellerai ainsi… (et il poussa une sorte de cri étrange : Hou-ou !…) Vous, Meaulnes, jurez d’abord !
And we swore to it because, as we were only children, all that was serious and solemn beyond reason strangely attracted us.Et nous jurâmes, car, enfants que nous étions, tout ce qui était plus solennel et plus sérieux que nature nous séduisait.
'In exchange,' he said, 'this is all I can tell you now : I'll tell you the house in Paris where the young lady of the manor usually goes to spend the holidays: Easter and Whitsun, the month of June and sometimes part of the winter.'– En retour, dit-il, voici maintenant tout ce que je puis vous dire, je vous indiquerai la maison de Paris où la jeune fille du château avait l’habitude de passer les fêtes : Pâques et la Pentecôte, le mois de juin et quelquefois une partie de l’hiver.
At that moment, from the big gate, an unknown voice called many times in the darkness. We guessed it was Booby, the bohemian, who dared not or did not know how to cross the playground. His insistent, anxious voice was calling, sometimes very loud, sometimes almost in whispers: 'Hou-ou! Hou-ou!'À ce moment une voix inconnue appela du grand portail, à plusieurs reprises, dans la nuit. Nous devinâmes que c’était Ganache, qui n’osait pas ou ne savait comment traverser la cour. D’une voix pressante, anxieuse, il appelait tantôt très haut, tantôt presque bas : – Hou-ou ! Hou-ou !
'Tell it! Tell it quick!' called out Meaulnes to the young bohemian who had started up and was readjusting his clothes to go.– Dites ! Dites vite ! cria Meaulnes au jeune bohémien qui avait tressailli et qui rajustait ses habits pour partir.
The young fellow rapidly gave us an address in Paris, which we repeated in whispers. Then, running out into the night to join his companion at the gate, he left us in a state of inexpressible agitation.Le jeune garçon nous donna rapidement une adresse à Paris, que nous répétâmes à mi-voix. Puis il courut, dans l’ombre, rejoindre son compagnon à la grille, nous laissant dans un état de trouble inexprimable.
CHAPITRE V
THE MAN IN SAND-SHOESL’HOMME AUX ESPADRILLES
at night, about three o'clock, the innkeeper widow Delouche, who lived in the middle of the village, got up to light her fire. Her brother-in-law Dumas, who lived with her, had to start at four, and the sad-looking woman, whose right hand bore the shrivelled scar of an old burn, was hurrying to make coffee in the dark kitchen. It was cold. She threw an old shawl over her night camisole, then holding a lighted candle in one hand and with her scarred hand raising her apron to shelter the flame, she crossed the yard littered with empty bottles and packing-cases, and opened the door of the shed, which was also used as a chicken-run, to get her kindling . . . But she had hardly pushed the door ajar, when some one sprang from the darkness, extinguished the candle with a blow of his cap, and with the same blow knocked over the good woman, then took to his heels while the terrified cocks and hens set up an infernal row.Cette nuit-là, vers trois heures du matin, la veuve Delouche, l’aubergiste, qui habitait dans le milieu du bourg, se leva pour allumer son feu. Dumas, son beau-frère, qui habitait chez elle, devait partir en route à quatre heures, et la triste bonne femme, dont la main droite était recroquevillée par une brûlure ancienne, se hâtait dans la cuisine obscure pour préparer le café. Il faisait froid. Elle mit sur sa camisole un vieux fichu, puis tenant d’une main sa bougie allumée, abritant la flamme de l’autre main – la mauvaise – avec son tablier levé, elle traversa la cour encombrée de bouteilles vides et de caisses à savon, ouvrit pour y prendre du petit bois la porte du bûcher qui servait de cabanes aux poules… Mais à peine avait-elle poussé la porte que, d’un coup de casquette si violent qu’il fit ronfler l’air, un individu surgissant de l’obscurité profonde éteignit la chandelle, abattit du même coup la bonne femme et s’enfuit à toutes jambes, tandis que les poules et les coqs affolés menaient un tapage (uproar) infernal.
The man was carrying away in a sack - as widow Delouche realised a moment later when she regained her balance - a dozen of her finest chickens.L’homme emportait dans un sac – comme la veuve Delouche retrouvant son aplomb s’en aperçut un instant plus tard – une douzaine de ses poulets les plus beaux.
At the cries of his sister-in-law, Dumas ran up. He discovered that the scamp, to get in, must have opened the gate of the small yard with a skeleton key, and that he had escaped by the same way, without shutting it again. At once, being accustomed to poachers and thieves, Dumas lighted his cart-lamp and carrying it in one hand with his loaded gun in the other, proceeded to follow the track of the thief, a very faint trail - the fellow most likely wore sand-shoes - which led to the Station Road, then disappeared at the gate of a meadow. Obliged to leave his search at this, he looked up, stopped . . . and heard in the distance, on the same road, the noise of a cart going at full gallop, evidently running off. . .Aux cris de sa belle-sœur, Dumas était accouru. Il constata que le chenapan, pour entrer, avait dû ouvrir avec une fausse clef la porte de la petite cour et qu’il s’était enfui, sans la refermer, par le même chemin. Aussitôt, en homme habitué aux braconniers et aux chapardeurs, il alluma le falot de sa voiture, et le prenant d’une main, son fusil chargé de l’autre, il s’efforça de suivre la trace du voleur, trace très imprécise – l’individu devait être chaussé d’espadrilles – qui le mena sur la route. La Gare puis se perdit devant la barrière d’un pré. Forcé d’arrêter là ses recherches, il releva la tête, s’arrêta… et entendit au loin, sur la route, le bruit d’une voiture lancée au grand galop, qui s’enfuyait…
For his part, Jasmin Delouche, the widow's son, had also got up, and hastening to throw his hooded cloak on his shoulders, had gone out in his slippers to inspect the village. Everything was asleep, everywhere reigned darkness and the deep silence which precede the first glimmer of dawn. Reaching the Cross-Roads he heard in the distance - as his uncle had - only the noise of a cart with the horse apparently at full gallop. The wily and cowardly boy then said to himself, as he later repeated it to us with that unbearable thick pronunciation peculiar to Montluçon: 'They've gone towards the station, but who knows if I mayn't catch others, red-handed, the other side of the village !'De son côté, Jasmin Delouche, le fils de la veuve, s’était levé et, jetant en hâte un capuchon sur ses épaules, il était sorti en chaussons pour inspecter le bourg. Tout dormait, tout était plongé dans l’obscurité et le silence profond qui précèdent les premières lueurs du jour. Arrivé aux quatre routes, il entendit seulement – comme son oncle très loin, sur la colline des Riaudes, le bruit d’une voiture dont le cheval devait galoper les quatre pieds levés. Garçon malin et fanfaron (boastful), il se dit alors, comme il nous le répéta par la suite avec l’insupportable grasseyement des faubourgs de Montluçon : – Ceux-là sont partis vers La Gare, mais il n’est pas dit que je n’en « chaufferai » pas d’autres, de l’autre côté du bourg.
And he walked back towards the church in the silence of the night. On the square, a light shone in the gipsies' caravan. Somebody must be ill. He was going to draw near and ask what had happened when a silent shadow, a shadow walking in sandshoes, emerged from the Nookery and heeding nothing else rushed at full speed towards the steps of the van.Et il rebroussa chemin vers l’église, dans le même silence nocturne. Sur la place, dans la roulotte des bohémiens, il y avait une lumière. Quelqu’un de malade sans doute. Il allait s’approcher, pour demander ce qui était arrivé, lorsqu’une ombre silencieuse, une ombre chaussée d’espadrilles, déboucha des Petits-Coins et accourut au galop, sans rien voir, vers le marchepied de la voiture…
Jasmin, who had recognised the gait of Booby, came forth suddenly into the patch of light and asked in a low voice : 'Well ! What's the matter?'Jasmin, qui avait reconnu l’allure de Ganache, s’avança soudain dans la lumière et demanda à mi-voix : – Eh bien ! Qu’y a-t-il ?
Haggard, dishevelled, toothless, the fellow stopped, looked the man in sand-shoes at Delouche with a wretched grin caused by fear and lack of breath and replied in a jerky voice : 'It is my friend who's ill. . . He had a fight last night and his wound's reopened . . . I've just been to fetch the nurse.'Hagard, échevelé, édenté, l’autre s’arrêta, le regarda, avec un rictus misérable causé par l’effroi et la suffocation, et répondit d’une haleine hachée : – C’est le compagnon qui est malade. Il s’est battu hier soir et sa blessure s’est rouverte… Je viens d’aller chercher la sœur.
As a matter of fact, about the middle of the village, as Jasmin Delouche, sorely puzzled, was going home to bed, he met a Sister of Mercy who was hurrying.En effet, comme Jasmin Delouche, fort intrigué, rentrait chez lui pour se recoucher, il rencontra, vers le milieu du bourg, une religieuse qui se hâtait.
In the morning several inhabitants of Sainte-Agathe appeared on their doorsteps with heavy eyes tired by a sleepless night. There was a general cry of indignation which spread through the village like a trail of gunpowder.Au matin, plusieurs habitants de Sainte-Agathe sortirent sur le seuil de leurs portes avec les mêmes yeux bouffis et meurtris par une nuit sans sommeil. Ce fut, chez tous, un cri d’indignation et, par le bourg, comme une traînée de poudre.
At Giraudat's, a cart had stopped about 2 A.M. and had been loaded with parcels which fell in softly. There were only two women in the house and they had not dared to move. At daybreak they had realised, on opening the yard gate, that the parcels in question were rabbits and poultry. Millie, during the first recreation, found several burnt matches outside the wash-house door. We came to the conclusion that the thieves did not know our house and had not been able to break in ... At Perreux's, at Boujardon's, and at Clément's it was at first supposed that pigs even had been stolen, but these were found during the morning busily uprooting greens in several gardens. The whole herd had seized the chance of the opened gate to take a little nocturnal outing . . . Nearly everywhere poultry had been carried away, but that was all. Madame Pignot, the baker-woman, who did not rear chickens, complained loudly during all that day, that her washing-board and a pound of rinsing blue had been stolen from her, but the deed was never proved and never entered in the records of the case ...Chez Giraudat, on avait entendu, vers deux heures du matin, une carriole qui s’arrêtait et dans laquelle on chargeait en hâte des paquets qui tombaient mollement. Il n’y avait, dans la maison, que deux femmes et elles n’avaient pas osé bouger. Au jour, elles avaient compris, en ouvrant la basse-cour, que les paquets en question étaient les lapins et la volaille… Millie, durant la première récréation, trouva devant la porte de la buanderie plusieurs allumettes à demi brûlées. On en conclut qu’ils étaient mal renseignés sur notre demeure et n’avaient pu entrer… Chez Perreux, chez Boujardon et chez Clément, on crut d’abord qu’ils avaient volé aussi les cochons, mais on les retrouva dans la matinée, occupés à déterrer des salades, dans différents jardins. Tout le troupeau avait profité de l’occasion et de la porte ouverte pour faire une petite promenade nocturne… Presque partout on avait enlevé la volaille ; mais on s’en était tenu là. Mme Pignot, la boulangère, qui ne faisait pas d’élevage, cria bien toute la journée qu’on lui avait volé son battoir et une livre d’indigo, mais le fait ne fut jamais prouvé, ni inscrit sur le procès-verbal…
This agitation, these fears, this gossip lasted the whole morning. In class, Jasmin related his night adventure.Cet affolement, cette crainte, ce bavardage durèrent tout le matin. En classe, Jasmin raconta son aventure de la nuit :
'Ah! they're clever beggars,' he said. 'But if Uncle had met one of them, he says he'd 'ave shot him like a rabbit !'– Ah ! ils sont malins, disait-il. Mais si mon oncle en avait rencontré un, il l’a bien dit : je le fusillais comme un lapin !
And he added, looking at us : 'What luck it is he didn't meet Booby; he'd sure enough have fired. They all be one gang, he says, and Dessaigne said the same.'Et il ajoutait en nous regardant : – C’est heureux qu’il n’ait pas rencontré Ganache, il était capable de tirer dessus. C’est tous la même race, qu’il dit, et Dessaigne le disait aussi.
Yet no one thought about disturbing our new friends. It was only the nest day in the evening that Jasmin remarked to his uncle that Booby and their thief both wore sand-shoes. Then they agreed that this fact was worth mentioning to the police. So they decided, in great secrecy, to go, when they had a moment, to the chief town of the district and inform the head constable.Personne cependant ne songeait à inquiéter nos nouveaux amis. C’est le lendemain soir seulement que Jasmin fit remarquer à son oncle que Ganache, comme leur voleur, était chaussé d’espadrilles. Ils furent d’accord pour trouver qu’il valait la peine de dire cela aux gendarmes. Ils décidèrent donc, en grand secret, d’aller dès leur premier loisir au chef-lieu de canton prévenir le brigadier de la gendarmerie.
During the following days the young bohemian, still ill with his wound, did not appear. Every evening we went prowling on the church square merely to watch his lamp behind the caravan's red curtain. Feverish with anxiety we stood there, not daring to draw near this humble abode which seemed to us the magic portal of the Land to which we had lost the way.Durant les jours qui suivirent, le jeune bohémien, malade de sa blessure légèrement rouverte, ne parut pas. Sur la place de l’église, le soir, nous allions rôder, rien que pour voir sa lampe derrière le rideau rouge de la voiture. Pleins d’angoisse et de fièvre, nous restions là, sans oser approcher de l’humble bicoque, qui nous paraissait être le mystérieux passage et l’antichambre du Pays dont nous avions perdu le chemin.
CHAPITRE VI
A QUARREL BEHIND THE SCENESUNE DISPUTE DANS LA COULISSE
The numerous disturbances and troubles of these last days prevented us from noticing that March had come and that the wind had softened. But one morning, three days after our adventure, as I went down into the playground, I suddenly realised that it was spring. A breeze, delicious as cool water, blew over the wall; the silent rain of the night had moistened the leaves of the peonies; a rich pervasive smell rose from the freshly turned soil in the garden, and in the tree close to the window, I heard a bird which was trying to learn music . . .Tant d’anxiétés et de troubles divers, durant ces jours passés, nous avaient empêchés de prendre garde que mars était venu et que le vent avait molli. Mais le troisième jour après cette aventure, en descendant, le matin, dans la cour, brusquement je compris que c’était le printemps. Une brise délicieuse comme une eau tiédie coulait par-dessus le mur, une pluie silencieuse avait mouillé la nuit les feuilles des pivoines ; la terre remuée du jardin avait un goût puissant, et j’entendais, dans l’arbre voisin de la fenêtre, un oiseau qui essayait d’apprendre la musique…
Meaulnes, during the first recreation, spoke of attempting to find at once the way which the bohemian boy had outlined. With difficulty I persuaded him to wait until we had, once more, seen our friend, until the weather was really fine . . . and the plum trees in bloom at Sainte-Agathe. We talked leaning against the low wall of the narrow lane, hands in pockets, bareheaded, while the wind sometimes made us shiver with cold, and at other times, with warm puffs, awoke some deep urge within us. Ah! friend, brother, fellow-traveller, how convinced we both were that happiness was close, and that we had only to set out to reach it! . . .Meaulnes, à la première récréation, parla d’essayer tout de suite l’itinéraire qu’avait précisé l’écolier-bohémien. À grand’peine je lui persuadai d’attendre que nous eussions revu notre ami, que le temps fût sérieusement au beau… que tous les pruniers de Sainte-Agathe fussent en fleur. Appuyés contre le mur bas de la petite ruelle, les mains aux poches et nu-tête, nous parlions et le vent tantôt nous faisait frissonner de froid, tantôt, par bouffées de tiédeur, réveillait en nous je ne sais quel vieil enthousiasme profond. Ah ! frère, compagnon, voyageur, comme nous étions persuadés, tous deux, que le bonheur était proche, et qu’il allait suffire de se mettre en chemin pour l’atteindre !…
At half-past twelve, during dinner, we heard the rolling of a drum at the Cross-Roads. In the twinkling of an eye, we were all at the small gate, napkins in hand ... It was Booby announcing for that evening at eight o'clock, 'in view of the fine weather,' a great performance on the church square. At all events, 'to run no risks in case of rain,' a tent would be erected. Then followed a long programme of attractions which the wind prevented us from catching except such words as 'dumb show . . . songs . . . riding displays . . .' the whole thing punctuated by renewed rolling of the drum.À midi et demi, pendant le déjeuner, nous entendîmes un roulement de tambour sur la place des Quatre-Routes. En un clin d’œil, nous étions sur le seuil de la petite grille, nos serviettes à la main… C’était Ganache qui annonçait pour le soir, à huit heures, « vu le beau temps », une grande représentation sur la place de l’Église. À tout hasard, « pour se, prémunir contre la pluie », une tente serait dressée. Suivait un long programme des attractions, que le vent emporta, mais où nous pûmes distinguer vaguement « pantomimes… chansons… fantaisies équestres… », le tout scandé par de nouveaux roulements de tambour.
During the evening meal the big drum announced the show and thundered under our windows, making the panes rattle. Soon after, people of the village passed by, with a buzz of talk, going in small groups towards the church. And there we were both of us, forced to remain at the table, though burning with impatience !Pendant le dîner du soir, la grosse caisse, pour annoncer la séance, tonna sous nos fenêtres et fit trembler les vitres. Bientôt après, passèrent, avec un bourdonnement de conversations, les gens des faubourgs, par petits groupes, qui s’en allaient vers la place de l’église. Et nous étions là, tous deux, forcés de rester à table, trépignant d’impatience !
At last, about nine, we heard a scraping of shoes and stifled laughter at the small gate: the women teachers had come to fetch us. In the pitch darkness, our little party made its way towards the show. We could see from afar, the church wall brightly lit up, as if by a big fire. Two naphtha flares swung in the wind at the door of the tent...Vers neuf heures, enfin, nous entendîmes des frottements de pieds et des rires étouffés à la petite grille : les institutrices venaient nous chercher. Dans l’obscurité complète nous partîmes en bande vers le lieu de la comédie. Nous apercevions de loin le mur de l’église illuminé comme par un grand feu. Deux quinquets allumés devant la porte de la baraque ondulaient au vent…
Inside, benches were arranged in tiers as at a circus. M. Seurel, the women teachers, Meaulnes and myself took our places on the lowest of these. I recall the place, which must have been rather small, as a real circus, with its wide dark stretches of rising seats, where could be seen Madame Pignot, the baker- woman; Fernande, from the grocer shop; the girls from the village; the apprentices from the forges; ladies, urchins, country folks, and every sort of people.À l’intérieur, des gradins étaient aménagés comme dans un cirque. M. Seurel, les institutrices, Meaulnes et moi, nous nous installâmes sur les bancs les plus bas. Je revois ce lieu, qui devait être fort étroit, comme un cirque véritable, avec de grandes nappes d’ombre où s’étageaient Mme Pignot, la boulangère, et Fernande, l’épicière, les filles du bourg, les ouvriers maréchaux, des dames, des gamins, des paysans, d’autres gens encore.
The show was more than half through. In the arena, a small goat was performing, standing obediently on four glasses, then on two, then on one alone. Booby was gently directing her with little taps from a switch, but all the while looking at us in a worried way, his mouth gaping, his eyes dead.La représentation était avancée plus qu’à moitié. On voyait sur la piste une petite chèvre savante qui bien docilement mettait ses pieds sur quatre verres, puis sur deux, puis sur un seul. C’était Ganache qui la commandait doucement, à petits coups de baguette, en regardant vers nous d’un air inquiet, la bouche ouverte, les yeux morts.
Seated on a stool, near two other flares, and at the place where the arena was connected with the caravan, was a fellow with bandaged head, wearing elegant black tights, whom we recognised as the leading man and our friend.Assis sur un tabouret, près de deux autres quinquets, à l’endroit où la piste communiquait avec la roulotte, nous reconnûmes, en fin maillot noir, front bandé, le meneur-de-jeu, notre ami.
Scarcely were we seated when a pony, fully harnessed, pranced onto the track. He was several times led around the arena by the wounded comedian, and invariably stopped in front of one of us when asked to find the most charming person or the bravest in the audience, but always pointed to Madame Pignot when he had to spot who told the greatest lies, or was the most avaricious or 'the most in love' . . . And all round the lady, there were shrieks of laughter, screams and cackling, as when a flock of geese is chased by a spaniel ! .. .À peine étions-nous assis que bondissait sur la piste un poney tout harnaché à qui le jeune personnage blessé fit faire plusieurs tours, et qui s’arrêtait toujours devant l’un de nous lorsqu’il fallait désigner la personne la plus aimable ou la plus brave de la société ; mais toujours devant Mme Pignot lorsqu’il s’agissait de découvrir la plus menteuse, la plus avare ou « la plus amoureuse… » Et c’étaient autour d’elle des rires, des cris et des coins-coins, comme dans un troupeau d’oies que pourchasse un épagneul !…
At the interval, the leading man came to have a chat with M. Seurel, who could not have felt more proud had a Talma or a Léotard spoken to him; as for us, we listened with eager interest to what the comedian was saying : first about his wound - now closed up ; then regarding this show - rehearsed during the long days of winter; then concerning their departure- which was not to be before the end of the month, for they meant to give other variety shows up to then.À l’entracte, le meneur de jeu vint s’entretenir un instant avec M. Seurel, qui n’eût pas été plus fier d’avoir parlé à Talma ou à Léotard ; et nous, nous écoutions avec un intérêt passionné tout ce qu’il disait : de sa blessure – refermée ; de ce spectacle – préparé durant les longues journées d’hiver ; de leur départ – qui ne serait pas avant la fin du mois, car ils pensaient donner jusque-là des représentations variées et nouvelles.
The performance was to finish up with an elaborate dumb show.Le spectacle devait se terminer par une grande pantomime.
Towards the end of the interval, our friend left us, and to reach the caravan's steps was obliged to go through a group of people who had invaded the arena, in the midst of which we suddenly noticed Jasmin Delouche. The women and the girls got out of the way. The black costume, the strange but gallant figure of the wounded man, had won their hearts. As for Jasmin, who appeared to be coming back from a long journey and was talking in a low but animated voice to Madame Pignot, he would evidently have found the local costume with the low collar, the bow of silken cord, and the elephant-like trousers, more to his taste . . . Both thumbs raised to the lapel of his jacket, he stood in a very affected and uneasy attitude. Out of spite, as the bohemian went by, he said aloud to Madame Pignot a few words I did not catch, but which were certainly an offensive remark, an insult meant for our friend. It must have been a serious and unexpected threat, for the young fellow could not help turning round and looking at the other, who, to carry it through, grinned and poked his neighbours in the ribs as if to bring them onto his side . . . All this happened in a few seconds. I was perhaps the only one on our bench to notice it.Vers la fin de l’entracte, notre ami nous quitta, et, pour regagner l’entrée de la roulotte, fut obligé de traverser un groupe qui avait envahi la piste et au milieu duquel nous aperçûmes soudain Jasmin Delouche. Les femmes et les filles s’écartèrent. Ce costume noir, cet air blessé, étrange et brave, les avaient toutes séduites. Quant à Jasmin, qui paraissait revenir à cet instant d’un voyage, et qui s’entretenait à voix basse mais animée avec Mme Pignot, il était évident qu’une cordelière, un col bas et des pantalons-éléphant eussent fait plus sûrement sa conquête… Il se tenait les pouces au revers de son veston, dans une attitude à la fois très fate et très gênée. Au passage du bohémien, dans un mouvement de dépit, il dit à haute voix à Mme Pignot quelque chose que je n’entendis pas, mais certainement une injure, un mot provocant à l’adresse de notre ami. Ce devait être une menace grave et inattendue, car le jeune homme ne put s’empêcher de se retourner et de regarder l’autre, qui, pour ne pas perdre contenance, ricanait, poussait ses voisins du coude, comme pour les mettre de son côté… Tout ceci se passa d’ailleurs en quelques secondes. Je fus sans doute le seul de mon banc à m’en apercevoir.
The leading man joined his companion behind the curtain which hid the door of the caravan. All went back to their seats, thinking that the second part of the show would soon begin, and great silence ensued. Then, from behind the curtain, while the last whispered conversations were fading away, rose the noise of a quarrel. We could not hear what was being said, but we recognised the two voices as those of the tall man and the young fellow - the first explaining and justifying; the other scolding with both indignation and sadness.Le meneur-de-jeu rejoignit son compagnon derrière le rideau qui masquait l’entrée de la roulotte. Chacun regagna sa place sur les gradins, croyant que la deuxième partie du spectacle allait aussitôt commencer, et un grand silence s’établit. Alors, derrière le rideau, tandis que s’apaisaient les dernières conversations à voix basse, un bruit de dispute monta. Nous n’entendions pas ce qui était dit, mais nous reconnûmes les deux voix, celle du grand gars et celle du jeune homme – la première qui expliquait, qui se justifiait ; l’autre qui gourmandait, avec indignation et tristesse à la fois :
'But you wretch!' the latter was saying; 'why didn't you tell me? . . .'– Mais malheureux ! disait celle-ci, pourquoi ne m’avoir pas dit…
And we heard nothing further, though every one was listening. Then, suddenly, all was quiet. The dispute went on in whispers; and urchins at the top rows began to call out: 'Curtain! Curtain!' and stamped their feet.Et nous ne distinguions pas la suite, bien que tout le monde prêtât l’oreille. Puis tout se tut, soudainement. L’altercation se poursuivit à voix basse ; et les gamins des hauts gradins commencèrent à crier : – Les lampions, le rideau ! et à frapper du pied.
VII THE BOHEMIAN TAKES OFF HIS BANDAGECHAPITRE VII LE BOHEMIEN ENLÈVE SON BANDEAU
At last, peering in slowly between the curtains, a face emerged, furrowed by wrinkles, expanding in a grin both of mirth and distress, and bespeckled with black patches; there followed the figure of a lanky Pierrot made of three badly jointed parts, screwed up by some awful colic, who, with excess of caution and fear, advanced on tiptoes, his hands entangled in long dangling sleeves which swept the track.Enfin glissa lentement, entre les rideaux, la face sillonnée de rides, tout écarquillée tantôt par la gaieté tantôt par la détresse, et semée de pains à cacheter ! – d’un long pierrot en trois pièces mal articulées, recroquevillé sur son ventre comme par une colique, marchant sur la pointe des pieds comme par excès de prudence et de crainte, les mains empêtrées (entangled) dans des manches trop longues qui balayaient la piste.
I could not to-day reconstruct the plot of his dumb show. I remember only that, as soon as he entered the arena, in spite of vain and hopeless efforts to keep his feet, he fell. It was useless getting up again; he could not help it; he fell. He never ceased falling. He entangled himself in between four chairs all at once. He dragged after him, in his fall, a huge table which had been brought into the arena. At last he managed to measure his length beyond the barrier, at the very feet of the spectators. Two handy men, enticed with much trouble out of the audience, then dragged him by the feet and after tremendous efforts stood him up. And at each fall he uttered a little scream, each time different, a little unbearable scream, in which distress and satisfaction had an equal share. At the climax, perched on a scaffolding of chairs, he dropped in a very long slow fall, and his piercing, melancholy hoot of triumph lasted as long as the fall and was mingled with shrieks of fear from the women.Je ne saurais plus reconstituer aujourd’hui le sujet de sa pantomime. Je me rappelle seulement que dès son arrivée dans le cirque, après s’être vainement et désespérément retenu sur les pieds, il tomba. Il eut beau se relever ; c’était plus fort que lui : il tombait. Il ne cessait pas de tomber. Il s’embarrassait dans quatre chaises à la fois. Il entraînait dans sa chute une table énorme qu’on avait apportée sur la piste. Il finit par aller s’étaler par delà la barrière du cirque jusque sur les pieds des spectateurs. Deux aides, racolés dans le publie à grand-peine, le tiraient par les pieds et le remettaient debout après d’inconcevables efforts. Et chaque fois qu’il tombait, il poussait un petit cri, varié chaque fois, un petit cri insupportable, où la détresse et la satisfaction se mêlaient à doses égales. Au dénouement, grimpé sur un échafaudage de chaises, il fit une chute immense et très lente, et son ululement de triomphe strident et misérable durait aussi longtemps que sa chute, accompagné par les cris d’effroi des femmes.
During the second part of his show, though I do not know why, I recall 'poor wobbly Pierrot' producing a little sawdust doll from his sleeves and acting with her a long tragi-comical scene. He ended it all by emptying the sawdust of her body out of her mouth. Then, with little pitiful cries, he filled her with porridge, and at the moment when all were attentive and the gaping spectators had their eyes fixed on Pierrot's daughter, bursting and sticky - suddenly catching hold of her by one arm, he hurled her flying across the audience at the face of Jasmin Delouche whose ear she missed before she landed on Madame Pignot's bosom, just under that lady's chin. The baker-woman shrieked so loud, drew herself back so sharply, and all her neighbours imitated her so well that the bench broke and the baker- woman, Fernande, sad widow Delouche, and twenty others tumbled down, legs in the air, amidst laughter, shrieks, and clapping, while the tall clown, who had fallen on his face, got up to bow and say:Durant la seconde partie de sa pantomime, je revois, sans bien m’en rappeler la raison, « le pauvre pierrot qui tombe » sortant d’une de ses manches une petite poupée bourrée de son et mimant avec elle tout une scène tragi-comique. En fin de compte, il lui faisait sortir par la bouche tout le son qu’elle avait dans le ventre. Puis, avec de petits cris pitoyables, il la remplissait de bouillie et, au moment de la plus grande attention, tandis que tous les spectateurs, la lèvre pendante, avaient les yeux fixés sur la fille visqueuse et crevée du pauvre pierrot, il la saisit soudain par un bras et la lança à toute volée, à travers les spectateurs, sur la figure de Jasmin Delouche, dont elle ne fit que mouiller l’oreille, pour aller ensuite s’aplatir sur l’estomac de Mme Pignot, juste au-dessous du menton. La boulangère poussa un tel cri, elle se renversa si fort en arrière et toutes ses voisines l’imitèrent si bien que le banc se rompit, et la boulangère, Fernande, la triste veuve Delouche et vingt autres s’effondrèrent, les jambes en l’air, au milieu des rires, des cris et des applaudissements, tandis que le grand clown, abattu la face contre terre, se relevait pour saluer et dire :
'Now, Ladies and Gentlemen, we beg to thank you for your kind attention!'– Nous avons, Messieurs et Mesdames, l’honneur de vous remercier !
But at that very moment and in the midst of the uproar, Admiral Meaulnes, who had kept silent since the beginning of the dumb show, and seemed every moment more absorbed, hastily got up and clinging to my arm, as if unable to contain himself, said aloud to me : 'Look at the bohemian ! Look ! Now, I recognise him.'Mais à ce moment même et au milieu de l’immense brouhaha, le grand Meaulnes, silencieux depuis le début de la pantomime et qui semblait plus absorbé de minute en minute, se leva brusquement, me saisit par le bras, comme incapable de se contenir, et me cria : – Regarde le bohémien ! Regarde ! Je l’ai enfin reconnu.
Even before looking, as if all the while, subconsciously, this thought had been dormant in me, only awaiting the moment to dawn, I too had guessed ! Standing by one of the naphtha flares, at the door of the caravan, the young unknown actor had taken off his bandage and thrown a cloak over his shoulders. One could see by the smoking flare, as once by candlelight in the room at the manor, the clean-shaven features, very fine and aquiline. Pale, his lips half open, he was hastily turning over the leaves of a small red album, most likely a pocket atlas. Except for a scar cutting across his temple and disappearing under the mass of hair, it was, just as Admiral Meaulnes had minutely described him to me, the fiancé from the unknown manor.Avant même d’avoir regardé, comme si depuis longtemps, inconsciemment, cette pensée couvait en moi et n’attendait que l’instant d’éclore, j’avais deviné ! Debout auprès d’un quinquet, à l’entrée de la roulotte, le jeune personnage inconnu avait défait son bandeau et jeté sur ses épaules une pèlerine. On voyait, dans la lueur fumeuse, comme naguère, à la lumière de la bougie, dans la chambre du Domaine, un très fin, très aquilin visage sans moustache. Pâle, les lèvres entr’ouvertes, il feuilletait hâtivement une sorte de petit album rouge qui devait être un atlas de poche. Sauf une cicatrice qui lui barrait la tempe et disparaissait sous la masse des cheveux, c’était tel que me l’avait décrit minutieusement le grand Meaulnes, le fiancé du domaine inconnu.
It was evident that he had taken off his bandage to be recognised by us. But scarcely had Meaulnes made his gesture and uttered his cry than the young man went into the caravan after giving us a knowing look and smiling with vague sadness, as he usually smiled. 'And the other!' said Meaulnes with excitement; 'how was it I didn't recognise him straightaway! He is the Pierrot of the fête, out there .. .'Il était évident qu’il avait ainsi enlevé son bandage pour être reconnu de nous. Mais à peine le grand Meaulnes avait-il fait ce mouvement et poussé ce cri, que le jeune homme rentrait dans la roulotte, après nous avoir jeté un coup d’œil d’entente et nous avoir souri, avec une vague tristesse, comme il souriait d’ordinaire. – Et l’autre ! disait Meaulnes avec fièvre, comment ne l’ai-je pas reconnu tout de suite ! C’est le pierrot de la fête, là-bas…
And he walked down the tiers to go towards him. But already Booby had cut off all access to the track and, one by one, was putting out the four flares; we were obliged to follow the crowd, which in the dim light, and through the narrow channels of the parallel penches, streamed slowly out while we stamped about with impatience.Et il descendit les gradins pour aller vers lui. Mais déjà Ganache avait coupé toutes les communications avec la piste ; un à un il éteignait les quatre quinquets du cirque, et nous étions obligés de suivre la foule qui s’écoulait très lentement, canalisée entre les bancs parallèles, dans l’ombre où nous piétinions d’impatience.
When at last Admiral Meaulnes was outside, he hastened to the caravan, rushed up the steps, and knocked at the door, but all was already secured for the night. Already, no doubt, in the van with the curtains as well as in the one reserved for the pony, the goat, and the performing birds, every one was tucked up and falling asleep.Dès qu’il fut dehors enfin, le grand Meaulnes se précipita vers la roulotte, escalada le marchepied, frappa à la porte, mais tout était clos déjà. Déjà sans doute, dans la voiture à rideaux, comme dans celle du poney, de la chèvre et des oiseaux savants, tout le monde était rentré et commençait à dormir.
VIII THE POLICECHAPITRE VIII LES GENDARMES !
We were obliged to join again the throng of people who were going through the dark streets towards the Higher Elementary School. But now we understood everything. The tall white shadow which Meaulnes had seen hurrying amongst the trees, on the last evening of the fête, was Booby, who, having rescued the disconsolate fiancé, was running away with him. The latter had accepted this wild life, full of risks, games, and adventures. It had seemed to him like starting his childhood over again ...Il nous fallut rejoindre la troupe de messieurs et de dames qui revenaient vers le Cours Supérieur, par les rues obscures. Cette fois nous comprenions tout. Cette grande silhouette blanche que Meaulnes avait vue, le dernier soir de la fête, filer entre les arbres, c’était Ganache, qui avait recueilli le fiancé désespéré et s’était enfui avec lui. L’autre avait accepté cette existence sauvage, pleine de risques, de jeux et d’aventures. Il lui avait semblé recommencer son enfance…
Frantz de Galais had, so far, hidden his name from us and pretended not to know the way to the manor, for fear of being forced to go back home ; but why had he, this evening, suddenly wished to reveal himself, letting us guess the whole truth? ...Frantz de Galais nous avait jusqu’ici caché son nom et il avait feint d’ignorer le chemin du Domaine, par peur sans doute d’être forcé de rentrer chez ses parents ; mais pourquoi, ce soir-là, lui avait-il plu soudain de se faire connaître à nous et de nous laisser deviner la vérité tout entière ?…
No end of plans went through Admiral Meaulnes' head while the crowd slowly dispersed across the village. He decided that early next day, which was a Thursday, he would go to see Frantz, and together they would start for that place ! What a lovely journey on the dewy road! Frantz would explain everything; all would be put right, and the glorious adventure would begin again from where it left off...Que de projets le grand Meaulnes ne fit-il pas, tandis que la troupe des spectateurs s’écoulait lentement à travers le bourg. Il décida que, dès le lendemain matin, qui était un jeudi, il irait trouver Frantz. Et, tous les deux, ils partiraient pour là-bas ! Quel voyage sur la route mouillée ! Frantz expliquerait tout ; tout s’arrangerait, et la merveilleuse aventure allait reprendre là où elle s’était interrompue…
As for me, that night, I walked with an indescribable elation of heart. Everything contributed to my joy, from the paltry pleasure of awaiting the Thursday holiday to the great discovery we had just made and the fine piece of luck befalling us. And I remember that, with sudden generosity of heart, I went up to the ugliest of the notary's daughters, to whom I was often forced to offer my arm, and spontaneously held my hand out to her.Quant à moi je marchais dans l’obscurité avec un gonflement de cœur indéfinissable. Tout se mêlait pour contribuer à ma joie, depuis le faible plaisir que donnait l’attente du jeudi jusqu’à la très grande découverte que nous venions de faire, jusqu’à la très grande chance qui nous était échue. Et je me souviens que, dans ma soudaine générosité de cœur, je m’approchai de la plus laide des filles du notaire à qui l’on m’imposait parfois le supplice d’offrir mon bras, et spontanément je lui donnai la main.
Bitter memories ! Great hopes crushed !Amers souvenirs ! Vains espoirs écrasés !
The next day at eight o'clock, as we both emerged on the church square, our shoes well polished, the buckles of our belts shining bright, and our caps brand-new, Meaulnes, who so far had repressed a smile whenever he looked at me, gave a shout and rushed towards the empty square ... At the place where the tent and the vans had stood were only a broken jug and some rags. The gipsies had gone! . . .Le lendemain, dès huit heures, lorsque nous débouchâmes tous les deux sur la place de l’église, avec nos souliers bien cirés, nos plaques de ceinturons bien astiquées et nos casquettes neuves, Meaulnes, qui jusque-là se retenait de sourire en me regardant, poussa un cri et s’élança vers la place vide… Sur l’emplacement de la baraque et des voitures, il n’y avait plus qu’un pot cassé et des chiffons. Les bohémiens étaient partis…
A light wind was blowing which felt icy to us. It seemed as if at every step we were about to stumble and fall on the hard stony ground of the square. Meaulnes, enraged, twice made as if he would rush off, first along the road to Vieux-Nançay, then along the road to Saint-Loup-des-Bois. One hand over his eyes, he scanned the neighbourhood hoping our people had only just started. But what could be done? The tracks of a dozen vehicles were all mixed up on the square and then effaced on the hard road. We were stuck there, powerless.Un petit vent qui nous parut glacé soufflait. Il me semblait qu’à chaque pas nous allions buter sur le sol caillouteux et dur de la place et que nous allions tomber. Meaulnes, affolé, fit deux fois le mouvement de s’élancer, d’abord sur la route du Vieux-Nançay, puis sur la route de Saint-Loup des Bois. Il mit sa main au-dessus de ses yeux, espérant un instant que nos gens venaient seulement de partir. Mais que faire ? Dix traces de voitures s’embrouillaient sur la place, puis s’effaçaient sur la route dure. Il fallut rester là, inertes.
And as we were coming back across the village where the life of a Thursday morning was beginning, four mounted policemen, warned the evening before by Delouche, arrived at a gallop on the square and scattered in the by-streets to block all issues, exactly as a patrol of dragoons sent to reconnoitre a village . . . But it was too late. Booby, the chicken-snatcher, had escaped with his companion. The policemen found nobody, neither Booby himself nor the fellows who had loaded the carts with the birds he had strangled. Warned in time by the incautious remark of Jasmin, Frantz must have suddenly understood what trade kept his companion and himself alive when the cash-box was empty; full of shame and anger, he had at once mapped out the route and decided to make off before the police came. But, no longer fearing to be taken back to his father, he had shown himself to us without a bandage before he disappeared.Et tandis que nous revenions, à travers le village où la matinée du jeudi commençait, quatre gendarmes à cheval, avertis par Delouche la veille au soir, débouchèrent au galop sur la place et s’éparpillèrent à travers les rues pour garder toutes les issues, comme des dragons qui font la reconnaissance d’un village… Mais il était trop tard. Ganache, le voleur de poulets, avait fui avec son compagnon. Les gendarmes ne retrouvèrent personne, ni lui, ni ceux-là qui chargeaient dans des voitures les chapons qu’il étranglait. Prévenu à temps par le mot imprudent de Jasmin, Frantz avait dû comprendre soudain de quel métier son compagnon et lui vivaient quand la caisse de la roulotte était vide ; plein de honte et de fureur, il avait arrêté aussitôt un itinéraire et décidé de prendre du champ avant l’arrivée des gendarmes. Mais, ne craignant plus désormais qu’on tentât de le ramener au domaine de son père, il avait voulu se montrer à nous sans bandage, avant de disparaître.
One thing alone remained a puzzle : how could Booby both rob the poultry-yards and at once fetch the nun for his feverish friend? But did not that sum up the whole story of the poor devil? Thief and tramp on the one hand, a kind-hearted chap on the other . ..Un seul point resta toujours obscur : comment Ganache avait-il pu à la fois dévaliser les basses-cours et quérir la bonne sœur pour la fièvre de son ami ? Mais n’était-ce pas là toute l’histoire du pauvre diable ? Voleur et chemineau (vagabond) d’un côté, bonne créature de l’autre…
IX IN SEARCH OF THE LOST TRAILCHAPITRE IX À LA RECHERCHE DU SENTIER PERDU
The sun was breaking through the morning mist on our return: housewives were shaking carpets or chatting in front of their doors : the loveliest spring morning my memory can recall was beginning in the fields and woods round the village.Comme nous rentrions, le soleil dissipait la légère brume du matin ; les ménagères sur le seuil des maisons secouaient leurs tapis ou bavardaient ; et, dans les champs et les bois, aux portes du bourg, commençait la plus radieuse matinée de printemps qui soit restée dans ma mémoire.
All the big boys of the top form had been told to come about eight that Thursday morning to prepare, some for Matriculation, others for the Entrance Examination to Training College. When we arrived together - Meaulnes so full of regret and uneasiness that he could not keep still, myself very depressed - the school was empty ... A ray of bright sunlight was glinting on the dust of a worm-eaten bench and the peeling varnish of the globe.Tous les grands élèves du cours devaient arriver vers huit heures, ce jeudi-là, pour préparer, durant la matinée, les uns le Certificat d’Études Supérieures, les autres le concours de l’École Normale. Lorsque nous arrivâmes tous les deux, Meaulnes plein d’un regret et d’une agitation qui ne lui permettaient pas de rester immobile, moi très abattu, l’école était vide… Un rayon de frais soleil glissait sur la poussière d’un banc vermoulu, et sur le vernis écaillé d’un planisphère.
How could we stop there in front of a book, to brood over our disappointment, when everything was calling us out-of- doors : birds chasing one another in the branches close to the windows, the other boys gone off to the woods and the fields, and above all our burning wish to try at once the incomplete route on the map approved by the bohemian - our last card, the one key left which might open the lock? ... It was more than we could stand! Meaulnes kept walking up and down, going to the windows to look at the garden, then back again for a look towards the village, as if he was expecting some one who certainly would not come.Comment rester là, devant un livre, à ruminer notre déception, tandis que tout nous appelait au-dehors : les poursuites des oiseaux dans les branches près des fenêtres, la fuite des autres élèves vers les prés et les bois, et surtout le fiévreux désir d’essayer au plus vite l’itinéraire incomplet vérifié par le bohémien – dernière ressource de notre sac presque vide, dernière clef du trousseau, après avoir essayé toutes les autres… Cela était au-dessus de nos forces ! Meaulnes marchait de long en large, allait auprès des fenêtres, regardait dans le jardin, puis revenait et regardait vers le bourg, comme s’il eût attendu quelqu’un qui ne viendrait certainement pas.
'I've a notion,' he said to me at last - 'I've a notion that it mayn't be as far as we think . . . Frantz struck off my plan a good bit of the road I had marked. That may mean the mare went a long way round while I was asleep . . .'– J’ai l’idée, me dit-il enfin, j’ai l’idée que ce n’est peut-être pas aussi loin que nous l’imaginons… Frantz a supprimé sur mon plan toute une portion de la route que j’avais indiquée. Cela veut dire, peut-être, que la jument a fait, pendant mon sommeil, un long détour inutile…
I sat idle and discouraged on the edge of a big table, one foot on the ground, the other swinging, and I remarked in a dejected way: 'Yes, but coming back, in the berlin, your journey lasted all night.'J’étais à moitié assis sur le coin d’une grande table, un pied par terre, l’autre ballant, l’air découragé et désœuvré, la tête basse. – Pourtant, dis-je, au retour, dans la berline, ton voyage a duré toute la nuit.
'We left at midnight,' he replied quickly. 'They put me down at four in the morning, six kilometres west of Sainte-Agathe, whereas I'd gone by the east Station Road. So we must knock off these six kilometres from the distance between Sainte- Agathe and the Lost Land. I feel almost sure that from the wood on the Commons to what we're after, it can't be more than eight kilometres.'– Nous étions partis à minuit, répondit-il vivement. On m’a déposé à quatre heures du matin, à environ six kilomètres à l’ouest de Sainte-Agathe, tandis que j’étais parti par la route de La Gare à l’est. Il faut donc compter ces six kilomètres en moins entre Sainte-Agathe et le pays perdu. « Vraiment, il me semble qu’en sortant du bois des Communaux, on ne doit pas être à plus de deux lieues de ce que nous cherchons.
'They're precisely the eight kilometres missing on your map.'– Ce sont précisément ces deux lieues-là qui manquent sur ta carte.
'That's true. And getting out of the wood means at least six kilomètres from here; but a good walker can do it in a morning.'– C’est vrai. Et la sortie du bois est bien à une lieue et demie d’ici, mais pour un bon marcheur, cela peut se faire en une matinée…
Mouchebœuf came in at that moment. He had an irritating way of appearing to be a good pupil, not by working better than others, but by showing off on occasions like this.À cet instant Mouchebœuf arriva. Il avait une tendance irritante à se faire passer pour bon élève, non pas en travaillant mi-eux que les autres, mais en se signalant dans des circonstances comme celle-ci.
'I knew,' he said proudly, 'I should find only you two. The others have gone to the Commons wood, under Jasmin Delouche: he knows the nests.'– Je savais bien, dit-il triomphant, ne trouver que vous deux. Tous les autres sont partis pour le bois des Communaux. En tête : Jasmin Delouche qui connaît les nids.
And to show off his goodness, he began to relate what they had said to rag the Matric form, M. Seurel, and ourselves while planning this expedition.Et, voulant faire le bon apôtre, il commença à raconter tout ce qu’ils avaient dit pour narguer (to mock, jeer) le Cours, M. Seurel et nous, en décidant cette expédition.
'If they've gone to the wood, I shall most likely come across them,' said Meaulnes, 'as I'm going that way too. I'll be back about half-past twelve.'– S’ils sont au bois, je les verrai sans doute en passant, dit Meaulnes, car je m’en vais aussi. Je serai de retour vers midi et demi.
Mouchebœuf was aghast.Mouchebœuf resta ébahi.
'Aren't you coming?' said Augustin to me, stopping a moment on the step of the partly open door - and thus brought into the room a whiff of air softened by the sun, a medley of twittering, calling, and chirping, the sound of a pail on the curb of a well and the cracking of a whip in the far distance.– Ne viens-tu pas ? me demanda Augustin, s’arrêtant une seconde sur le seuil de la porte entr’ouverte – ce qui fit entrer dans la pièce grise, en une bouffée d’air tiédi par le soleil, un fouillis de cris, d’appels, de pépiements (chirping), le bruit d’un seau sur la margelle du puits et le claquement d’un fouet au loin.
'No,' I replied, although the temptation was strong, 'I can't because of M. Seurel. But hurry up, I'll be on the itch to know.'– Non, dis-je, bien que la tentation fût forte, je ne puis pas, à cause de M. Seurel. Mais hâte-toi. Je t’attendrai avec impatience.
He made a vague gesture and went off quickly, full of hope.Il fit un geste vague et partit, très vite, plein d’espoir.
When M. Seurel came in about ten, he had discarded his black alpaca jacket, having put on a fisherman's coat with big buttoned pockets, a straw hat, and short leather leggings to hold in his trousers. I believe he was hardly surprised at finding no one. He paid no heed to Mouchebœuf, who told him three times that the boys had said: 'Well, if he wants us, let him come and find us !'Lorsque M. Seurel arriva, vers dix heures, il avait quitté sa veste d’alpaga noir, revêtu un paletot de pêcheur aux vastes poches boutonnées, un chapeau de paille et de courtes jambières vernies pour serrer le bas de son pantalon. Je crois bien qu’il ne fut guère surpris de ne trouver personne. Il ne voulut pas entendre Mouchebœuf qui lui répéta trois fois que les gars avaient dit : – S’il a besoin de nous, qu’il vienne donc nous chercher !
He just said: 'Put away your things, take your caps, it's our turn to get even with them, then . . . Can you walk as far as that, François?'Et il commanda : – Serrez vos affaires, prenez vos casquettes, et nous allons les dénicher à notre tour… Pourras-tu marcher jusque-là, François ?
I assured him I could and we started.J’affirmai que oui et nous partîmes.
It was agreed that Mouchebœuf would guide M. Seurel and be his decoy-bird . . . That is to say that, knowing the thickets where the nest-hunters had gone, he would call aloud, from time to time: 'Holla! Hoa! Giraudat! Delouche! Where are you? Got any? . . . Made any finds? . . .'Il fut entendu que Mouchebœuf conduirait M. Seurel et lui servirait d’appeau… C’est-à-dire que, connaissant les futaies où se trouvaient les dénicheurs (spotters), il devait de temps à autre crier à toute voix : – Hop ! Holà ! Giraudat ! Delouche ! Où êtes-vous ?… Y en a-t-il ?… En avez-vous trouvé ?…
As for me, to my great delight, I was told to follow the outskirts of the wood on the east side, in case the runaways should try to escape that way.Quant à moi, je fus chargé, à mon vif plaisir, de suivre la lisière est du bois, pour le cas où les écoliers fugitifs chercheraient à s’échapper de ce côté.
It so happened that, on the plan as altered by the bohemian, which I had many times studied with Meaulnes, a line seemed to indicate a path, a beaten track, starting from that side in the direction of the manor. What if I should discover it this morning! I began to feel certain that before midday I should find myself on the road to the Lost Land . . .Or, dans le plan rectifié par le bohémien et que nous avions maintes fois étudié avec Meaulnes, il semblait qu’un chemin à un trait, un chemin de terre, partît de cette lisière du bois pour aller dans la direction du Domaine. Si j’allais le découvrir ce matin !… Je commençai à me persuader que, avant midi, je me trouverais sur le chemin du manoir perdu…
What a marvellous walk! ... As soon as we had passed the glacis and gone round the mill, I left my two companions: M. Seurel looking as if he was off to the wars (I believe he had an old pistol in his pocket) and that traitor Mouchebœuf.La merveilleuse promenade !… Dès que nous eûmes passé le Glacis et contourné le Moulin, je quittai mes deux compagnons, M. Seurel dont on eût dit qu’il partait en guerre – je crois bien qu’il avait mis dans sa poche un vieux pistolet – et ce traître de Mouchebœuf.
I took a cross-road and soon came to the edge of the wood - being alone in the open country for the first time in my life, and feeling like a patrol which has lost its corporal.Prenant un chemin de traverse, j’arrivai bientôt à la lisière du bois, seul à travers la campagne pour la première fois de ma vie comme une patrouille que son caporal a perdue.
Here I am, I imagine, close to that mysterious happiness of which Meaulnes, one day, had a glimpse. The whole morning is mine to explore the edge of the wood - the most deliciously cool and secreted part of the district - while my big brother, too, is off on the search. It is like the old bed of a brook. I make my way under the low branches of trees unknown to me by name, but which must be alders. I have just jumped a hurdle at the end of the path, and I am under a roof of leaves in this wide grass track, treading down nettles and crushing tall valerians.Me voici, j’imagine, près de ce bonheur mystérieux que Meaulnes a entrevu un jour. Toute la matinée est à moi pour explorer la lisière du bois, l’endroit le plus frais et le plus caché du pays, tandis que mon grand frère aussi est parti à la découverte. C’est comme un ancien lit de ruisseau. Je passe sous les basses branches d’arbres dont je ne sais pas le nom mais qui doivent être des aulnes. J’ai sauté tout à l’heure un échalier au bout de la sente, et je me suis trouvé dans cette grande voie d’herbe verte qui coule sous les feuilles, foulant par endroits les orties, écrasant les hautes valérianes.
Sometimes, for a few steps, my foot rests on a stretch of fine sand. And in the silence I hear a bird -1 imagine it to be a nightingale, but most likely this is wrong, as nightingales only sing at night - a bird who persists in repeating the same phrase : the voice of the morning, a loving word under the shade of the trees, a charming invitation to a walk amongst the alders. Invisible, obstinate, he seems to follow me under the leaves.Parfois mon pied se pose, durant quelque pas, sur un banc de sable fin. Et dans le silence, j’entends un oiseau – je m’imagine que c’est un rossignol, mais sans doute je me trompe, puisqu’ils ne chantent que le soir – un oiseau qui répète obstinément la même phrase : voix de la matinée, parole dite sous l’ombrage, invitation délicieuse au voyage entre les aulnes. Invisible, entêté, il semble m’accompagner sous la feuille.
For the first time I, too, am on the road of adventure. I am no longer hunting for shells of bygone streams, under M. Seurel's guidance, nor orchids unknown to the schoolmaster, nor even, as often before, for the deep and dried-up spring in Father Martin's field, with a grating so well hidden by weeds and grass that to rediscover it gave us each time greater trouble ... I am searching for something far more mysterious. It is the path told of in books, the ancient obstructed path, the path to which the weary prince could find no entrance. It is found at last at the most forlorn hour of the morning, when you have long since forgotten that eleven or twelve is about to strike . . . And suddenly, as one thrusts aside bushes and brier, with a movement of hesitating hands unevenly raised level to the face, it appears in sight as a long shadowy avenue, the outlet of which is a small round patch of light.Pour la première fois me voilà, moi aussi, sur le chemin de l’aventure. Ce ne sont plus des coquilles abandonnées par les eaux que je cherche, sous la direction de M. Seurel, ni des orchis que le maître d’école ne connaisse pas, ni même, comme cela nous arrivait souvent dans le champ du père Martin, cette fontaine profonde et tarie, couverte d’un grillage, enfouie sous tant d’herbes folles qu’il fallait chaque fois plus de temps pour la retrouver… Je cherche quelque chose de plus mystérieux encore. C’est le passage dont il est question dans les livres, l’ancien chemin obstrué, celui dont le prince harassé (exhausted) de fatigue n’a pu trouver l’entrée. Cela se découvre à l’heure la plus perdue de la matinée, quand on a depuis longtemps oublié qu’il va être onze heures, midi… Et soudain, en écartant, dans le feuillage profond, les branches, avec ce geste hésitant des mains à hauteur du visage inégalement écartées, on l’aperçoit comme une longue avenue sombre dont la sortie est un rond de lumière tout petit.
But while I hope thus and am enraptured, I unexpectedly come out into a clearing, which is simply a meadow. Without giving it a thought, I have reached the other side of the Commons, which I had always imagined a very long way off. And there, on my right, in between stacks of logs, and astir with life in the shade, stands the forester's house. Two pairs of stockings are drying on the window-sill. In previous years, whenever we had reached the entrance of the wood, we used to point to a patch of light at the end of a long, dark avenue and say: 'That house out there, that's the forester's cottage, Baladier's.' But we had never pushed on as far as that. We had often heard people say, as if referring to some extraordinary venture, 'He's been as far as the forester's cottage! . . .'Mais tandis que j’espère et m’enivre ainsi, voici que brusquement je débouche dans une sorte de clairière, qui se trouve être tout simplement un pré. Je suis arrivé sans y penser à l’extrémité des Communaux, que j’avais toujours imaginée infiniment loin. Et voici à ma droite, entre des piles de bois, toute bourdonnante dans l’ombre, la maison du garde. Deux paires de bas sèchent sur l’appui de la fenêtre. Les années passées, lorsque nous arrivions à l’entrée du bois, nous disions toujours, en montrant un point de lumière tout au bout de l’immense allée noire : « C’est là-bas la maison du garde ; la maison de Baladier. » Mais jamais nous n’avions poussé jusque-là. Nous entendions dire quelquefois, comme s’il se fût agi d’une expédition extraordinaire « Il a été jusqu’à la maison du garde !… »
This time, I have been as far as Baladier's cottage, and I found nothing.Cette fois, je suis allé jusqu’à la maison de Baladier, et je n’ai rien trouvé.
I was just beginning to feel my tired legs and the heat, which I had not so far noticed; I was fearing the return journey all by myself, when close at hand I heard the voice of M. Seurel's decoy-bird, Mouchebœuf, then other voices calling me . . .Je commençais à souffrir de ma jambe fatiguée et de la chaleur que je n’avais pas sentie jusque-là ; je craignais de faire tout seul le chemin du retour, lorsque j’entendis près de moi l’appeau de M. Seurel, la voix de Mouchebœuf, puis d’autres voix qui m’appelaient…
I saw a group of six big lads, amongst whom Mouchebœuf the traitor was the only one triumphant. There were Giraudat, Auberger, Delage, and others . . . Thanks to the decoy, they had been caught, some up a mulberry tree that stood solitary in the clearing, others in the act of robbing a woodpecker's nest. That fool of a Giraudat, with his swollen eyes and greasy overall, had hidden the little ones against his stomach, in between his shirt and his skin. Two of their companions had run off at M. Seurel's approach: probably Delouche and the little Coffin. At first they had answered Mouchebœuf by jokes on his name, which the echoes of the wood repeated, and he, believing he had caught them, had replied stupidly in a temper: 'You'd better come down from there, you know! M. Seurel's here .. .'Il y avait là une troupe de six grands gamins, où, seul, le traître Mouchebœuf avait l’air triomphant. C’était Giraudat, Auberger, Delage et d’autres… Grâce à l’appeau, on avait pris les uns grimpés dans un merisier isolé au milieu d’une clairière ; les autres en train de dénicher des pics-verts. Giraudat, le nigaud aux yeux bouffis, à la blouse crasseuse, avait caché les petits dans son estomac, entre sa, chemise et sa peau. Deux de leurs compagnons s’étaient enfuis à l’approche de M. Seurel : ce devait être Delouche et le petit Coffin. Ils avaient d’abord répondu par des plaisanteries à l’adresse de « Mouchevache ! », que répétaient les échos des bois, et celui-ci, maladroitement, se croyant sûr de son affaire, avait répondu, vexé : – Vous n’avez qu’à descendre, vous savez ! M. Seurel est là…
Then the noise had stopped at once. There had been a silent flight across the wood. As they knew it thoroughly, it was useless to think of catching them. On the other hand, no one knew what had become of Admiral Meaulnes. His voice had not been heard, and we had to give up looking for him.Alors tout s’était tu subitement ; ç’avait été une fuite silencieuse à travers le bois. Et comme ils le connaissaient à fond, il ne fallait pas songer à les rejoindre. On ne savait pas non plus où le grand Meaulnes était passé. On n’avait pas entendu sa voix ; et l’on dut renoncer à poursuivre les recherches.
It was past midday when we slowly started back towards Sainte-Agathe, with drooping heads, tired and muddy. On coming out of the wood, where we scraped and stamped the mud from our shoes on the dry road, the sun began to strike fiercely down. Already it was no longer the fresh and bright morning of spring. The noises of the afternoon had started. Now and again, a cock set up a melancholy crowing in the deserted farms by the roadside. At the descent of the glacis we stopped a moment to chat with some farmhands back at their work after lunch. They were resting with their elbows on the stile, and M. Seurel was saying to them: 'Ah! the rascals! Here, look at Giraudat. He's put the brood inside his shirt. They've done in there what they liked. It's all right! . . .'Il était plus que midi lorsque nous reprîmes la route de Sainte-Agathe, lentement, la tête basse, fatigués, terreux. À la sortie du bois, lorsque nous eûmes frotté et secoué la boue de nos souliers sur la route sèche, le soleil commença de frapper dur. Déjà ce n’était plus ce matin de printemps si frais et si luisant. Les bruits de l’après-midi avaient commencé. De loin en loin un coq criait, cri désolé ! dans les fermes désertes aux alentours de la route. À la descente du Glacis, nous nous arrêtâmes un instant pour causer avec des ouvriers des champs qui avaient repris leur travail après le déjeuner. Ils étaient accoudés à la barrière, et M. Seurel leur disait : – De fameux galopins ! Tenez, regardez Giraudat. Il a mis les oisillons dans sa chemise. Ils ont fait là dedans ce qu’ils ont voulu. C’est du propre…
It seemed to me the men were laughing at my disaster, too. They laughed and shook their heads, but did not altogether blame the youngsters, whom they knew well. They even confided to us, while M. Seurel was starting off again at the head of our party : 'There was another chap as went by. That tall fellow, you know. . . On the way back he must've met the cart from the Barns and been given a lift. He was put down here, at the entrance of the lane to the Barns, covered with mud and ragged. We told him as we'd seen you go by, this morning, but that you were not back yet. He slowly set off for Sainte-Agathe.'Il me semblait que c’était de ma débâcle aussi que les ouvriers riaient. Ils riaient en hochant la tête, mais ils ne donnaient pas tout à fait tort aux jeunes gars qu’ils connaissaient bien. Ils nous confièrent même, lorsque M. Seurel eut repris la tête de la colonne : – Il y en a un autre qui est passé, un grand, vous savez bien… Il a dû rencontrer, en revenant, la voiture des Granges, et on l’a fait monter, il est descendu, plein de terre, tout déchiré, ici, à l’entrée du chemin des Granges ! Nous lui avons dit que nous vous avions vus passer ce matin, mais que vous n’étiez pas de retour encore. Et il a continué tout doucement sa route vers Sainte-Agathe.
In fact Admiral Meaulnes was waiting for us, seated on a pier of the glacis bridge and looking worn out with fatigue. He said, in answer to M. Seurel's questions, that he also had gone to look for the truants. But to the question I put to him in whispers, he shook his head and only said with disappointment: 'No! Nothing! Nothing at all like it!'En effet, assis sur une pile du pont des Glacis, nous attendait le grand Meaulnes, l’air brisé de fatigue. Aux questions de M. Seurel, il répondit que lui aussi était parti à la recherche des écoliers buissonniers. Et à celle que je lui posai tout bas, il dit seulement en hochant la tête avec découragement : – Non ! rien ! rien qui ressemble à ça.
After lunch, he sat at one of the big tables in the classroom - stuffy, dark, and empty amidst the glorious countryside - and burying his head in his arms, fell into a long sleep, sullen and heavy. Towards evening he wrote a letter to his mother, after having been a long time lost in thought, and as if coming to an important decision. And that is all I can remember of that melancholy ending to a great day of defeat.Après déjeuner, dans la classe fermée, noire et vide, au milieu du pays radieux, il s’assit à l’une des grandes tables et, la tête dans les bras, il dormit longtemps, d’un sommeil triste et lourd. Vers le soir, après un long instant de réflexion, comme s’il venait de prendre une décision importante, il écrivit une lettre à sa mère. Et c’est tout ce que je me rappelle de cette morne fin d’un grand jour de défaite.
X WASHING-DAYCHAPITRE X LA LESSIVE
We had reckoned too soon on the coming of spring. On Monday evening we decided to do our home work immediately after four as in the summer, and to get a better light, we dragged two big tables into the playground. But the sky became suddenly cloudy; a drop of rain fell on an exercise-book; we hastened to go in. And we silently watched, out of the large windows of the big classroom now so dark, the flight of the clouds in the grey sky.Nous avions escompté trop tôt la venue du printemps. Le lundi soir, nous voulûmes faire nos devoirs aussitôt après quatre heures comme en plein été, et pour y voir plus clair nous sortîmes deux grandes tables dans la cour. Mais le temps s’assombrit tout de suite ; une goutte de pluie tomba sur un cahier ; nous rentrâmes en hâte. Et de la grande salle obscurcie, par les larges fenêtres, nous regardions silencieusement dans le ciel gris la déroute des nuages.
Then Meaulnes, who was at the window with us, one hand on the handle, could not refrain from saying, as if he were angry to feel so much regret rise up in him: 'Ah! the clouds rolled along better than this when I was on the road, in the Fair Star cart.'Alors Meaulnes, qui regardait comme nous, la main sur une poignée de croisée, ne put s’empêcher de dire, comme s’il eût été fâché de sentir monter en lui tant de regret : – Ah ! ils filaient autrement que cela les nuages, lorsque j’étais sur la route, dans la voiture de La Belle-Étoile.
'On what road?' asked Jasmin.– Sur quelle route ? » demanda Jasmin.
But Meaulnes made no reply.Mais Meaulnes ne répondit pas.
'As for me,' I said, to create a diversion, 'I should have loved travelling that way in a carriage, with the rain pouring down, sheltered under a big umbrella.'– Moi, dis-je, pour faire diversion, j’aurais aimé voyager comme cela en voiture, par la pluie battante, abrité sous un grand parapluie.
'And reading all the while during the journey, as if you were indoors,' added another.– Et lire tout le long du chemin comme dans une maison, ajouta un autre.
'It was not raining and I had no longing to read,' replied Meaulnes. 'I thought only of looking at the countryside.'– Il ne pleuvait pas et je n’avais pas envie de lire, répondit Meaulnes, je ne pensais qu’à regarder le pays.
But when in his turn Giraudat asked him of what country he spoke, Meaulnes again kept silent. And Jasmin said: 'I know . . . Always that famous adventure ! . . .'Mais lorsque Giraudat, à son tour, demanda de quel pays il s’agissait, Meaulnes de nouveau resta muet. Et Jasmin dit : – Je sais… Toujours la fameuse aventure !…
He had said these words in conciliatory and important tones, as if he was himself a little in the secret. It was trouble lost; his advances met with no response; and as night was falling, every one raced off through the cold downpour, his overall wrapped over his head.Il avait dit ces mots d’un ton conciliant et important, comme s’il eût été lui-même un peu dans le secret. Ce fut peine perdue ; ses avances lui restèrent pour compte ; et comme la nuit tombait chacun s’en fut au galop, la blouse relevée sur la tête, sous la froide averse.
The rain continued until the following Thursday. And that Thursday was even gloomier than the last. The whole countryside was bathed in a sort of icy mist as in the worst days of winter.Jusqu’au jeudi suivant le temps resta à la pluie. Et ce jeudi-là fut plus triste encore que le précédent. Toute la campagne était baignée dans une sorte de brume glacée comme aux plus mauvais jours de l’hiver.
Millie, led astray by the beautiful sun of the week before, had had the washing done, but there could be no question of hanging it out to dry on the garden hedges, nor even on lines in the lumber-rooms, as the air was so damp and cold.Millie, trompée par le beau soleil de l’autre semaine, avait fait faire la lessive, mais il ne fallait pas songer à mettre sécher le linge sur les haies du jardin, ni même sur des cordes dans le grenier, tant l’air était humide et froid.
Discussing the matter with M. Seurel, she conceived the idea, as it was Thursday, of spreading the washing in the classrooms and of heating the stove red-hot. Meals were to be cooked on the stove to dispense with fires in the kitchen and in the dining-room, and we were to spend the day in the top-form classroom.En discutant avec M. Seurel, il lui vint l’idée d’étendre sa lessive dans les classes, puisque c’était jeudi, et de chauffer le poêle à blanc. Pour économiser les feux de la cuisine et de la salle à manger, on ferait cuire les repas sur le poêle et nous nous tiendrions toute la journée dans la grande salle du Cours.
At first -I was so young ! - I regarded this novelty as a treat. A dreary treat! . . . All the heat of the stove was taken by the washing; it was extremely cold. In the playground a fine wintry rain fell softly and endlessly. Yet it was there that at nine o'clock in the morning, bored to death, I discovered Admiral Meaulnes. Through the bars of the tall gate against which we silently rested our heads, we looked towards the top of the village and watched a funeral procession which had come from remote parts of the country and had stopped at the Cross-Roads. The coffin, brought on an ox wagon, was lowered and placed on a flagstone at the foot of the tall cross where the butcher, one night, had noticed the bohemian's sentries ! Where was he now, the young captain who could so well fake the boarding of a ship? .. . The vicar and the choir boys, as was the custom, walked up to the coffin and their mournful chants reached us. This, as we knew, would be the only sight the whole day, which would pass like muddy water along the gutter.Au premier instant, – j’étais si jeune encore ! – je considérai cette nouveauté comme une fête. Morne fête !… Toute la chaleur du poêle était prise par la lessive et il faisait grand froid. Dans la cour, tombait interminablement et mollement une petite pluie d’hiver. C’est là pourtant que dès neuf heures du matin, dévoré d’ennui, je retrouvai le grand Meaulnes. Par les barreaux du grand portail, où nous appuyions silencieusement nos têtes, nous regardâmes, au haut du bourg, sur les Quatre-Routes, le cortège d’un enterrement venu du fond de la campagne. Le cercueil amené dans une charrette à bœufs, était déchargé sur une dalle, au pied de la grande croix où le boucher avait aperçu naguère les sentinelles du bohémien ! Où était-il maintenant le jeune capitaine qui si bien menait l’abordage ?… Le curé et les chantres vinrent comme c’était l’usage au devant du cercueil posé là, et les tristes chants arrivaient jusqu’à nous. Ce serait là, nous le savions, le seul spectacle de la journée qui s’écoulerait tout entière comme une eau jaunie dans un caniveau.
'And now,' said Meaulnes suddenly, 'I am going to pack. I must tell you, Seurel: I wrote to my mother last Thursday asking her to let me complete my studies in Paris. I am leaving to-day.'– Et maintenant, dit Meaulnes soudain, je vais préparer mon bagage. Apprends-le, Seurel : j’ai écrit à ma mère jeudi dernier pour lui demander de finir mes études à Paris. C’est aujourd’hui que je pars.
He continued looking towards the village, his hands against the bars, level with his face. No use asking if his mother, who was rich and indulged all his whims, had allowed this one. No use either to ask why he suddenly wanted to go to Paris! . ..Il continuait à regarder vers le bourg, les mains appuyées aux barreaux, à la hauteur de sa tête. Inutile de demander si sa mère, qui était riche et lui passait toutes ses volontés, lui avait passé celle-là. Inutile aussi de demander pourquoi soudainement il désirait s’en aller à Paris !…
But certainly there was regret in him, and fear at leaving this dear land of Sainte-Agathe from which he had set out on his adventure. As for me, a heavy distress rose in my heart which I had not felt at first.Mais il y avait en lui, certainement, le regret et la crainte de quitter ce cher pays de Sainte-Agathe d’où il était parti pour son aventure. Quant à moi, je sentais monter une désolation violente que je n’avais pas sentie d’abord.
'Easter is coming !' he said with a sigh, by way of explanation.– Pâques approche ! dit-il pour m’expliquer avec un soupir.
'As soon as you find her, out there, you will write, won't you?' I asked.– Dès que tu l’auras trouvé là-bas, tu m’écriras, n’est-ce pas ? demandai-je.
'Of course, that's agreed. Aren't you my friend and my brother? .. .'– C’est promis, bien sûr. N’es-tu pas mon compagnon et mon frère ?…
And he placed his hand on my shoulder.Et il me posa la main sur l’épaule.
Little by little I understood that all was at an end, now that he wanted to complete his studies in Paris ; never again should I have my big brother with me !Peu à peu je comprenais que c’était bien fini puisqu’il voulait terminer ses études à Paris ; jamais plus je n’aurais avec moi mon grand camarade.
Our one hope of coming together again was that house in Paris where the trail of our forlorn adventure might be rediscovered . . . But with Meaulnes himself so sad, what a poor hope was that for me !Il n’y avait d’espoir pour nous réunir qu’en cette maison de Paris où devait se retrouver la trace de l’aventure perdue… Mais de voir Meaulnes lui-même si triste, quel pauvre espoir c’était là pour moi !
My parents were told the news: M. Seurel showed great surprise, but soon yielded to Augustin's reasons; Millie, the good housewife, was most upset at the idea that Meaulnes' mother would see our house in a state of unusual untidiness . . . The trunk, alas ! was soon packed. We sought out his Sunday shoes from under the stairs ; a few underclothes from the cupboard; then his papers and schoolbooks - all that a boy of eighteen possesses in the world.Mes parents furent avertis : M. Seurel se montra très étonné, mais se rendit bien vite aux raisons d’Augustin ; Millie, femme d’intérieur se désola surtout à la pensée que la mère de Meaulnes verrait notre maison dans un désordre inaccoutumé… La malle, hélas ! fut bientôt faite. Nous cherchâmes sous l’escalier ses souliers des dimanches dans l’armoire, un peu de linge ; puis ses papiers et ses livres d’école – tout ce qu’un jeune homme de dix-huit ans possède au monde.
Mme. Meaulnes arrived at midday with her carriage. She lunched with Augustin at the Café Daniel and took him away with hardly a word of explanation, as soon as the horse had been fed and harnessed. We said good-bye to them on the threshold; and the carriage disappeared at the turning of the Cross-Roads.À midi, Mme Meaulnes arrivait avec sa voiture. Elle déjeuna au café Daniel en compagnie d’Augustin, et l’emmena sans donner presque aucune explication, dès que le cheval fut affené et attelé. Sur le seuil, nous leur dîmes au revoir ; et la voiture disparut au tournant des Quatre-Routes.
Millie rubbed her shoes in front of the door and went back into the cold dining-room, to tidy what had been disarranged. As for me, I found myself obliged, the first time for months, to face alone a long Thursday evening - with the clear feeling that the old carriage had borne away my youth forever.Millie frotta ses souliers devant la porte et rentra dans la froide salle à manger, remettre en ordre ce qui avait été dérangé. Quant à moi, je me trouvai, pour la première fois depuis de longs mois, seul en face d’une longue soirée de jeudi – avec l’impression que, dans cette vieille voiture, mon adolescence venait de s’en aller pour toujours.
XI I BETRAY HIMCHAPITRE XI JE TRAHIS
What was I to do !Que faire ?
The weather was clearing a little. It seemed as if the sun would come through. Occasionally a door banged in the big house. Then silence returned once more. From time to time my father crossed the playground to fetch a scuttle of coal to feed the stove. I saw the white washing hanging on the lines, and I had no wish to go back to the sad room, changed to a drying-room, in order to face my last task of the year, the preparation for the Training College Entrance Exam, which, however, ought to have been my only thought.Le temps s’élevait un peu. On eût dit que le soleil allait se montrer. Une porte claquait dans la grande maison. Puis le silence retombait. De temps à autre mon père traversait la cour, pour remplir un seau de charbon dont il bourrait le poêle. J’apercevais les linges blancs pendus aux cordes et je n’avais aucune envie de rentrer dans le triste endroit transformé en séchoir, pour m’y trouver en tête-à-tête avec l’examen de la fin de l’année, ce concours de l’École Normale qui devait être désormais ma seule préoccupation.
A queer thing : a feeling akin to freedom was blended with the boredom which tortured me. Meaulnes gone, the whole adventure ended in failure, I seemed at any rate free from that strange longing, that mysterious preoccupation which kept me from behaving like every one else. Meaulnes gone, I was no longer the fellow-adventurer, no longer the brother on the trail; I became a boy again like other village boys. And this was easy, for I had only to follow my natural inclination.Chose étrange : à cet ennui qui me désolait se mêlait comme une sensation de liberté. Meaulnes parti, toute cette aventure terminée et manquée, il me semblait du moins que j’étais libéré de cet étrange souci, de cette occupation mystérieuse, qui ne me permettaient plus d’agir comme tout le monde. Meaulnes parti, je n’étais plus son compagnon d’aventures, le frère de ce chasseur de pistes ; je redevenais un gamin du bourg pareil aux autres. Et cela était facile et je n’avais qu’à suivre pour cela mon inclination la plus naturelle.
The youngest of the brothers Roy passed along the muddy street; he was swinging at the end of a string, then flinging into the air three horse-chestnuts which fell into the playground. I was at such a loose end that three or four times I quite liked throwing back the chestnuts to him over the wall.Le cadet des Roy passa dans la rue boueuse, faisant tourner au bout d’une ficelle, puis lâchant en l’air trois marrons attachés qui retombèrent dans la cour. Mon désœuvrement était si grand que je pris plaisir à lui relancer deux ou trois fois ses marrons de l’autre côté du mur.
Suddenly I saw him give up this childish game and run towards a cart which was coming along the Old Plank Road. To climb in at the back of the cart without it stopping was quickly done. I recognised Delouche's horse and cart. Jasmin was driving and the big Boujardon was standing up in it. They were coming back from the meadow.Soudain je le vis abandonner ce jeu puéril pour courir vers un tombereau qui venait par le chemin de la Vieille-Planche. Il eut vite fait de grimper par derrière sans même que la voiture s’arrêtât. Je reconnaissais le petit tombereau de Delouche et son cheval. Jasmin conduisait ; le gros Boujardon était debout. Ils revenaient du pré.
'Come with us, François !' called out Jasmin, who must already have known that Meaulnes had gone.– Viens avec nous, François ! cria Jasmin, qui devait savoir déjà que Meaulnes était parti.
And indeed, without a word to a soul, I clambered up into the jolting cart and stood like the others with my back against the tall uprights. It took us to the house of the widow Delouche.Ma foi ! sans avertir personne, j’escaladai la voiture cahotante et me tins comme les autres, debout, appuyé contre un des montants du tombereau. Il nous conduisit chez la veuve Delouche…
We are now in the back parlour of the good woman who keeps what is both an inn and a grocer's shop. A white ray of sunlight glints in at the low window, onto the tin boxes and a barrel of vinegar. Big Boujardon sits down on the window-sill, and the huge fellow munches Savoy biscuits, facing us with a fat smile. The biscuit tin, opened on a barrel within reach, is half empty. The young Roy screams with delight. There is a kind of intimacy of the wrong sort between us. Jasmin and Boujardon are to be my friends, now, I see. The course of my life has suddenly changed. It seems to me that Meaulnes has been gone a very long time and that his adventure is an old sad story, but finished.Nous sommes maintenant dans l’arrière-boutique, chez la bonne femme qui est en même temps épicière et aubergiste. Un rayon de soleil blanc glisse à travers la fenêtre basse sur les boîtes en fer-blanc et sur les tonneaux de vinaigre. Le gros Boujardon s’assoit sur l’appui de la fenêtre et tourné vers nous, avec un gros rire d’homme pâteux, il mange des biscuits à la cuiller. À la portée de la main, sur un tonneau, la boîte est ouverte et entamée. Le petit Roy pousse des cris de plaisir. Une sorte d’intimité de mauvais aloi s’est établie entre nous. Jasmin et Boujardon seront maintenant mes camarades, je le vois. Le cours de ma vie a changé tout d’un coup. Il me semble que Meaulnes est parti depuis très longtemps et que son aventure est une vieille histoire triste, mais finie.
Young Roy has discovered on a shelf a half-empty bottle of liqueur. Delouche offers us each a drink, but, as there is only one glass, we all drink out of it. They help me first, with slight condescension, as if I were not one of themselves, not a sportsman, not a peasant. This rather annoys me. And when Meaulnes is spoken of I become anxious to show that I know his story and to tell some of it, just to scatter my annoyance and regain my composure. In what way could this hurt him since all his adventures here are now finished? . ..Le petit Roy a déniché sous une planche une bouteille de liqueur entamée. Delouche nous offre à chacun la goutte, mais il n’y a qu’un verre et nous buvons tous dans le même. On me sert le premier avec un peu de condescendance comme si je n’étais pas habitué à ces mœurs de chasseurs et de paysans… Cela me gêne un peu. Et comme on vient à parler de Meaulnes, l’envie me prend, pour dissiper cette gêne et retrouver mon aplomb, de montrer que je connais son histoire et de la raconter un peu. En quoi cela pourrait-il lui nuire puisque tout est fini maintenant de ses aventures ici ?…
Am I telling this story badly? It does not produce the effect which I was expecting.Est-ce que je raconte mal cette histoire ? Elle ne produit pas l’effet que j’attendais.
My companions, like good country folk whom nothing surprises, remain unimpressed by such trifles.Mes compagnons, en bons villageois que rien n’étonne, ne sont pas surpris pour si peu.
'Only a wedding ! What !' says Boujardon. 'Delouche has seen one at Preveranges which was still more peculiar.'– C’était une noce, quoi ! » dit Boujardon. Delouche en a vu une, à Préveranges, qui était plus curieuse encore.
The mansion? Oh, there would be in the neighbourhood people who'd heard of it, right enough.Le château ? On trouverait certainement des gens du pays qui en ont entendu parler.
The girl? Meaulnes would marry her when once he had served his year as a soldier. 'He should have spoken to us about it,' adds one of them, 'and shown us his plan, instead of confiding in a gipsy !'La jeune fille ? Meaulnes se mariera avec elle quand il aura fait son année de service. – Il aurait dû, ajoute l’un d’eux, nous en parler et nous montrer son plan au lieu de confier cela à un bohémien !…
I am caught in failure; here is my chance to quicken their curiosity: I decide to explain who this gipsy was, where he came from; his strange fate . . . Boujardon and Delouche do not care to listen. 'That fellow's done it all. It's him who made Meaulnes unsociable. Meaulnes who used to be such a jolly chap! It's him who started that silly nonsense about boarding ships and night attacks, making us into a kind of school brigade . . .'Empêtré dans mon insuccès, je veux profiter de l’occasion pour exciter leur curiosité : je me décide à expliquer qui était ce bohémien ; d’où il venait ; son étrange destinée… Boujardon et Delouche ne veulent rien entendre : « C’est celui-là qui a tout fait. C’est lui qui a rendu Meaulnes insociable, Meaulnes qui était un si brave camarade ! C’est lui qui a organisé toutes ces sottises d’abordages et d’attaques nocturnes, après nous avoir tous embrigadés comme un bataillon scolaire… »
'You know,' said Jasmin, looking at Boujardon and shaking his head in repeated nods, 'it was a jolly good job I reported him to the police. That chap did a lot of mischief in these parts and would have done more! .. .'– Tu sais, dit Jasmin, en regardant Boujardon, et en secouant la tête à petits coups, j’ai rudement bien fait de le dénoncer aux gendarmes. En voilà un qui a fait du mal au pays et qui en aurait fait encore !…
And I almost agree with them. The whole affair would have taken a different turn if we had not come to look upon it as so mysterious and tragic. The influence of that Frantz spoiled everything . . .Me voici presque de leur avis. Tout aurait sans doute autrement tourné si nous n’avions pas considéré l’affaire d’une façon si mystérieuse et si tragique. C’est l’influence de ce Frantz qui a tout perdu…
But suddenly, while I am absorbed in these thoughts, a noise is heard in the shop. Jasmin Delouche quickly hides the bottle of liqueur behind a barrel ; the fat Boujardon climbs down from his window, places his foot on an empty and dusty bottle which rolls away, and twice he nearly topples over. Young Roy, half choking with laughter, pushes us allfrombehind to hurry us out.Mais soudain, tandis que je suis absorbé dans ces réflexions, il se fait du bruit dans la boutique. Jasmin Delouche cache rapidement son flacon de goutte derrière un tonneau ; le gros Boujardon dégringole du haut de sa fenêtre, met le pied sur une bouteille vide et poussiéreuse qui roule, et manque deux fois de s’étaler. Le petit Roy les pousse par derrière, pour sortir plus vite, à demi suffoqué de rire.
Without quite understanding what is happening, I run away with them ; we cross the yard and by means of a ladder we climb into a hayloft. I hear the voice of a woman calling us good-for- nothings.Sans bien comprendre ce qui se passe je m’enfuis avec eux, nous traversons la cour et nous grimpons par une échelle dans un grenier à foin. J’entends une voix de femme qui nous traite de propres-à-rien !…
'I should never have thought she would be back so soon,' says Jasmin in a whisper.– Je n’aurais pas cru qu’elle serait rentrée si tôt, dit Jasmin tout bas.
Only then do I understand that we were there for no good, but to steal biscuits and liqueur. I am as much disappointed as that wrecked mariner who, fancying he was talking with a man, suddenly found himself conversing with a monkey. I think only of leaving the loft, these adventures displease me so much. Besides, night is falling . . . My companions make me go by back ways, then across two gardens, and round a pond, until I find myself back in a muddy wet street in which the lights of the Café Daniel are reflected.Je comprends, maintenant seulement, que nous étions là en fraude, à voler des gâteaux et de la liqueur. Je suis déçu comme ce naufragé qui croyait causer avec un homme et qui reconnut soudain que c’était un singe. Je ne songe plus qu’à quitter ce grenier, tant ces aventures-là me déplaisent. D’ailleurs la nuit tombe… On me fait passer par derrière, traverser deux jardins, contourner une mare ; je me retrouve dans la rue mouillée, boueuse, où se reflète la lueur du café Daniel.
I am not proud of the way I have spent my evening. I soon find myself at the Cross-Roads. Suddenly, against my will, at the bend of the road, I seem to see, once more, the clean-cut face of a brother smiling at me; a last waving of the hand and the carriage disappearing . . .Je ne suis pas fier de ma soirée. Me voici aux Quatre-Routes. Malgré moi, tout d’un coup, je revois, au tournant, un visage dur et fraternel qui me sourit ; un dernier signe de la main – et la voiture disparaît…
A cold wind, getting into my overall, makes it flap, a wind similar to those of that memorable winter so tragic and so fine. Already everything appears to me less easy. In the big classroom, where my parents await me for dinner, sudden draughts mingle with the feeble heat of the stove. I shiver, while I am being reproached for my afternoon of idle roaming. Though the very thing that might help me would be to resume my old regular life, I am even deprived, that evening, of the consolation of sitting at my usual place at dinner. The table has not been laid; we all eat off our knees, each settling where best he can in the dark classroom. I eat in silence the thin cake which has been cooked on the top of the stove and which, intended as a reward for a Thursday of diligent work, has been left to burn on the red-hot rings.Un vent froid fait claquer ma blouse, pareil au vent de cet hiver qui était si tragique et si beau. Déjà tout me paraît moins facile. Dans la grande classe où l’on m’attend pour dîner, de brusques courants d’air traversent la maigre tiédeur que répand le poêle. Je grelotte, tandis qu’on me reproche mon après-midi de vagabondage. Je n’ai pas même, pour rentrer dans la régulière vie passée, la consolation de prendre place à table et de retrouver mon siège habituel. On n’a pas mis la table ce soir-là ; chacun dîne sur ses genoux, où il peut, dans la salle de classe obscure. Je mange silencieusement la galette cuite sur le poêle, qui devait être la récompense de ce jeudi passé dans l’école, et qui a brûlé sur les cercles rougis.
In the evening, alone in my room, I hasten to bed to stifle the remorse which I feel surging up from the depths of my grief. But twice I awoke during the night, fancying at first that I heard the creaking of the bed in which Meaulnes used to turn over, all of a heap, and the second time listening for the light steps of the hunter upon the watch, in the dim distance of the lumber-rooms ...Le soir, tout seul dans ma chambre, je me couche bien vite pour étouffer le remords que je sens monter du fond de ma tristesse. Mais par deux fois je me suis éveillé, au milieu de la nuit, croyant entendre, la première fois, le craquement du lit voisin, où Meaulnes avait coutume de se retourner brusquement d’une seule pièce, et, l’autre fois, son pas léger de chasseur aux aguets, à travers les greniers du fond…
XII THE THREE LETTERS FROM MEAULNESCHAPITRE XII LES TROIS LETTRES DE MEAULNES
In all my life I have received only three letters from Meaulnes. They are still at home in a chest of drawers. Each time I read them again, I feel the same sadness as of old. The first arrived two days after he had left.De toute ma vie je n’ai reçu que trois lettres de Meaulnes. Elles sont encore chez moi dans un tiroir de commode. Je retrouve chaque fois que je les relis la même tristesse que naguère. La première m’arriva dès le surlendemain de son départ.
My dear François,« Mon cher François,
To-day, as soon as I got to Paris, I went in front of the house mentioned. I saw nothing. There was no one there. No one will ever be there.« Aujourd’hui, dès mon arrivée à Paris, je suis allé devant la maison indiquée. Je n’ai rien vu. Il n’y avait personne. Il n’y aura jamais personne.
The building mentioned by Frantz is a private house one storey high. Mademoiselle de Galais' room must be on the first floor. The top windows are the most hidden by the trees, but one sees them quite well from the pavement, as one walks by. All the curtains have been drawn and it would be mad to hope that, one day, Yvonne de Galais' face would appear from behind the drawn curtains.« La maison que disait Frantz est un petit hôtel à un étage. La chambre de Mlle de Galais doit être au premier. Les fenêtres du haut sont les plus cachées par les arbres. Mais en passant sur le trottoir on les voit très bien. Tous les rideaux sont fermés et il faudrait être fou pour espérer qu’un jour, entre ces rideaux tirés, le visage d’Yvonne de Galais puisse apparaître.
The house stands on a boulevard ... It was raining a little on trees already green. You could hear the sharp clanging of the tramcars always going by.« C’est sur un boulevard… Il pleuvait un peu dans les arbres déjà verts. On entendait les cloches claires des tramways qui passaient indéfiniment.
I walked up and down, underneath the windows, for nearly two hours. I went in for a drink at a bar close by, so as not to be taken for a burglar up to some mischief. Then I returned to my hopeless watch.« Pendant près de deux heures, je me suis promené de long en large sous les fenêtres. Il y a un marchand de vins chez qui je me suis arrêté pour boire, de façon, à n’être pas pris pour un bandit qui veut faire un mauvais coup. Puis j’ai repris ce guet sans espoir.
Night came. Windows lit up nearly everywhere, but not in that house. There is certainly no one there. And yet Easter is approaching.« La nuit est venue. Les fenêtres se sont allumées un peu partout mais non pas dans cette maison. Il n’y a certainement personne. Et pourtant Pâques approche.
Just as I was about to leave, a girl or a young woman -1 don't know which - came and sat on one of the rain-soaked benches. She was dressed in black with a small white collar. When I left, she was still there, not having stirred in spite of the cold of the evening, and waiting, goodness knows for what or for whom. You see, Paris is full of fools like me.« Au moment où j’allais partir, une jeune fille, ou une jeune femme – je ne sais – est venue s’asseoir sur un des bancs mouillés de pluie. Elle était vêtue de noir avec une petite collerette blanche. Lorsque je suis parti, elle était encore là, immobile malgré le froid du soir, à attendre je ne sais quoi, je ne sais qui. Tu vois que Paris est plein de fous comme moi.
Augustin« AUGUSTIN »
Time passed. I waited in vain for a word from Meaulnes all Easter Monday and the following days - days so calm after the Easter fever that just to wait for summer seemed the only thing to be done. June brought examinations and a terrible heat, a suffocating haze hovering over the countryside, without a breath of wind to dispel it. Night afforded no coolness and consequently no respite from this torture. It was during this unbearable month of June that I received the second letter from Admiral Meaulnes.Le temps passa. Vainement j’attendis un mot d’Augustin le lundi de Pâques et durant tous les jours qui suivirent – jours où il semble, tant ils sont calmes après la grande fièvre de Pâques, qu’il n’y ait plus qu’à attendre l’été. Juin ramena le temps des examens et une terrible chaleur dont la buée suffocante planait sur le pays sans qu’un souffle de vent la vînt dissiper. La nuit n’apportait aucune fraîcheur et par conséquent aucun répit à ce supplice. C’est durant cet insupportable mois de juin que je reçus la deuxième lettre du grand Meaulnes.
June, 189..« Juin 1892…
My dear Chap,« Mon cher ami,
This time all hope is gone. I have known it since yesterday- evening. My grief, which I hardly felt at first, has been increasing ever since.« Cette fois tout espoir est perdu. Je le sais depuis hier soir. La douleur, que je n’avais presque pas sentie tout de suite, monte depuis ce temps.
Every evening I went and sat on that bench, watching, pondering, hoping in spite of all.« Tous les soirs j’allais m’asseoir sur ce banc, guettant, réfléchissant, espérant malgré tout.
Yesterday, after dinner, the night was dark and stifling. People were talking on the pavement, under the trees. Above the dark leaves - toned to green by the lights - flats were lit up on the second and third storeys. Here and there, summer had forced a window to be thrown wide open . .. The lamp could be seen standing alight on the table, scarcely changing the sultry obscurity of June; you could see almost to the other end of the room ... Ah! if the dark window of Yvonne de Galais had suddenly lit up as the others, I believe I should have found courage to go up the stairs, to knock and enter ...« Hier après dîner, la nuit était noire et étouffante. Des gens causaient sur le trottoir, sous les arbres. Au-dessus des noirs feuillages, verdis par les lumières, les appartements des seconds, des troisièmes étages étaient éclairés. Çà et là, une fenêtre que l’été avait ouverte toute grande… On voyait la lampe allumée sur la table, refoulant à peine autour d’elle la chaude obscurité de juin ; on voyait presque jusqu’au fond de la pièce… Ah ! si la fenêtre noire d’Yvonne de Galais s’était allumée aussi, j’aurais osé, je crois, monter l’escalier, frapper, entrer…
The girl of whom I spoke to you was still waiting there, like me. I came to think that she might know the house, and I asked her.« La jeune fille de qui je t’ai parlé était là encore, attendant comme moi. Je pensai qu’elle devait connaître la maison et je l’interrogeai :
'I know,' she said, 'that at one time, in this house, a girl and her brother used to come for the holidays. But I learned that the brother had run away from his parents' country-house and was never found again, and that the girl had married. That explains why the house is shut up.'« – Je sais, a-t-elle dit, qu’autrefois, dans cette maison, une jeune fille et son frère venaient passer les vacances. Mais j’ai appris que le frère avait fui le château de ses parents sans qu’on puisse jamais le retrouver, et la jeune fille s’est mariée. C’est ce qui vous explique que l’appartement soit fermé.
I walked off. Ten steps farther, I stumbled against the curb of the pavement and nearly fell. During the night - it was last night - when the women and the children left off their noise in the back yards, and I might have gone to sleep, I began to hear the cabs rolling by in the street. They passed only now and then. But no sooner had one gone by than, in spite of myself, I waited for the next: the horse's bell, his hoofs clinking on the asphalt. . . And it went on repeating : empty town, your poor love gone, eternal night, summer, fever . . .« Je suis parti. Au bout de dix pas mes pieds butaient sur le trottoir et je manquais tomber. La nuit – c’était la nuit dernière – lorsque enfin les enfants et les femmes se sont tus, dans les cours, pour me laisser dormir, j’ai commencé d’entendre rouler les fiacres dans la rue. Ils ne passaient que de loin en loin. Mais quand l’un était passé, malgré moi, j’attendais l’autre : le grelot, les pas du cheval qui claquaient sur l’asphalte… Et cela répétait : c’est la ville déserte, ton amour perdu, la nuit interminable, l’été, la fièvre…
Seurel, dear man, I am in great distress.« Seurel, mon ami, je suis dans une grande détresse.
Augustin« AUGUSTIN »
Few confidences in these letters, whatever you may think! Meaulnes did not tell me either why he had remained silent so long, or what he now intended to do. I had the impression that he was breaking with me, his adventure over, as he was breaking with his past. It was no good my writing to him; I received no reply. Only a word of congratulation when I passed my preliminary Matriculation. In September I heard through a school friend that he had been for his holidays to his mother's at La Ferté d'Angillon. But, that year, invited by my Uncle Florentin, we had spent the holidays at Vieux-Nançay. And Meaulnes went back to Paris without my having a chance to see him.Lettres de peu de confidence quoi qu’il paraisse, Meaulnes ne me disait ni pourquoi il était resté si longtemps silencieux, ni ce qu’il comptait faire maintenant. J’eus l’impression qu’il rompait avec moi, parce que son aventure était finie, comme il rompait avec son passé. J’eus beau lui écrire, en effet, je ne reçus plus de réponse. Un mot de félicitations seulement, lorsque j’obtins mon Brevet simple. En septembre je sus par un camarade d’école qu’il était venu en vacances chez sa mère à La Ferté-d’Angillon. Mais nous dûmes, cette année-là, invités par mon oncle Florentin du Vieux-Nançay, passer chez lui les vacances. Et Meaulnes repartit pour Paris sans que j’eusse pu le voir.
I received the last of the three letters I ever received from Meaulnes, on my return to school, at the end of November, while I was working with melancholy zeal for my final Matriculation, hoping in the following year to secure a teacher's post without going through Bourges Training College.À la rentrée, exactement vers la fin de novembre, tandis que je m’étais remis avec une morne ardeur à préparer le Brevet supérieur, dans l’espoir d’être nommé instituteur l’année suivante, sans passer par l’École Normale de Bourges, je reçus la dernière des trois lettres que j’aie jamais reçues d’Augustin :
'I still go under that window,' he wrote. 'I still wait, not that there is any hope: just sheer madness. At the end of these cold autumn Sundays, about the time when night comes, I cannot decide to go home and close the shutters of my room without returning to stand there in the chilly street.« Je passe encore sous cette fenêtre, écrivait-il. J’attends encore, sans le moindre espoir, par folie. À la fin de ces froids dimanches d’automne, au moment où il va faire nuit, je ne puis me décider à rentrer, à fermer les volets de ma chambre, sans être retourné là-bas, dans la rue gelée.
I am like the mad woman of Sainte-Agathe who would go to her front door every minute and look towards the station, one hand raised above her eyes, to see if her dead son were coming home.« Je suis comme cette folle de Sainte-Agathe qui sortait à chaque minute sur le pas de la porte et regardait, la main sur les yeux, du côté de La Gare, pour voir si son fils qui était mort ne venait pas.
'Seated on a bench, shivering and wretched, I take pleasure in imagining that some one is going to take me gently by the arm ... I should turn round. It would be she. "I am a little late," she would simply say. And all suffering and all madness vanish away. We enter our home. Her furs are cold, her veil damp; she brings in with her a flavour of the outside mist; and as she draws near the fire, I see the flaxen fairness of her hair and the soft outlines of her beautiful face bent towards the flame . . .« Assis sur le banc, grelottant, misérable, je me plais à imaginer que quelqu’un va me prendre doucement par le bras… Je me retournerais. Ce serait elle. « Je me suis un peu attardée », dirait-elle simplement. Et toute peine et toute démence s’évanouissent. Nous entrons dans notre maison. Ses fourrures sont toutes glacées, sa voilette mouillée ; elle apporte avec elle le goût de brume du dehors ; et tandis qu’elle s’approche du feu, je vois ses cheveux blonds givrés, son beau profil au dessin si doux penché vers la flamme…
'Alas ! the pane remains white, with the curtain drawn across it. And should the girl from the Lost Land draw it aside, I have no longer anything to tell her.« Hélas ! la vitre reste blanchie par le rideau qui est derrière. Et la jeune fille du domaine perdu l’ouvrirait-elle, que je n’ai maintenant plus rien à lui dire.
'Our adventure is at an end. Winter, this year, is as dead as the grave. Perhaps when we die, perhaps death alone will give us the key, the sequence and the end of this adventure that failed.« Notre aventure est finie. L’hiver de cette année est mort comme la tombe. Peut-être quand nous mourrons, peut-être la mort seule nous donnera la clef et la suite et la fin de cette aventure manquée.
'Seurel, the other day, I asked you to think of me. Now, on the contrary, it is better to forget me. It would be better to forget everything.« Seurel, je te demandais l’autre jour de penser à moi. Maintenant, au contraire, il vaut mieux m’oublier. Il vaudrait mieux tout oublier.
'A. M.'À. M. »
And this new winter proved as dead as the preceding one had been alive with mysterious life: the church square without gipsies ; the playground which the boys deserted on the stroke of four . . . the classroom where I studied alone and without pleasure ... In February, for the first time that winter, snow fell, definitely burying the tale of our adventures, blurring every trail, blotting out the last traces. And I tried, as Meaulnes had asked me in his letter, to forget everything.Et ce fut un nouvel hiver, aussi mort que le précédent avait été vivant d’une mystérieuse vie : la place de l’Église sans bohémiens ; la cour d’école que les gamins désertaient à quatre heures… la salle de classe où j’étudiais seul et sans goût… En février, pour la première fois de l’hiver, la neige tomba, ensevelissant définitivement notre roman d’aventures de l’an passé, brouillant toute piste, effaçant les dernières traces. Et je m’efforçai, comme Meaulnes me l’avait demandé dans sa lettre, de tout oublier.
THIRD PARTTROISIÈME PARTIE
CHAPITRE PREMIER
BATHINGLA BAIGNADE
The bad lads of the countryside thought it a lark to smoke cigarettes, to put sugar and water on their hair to make it curl, to kiss girls from the Continuation School in the street, and to call out from behind a hedge, 'Pokebonnet,' to rag a passing nun. At twenty, however, bad lads of that kind can very well improve and become often most sensible fellows. The problem is graver when the bad lad's appearance is wizened and old, when his mind is occupied with low tales of the women roundabout, when he is always making stupid remarks about Gilberte Poquelin for the other boys to laugh. But even so there is still room for hope . ..Fumer la cigarette, se mettre de l’eau sucrée sur les cheveux pour qu’ils frisent, embrasser les filles du Cours Complémentaire dans les chemins et crier « à la cornette ! » derrière la haie pour narguer la religieuse qui passe, c’était la joie de tous les mauvais drôles du pays. À vingt ans, d’ailleurs, les mauvais drôles de cette espèce peuvent très bien s’amender et deviennent parfois des jeunes gens fort sensibles. Le cas est plus grave lorsque le drôle en question a la figure déjà vieillotte et fanée, lorsqu’il s’occupe des histoires louches des femmes du pays, lorsqu’il dit de Gilberte Poquelin mille bêtises pour faire rire les autres. Mais enfin le cas n’est pas encore désespéré…
That was the case with Jasmin Delouche. He continued, I do not know why, but certainly from no wish to pass exams, to study with the top form when every one would rather he gave it up. Between whiles, too, he learned the plasterer's trade with his Uncle Dumas. And soon this Jasmin Delouche and Boujardon and a softish fellow called Denis, son of the deputy mayor, were the only big boys with whom I cared to associate, because they belonged to 'Meaulnes' time.'C’était le cas de Jasmin Delouche. Il continuait, je ne sais pourquoi, mais certainement sans aucun désir de passer les examens, à suivre le Cours Supérieur que tout le monde aurait voulu lui voir abandonner. Entre temps, il apprenait avec son oncle Dumas le métier de plâtrier. Et bientôt ce Jasmin Delouche, avec Boujardon et un autre garçon très doux, le fils de l’adjoint qui s’appelait Denis, furent les seuls grands élèves que j’aimasse à fréquenter, parce qu’ils étaient « du temps de Meaulnes ».
Besides, Delouche was genuinely keen to be my friend. To tell the truth, though he had been Admiral Meaulnes' enemy, he wanted to be the Admiral Meaulnes of the school : at any rate, he regretted perhaps not having been his lieutenant. Less thick than Boujardon, he had felt I believe, what an extraordinary event Meaulnes had been in our life. And I often heard him repeat: 'Ah! that's what he used to say, Admiral Meaulnes . . .' or again, 'Just as Admiral Meaulnes would've said . . .'Il y avait d’ailleurs, chez Delouche, un désir très sincère d’être mon ami. Pour tout dire, lui qui avait été l’ennemi du grand Meaulnes, il eût voulu devenir le grand Meaulnes de l’école : tout au moins regrettait-il peut-être de n’avoir pas été son lieutenant. Moins lourd que Boujardon, il avait senti, je pense, tout ce que Meaulnes avait apporté, dans notre vie, d’extraordinaire. Et souvent je l’entendais répéter : « Il le disait bien, le grand Meaulnes… » ou encore : « Ah ! disait le grand Meaulnes… »
This old-looking fellow, besides being more of a man than we were, got hold of ripping things which gave him a pull over us : a mongrel with long white hair who answered to the irritating name of Bécali and fetched stones thrown ever so far, without being much good for anything else; a second-hand bicycle which Jasmin let us ride sometimes in the evening after school, but on which he preferred to exercise the village girls ; last but not least, a white donkey, quite blind, which could be harnessed to any vehicle.Outre que Jasmin était plus homme que nous, le vieux petit gars disposait de trésors d’amusements qui consacraient sur nous sa supériorité : un chien de race mêlée, aux longs poils blancs, qui répondait au nom agaçant de Bécali et rapportait les pierres qu’on lançait au loin, sans avoir d’aptitude bien nette pour aucun autre sport ; une vieille bicyclette achetée d’occasion et sur quoi Jasmin nous faisait quelquefois monter, le soir après le cours, mais avec laquelle il préférait exercer les filles du pays ; enfin et surtout un âne blanc et aveugle qui pouvait s’atteler à tous les véhicules.
It was Dumas' donkey, but, in the summer, it was lent to Jasmin whenever we went bathing in the Cher. His mother, at such times, always gave him a bottle of lemonade which we placed under the driver's seat, amongst the stiff, dry bathing- drawers. And we set out, eight to ten big boys from the top form, going with M. Seurel, some on foot, others hoisted in the donkey cart which we left behind at Deep Waters Farm, where the path along the Cher became like a ravine.C’était l’âne de Dumas, mais il le prêtait à Jasmin quand nous allions nous baigner au Cher, en été. Sa mère, à cette occasion, donnait une bouteille de limonade que nous mettions sous le siège, parmi les caleçons de bains desséchés. Et nous partions, huit ou dix grands élèves du cours, accompagnés de M. Seurel, les uns à pied, les autres grimpés dans la voiture à âne, qu’on laissait à la ferme de Grand’Fons, au moment où le chemin du Cher devenait trop raviné.
I have good reason to remember in all its minute details one outing of this kind, when Jasmin's donkey took to the Cher the slips, luggage, lemonade, and M. Seurel, while we followed on foot. It was during the month of August. We had just finished examinations. We were care-free, and the whole summer, all happiness, seemed to belong to us ; so, early that fine Thursday afternoon, we marched along the road singing, not knowing what we sang or why we sang it.J’ai lieu de me rappeler jusqu’en ses moindres détails une promenade de ce genre, où l’âne de Jasmin conduisit au Cher nos caleçons, nos bagages, la limonade et M. Seurel, tandis que nous suivions à pied par derrière. On était au mois d’août. Nous venions de passer les examens. Délivrés de ce souci, il nous semblait que tout l’été, tout le bonheur nous appartenaient, et nous marchions sur la route en chantant, sans savoir quoi ni pourquoi, au début d’un bel après-midi de jeudi.
On the way, only one shadow fell on this innocent picture. We noticed Gilberte Poquelin ahead of us. She walked alluringly, in a rather short skirt and high-heeled shoes; she had the sweet yet bold air of a girl who was nearly a woman. She left the road for a by-lane, no doubt on her way to fetch milk. Little Coffin at once proposed to Jasmin to follow her.Il n’y eut, à l’aller, qu’une ombre à ce tableau innocent. Nous aperçûmes, marchant devant nous, Gilberte Poquelin. Elle avait la taille bien prise, une jupe demi-longue, des souliers hauts, l’air doux et effronté d’une gamine qui devient jeune fille. Elle quitta la route et prit un chemin détourné, pour aller chercher du lait sans doute. Le petit Coffin proposa aussitôt à Jasmin de la suivre.
'It wouldn't be the first time I'd kissed her either . . .' said the other. And he began to relate several risky stories concerning her and her girl friends, while, by way of bragging, our little troop took to the lane and left M. Seurel on the road forging ahead in the donkey cart. Once in the lane, however, our band began to scatter. Even Delouche, in our presence, did not appear over-anxious to approach the girl who hurried on, and he did not come nearer than fifty yards. There was a display of cock-crowing and hen-clucking, a few enticing little bursts of whistling; then we walked back the way we had come, feeling uncomfortable and thwarted. Back on the road, we had to run, under the blazing sun, too. We no longer sang.– Ce ne serait pas la première fois que j’irais l’embrasser… dit l’autre. Et il se mit à raconter sur elle et ses amies plusieurs histoires grivoises, tandis que toute la troupe, par fanfaronnade, s’engageait dans le chemin, laissant M. Seurel continuer en avant, sur la route, dans la voiture à âne. Une fois là, pourtant, la bande commença à s’égrener. Delouche lui-même paraissait peu soucieux de s’attaquer devant nous à la gamine qui filait, et il ne l’approcha pas à plus de cinquante mètres. Il y eut quelques cris de coqs et de poules, des petits coups de sifflets galants, puis nous rebroussâmes chemin, un peu mal à l’aise, abandonnant la partie. Sur la route, en plein soleil, il fallut courir. Nous ne chantions plus.
We undressed and dressed again in the parched willow- ground bordering the Cher. The willows sheltered us from onlookers, but not from the sun. Our feet were on sand and dry mud; our one thought was for the bottle of widow Delouche's lemonade being kept cool in the pool at Deep Waters, a pool hollowed out in the very bank of the Cher. There were always pale-greenish weeds to be found at thé bottom, and two or three creatures which looked like wood- lice; but the water was so clear, so transparent, that fishermen never hesitated to kneel and drink at it, one hand placed on either bank.Nous nous déshabillâmes et rhabillâmes dans les saulaies arides qui bordent le Cher. Les saules nous abritaient des regards, mais non pas du soleil. Les pieds dans le sable et la vase desséchée, nous ne pensions qu’à la bouteille de limonade de la veuve Delouche, qui fraîchissait dans la fontaine de Grand’Fons, une fontaine creusée dans la rive même du Cher. Il y avait toujours, dans le fond, des herbes glauques et deux ou trois bêtes pareilles à des cloportes ; mais l’eau était si claire, si transparente, que les pêcheurs n’hésitaient pas à s’agenouiller, les deux mains sur chaque bord, pour y boire.
Alas ! it happened that day as it always did . . . Once we were dressed and, squatting on our heels in a circle, were ready to share the cool lemonade out of two tumblers, after inviting M. Seurel to take his share, there came to each of us scarcely more than a little froth which grated on the throat and only aggravated one's thirst. So finally, as his turn came, each of us went to the pool we had at first despised and slowly lowered his face to the level of the clear water. But we were not all used to these peasants' ways. Several of us, myself included, never managed to quench our thirst: some because they did not like water; others because their throats contracted at the fear of swallowing a woodlouse; others again, deceived by the transparency of the still water and unable to estimate the exact distance to its surface, pushed half of their faces in with their lips and drew in through the nose stinging water which seemed quite hot; others for all these reasons put together . . . What did it matter ! It always seemed to us, there on the parched banks of the Cher, that the whole fresh beauty of nature was enclosed in that spot. And even now, whenever I hear the word pool anywhere, it is of that one pool I lovingly think.Hélas ! ce fut ce jour-là comme les autres fois… Lorsque, tous habillés, nous nous mettions en rond, les jambes croisées en tailleur, pour nous partager, dans deux gros verres sans pied, la limonade rafraîchie, il ne revenait guère à chacun, lorsqu’on avait prié M. Seurel de prendre sa part, qu’un peu de mousse qui piquait le gosier et ne faisait qu’irriter la soif. Alors, à tour de rôle, nous allions à la fontaine que nous avions d’abord méprisée, et nous approchions lentement le visage de la surface de l’eau pure. Mais tous n’étaient pas habitués à ces mœurs d’hommes des champs. Beaucoup, comme moi, n’arrivaient pas à se désaltérer : les uns, parce qu’ils n’aimaient pas l’eau, d’autres, parce qu’ils avaient le gosier serré par la peur d’avaler un cloporte, d’autres, trompés par la grande transparence de l’eau immobile et n’en sachant pas calculer exactement la surface, s’y baignaient la moitié du visage en même temps que la bouche et aspiraient âcrement par le nez une eau qui leur semblait brûlante, d’autres enfin pour toutes ces raisons à la fois… N’importe ! il nous semblait, sur ces bords arides du Cher, que toute la fraîcheur terrestre était enclose en ce lieu. Et maintenant encore, au seul mot de fontaine, prononcé n’importe où, c’est à celle-là, pendant longtemps, que je pense.
We came back at dusk with the same care-free spirit as when we went. The Deep Waters' track, leading up to the road, was a brook in the winter, but in the summer a ravine unfit for traffic, obstructed by holes and big roots and leading uphill between tall rows of shady trees. Some of the bathers went that way, just for fun. But with M. Seurel, Jasmin, and several other boys, we followed an easy sandy path running parallel to the first and bordering a neighbouring farm. We could hear the others talk and laugh close to us, down below, hidden from sight in the shady path, while Delouche told his mannish tales . . . At the top of the tall row of trees, evening insects were droning and could be seen against the clear sky, as they moved around the lacework of the leaves. Sometimes, one suddenly tumbled down, its hum fizzling out all at once ... A beautiful quiet summer evening ! ... A peaceful homecoming, void of hope, but also of longing, after an ordinary little country outing . . . Once again, without realising it, Jasmin came to disturb this peacefulness . . .Le retour se fit à la brune, avec insouciance d’abord, comme l’aller. Le chemin de Grand’Fons, qui remontait vers la route, était un ruisseau l’hiver et, l’été, un ravin impraticable, coupé de trous et de grosses racines, qui montait dans l’ombre entre de grandes haies d’arbres. Une partie des baigneurs s’y engagea par jeu. Mais nous suivîmes, avec M. Seurel, Jasmin et plusieurs camarades, un sentier doux et sablonneux, parallèle à celui-là, qui longeait la terre voisine. Nous entendions causer et rire les autres, près de nous, au-dessous de nous, invisibles dans l’ombre, tandis que Delouche racontait ses histoires d’homme… Au faîte des arbres de la grande haie grésillaient les insectes du soir qu’on voyait, sur le clair du ciel, remuer tout autour de la dentelle des feuillages. Parfois il en dégringolait un, brusquement, dont le bourdonnement grinçait tout à coup. Beau soir d’été calme !… Retour, sans espoir mais sans désir, d’une pauvre partie de campagne… Ce fut encore Jasmin, sans le vouloir, qui vint troubler cette quiétude…
Just as we reached the top of the hill, at the place where two huge ancient stones stand - they are rumoured to be the remains of a fortress - he began to speak of the estates he had visited, above all of one half forsaken in the neighbourhood of Vieux-Nançay: the Sand Pit Manor. With his Allier accent, which shows affectation in rounding off some words and in shortening others, he related having seen, some years previously, in the tumble-down chapel of the old manor, a tombstone on which were carved the words : here lies sir galois, knight, faithful to his god, his king and his love.Au moment où nous arrivions au sommet de la côte, à l’endroit où il reste deux grosses vieilles pierres qu’on dit être les vestiges d’un château fort, il en vint à parler des domaines qu’il avait visités et spécialement d’un domaine à demi abandonné aux environs du Vieux-Nançay : le domaine des Sablonnières. Avec cet accent de l’Allier qui arrondit vaniteusement certains mots et abrège avec préciosité les autres, il racontait avoir vu quelques années auparavant, dans la chapelle en ruine de cette vieille propriété, une pierre tombale sur laquelle étaient gravés ces mots : Ci-gît le chevalier Galois fidèle à son Dieu, à son Roi, à sa Belle.
'Well ! I never !' said M. Seurel, slightly shrugging his shoulders, ill at ease at the turn the conversation had taken, yet anxious nevertheless to let us talk like men.– Ah ! bah ! tiens ! disait M. Seurel, avec un léger haussement d’épaules, un peu gêné du ton que prenait la conversation, mais désireux cependant de nous laisser parler comme des hommes.
Then Jasmin went on describing the manor house as if he had spent his life there. On their way home from Vieux-Nançay, he and Dumas had more than once been puzzled by the old grey tower which could be seen above the firs. There, in the middle of the woods, you came to a maze of decrepit buildings which you could visit when the owners were away. One of the keepers of the place, to whom they had given a lift, had once taken them to the mysterious manor. But since then everything had been razed to the ground; there only remained, people said, the farm and a small country-house. The occupiers were still the same: an old naval officer, in reduced circumstances, and his daughter.Alors Jasmin continua de décrire ce château, comme s’il y avait passé sa vie. Plusieurs fois, en revenant du Vieux-Nançay, Dumas et lui avaient été intrigués par la vieille tourelle grise qu’on apercevait au-dessus des sapins. Il y avait là, au milieu des bois, tout un dédale de bâtiments ruinés que l’on pouvait visiter en l’absence des maîtres. Un jour, un garde de l’endroit, qu’ils avaient fait monter dans leur voiture, les avait conduits dans le domaine étrange. Mais depuis lors on avait fait tout abattre ; il ne restait plus guère, disait-on, que la ferme et une petite maison de plaisance. Les habitants étaient toujours les mêmes : un vieil officier retraité, demi-ruiné et sa fille.
He went on talking . .. talking ... I listened attentively, feeling, without being aware of it, that all this concerned facts well known to me, when suddenly, in the simple way extraordinary things do happen, Jasmin turned to me and touched me on the arm as if struck by an idea which had never occurred to him.Il parlait… Il parlait… J’écoutais attentivement, sentant sans m’en rendre compte qu’il s’agissait là d’une chose bien connue de moi, lorsque soudain, tout simplement, comme se font les choses extraordinaires, Jasmin se tourna vers moi et, me touchant le bras, frappé d’une idée qui ne lui était jamais venue :
'My goodness, now I come to think of it,' he said, 'it must have been there Meaulnes - you know, Admiral Meaulnes? - went.– Tiens, mais, j’y pense, dit-il, c’est là que Meaulnes – tu sais, le grand Meaulnes ? – avait dû aller.
'Of course,' he went on, for I did not answer him, 'and I remember that the keeper used to speak of the son of the place, a queer fellow who had very weird ideas . . .'» Mais oui, ajouta-t-il, car je ne répondais pas, et je me rappelle que le garde parlait du fils de la maison, un excentrique, qui avait des idées extraordinaires…
I no longer listened to him, convinced as I was from the first that he had guessed right and that in front of me, far from Meaulnes, far from all hope, there had just opened out, as clear and easy as a familiar road, a path to the manor without a name.Je ne l’écoutais plus, persuadé dès le début qu’il avait deviné juste et que devant moi, loin de Meaulnes, loin de tout espoir, venait de s’ouvrir, net et facile comme une route familière, le chemin du Domaine sans nom.
CHAPITRE II
AT FLORENTIN'SCHEZ FLORENTIN
Just as far as I had been an unhappy child, dreamy and retiring, so I now became resolute and as we say at home 'determined,' when I felt that upon me depended the outcome of this high adventure.Autant j’avais été un enfant malheureux et rêveur et fermé, autant je devins résolu et, comme on dit chez nous, « décidé », lorsque je sentis que dépendait de moi l’issue de cette grave aventure.
From that evening, I believe, my knee definitely ceased to hurt me.Ce fut, je crois bien, à dater de ce soir-là que mon genou cessa définitivement de me faire mal.
Vieux-Nançay was the parish to which the Sand Pit estate belonged and where all M. Seurel's relatives lived, and in particular my Uncle Florentin, a tradesman with whom we often spent the end of September. Free as I was from examinations, I did not want to wait, and was granted permission to go at once to my uncle. But I decided to say nothing to Meaulnes as long as I could not be certain of having good news to impart. For, indeed, what was the good of drawing him out of his despair, to plunge him back into it, perhaps more deeply, afterwards?Au Vieux-Nançay, qui était la commune du domaine des Sablonnières, habitait toute la famille de M. Seurel et en particulier mon oncle Florentin, un commerçant chez qui nous passions quelquefois la fin de septembre. Libéré de tout examen, je ne voulus pas attendre et j’obtins d’aller immédiatement voir mon oncle. Mais je décidai de ne rien faire savoir à Meaulnes aussi longtemps que je ne serais pas certain de pouvoir lui annoncer quelque bonne nouvelle. À quoi bon en effet l’arracher à son désespoir pour l’y replonger ensuite plus profondément peut-être ?
Vieux-Nançay was for many years my favourite place in the world, the place that meant holidays, where we only went on rare occasions, when a carriage could be hired to take us. There had formerly been some disagreement with the branch of the family living there, and no doubt this explains why one had each time to beg Millie so hard to get her to come. But I cared little about these squabbles ! . . . No sooner was I there than I became lost in the crowd of uncles and cousins, boys and girls, and enjoyed a life crammed with jolly doings.Le Vieux-Nançay fut pendant très longtemps le lieu du monde que je préférais, le pays des fins de vacances, où nous n’allions que bien rarement, lorsqu’il se trouvait une voiture à louer pour nous y conduire. Il y avait eu, jadis, quelque brouille avec la branche de la famille qui habitait là-bas, et c’est pourquoi sans doute Millie se faisait tant prier chaque fois pour monter en voiture. Mais moi, je me souciais bien de ces fâcheries !… Et sitôt arrivé, je me perdais et m’ébattais parmi les oncles, les cousines et les cousins, dans une existence faite de mille occupations amusantes et de plaisirs qui me ravissaient.
We used to live with Uncle Florentin and Aunt Julie. They had a boy of my age, Cousin Firmin, and eight daughters, the two eldest of whom, Marie-Louise and Charlotte, might have been seventeen and fifteen. They kept a large shop in front of the church, at the entrance to this small town in Sologne - a sort of general store, the shopping centre for all the neighbouring gentry and sportsmen living in lonely places in the remote country, often thirty kilometres from any station.Nous descendions chez l’oncle Florentin et la tante Julie, qui avaient un garçon de mon âge, le cousin Firmin, et huit filles dont les aînées, Marie-Louise, Charlotte, pouvaient avoir dix-sept et quinze ans. Ils tenaient un très grand magasin à l’une des entrées de ce bourg de Sologne, devant l’église – un magasin universel, auquel s’approvisionnaient tous les châtelains-chasseurs de la région, isolés dans la contrée perdue, à trente kilomètres de toute gare.
This shop, with its grocery and drapery counters, had numerous windows looking on the road and a glass door opening on the church square. But a strange thing, though quite ordinary in this poor district, the floor of the shop was of trodden earth.Ce magasin, avec ses comptoirs d’épicerie et de rouennerie, donnait par de nombreuses fenêtres sur la route et, par la porte vitrée, sur la grande place de l’église. Mais, chose étrange, quoique assez ordinaire dans ce pays pauvre, la terre battue dans tout la boutique tenait lieu de plancher.
At the back of the premises were six rooms, each stocked with a different kind of goods : the room with hats, the room with garden tools, the room with lamps . . . goodness knows what ! When, as a child, I used to go through this maze of a store, it seemed as if my eyes would never exhaust all its marvels. And even at that time I still thought that there could be no real holidays in any other place.Par derrière, c’étaient six chambres, chacune remplie d’une seule et même marchandise : la chambre aux chapeaux, la chambre au jardinage, la chambre aux lampes… que sais-je ? Il me semblait, lorsque j’étais, enfant et que je traversais ce dédale (maze, labyrinth) d’objets de bazar, que je n’en épuiserais jamais du regard toutes les merveilles. Et, à cette époque encore, je trouvais qu’il n’y avait de vraies vacances que passées en ce lieu.
The family lived in the big kitchen, the door of which opened on the shop, and in this kitchen, at the end of September, huge fires were blazing by the side of which the gamekeepers and poachers who sold game to Florentin often came for a drink quite early in the morning, while the little girls, who were already up, went all over the place, making much noise, or smoothed one another's hair with 'some nice-smelling stuff.' On the walls some old photographs, yellowish groups of schoolboys, depicted my father - after one had taken some time to recognise him in his uniform - amidst his Training College friends ...La famille vivait dans une grande cuisine dont la porte s’ouvrait sur le magasin – cuisine où brillaient aux fins de septembre de grandes flambées de cheminée, où les chasseurs et les braconniers qui vendaient du gibier à Florentin venaient de grand matin se faire servir à boire, tandis que les petites filles, déjà levées, couraient, criaient, se passaient les unes aux autres du « sent-y-bon » sur leurs cheveux lissés. Aux murs, de vieilles photographies, de vieux groupes scolaires jaunis montraient mon père – on mettait longtemps à le reconnaître en uniforme – au milieu de ses camarades d’École Normale…
The mornings were always spent there; or in the yard where Florentin grew dahlias and reared guinea-fowls; here, seated on soap chests, you set about roasting coffee, or unpacking crates filled with all kinds of carefully wrapped things, the name of which we did not always know . . .C’est, là que se passaient nos matinées ; et aussi dans la cour où Florentin faisait pousser des dahlias et élevait des pintades ; où l’on torréfiait le café, assis sur des boîtes à savon ; où nous déballions des caisses remplies d’objets divers précieusement enveloppés et dont nous ne savions pas toujours le nom…
All day long the shop was invaded by peasants or by the coachmen of the neighbouring gentry. Carts, coming from far out in the country and dripping with the September fog, would pull up and stop in front of the glass door. And from the kitchen we listened to the peasant-women's talk, curious to hear all their stories ...Toute la journée, le magasin était envahi par des paysans ou par les cochers des châteaux voisins. À la porte vitrée s’arrêtaient et s’égouttaient, dans le brouillard de septembre, des charrettes, venues du fond de la campagne. Et de la cuisine nous écoutions ce que disaient les paysannes, curieux de toutes leurs histoires…
But in the evening, after eight o'clock, when we went out with lanterns to take hay to the horses whose reeking skins filled the stables with steam, the whole of the shop belonged to us!Mais le soir, après huit heures, lorsque avec des lanternes on portait le foin aux chevaux dont la peau fumait dans l’écurie – tout le magasin nous appartenait !
Marie-Louise, the eldest of my cousins, though one of the smallest, was still in the shop, folding and putting away rolls of cloth and coaxing us to come and cheer her up. So Firmin and I with all the girls burst into the huge shop, under the overhead porcelain lamps, and coffee-grinders were set turning and acrobatic stunts performed on the counters; sometimes Firmin brought out from the attics some old trombone covered with verdigris, for the trodden earth floor was good to dance on . . .Marie-Louise, qui était l’aînée de mes cousines, mais une des plus petites, achevait de plier et de ranger les piles de drap dans la boutique ; elle nous encourageait à venir la distraire. Alors, Firmin et moi avec toutes les filles, nous faisions irruption dans la grande boutique, sous les lampes d’auberge, tournant les moulins à café, faisant des tours de force sur les comptoirs ; et parfois Firmin allait chercher dans les greniers, car la terre battue invitait à la danse, quelque vieux trombone plein de vert-de-gris…
I still blush at the idea that, at any moment in those previous years, Mlle, de Galais might have come in and caught us at these childish games . . . But it was just before nightfall, one evening of that month of August, while I was quietly talking with Marie-Louise and Firmin, that I saw her for the first time . . .Je rougis encore à l’idée que, les années précédentes, Mlle de Galais eût pu venir à cette heure et nous surprendre au milieu de ces enfantillages… Mais ce fut un peu avant la tombée de la nuit, un soir de ce mois d’août, tandis que je causais tranquillement avec Marie-Louise et Firmin que je la vis pour la première fois…
The very first evening of my arrival at Vieux-Nançay I had questioned my Uncle Florentin concerning the Sand Pit estate.Dès le soir de mon arrivée au Vieux-Nançay, j’avais interrogé mon oncle Florentin sur le domaine des Sablonnières.
'It is no longer an estate,' he told me. 'Everything has been sold, and the buyers, sportsmen, have pulled down the old buildings to enlarge their shoot; the great courtyard is by now just a waste land of heather and broom. The former owners have only kept a one-storey shack and the farm. You'll often have a chance of seeing Mademoiselle de Galais here; it's she does all the shopping, coming sometimes on horseback, sometimes driving, but always, the same old horse, old Bélisaire . . . It's a funny turn-out !'– Ce n’est plus un domaine, avait-il dit. On a tout vendu, et les acquéreurs, des chasseurs, ont fait abattre les vieux bâtiments pour agrandir leurs terrains de chasse ; la cour d’honneur n’est plus maintenant qu’une lande de bruyères et d’ajoncs. Les anciens possesseurs n’ont gardé qu’une petite maison d’un étage et la ferme. Tu auras bien l’occasion de voir ici Mlle de Galais ; c’est elle-même qui vient faire ses provisions, tantôt en selle (in the saddle), tantôt en voiture, mais toujours avec le même cheval, le vieux Bélisaire… C’est un drôle d’équipage !
I was so upset that I no longer knew what question to ask so as to learn more.J’étais si troublé que je ne savais plus quelle question poser pour en apprendre davantage.
'But surely they were rich?'– Ils étaient riches, pourtant ?
'Yes. M. de Galais used to give parties to amuse his son, a strange boy, full of queer ideas. To give him a good time, the father always thought of some grand new thing. They had girls come from Paris . . . fellows from Paris and elsewhere . . .– Oui. M. de Galais donnait des fêtes pour amuser son fils, un garçon étrange, plein d’idées extraordinaires. Pour le distraire, il imaginait ce qu’il pouvait. On faisait venir des Parisiennes… des gars de Paris et d’ailleurs…
'The Sand Pit was all falling to ruins, Mme. de Galais was near her end, they were still trying to amuse him, putting up with all his whims. 'Twas last winter - no, the winter before, they gave their biggest fancy-dress fête. Half of their guests were from Paris, others were country folk. They had bought or hired any amount of marvellous fancy costumes, games, horses, boats. Always to amuse Frantz de Galais. It was said that he was about to marry, and that it was his betrothal party. But he was much too young. And it was all broken off suddenly; he ran away and he's never been seen since . . . After the lady's death, Mademoiselle de Galais was suddenly left alone with her father, the old sea captain.'« Toutes les Sablonnières étaient en ruine, Mme de Galais près de sa fin, qu’ils cherchaient encore à l’amuser et lui passaient toutes ses fantaisies. C’est l’hiver dernier – non, l’autre hiver, qu’ils ont fait leur plus grande fête costumée. Ils avaient invité moitié gens de Paris et moitié gens de campagne. Ils avaient acheté ou loué des quantités d’habits merveilleux, des jeux, des chevaux, des bateaux. Toujours pour amuser Frantz de Galais. On disait qu’il allait se marier et qu’on fêtait là ses fiançailles. Mais il était bien trop jeune. Et tout a cassé d’un coup ; il s’est sauvé ; on ne l’a jamais revu… La châtelaine morte, Mlle de Galais est restée soudain toute seule avec son père, le vieux capitaine de vaisseau.
'Isn't she married?' I asked at last.– N’est-elle pas mariée ? demandai-je enfin.
'No,' he said, 'I've heard nothing of it. Might you be a suitor?'– Non, dit-il, je n’ai entendu parler de rien. Serais-tu un prétendant ?
Very much put out, I confessed to him, as briefly and as discreetly as possible, that my best friend, Augustin Meaulnes, would perhaps be one.Tout déconcerté, je lui avouai aussi brièvement, aussi discrètement que possible, que mon meilleur ami, Augustin Meaulnes, peut-être, en serait un.
'Ah!' said Florentin, smiling, 'if he's not particular as to money, it is a good match . . . Should I say a word about it to M. de Galais? He still comes here sometimes to get small shot for game. I always give him a taste of my old brandy.'– Ah ! dit Florentin, en souriant, s’il ne tient pas à la fortune, c’est un joli parti… Faudra-t-il que j’en parle à M. de Galais ? Il vient encore quelquefois jusqu’ici chercher du petit plomb pour la chasse. Je lui fais toujours goûter ma vieille eau-de-vie de marc.
But I begged him to do nothing of the sort, to wait. And on my part, I delayed to inform Meaulnes. Such an accumulation of lucky circumstances made me feel rather anxious. And this anxiety forced me not to inform Meaulnes of anything before I had at least seen the girl.Mais je le priai bien vite de n’en rien faire, d’attendre. Et moi-même je ne me hâtai pas de prévenir Meaulnes. Tant d’heureuses chances accumulées m’inquiétaient un peu. Et cette inquiétude me commandait de ne rien annoncer à Meaulnes que je n’eusse au moins vu la jeune fille.
I had not long to wait. The next day, a little before dinner, night began to fall, and with it came a fresh mist, more like September than August. Firmin and I, guessing the shop would be empty of customers at the moment, had come to talk to Marie-Louise and Charlotte. I had confided to them the secret which had brought me to Vieux-Nançay earlier than usual. Elbows on the counter or seated with both hands stretched out flat on the polished wood, we were telling one another all we knew about the mysterious girl - and that was precious little - when a noise of wheels made us turn round.Je n’attendis pas longtemps. Le lendemain, un peu avant le dîner, la nuit commençait à tomber ; une brume fraîche, plutôt de septembre que d’août, descendait avec la nuit. Firmin et moi, pressentant le magasin vide d’acheteurs un instant, nous étions venus voir Marie-Louise et Charlotte. Je leur avais confié le secret qui m’amenait au Vieux-Nançay à cette date prématurée. Accoudés sur le comptoir ou assis les deux mains à plat sur le bois ciré, nous nous racontions mutuellement ce que nous savions de la mystérieuse jeune fille et cela se réduisait à fort peu de chose – lorsqu’un bruit de roues nous fit tourner la tête.
'There she is, that's her,' they whispered.– La voici, c’est elle, dirent-il s à voix basse.
A few seconds later the queer equipage stopped in front of the glass door. An old farm carriage with rounded panels and small moulded cornices, the like of which I had never seen before in that district; an old white horse which always seemed to want to graze along the road, so low did he bend his head as he walked; and on the box -1 say it in all simplicity of heart, but knowing well what I say - the most beautiful girl the world may ever have held.Quelques secondes après, devant la porte vitrée, s’arrêtait l’étrange équipage. Une vieille voiture de ferme, aux panneaux arrondis, avec de petites galeries moulées, comme nous n’en avions jamais vu dans cette contrée ; un vieux cheval blanc qui semblait toujours vouloir brouter quelque herbe sur la route, tant il baissait la tête pour marcher ; et sur le siège – je le dis dans la simplicité de mon cœur, mais sachant bien ce que je dis – la jeune fille la plus belle qu’il y ait peut-être jamais eu au monde.
I never saw so much grace combined with so much gravity. Her costume gave her so slender a waist that she seemed fragile. A long brown cloak, which she took off as she came in, was thrown on her shoulders. She was the gravest of girls, the frailest of women. A mass of fair hair weighed on her forehead and over her face which was delicate in outline and delicate in moulding. On her pure complexion summer had placed two freckles ... I detected only one defect in so much beauty : in moments of sadness, discouragement, or simply deep thought, this pure face was slightly dappled with red, as happens to people suffering from some serious and unsuspected complaint. Then one's admiration on looking at her was replaced by a kind of pity, the more heart-rending because the more surprising.Jamais je ne vis tant de grâce s’unir à tant de gravité. Son costume lui faisait la taille si mince qu’elle semblait fragile. Un grand manteau marron, qu’elle enleva en entrant, était jeté sur ses épaules. C’était la plus grave des jeunes filles, la plus frêle des femmes. Une lourde chevelure blonde pesait sur son front et sur son visage, délicatement dessiné, finement modelé. Sur son teint très pur, l’été avait posé deux taches de rousseur (freckles)… Je ne remarquai qu’un défaut à tant de beauté : aux moments de tristesse, de découragement ou seulement de réflexion profonde, ce visage si pur se marbrait légèrement de rouge, comme il arrive chez certains malades gravement atteints sans qu’on le sache. Alors toute l’admiration de celui qui la regardait faisait place à une sorte de pitié d’autant plus déchirante qu’elle surprenait davantage.
At least this is what I seemed to discover as she slowly got down from the carriage, and Marie-Louise, with complete ease, at last introduced me and encouraged me to speak.Voilà du moins ce que je découvrais, tandis qu’elle descendait lentement de voiture et qu’enfin Marie-Louise, me présentant avec aisance à la jeune fille, m’engageait à lui parler.
They offered her a polished chair, and she sat down, her back resting against the counter, while we remained standing. She appeared to know the shop well and to be fond of it. Aunt Julie, being at once informed, came in, and talked quietly, with her hands crossed over her stomach and her peasant shopkeeper's white cap nodding gently. And thus the moment when conversation would begin on my part - which I rather dreaded - was postponed .. .On lui avança une chaise cirée et elle s’assit, adossée au comptoir, tandis que nous restions debout. Elle paraissait bien connaître et aimer le magasin. Ma tante Julie, aussitôt prévenue, arriva, et le temps qu’elle parla, sagement, les mains croisées sur son ventre, hochant doucement sa tête de paysanne-commerçante coiffée d’un bonnet blanc, retarda le moment – qui me faisait trembler un peu – où la conversation s’engagerait avec moi…
It came very simply.Ce fut très simple.
'And so,' said Mademoiselle de Galais, 'you will soon be a teacher?'– Ainsi, dit Mlle de Galais, vous serez bientôt instituteur ?
Aunt Julie was then lighting over our heads the porcelain lamp which gave dim light to the shop ; I saw the girl's sweet childlike face, her candid blue eyes, and was all the more surprised at her clear and serious voice. Whenever she stopped talking, her gaze settled away from the listener, not moving while she awaited the answer, and she slightly bit her lip.Ma tante allumait au-dessus de nos têtes la lampe de porcelaine qui éclairait faiblement le magasin. Je voyais le doux visage enfantin de la jeune fille, ses yeux bleus si ingénus, et j’étais d’autant plus surpris de sa voix si nette, si sérieuse. Lorsqu’elle cessait de parler, ses yeux se fixaient ailleurs, ne bougeaient plus en attendant la réponse, et elle tenait sa lèvre un peu mordue.
'I should also be teaching,' she said, 'if only M. de Galais would let me! I would teach little boys, like your mother . . .'– J’enseignerais, moi aussi, dit-elle, si M. de Galais voulait ! J’enseignerais les petits garçons, comme votre mère…
And she smiled, showing me thus that my cousins had spoken to her of me.Et elle sourit, montrant ainsi que mes cousins lui avaient parlé de moi.
'You see,' she went on, 'the village people are always very polite and kind and obliging to me. And I am very fond of them. But then, what credit can there be in my loving them? ... While, with a school teacher, they are apt to be rather cross and critical, don't you think? There are endless tales of lost pencils, exercise-books too dear, and of children who do not learn . . . Well, I would fight it out with them and they would like me nevertheless. It would be far more difficult. . .'– C’est, continua-t-elle, que les villageois sont toujours avec moi polis, doux et serviables. Et je les aime beaucoup. Mais aussi quel mérite ai-je à les aimer ?… « Tandis qu’avec l’institutrice, ils sont, n’est-ce pas ? chicaniers et avares. Il y a sans cesse des histoires de porte-plume perdus, de cahiers trop chers ou d’enfants qui n’apprennent pas… Eh bien, je me débattrais avec eux et ils m’aimeraient tout de même. Ce serait beaucoup plus difficile… »
And, without a smile, she dropped back into her thoughtful and childlike attitude, with her motionless blue gaze.Et, sans sourire, elle reprit sa pose songeuse et enfantine, son regard bleu, immobile.
We were, the three of us, embarrassed by that ease in speaking of delicate things, of what is secret and subtle, and only comes off well in books. There was a moment's silence; and slowly a long discussion began . . .Nous étions gênés tous les trois par cette aisance à parler des choses délicates, de ce qui est secret, subtil, et dont on ne parle bien que dans les livres. Il y eut un instant de silence ; et lentement une discussion s’engagea…
But with a sort of regret and of animosity against I know not what essence of mystery in her life, the girl went on :Mais avec une sorte de regret et d’animosité contre je ne sais quoi de mystérieux dans sa vie, la jeune demoiselle poursuivit :
'And then I would teach the boys to be wise with a wisdom I know. I would not put into their hearts any longing to go about the world, as you will most likely do, M. Seurel, when you are an assistant master. I would teach them to find the happiness which is quite close to them, though it does not appear so . . .'– Et puis j’apprendrais aux garçons à être sages, d’une sagesse que je sais. Je ne leur donnerais pas le désir de courir le monde, comme vous le ferez sans doute, M. Seurel, quand vous serez sous-maître. Je leur enseignerais à trouver le bonheur qui est tout près d’eux et qui n’en a pas l’air…
Marie-Louise and Firmin were as much confused as I was. We stood there, not saying a word. She felt our embarrassment, stopped, and bit her lip, and lowered her head, then she smiled as if she was making fun of us.Marie-Louise et Firmin étaient interdits comme moi. Nous restions sans mot dire. Elle sentit notre gêne et s’arrêta, se mordit la lèvre, baissa la tête et puis elle sourit comme si elle se moquait de nous :
'For instance,' she said, 'there is perhaps some big silly boy who is looking for me at the other end of the world, while I am here, in Madame Florentin's shop, under this lamp, and my old horse is waiting at the door. If the young man did see me, he most likely would not believe his eyes? . . .'– Ainsi, dit-elle, il y a peut-être quelque grand jeune homme fou qui me cherche au bout du monde, pendant que je suis ici dans le magasin de Mme Florentin, sous cette lampe, et que mon vieux cheval m’attend à la porte. Si ce jeune homme me voyait, il ne voudrait pas y croire, sans doute ?…
To see her smile, daring seized me, and I felt that it was time to say, while I also laughed : 'And it may be that I know him, that big silly boy?'De la voir sourire, l’audace me prit et je sentis qu’il était temps de dire, en riant aussi : – Et peut-être que ce grand jeune homme fou, je le connais, moi ?
She quickly looked up at me.Elle me regarda vivement.
At that moment there was a ring at the shop door; two country women entered carrying baskets.À ce moment le timbre de la porte sonna, deux bonnes femmes entrèrent avec des paniers :
'Come in the "dining-room," you will be in peace,' said my aunt, as she pushed open the kitchen door.– Venez dans la « salle à manger », vous serez en paix », nous dit ma tante en poussant la porte de la cuisine.
And, as Mademoiselle de Galais was refusing and wanted to go at once, my aunt added: 'M. de Galais is there, chatting with Florentin by the fire.'Et comme Mlle de Galais refusait et voulait partir aussitôt, ma tante ajouta : – Monsieur de Galais est ici et cause avec Florentin, auprès du feu.
There was always, even in the month of August, the habitual fir-faggot crackling and blazing in the big kitchen. There also a porcelain lamp was lit and an old man with a kind, wrinkled face entirely shaven - the type of man nearly always silent like one burdened with age and memories - was seated close to Florentin in front of two glasses of brandy.Il y avait toujours, même au mois d’août, dans la grande cuisine, un éternel fagot de sapins qui flambait et craquait. Là aussi une lampe de porcelaine était allumée et un vieillard au doux visage, creusé et rasé, presque toujours silencieux comme un homme accablé par l’âge et les souvenirs, était assis auprès de Florentin devant deux verres de marc.
Florentin greeted me.Florentin salua :
'François!' he called out in his strong huckster's voice, as if there was a river between us or many acres of land, 'I have just arranged an afternoon's outing on the banks of the Cher for next Thursday. Those who like can shoot game, others can fish, or dance, or bathe! . . . Mademoiselle, you will come on horseback; that's agreed with M. de Galais. I've arranged everything . . .– François ! cria-t-il de sa forte voix de marchand forain, comme s’il y avait en entre nous une rivière ou plusieurs hectares de terrain, je viens d’organiser un après-midi de plaisir au bord du Cher pour jeudi prochain. Les uns chasseront, les autres pêcheront, les autres danseront, les autres se baigneront !… Mademoiselle, vous viendrez à cheval ; c’est entendu avec monsieur de Galais. J’ai tout arrangé…
'And François !' he added, as if he had only just thought of it, 'you might bring your friend, Monsieur Meaulnes . . . It's Meaulnes he is called, isn't it?'– Et, François ! ajouta-t-il comme s’il y eût seulement pensé, tu pourras amener ton ami, M. Meaulnes… C’est bien Meaulnes qu’il s’appelle ?
Mlle, de Galais had stood up, suddenly growing very pale. And at that precise moment, it came back to my mind that one day, at the mysterious manor, by the side of the lake, Meaulnes had told her his name . . .Mlle de Galais s’était levée, soudain devenue très pâle. Et, à ce moment précis, je me rappelai que Meaulnes, autrefois, dans le domaine singulier, près de l’étang, lui avait dit son nom…
When she held out her hand to me at the moment of leaving, there was between us, more clearly than if we had spoken many words, a secret understanding which death alone was to break, and a friendship more moving than a great passion.Lorsqu’elle me tendit la main, pour partir, il y avait entre nous, plus clairement que si nous avions dit beaucoup de paroles, une entente secrète que la mort seule devait briser et une amitié plus pathétique qu’un grand amour.
... At four o'clock next morning, Firmin knocked at the door of the little room which I occupied in the guinea-fowls' yard. It was still night and I had great trouble in finding my belongings on the table, amongst the brass candlesticks and the brand-new statuettes of saints which had been chosen out of the shop to decorate my dwelling on the day before my arrival. In the yard, I heard Firmin pumping up my bicycle tyres, and in the kitchen Aunt Julie using the bellows to make up the fire. The sun was hardly risen when I left. But my day was to be long: I was first going to lunch at Sainte-Agathe to explain my prolonged absence, then, continuing my way, I meant, before the evening, to reach La Ferté d'Angillon and the home of my friend Augustin Meaulnes.… À quatre heures, le lendemain matin, Firmin frappait à la porte de la petite chambre que j’habitais dans la cour aux pintades. Il faisait nuit encore et j’eus grand-peine à retrouver mes affaires sur la table encombrée de chandeliers de cuivre et de statuettes de bons saints toutes neuves, choisies au magasin pour meubler mon logis la veille de mon arrivée. Dans la cour, j’entendais Firmin gonfler ma bicyclette, et ma tante dans la cuisine souffler le feu. Le soleil se levait à peine lorsque je partis. Mais ma journée devait être longue : j’allais d’abord déjeuner à Sainte-Agathe pour expliquer mon absence prolongée et, poursuivant ma course je devais arriver avant le soir à La Ferté d’Angillon, chez mon ami Augustin Meaulnes.
CHAPITRE III
THE GHOSTUNE APPARITION
I had never been for a really long ride on a bicycle. This was my first. But for a long time Jasmin had been secretly teaching me how to ride in spite of my bad knee. A bicycle is fairly good fun for any ordinary fellow : what should it not mean to a poor chap like me, who, only a short time back, dragged his leg wretchedly along, sweating after a mile or two? To sweep down hills and plunge into the valley hollows ; to cover as on wings the far stretches of the road ahead and to find them in bloom at your approach ; to pass through a village in a moment, and to take it all with you in one glance ... in dreams only, till then, had I known such a delightful, such an easy way of getting about. I tackled even the hills with zest. For I must own, it was the road leading to Meaulnes' village I was thus eating up . . .Je n’avais jamais fait de longue course à bicyclette. Celle-ci était la première. Mais, depuis longtemps, malgré mon mauvais genou, en cachette, Jasmin m’avait appris à monter. Si déjà pour un jeune homme ordinaire la bicyclette est un instrument bien amusant, que ne devait-elle pas sembler à un pauvre garçon comme moi, qui naguère encore traînais misérablement la jambe, trempé de sueur, dès le quatrième kilomètre !… Du haut des côtes, descendre et s’enfoncer dans le creux des paysages ; découvrir comme à coups d’ailes les lointains de la route qui s’écartent et fleurissent à votre approche, traverser un village dans l’espace d’un instant et l’emporter tout entier d’un coup d’œil… En rêve seulement j’avais connu jusque-là course aussi charmante, aussi légère. Les côtes même me trouvaient plein d’entrain. Car c’était, il faut le dire, le chemin du pays de Meaulnes que je buvais ainsi…
'A little before you reach the place,' Meaulnes had once said to me, describing his village, 'you see a great wheel with arms which the wind turns . . .' He did not know what it was used for, or perhaps pretended not to know to arouse my curiosity the more.« Un peu avant l’entrée du bourg, me disait Meaulnes, lorsque jadis il décrivait son village, on voit une grande roue à palettes que le vent fait tourner… » Il ne savait pas à quoi elle servait, ou peut-être feignait-il de n’en rien savoir pour piquer ma curiosité davantage.
It was only when this August day was drawing to its close that I noticed, turning to the wind in a huge meadow, the big wheel which must have served to bring up water to a small farm near by. The first dwellings could be seen behind poplars in the meadow. Gradually, as I made my way along the curve where the road turns to follow the brook, the view expanded and opened out. . . On reaching the bridge, I discovered at last the village High Street.C’est seulement au déclin de cette journée de fin d’août que j’aperçus, tournant au vent dans une immense prairie, la grand-roue qui devait monter l’eau pour une métairie voisine. Derrière les peupliers du pré se découvraient déjà les premiers faubourgs. À mesure que je suivais le grand détour que faisait la route pour contourner le ruisseau, le paysage s’épanouissait et s’ouvrait… Arrivé sur le pont, je découvris enfin la grand’rue du village.
In the meadow, cows were grazing, hidden by the reeds, and I heard their bells while, having dismounted from my bicycle, and my hands on the handlebar, I surveyed the country into which I was bringing tidings of such gravity. Houses with approaches over a small wooden bridge were lined up by the side of a ditch which ran down the street and looked like fishing boats at anchor on a peaceful evening with their sails clewed up. It was the time of day when a fire is being lighted in every kitchen.Des vaches paissaient, cachées dans les roseaux de la prairie et j’entendais leurs cloches, tandis que, descendu de bicyclette, les deux mains sur mon guidon, je regardais le pays où j’allais porter une si grave nouvelle. Les maisons, où l’on entrait en passant sur un petit pont de bois, étaient toutes alignées au bord d’un fossé qui descendait la rue, comme autant de barques, voiles carguées, amarrées dans le calme du soir. C’était l’heure où dans chaque cuisine on allume un feu.
Then it was that fear, and a kind of vague reluctance at coming to disturb so much peace, began to sap my courage. To increase my sudden weakness, I recalled that my Aunt Moinel lived there, on the small square of La Ferté d'Angillon.Alors la crainte et je ne sais quel obscur regret de venir troubler tant de paix commencèrent à m’enlever tout courage. À point pour aggraver ma soudaine faiblesse ; je me rappelai que la tante Moinel habitait là, sur une petite place de La Ferté d’Angillon.
She was one of my great-aunts. All her children were dead, but I had known Ernest well, the youngest of all, a tall boy who was to be a teacher. My great-uncle Moinel, the old registry clerk, had soon followed him, and my aunt had remained alone in her queer little house, with the tugs all of patchwork, the tables full of paper cocks, hens, and cats, and the walls decked with old diplomas, portraits of the dear defunct, and lockets containing dead hair.C’était une de mes grand’tantes. Tous ses enfants étaient morts et j’avais bien connu Ernest, le dernier de tous, un grand garçon qui allait être instituteur. Mon grand-oncle Moinel, le vieux greffier, l’avait suivi de près. Et ma tante était restée toute seule dans sa bizarre petite maison où les tapis étaient faits d’échantillons cousus, les tables couvertes de coqs, de poules et de chats en papier – mais où les murs étaient tapissés de vieux diplômes, de portraits de défunts, de médaillons en boucles de cheveux morts.
With all her griefs and mourning, Aunt Moinel was the soul of oddness and good temper. When once I had found the little square where her house stood, I called her loudly through the half-open door, and from the other end of her three rooms leading out of each other, I heard her utter a shrill little cry : 'Well! Good Heavens!'Avec tant de regrets et de deuil, elle était la bizarrerie et la bonne humeur mêmes. Lorsque j’eus découvert la petite place où se tenait sa maison, je l’appelai bien fort par là porte entr’ouverte, et je l’entendis tout au bout des trois pièces en enfilade pousser un petit cri suraigu : Je n’avais jamais fait de longue course à bicyclette. Celle-ci était la première. – Eh là ! Mon Dieu !
She spilled her coffee into the fire - how could she be making coffee at this time of day?-and she appeared . . . shoulders well thrown back, and on her head, something which might have been either hat, bonnet, or hood, perched high up over a huge bumpy forehead, suggesting a cross between a Mongol and a Hottentot: and she laughed with little jerks, showing what remained of her small teeth.Elle renversa son café dans le feu – à cette heure-là comment pouvait-elle faire du café ? – et elle apparut… Très cambrée en arrière, elle portait une sorte de chapeau-capote-capeline sur le faîte de la tête, tout en haut de son front immense et cabossé (scarred) où il y avait de la femme mongole et de la hottentote ; et elle riait à petits coups, montrant le reste de ses dents très fines.
But while I kissed her, she clumsily and hastily took hold of the hand which was behind my back. With an air of great mystery - perfectly out of place, as we were quite alone - she squeezed into my palm a small coin which I dared not look at, but guessed to be a franc. Then, as I made a pretence at asking explanations and thanking her, she gave me a poke in the ribs, exclaiming loudly: 'Oh! go on! As if I didn't know all about it!'Mais tandis que je l’embrassais, elle me prit maladroitement, hâtivement, une main que j’avais derrière le dos. Avec un mystère parfaitement inutile puisque nous étions tous les deux seuls, elle me glissa une petite pièce que je n’osai pas regarder et qui devait être de un franc… Puis comme je faisais mine de demander des explications ou de la remercier, elle me donna une bourrade (a shove) en criant : – Va donc ! Ah ! je sais bien ce que c’est !
She had always been poor, always borrowing, always spending. 'I have always been stupid, always unfortunate,' she would say without bitterness, in her high-pitched voice.Elle avait toujours été pauvre, toujours empruntant, toujours dépensant. – J’ai toujours été bête et toujours malheureuse, disait-elle sans amertume mais de sa voix de fausset.
Feeling sure that I worried over pennies as she did, the dear woman had not waited for me to take breath before pressing into my hand her scanty savings of the day. And, in later days, too, this was always how she welcomed me.Persuadée que les sous me préoccupaient comme elle, la brave femme n’attendait pas que j’eusse soufflé pour me cacher dans la main ses très minces économies de la journée. Et par la suite c’est toujours ainsi qu’elle m’accueillit.
Dinner was as strange as the greeting - both melancholy and queer at the same time. She always had a candle within reach of her hand : sometimes she carried it off and left me in the dark: sometimes she put it on the little table which was littered with chipped and cracked dishes and vases.Le dîner fut aussi étrange – à la fois triste et bizarre – que l’avait été la réception. Toujours une bougie à portée de la main, tantôt elle l’enlevait, me laissant dans l’ombre, et tantôt la posait sur la petite table couverte de plats et de vases ébréchés (nicked) ou fendus.
'The Prussians,' she said, 'broke the handles off this one in 1870, as they couldn't take it away.'– Celui-là, disait-elle, les Prussiens lui ont cassé les anses, en soixante-dix, parce qu’ils ne pouvaient pas ; l’emporter.
It was only then I remembered, on seeing once again this tall vase with its tragic history, that we had once dined and slept there in former days. Father was taking me to the Yonne to see a specialist who was to cure my knee. We had had to take a fast train which started before daybreak . . . That melancholy dinner now came back to my mind, and all the stories related by the old clerk as he rested his elbows on the table before his rose-coloured drink.Je me rappelai seulement alors, en revoyant ce grand vase à la tragique histoire, que nous avions dîné et couché là jadis. Mon père m’emmenait dans l’Yonne, chez un spécialiste qui devait guérir mon genou. Il fallait prendre un grand express qui passait avant le jour… Je me souvins du triste dîner de jadis, de toutes les histoires du vieux greffier accoudé devant sa bouteille de boisson rose.
And I was reminded also of my fears... After dinner, sitting by the fire, my aunt had taken Father aside to tell him ghost stories: 'I turn round . .. Ah! my dear Louis what do I see? A little grey woman ...' Her head was known to be packed with terrifying nonsense of this kind.Et je me souvenais aussi de mes terreurs… Après le dîner, assise devant le feu, ma grand’tante avait pris mon père à part pour lui raconter une histoire de revenants : « Je me retourne… Ah ! mon pauvre Louis, qu’est-ce que je vois, une petite femme grise… » Elle passait pour avoir la tête farcie de ces sornettes terrifiantes.
And this very evening when dinner was over and, tired out with my bicycle ride, I had gone to bed in one of Uncle Moinel's check nightshirts, she came and sat at the foot of my bed and began to talk in the shrillest, most mysterious voice.Et voici que ce soir-là, le dîner fini, lorsque, fatigué par la bicyclette, je fus couché dans la grande chambre avec une chemise de nuit à carreaux de l’oncle Moinel, elle vint s’asseoir à mon chevet et commença de sa voix la plus mystérieuse et la plus pointue :
'Poor François, I must tell you something I've not told a soul.'– Mon pauvre François, il faut que je te raconte à toi ce que je n’ai jamais dit à personne…
I thought: 'Now I'm in for it. Here's for another night of terror, like ten years ago ! ...'Je pensai : – Mon affaire est bonne, me voilà terrorisé pour toute la nuit, comme il y a dix ans…
And I listened. She nodded her head, looking straight in front of her as if she were relating the story to herself:Et j’écoutai. Elle hochait la tête, regardant droit devant soi comme si elle se fût raconté l’histoire à elle-même :
'I was coming back from a party with Moinel. It was the first wedding we'd been to together since poor Ernest's death; and I met my sister Adèle there, whom I'd not seen for four years. An old friend of Moinel, a very rich man, had invited us to his son's wedding at his place, the Sand Pit. We'd hired a carriage. That had cost us a good bit of money. We were making our way along the road about seven in the morning, in the middle of winter. The sun was just rising. There was no one about. But what do you think I saw all at once, right in front of us, there on the road? A little fellow posted there, a small young man, as handsome as the day, not moving, but looking at us coming. As we got nearer, we could make out his pretty face - so white and so pretty that it gave one a turn! ...– Je revenais d’une fête avec Moinel. C’était le premier mariage où nous allions tous les deux, depuis la mort de notre pauvre Ernest ; et j’y avais rencontré ma sœur Adèle que je n’avais pas vue depuis quatre ans ! Un vieil ami de Moinel, très riche, l’avait invité à la noce de son fils, au domaine des Sablonnières. Nous avions loué une voiture. Cela nous avait coûté bien cher. Nous revenions sur la route vers sept heures du matin, en plein hiver. Le soleil se levait. Il n’y avait absolument personne. Qu’est-ce que je vois tout d’un coup devant nous, sur la route ? Un petit homme, un petit jeune homme arrêté, beau comme le jour, qui ne bougeait pas, qui nous regardait venir. À mesure que nous approchions, nous distinguions sa jolie figure, si blanche, si jolie que cela faisait peur !…
'I clung to Moinel's arm; I was shaking like a leaf; I thought it was God himself! ... I said to Moinel: "Look! A ghost!"« Je prends le bras de Moinel ; je tremblais comme la feuille ; je croyais que c’était le Bon Dieu !… Je lui dis : « – Regarde ! C’est une apparition !
'He replied in whispers, quite furious : "Well ! I saw it. You'd better shut up, you old chatterbox . . ."Il me répond tout bas, furieux : « – Je l’ai bien vu ! Tais-toi donc, vieille bavarde…
'He didn't know what to do, when suddenly the horse stopped ... At close quarters, it showed a pale face, a forehead covered with beads of sweat, a dirty tammy and long trousers. We heard its sweet voice saying : "I am not a man, I am a girl. I ran away, and I am tired out. Could you take me in your carriage, please, kind people?"« Il ne savait que faire ; lorsque le cheval s’est arrêté… De près, cela avait une figure pâle, le front en sueur, un béret sale et un pantalon long. Nous entendîmes sa voix douce, qui disait : « – Je ne suis pas un homme, je suis une jeune fille. Je me suis sauvée et je n’en puis plus. Voulez-vous bien me prendre dans votre voiture, monsieur et madame ?
'At once we got her in. No sooner was she seated than she fainted. And guess who that was we'd come across? It was Frantz de Galais' sweetheart, the young man at the Sand Pit, where we'd been invited to the wedding !'« Aussitôt nous l’avons fait monter. À peine assise, elle a perdu connaissance. Et devines-tu à qui nous avions affaire ? C’était la fiancée du jeune homme des Sablonnières, Frantz de Galais, chez qui nous étions invités aux noces !
'But there could've been no wedding,' I said, 'as the fiancée had run off!'– Mais il n’y a pas eu de noces, dis-je, puisque la fiancée s’est sauvée !
'Well, of course not,' she went on, looking at me quite dejectedly. 'There'd been no wedding, on account of that poor silly girl having got into her head a thousand mad notions that she explained to us. She was one of the daughters of a poor weaver. She firmly believed that so much happiness was impossible; that the young fellow was too young for her; that all the marvels he'd told her about were imagination; so when at last Frantz came to fetch her, Valentine took fright. He used to walk with her in the garden of the Archbishop's Palace at Bourges, not minding the cold or the wind. The young fellow - out of delicacy, of course, and because he loved the younger sister - was full of attention to the elder. So, my silly girl must needs get notions. She said she wanted to go home and fetch a shawl; but once there, to make sure no one would come after her, she put on man's clothes and set off on foot along the road to Paris. Her young man got a letter from her in which she said she was off to Paris to join a fellow she was in love with. But that wasn't true . . .– Eh bien, non, fit-elle toute penaude en me regardant. Il n’y a pas eu de noces. Puisque cette pauvre folle s’était mis dans la tête mille folies qu’elle nous a expliquées. C’était une des filles d’un pauvre tisserand. Elle était persuadée que tant de bonheur était impossible que le jeune homme était trop jeune pour elle ; que toutes les merveilles qu’il lui décrivait étaient imaginaires, et lorsque enfin Frantz est venu la chercher, Valentine a pris peur. Il se promenait avec elle et sa sœur dans le Jardin de l’Archevêché à Bourges, malgré le froid et le grand vent. Le jeune homme, par délicatesse certainement et parce qu’il aimait la cadette, était plein d’attentions pour l’aînée. Alors ma folle s’est imaginé je ne sais quoi ; elle a dit qu’elle allait chercher un fichu à la maison ; et là, pour être sûre de n’être pas suivie, elle a revêtu des habits d’homme et s’est enfuie à pied sur la route de Paris. Son fiancé a reçu d’elle une lettre où elle lui déclarait qu’elle allait rejoindre un jeune homme qu’elle aimait. Et ce n’était pas vrai…
'"I'm happier in my sacrifice," she said to me, "than if I were his wife." Yes, poor idiot, but as a matter of fact he had never thought for a second of marrying the sister; he blew out his brains ; his blood was seen in the wood, but his body was never found.'« – Je suis plus heureuse de mon sacrifice, me disait-elle, que si j’étais sa femme. » Oui, mon imbécile, mais en attendant, il n’avait pas du tout l’idée d’épouser sa sœur ; il s’est tiré une balle de pistolet ; on a vu le sang dans le bois ; mais on n’a jamais retrouvé son corps.
'And what did you do with that wretched girl?'– Et qu’avez-vous fait de cette malheureuse fille ?
'First of all we brought her round with a drop of brandy. Then we gave her something to eat, and we no sooner got home than she fell asleep by the fire. She stayed with us a good bit of the winter. All day long, while it was light, she stitched, making dresses, trimming hats, or else she cleaned the house in a sort of rage. She it was who stuck back that wall-paper you see there. But in the evening, at nightfall, when her work was done, she would always find some excuse for going into the yard, or into the garden, or just outside the front door, even when it was cold enough to freeze one to death. And there she would be found weeping fit to break her heart.– Nous lui avons fait boire une goutte, d’abord. Puis nous lui avons donné à manger et elle a dormi auprès du feu quand nous avons été de retour. Elle est restée chez nous une bonne partie de l’hiver. Tout le jour, tant qu’il faisait clair, elle taillait, cousait des robes, arrangeait des chapeaux et nettoyait la maison avec rage. C’est elle qui a recollé toute la tapisserie que tu vois là. Et depuis son passage les hirondelles nichent dehors. Mais, le soir, à la tombée de la nuit, son ouvrage fini, elle trouvait toujours un prétexte pour aller dans la cour, dans le jardin, ou sur le devant de la porte, même quand il gelait à pierre fendre. Et on la découvrait là, debout, pleurant de tout son cœur.
' "Well, what's the matter now? Tell us !"« – Eh bien, qu’avez-vous encore ? Voyons !
"'Nothing, Madame Moinel!"« – Rien, madame Moinel !
'And she would go in.« Et elle rentrait.
'The neighbours used to say: "What a pretty little servant you've found, Madame Moinel!"« Les voisins disaient : « – Vous avez trouvé une bien jolie petite bonne, madame Moinel.
'In spite of all we could say, when March came she made up her mind to go on to Paris ; I gave her some old dresses which she altered, Moinel paid for her ticket at the station and gave her a little money. She's not forgotten us ; she's now doing dressmaking in Paris, close to Notre-Dame; she still writes at times to ask if we know anything about the Sand Pit. Once and for all, to free her of these thoughts, I replied that the estate had been sold, the buildings pulled down, the young man gone forever, and the girl married. All this is true, I should think. Since then, dear Valentine has written far less often. . .'« Malgré nos supplications, elle a voulu continuer son chemin sur Paris, au mois de mars ; je lui ai donné des robes qu’elle a retaillées, Moinel lui a pris son billet à la gare et donné un peu d’argent. Elle ne nous a pas oubliés ; elle est couturière à Paris auprès de Notre-Dame ; elle nous écrit encore pour nous demander si nous ne savons rien des Sablonnières. Une bonne fois, pour la délivrer de cette idée, je lui ai répondu que le domaine était vendu, abattu, le jeune homme disparu pour toujours et la jeune fille mariée. Tout cela doit être vrai, je pense. Depuis ce temps ma Valentine écrit bien moins souvent…
It was not a ghost story Aunt Moinel was relating in her thin piercing voice, so well fitted for such stories. Yet I was feeling utterly wretched. For we had sworn to Frantz, the bohemian, always to help him as brothers, and now the chance had come . . .Ce n’était pas une histoire de revenants que racontait la tante Moinel de sa petite voix stridente si bien faite pour les raconter. J’étais cependant au comble du malaise. C’est que nous avions juré à Frantz le bohémien de le servir comme des frères et voici que l’occasion m’en était donnée…
But was it the moment to spoil the joy I was to bring to Meaulnes the next morning, by telling him what I had just learned? What would be the good of putting him on such an impossible job ? True, we had the address of the girl; but where could we find the bohemian who was always on the move? . . . Better let mad people alone, I thought. Delouche and Boujardon were quite right. How much harm this romantic Frantz had done us ! And I resolved to say nothing until I had witnessed the marriage of Augustin Meaulnes with Mademoiselle de Galais.Or, était-ce le moment de gâter la joie que j’allais porter à Meaulnes le lendemain matin, et de lui dire ce que je venais d’apprendre ? À quoi bon le lancer dans une entreprise mille fois impossible ? Nous avions en effet l’adresse de la jeune fille ; mais où chercher le bohémien qui courait le monde ?… Laissons les fous avec les fous, pensai-je. Delouche et Boujardon n’avaient pas tort. Que de mal nous a fait ce Frantz romanesque ! Et je résolus de ne rien dire tant que je n’aurais pas vu mariés Augustin Meaulnes et Mlle de Galais.
After making this decision, a painful feeling of ill omen persisted in my mind - a stupid feeling which I quickly brushed aside.Cette résolution prise, il me restait encore l’impression pénible d’un mauvais présage – impression absurde que je chassai bien vite.
The candle was almost out; a mosquito hummed; but Aunt Moinel, with her elbows on her knees and her head on one side under the velvet bonnet which she never took off except when she went to bed, began her story over again . . . From time to time she sharply raised her head to observe what my feelings were or perhaps to see if I was still awake. At last, cunningly, with my head on the pillow, I closed my eyes pretending to be dozing . . .La chandelle était presque, au bout ; un moustique vibrait ; mais la tante Moinel, la tête penchée sous sa capote de velours qu’elle ne quittait que pour dormir, les coudes appuyés sur ses genoux, recommençait son histoire… Par moments, elle relevait brusquement la tête et me regardait pour connaître mes impressions, ou peut-être pour voir si je ne m’endormais pas. À la fin, sournoisement, la tête sur l’oreiller, je fermai les yeux, faisant semblant de m’assoupir.
'There! You are asleep . . .' she said in a deeper voice and slightly disappointed.– Allons ! tu dors… fit-elle d’un ton plus sourd et un peu déçu.
I took pity on her and I protested: 'Oh, no, Auntie, I assure you . .J’eus pitié d’elle et je protestai : – Mais non, ma tante, je vous assure…
'Oh! but you are,' she said; 'besides, I quite understand that all this can hardly interest you. I am talking of people you've never known . . .'– Mais si ! dit-elle. Je comprends bien d’ailleurs que tout cela ne t’intéresse guère. Je te parle là de gens que tu n’as pas connus…
And this time, like a coward, I made no reply.Et lâchement, cette fois, je ne répondis pas.
CHAPITRE IV
GREAT NEWSLA GRANDE NOUVELLE
Next morning, when I reached the High Street, it was such fine holiday weather, it was so still, and so many peaceful and familiar sounds rose from all over the village, that the happy confidence of a bearer of good news came back to me.Il faisait, le lendemain matin, quand j’arrivai dans la grand’rue, un si beau temps de vacances, un si grand calme, et sur tout le bourg passaient des bruits si paisibles, si familiers, que j’avais retrouvé toute la joyeuse assurance d’un porteur de bonne nouvelle…
Augustin and his mother lived in the old schoolhouse. On the death of his father - retired long before this and enriched by a legacy - Meaulnes had pressed his mother to buy the school in which the old schoolmaster had taught for twenty years and where he himself had learned to read. Not that it was a pleasant house to look at: it was a big square building like a little town hall, which indeed it had once been; the ground-floor windows opened on the street and were so high that no one ever looked in through them; and the yard at the back, where no tree grew and a high shelter blocked any view of the countryside, was certainly the most denuded and the most forlorn of all the forsaken playgrounds I have ever seen.Augustin et sa mère habitaient l’ancienne maison d’école. À la mort de son père, retraité depuis longtemps, et qu’un héritage avait enrichi, Meaulnes avait voulu qu’on achetât l’école où le vieil instituteur avait enseigné pendant vingt années, où lui-même avait appris à lire. Non pas qu’elle fût d’aspect fort aimable : c’était une grosse maison carrée comme une mairie qu’elle avait été ; les fenêtres du rez-de-chaussée qui donnaient sur la rue étaient si hautes que personne n’y regardait jamais ; et la cour de derrière, où il n’y avait pas un arbre et dont un haut préau barrait la vue sur la campagne, était bien la plus sèche et la plus désolée cour d’école abandonnée que j’aie jamais vue…
In the odd-shaped hall on which four doors opened, I found Meaulnes' mother bringing back from the garden a huge bundle of clothes which she must have put to dry at a very early hour of this long holiday morning. Her grey hair was carelessly twisted up; wisps of it fell across her face; her regular features, under her old-fashioned cap, looked tired and her eyes heavy, as if after a sleepless night, and she kept her head lowered sadly in a dreamy way.Dans le couloir compliqué où s’ouvraient quatre portes, je trouvai la mère de Meaulnes rapportant du jardin un gros paquet de linge, qu’elle avait dû mettre sécher dès la première heure de cette longue matinée de vacances. Ses cheveux gris étaient à demi défaits ; des mèches lui battaient la figure ; son visage régulier sous sa coiffure ancienne était bouffi et fatigué, comme par une nuit de veille ; et elle baissait tristement la tête d’un air songeur.
But suddenly she saw me, and recognising me she smiled.Mais, m’apercevant soudain, elle me reconnut et sourit :
'You come just in time,' she said. 'Lookl I was bringing in the clothes I'd put out to dry for Augustin's journey. I've spent the night looking over his accounts and getting his things together. The train leaves at five, but we shall manage to get everything ready.'– Vous arrivez à temps, dit-elle. Voyez, je rentre le linge que j’ai fait sécher pour le départ d’Augustin. J’ai passé la nuit à régler ses comptes et à préparer ses affaires. Le train part à cinq heures, mais nous arriverons à tout apprêter…
You would have said - for she showed such assurance - that she had herself taken this decision. Yet it is likely she did not even know where Meaulnes intended to go.On eût dit, tant elle montrait d’assurance, qu’elle-même avait pris cette décision. Or, sans doute ignorait-elle même où Meaulnes devait aller.
'Upstairs,' she said, 'you will find him busy writing in the town hall.'– Montez, dit-elle, vous le trouverez dans la mairie en train d’écrire.
I climbed up the stairs, opened the door on the right, over which the words 'Town Hall' still remained on a board, and found myself in a big room with four windows - two opening on the village, two on the country; the walls were decorated with faded portraits of the Presidents Grévy and Carnot. The chairs of the town councillors still stood in front of a table with a green baize cover, on a long platform which filled the back of the room. And there, seated in the centre of the room in the mayor's old armchair, was Meaulnes, busy writing, dipping his pen in an old-fashioned inkstand shaped like a heart. This place, which seemed meant for some well-to-do villager, was the room where Meaulnes liked to retire during the holidays, whenever he was not roaming about the country . . .En hâte je grimpai l’escalier, ouvris la porte de droite où l’on avait laissé l’écriteau Mairie, et me trouvai dans une grande salle à quatre fenêtres, deux sur le bourg, deux sur la campagne, ornée aux murs des portraits jaunis des présidents Grévy et Carnot. Sur une longue estrade qui tenait tout le fond de la salle, il y avait encore, devant une table à tapis vert, les chaises des conseillers municipaux. Au centre, assis sur un vieux fauteuil qui était celui du maire, Meaulnes écrivait, trempant sa plume au fond d’un encrier de faïence démodé, en forme de cœur. Dans ce lieu qui semblait fait pour quelque rentier de village, Meaulnes se retirait, quand il ne battait pas la contrée, durant les longues vacances…
As soon as he had recognized me, he got up, but not with the eagerness I had pictured in my mind.Il se leva, dès qu’il m’eut reconnu, mais non pas avec la précipitation que j’avais imaginée :
'Seurel!' he merely said in astonishment.– Seurel ! dit-il seulement, d’un air de profond étonnement.
He was still the same tall youth, with marked bony features and closely cropped hair. An untrimmed moustache was beginning to droop over his lips. Always the same loyal look . . . But something like a veil of mist covered the ardour of the past, though every now and then his old passion dispelled it.C’était, le même grand gars au visage osseux, à la tête rasée. Une moustache inculte commençait à lui traîner sur les lèvres. Toujours ce même regard loyal… Mais sur l’ardeur des années passées on croyait voir comme un voile de brume, que par instants sa grande passion de jadis dissipait…
He appeared very upset to see me. At one bound I was on the platform. But, strange to say, he did not even think of holding out his hand. He turned towards me, both hands behind his back, and seeming very ill at ease. And already, looking at me without seeing me, he was absorbed in what he was going to say to me. Slow to break into speech, then and always, like men who live alone - hunters and adventurers - he had come to a decision without bothering about the words required to explain it. And only now that -I was in front of him did he begin painfully to seek the necessary words.Il paraissait très troublé de me voir. D’un bond j’étais monté sur l’estrade. Mais, chose étrange à dire, il ne songea pas même à me tendre la main. Il s’était tourné vers moi, les mains derrière le dos, appuyé contre la table, renversé en arrière, et l’air profondément gêné. Déjà, me regardant sans me voir, il était absorbé par ce qu’il allait me dire. Comme autrefois et comme toujours, homme lent à commencer de parler, ainsi que sont les solitaires, les chasseurs et les hommes d’aventures, il avait pris une décision sans se soucier des mots qu’il faudrait pour l’expliquer. Et maintenant que j’étais devant lui, il commençait seulement à ruminer péniblement les paroles nécessaires.
However, I gaily related to him how I had come, where I had spent the night, and that I was very surprised to see Madame Meaulnes preparing for her son's departure.Cependant, je lui racontais avec gaieté comment j’étais venu, où j’avais passé la nuit et que j’avais été bien surpris de voir Mme Meaulnes préparer le départ de son fils…
'Ah! so she's told you? . . .' he asked.– Ah ! elle t’a dit ?… demanda-t-il.
'Yes. You're not going far, I hope?'– Oui. Ce n’est pas, je pense, pour un long voyage ?
'Yes, very far.'– Si, un très long voyage.
Out of countenance for a moment, I no longer dared to say nytahing and did not know where to begin with my message, for I felt that presently, by a mere word, I was going to wipe out this decision which I did not understand.Un instant décontenancé, sentant que j’allais tout à l’heure, d’un mot, réduire à néant cette décision que je ne comprenais pas, je n’osais plus rien dire et ne savais par où commencer ma mission.
But he himself spoke at last like some one who wishes to justify himself.Mais lui-même parla enfin, comme quelqu’un qui veut se justifier.
'Seurel,' he said, 'you know what the strange adventure of Sainte-Agathe meant to me. It was all I lived and hoped for. With that hope lost, what was to become of me? . . . How could I live like other people?– Seurel ! dit-il, tu sais ce qu’était pour moi mon étrange aventure de Sainte-Agathe. C’était ma raison de vivre et d’avoir de l’espoir. Cet espoir-là perdu, que pouvais-je devenir ?… Comment vivre à la façon de tout le monde !
'Well, I tried to live out there in Paris, when I saw that all was finished and that it was scarcely worth while even looking for the Lost Land . . . But how could a man, who had once leapt at one bound into Paradise, get used to living like everybody else? What means happiness for others appeared to me absurd. And the day when I sincerely and deliberately decided to behave as others do, I piled up remorse for a long time to come . . .'« Eh bien j’ai essayé de vivre là-bas, à Paris, quand j’ai vu que tout était fini et qu’il ne valait plus même la peine de chercher le Domaine perdu… Mais un homme qui a fait une fois un bond dans le paradis, comment pourrait-il s’accommoder ensuite de la vie de tout le monde ? Ce qui est le bonheur des autres m’a paru dérision. Et lorsque, sincèrement, délibérément, j’ai décidé un jour de faire comme les autres, ce jour-là j’ai amassé du remords pour longtemps… »
I sat on one of the platform chairs with my eyes on the ground and listened without looking at him; I could not tell what to think of these obscure explanations.Assis sur une chaise de l’estrade, la tête basse, l’écoutant sans le regarder je ne savais que penser de ces explications obscures :
'Come on, Meaulnes,' I said, 'explain yourself more clearly! Why this long journey? Have you made a mistake you must make amends for? a promise you must keep?'– Enfin, dis-je, Meaulnes, explique-toi mieux. ! Pourquoi ce long voyage ? As-tu quelque faute à réparer ? Une promesse à tenir ?
'That's just it,' he replied. 'You remember that promise I made to Franz? . ..'– Eh bien, oui, répondit-il. Tu te souviens de cette promesse que j’avais faite à Frantz ?…
'Ah!' I said, relieved, 'is that all?'– Ah ! fis-je, soulagé il ne s’agit que de cela.
'That's all. But perhaps also a fault to make good. Both things at once . . .'– De cela. Et peut-être aussi d’une faute à réparer. Les deux en même temps…
There followed a moment of silence during which I decided to begin speaking and prepared my words ...Suivit un moment de silence pendant lequel je décidai de commencer à parler et préparai mes mots.
'There's only one explanation, so I've come to believe,' he said again. 'Of course, I would have liked, once more, to see Mademoiselle de Galais, simply to see her once more . . . But I am convinced, now, that when I discovered the nameless manor, I was at the height of what stands for perfection and pure motive in any one's heart, a height I shall never reach again. In death alone, as I once wrote to you, I may hope to find again the beauty of that day . . .'– Il n’y a qu’une explication à laquelle je croie, dit-il encore. Certes, j’aurais voulu revoir une fois Mlle de Galais, seulement la revoir… Mais, j’en suis persuadé maintenant, lorsque j’avais découvert le Domaine sans nom, j’étais à une hauteur, à un degré de perfection et de pureté que je n’atteindrai jamais plus. Dans la mort seulement, comme je te l’écrivais un jour, je retrouverai peut-être la beauté de ce temps-là…
He changed his tone only to begin again with strange animation, while he came nearer to me.Il changea de ton pour reprendre avec une animation étrange, en se rapprochant de moi :
'But listen, Seurel! This new intrigue and this long journey, this mistake I made and must make amends for, it is all, in a way, my old adventure still going on . . .'– Mais, écoute, Seurel ! Cette intrigue nouvelle et ce grand voyage, cette faute que j’ai commise et qu’il faut réparer, c’est, en un sens, mon ancienne aventure qui se poursuit…
A pause, during which he painfully tried to grasp once more the events of the past. I had missed the previous opportunity. For nothing on earth would I let this chance slip; and this time I spoke - too hastily, for later I bitterly regretted not having waited for his confession.Un temps, pendant lequel péniblement il essaya de ressaisir ses souvenirs. J’avais manqué l’occasion précédente. Je ne voulais pour rien au monde laisser passer celle-ci ; et, cette fois, je parlai trop vite, car je regrettai amèrement plus tard, de n’avoir pas attendu ses aveux.
So I uttered the sentence which I had prepared for the previous occasion, and which no longer seemed to work. I said, without a gesture, and scarcely raising my head : 'But what if I came to tell you that all hope is not lost?'Je prononçai donc ma phrase, qui était préparée pour l’instant d’avant, mais qui n’allait plus maintenant. Je dis, sans un geste, à peine en soulevant un peu la tête : – Et si je venais t’annoncer que tout espoir n’est pas perdu ?…
He looked at me; then, suddenly taking his eyes away, blushed as I have never seen any one blush: a rush of blood which must have beat hard against his temples . . .Il me regarda, puis, détournant brusquement les yeux, rougit comme je n’ai jamais vu quelqu’un rougir : une montée de sang qui devait lui cogner à grands coups dans les tempes…
'What do you mean?' he asked at last, indistinctly.– Que veux-tu dire ? demanda-t-il enfin, à peine distinctement.
Then, in one gush, I related what I knew, what I had done, and how, the appearance of things having altered, it seemed almost as if it were Yvonne de Galais who had sent me to him.Alors, tout d’un trait, je racontai ce que je savais, ce que j’avais fait, et comment, la face des choses ayant tourné, il semblait presque que ce fût Yvonne de Galais qui m’envoyait vers lui.
He was now dreadfully pale.Il était maintenant affreusement pâle.
During all this narrative - which he listened to in silence, with head sunk between his shoulders in the attitude of one who is taken by surprise and cannot tell how to defend himself, whether to hide or run away -1 remember that he interrupted me only once. I was telling him, amongst other things, that all the Sand Pit had been pulled down and that the old manor no longer existed.Durant tout ce récit, qu’il écoutait en silence, la tête un peu rentrée, dans l’attitude de quelqu’un qu’on a surpris et qui ne sait comment se défendre, se cacher ou s’enfuir, il ne m’interrompit, je me rappelle, qu’une seule fois. Je lui racontais, en passant, que toutes les Sablonnières avaient été démolies et que le Domaine d’autrefois n’existait plus :
'Ah !' he said, 'there you are' (as if he had watched for a chance of justifying his behaviour and the despair into which he had sunk). 'There you are: there is nothing left. . .'– Ah ! dit-il, tu vois… (comme s’il eût guetté une occasion de justifier sa conduite et le désespoir où il avait sombré) tu vois : il n’y a plus rien…
To end my tale, as I felt convinced that the assurance of such an easy course would sweep away what remained of his grief, I told him that a country outing had been arranged by my Uncle Florentin, that Mademoiselle de Galais was coming to it on horseback, and that he himself was invited . . . But he appeared completely put out and continued silent.Pour terminer, persuadé qu’enfin l’assurance de tant de facilité emporterait le reste de sa peine, je lui racontait qu’une partie de campagne était organisée par mon oncle Florentin, que Mlle de Galais devait y venir à cheval et que lui-même était invité… Mais il paraissait complètement désemparé et continuait à ne rien répondre.
'You must at once cancel your journey,' I said with impatience. 'Let's go and tell your mother.'– Il faut tout de suite décommander ton voyage, dis-je avec impatience. Allons avertir ta mère…
And, as we were going downstairs together, 'That country outing? ...' he asked with some hesitation. 'Must I really come? . . .'Et comme nous descendions tous les deux : – Cette partie de campagne ?… me demanda-t-il avec hésitation. Alors, vraiment, il faut que j’y aille ?…
'My dear good chap,' I replied, 'what a question to ask!'– Mais, voyons, répliquai-je, cela ne se demande pas.
He looked like a man who is pushed forward against his will.Il avait l’air de quelqu’un qu’on pousse par les épaules.
Downstairs, Augustin gave Madame Meaulnes to understand that I would stay for lunch, dinner, and the night, and that he himself would hire a bicycle next day and go with me to Vieux- Nançay.En bas, Augustin avertit Mme Meaulnes que je déjeunerais avec eux, dînerais, coucherais là et que, le lendemain, lui-même louerait une bicyclette et me suivrait au Vieux-Nançay.
'Oh ! very well,' she said with a nod, as if this news confirmed all she thought.– Ah ! très bien, fit-elle, en hochant la tête, comme si ces nouvelles eussent confirmé toutes ses prévisions.
I sat down in the little dining-room under the illustrated calendars, the chiselled daggers, and the leather bottles from the Sudan which a brother of M. Meaulnes, who had been in the marines, had brought home from his distant travels . . .Je m’assis dans la petite salle à manger, sous les calendriers illustrés, les poignards ornementés et les outres soudanaises qu’un frère de M. Meaulnes, ancien soldat d’infanterie de marine, avait rapportés de ses lointains voyages.
Augustin left me there alone for a moment before the meal, and in the next room, where his mother had prepared his luggage, I heard him tell her, in a slightly lowered voice, not to unpack his trunk - as his journey was perhaps only delayed . . .Augustin me laissa là un instant, avant le repas, et, dans la chambre voisine, où sa mère avait préparé ses bagages, je l’entendis qui lui disait, en baissant un peu la voix, de ne pas défaire sa malle, – car son voyage pouvait être seulement retardé…
CHAPITRE V
THE COUNTRY OUTINGLA PARTIE DE PLAISIR
I had trouble to keep up with Meaulnes along the road to Vieux-Nançay. He rode like a racer. He did not push up any of the hills. His unaccountable hesitation of the previous day was followed by a feverish nervousness and an eagerness to hasten our arrival which rather frightened me. At my uncle's he showed the same impatience and seemed unable to be interested in anything until about ten next morning, when settled in the carriage, we were ready to start for the river.J’eus peine à suivre Augustin sur la route du Vieux-Nançay. Il allait comme un coureur de bicyclette. Il ne descendait pas aux côtes. À son inexplicable hésitation de la veille avaient succédé une fièvre, une nervosité, un désir d’arriver au plus vite, qui ne laissaient pas de m’effrayer un peu. Chez mon oncle il montra la même impatience, il parut incapable de s’intéresser à rien jusqu’au moment où nous fûmes tous installés en voiture, vers dix heures, le lendemain matin, et prêts à partir pour les bords de la rivière.
It was the end of August; the summer was drawing to a close; the empty sheaths of the yellowing chestnut trees were beginning to litter the white roads. The drive was not long. The Guelders, the farm close to the spot we were making for on the banks of the Cher, was scarcely more than two kilometres beyond the Sand Pit. Now and again we came across other guests also driving, and even young fellows on horseback, whom Florentin had boldly invited in M. de Galais' name . . . An attempt had been made, as of old, to bring rich and poor together, squires and peasants. Thus it was we noticed Jasmin Delouche coming on his bicycle, for he had, some time back, made the acquaintance of my uncle through Baladier the forester.On était à la fin du mois d’août, au déclin de l’été. Déjà les fourreaux vides des châtaigniers jaunis commençaient à joncher les routes blanches. Le trajet n’était pas long ; la ferme des Aubiers, près du Cher où nous allions, ne se trouvait guère qu’à deux kilomètres au delà des Sablonnières. De loin en loin, nous rencontrions d’autres invités en voiture, et même des jeunes gens à cheval, que Florentin avait conviés audacieusement au nom de M. de Galais… On s’était efforcé comme jadis de mêler riches et pauvres, châtelains et paysans. C’est ainsi que nous vîmes arriver à bicyclette Jasmin Delouche, qui, grâce au garde Baladier, avait fait naguère la connaissance de mon oncle.
'There's the fellow,' said Meaulnes, spotting him, 'who had the key of the whole thing while we were searching as far as Paris. It is maddening!'– Et voilà, dit Meaulnes en l’apercevant, celui qui tenait la clef de tout, pendant que nous cherchions jusqu’à Paris. C’est à désespérer !
And each time he looked at him his bitterness increased. Delouche, who on the contrary considered he deserved our full gratitude, rode very near to our carriage as escort, right to the end. He had clearly taken pains with his toilet, without much result, and the end of his threadbare jacket rubbed the mudguard of his machine.Chaque fois qu’il le regardait sa rancune en était augmentée. L’autre, qui s’imaginait au contraire avoir droit à toute notre reconnaissance, escorta notre voiture de très près, jusqu’au bout. On voyait qu’il avait fait, misérablement, sans grand résultat, des frais de toilette, et les pans de sa jaquette élimée battaient le garde-crotte de son vélocipède…
But in spite of the constraint he put upon himself to be agreeable, his old-looking face never succeeded in pleasing. It made me feel a kind of vague pity for him. But on whom would I not have had pity that day? . . .Malgré la contrainte qu’il s’imposait pour être aimable, sa figure vieillotte ne parvenait pas à plaire. Il m’inspirait plutôt à moi une vague pitié. Mais de qui n’aurais-je pas eu pitié durant cette journée-là ?…
I never recall that country outing without an obscure regret - a stifling uneasiness. I had looked forward to the day with so much joy . . . Everything appeared so perfectly contrived to make us happy. But so little happiness came of it! . . .Je ne me rappelle jamais cette partie de plaisir sans un obscur regret, comme une sorte d’étouffement. Je m’étais fait de ce jour tant de joie à l’avance. Tout paraissait si parfaitement concerté pour que nous soyons heureux. Et nous l’avons été si peu !…
Yet how beautiful were the banks of the Cher! Where we stopped, the hill sloped gently down to the riverside, and the land was divided into small green meadows and willow groves separated by fences like so many tiny gardens. On the other side, the river had steep banks cut out of rugged grey hills; and on the most distant of these you could make out romantic country seats, each with a turret rising from the firs. Now and again, in the far distance, was heard the barking of the pack of hounds at the Chateau de Préveranges.Que les bords du Cher étaient beaux, pourtant ! Sur là rive où l’on s’arrêta, le coteau venait finir en pente douce et la terre se divisait en petits prés verts, en saulaies séparées par des clôtures, comme autant de jardins minuscules. De l’autre côté de la rivière les bords étaient formés de collines grises, abruptes, rocheuses ; et sur les plus lointaines on découvrait, parmi les sapins, de petits châteaux romantiques avec une tourelle. Au loin, par instants, on entendait aboyer la meute du château de Préveranges.
We had reached this spot through intricate little lanes thick with sharp flints or else full of sand - lanes which, near the river, springs changed into streams. As we went by, wild brambles caught at our sleeves. And at one moment we plunged into the cool darkness at the bottom of ravines, while the next, owing to a break in the hedges, we were bathed in the clear light of the whole valley. Then, farther out on the other bank, as we approached, a man hanging onto the rock was with slow movements setting ground lines for fishing. Heavens ! what a beautiful day it was !Nous étions arrivés en ce lieu par un dédale de petits chemins, tantôt hérissés de cailloux blancs, tantôt remplis de sable – chemins qu’aux abords de la rivière les sources vives transformaient en ruisseaux. Au passage, les branches des groseilliers sauvages nous agrippaient par la manche. Et tantôt nous étions plongés dans la fraîche obscurité des fonds de ravins, tantôt au contraire, les haies interrompues, nous baignions dans la claire lumière de toute la vallée. Au loin sur l’autre rive, quand nous approchâmes, un homme accroché aux rocs, d’un geste lent, tendait des cordes à poissons. Qu’il faisait beau, mon Dieu !
We settled on a grass plot, a clearing in a copse of silver birches. It was like a wide lawn of fine turf and seemed to offer room for endless games.Nous nous installâmes sur une pelouse, dans le retrait que formait un taillis de bouleaux. C’était une grande pelouse rase, où il semblait qu’il y eût place pour des jeux sans fin.
The horses were unharnessed and taken to the farm. Then we began to unpack the food - right in the wood - and to set up on the grass the small folding tables my uncle had brought.Les voitures furent dételées ; les chevaux conduits à la ferme des Aubiers. On commença à déballer les provisions dans le bois, et à dresser sur la prairie de petites tables pliantes que mon oncle avait apportées.
Just then volunteers were required to go to the entrance of the adjoining road to keep watch for the late comers and show them where we were. I at once offered myself; Meaulnes followed me, and we posted ourselves by the suspension bridge at the junction of many lanes and the road leading from the Sand Pit.Il fallut, à ce moment, des gens de bonne volonté, pour aller à l’entrée du grand chemin voisin guetter les derniers arrivants et leur indiquer où nous étions. Je m’offris aussitôt ; Meaulnes me suivit, et nous allâmes nous poster près du pont suspendu, au carrefour de plusieurs sentiers et du chemin qui venait des Sablonnières.
There we had to wait, walking up and down talking of the past, trying as best we could to divert our thoughts. One more carriage arrived from Vieux-Nançay with some unknown peasants and a tall girl decked with ribbons. Then nothing more, or rather three children in a donkey cart, the children of the former gardener at the Sand Pit.Marchant de long en large, parlant du passé, tâchant tant bien que mal de nous distraire, nous attendions. Il arriva encore une voiture du Vieux-Nançay, des paysans inconnus avec une grande fille enrubannée. Puis plus rien. Si, trois enfants dans une voiture à âne, les enfants de l’ancien jardinier des Sablonnières.
'I seem to recognise them,' said Meaulnes. 'I feel sure these are the kids who got hold of my hands, that first evening of the fête, and took me in to dinner . . .'– Il me semble que je les reconnais, dit Meaulnes. Ce sont eux, je crois bien, qui m’ont pris par la main, jadis, le premier soir de la fête, et m’ont conduit au dîner…
But at that moment the donkey refused to go and the children jumped down to pull at the beast, poking and whacking him as hard as they could; then Meaulnes, much put out, pretended he had made a mistake ...Mais à ce moment, l’âne ne voulant plus marcher, les enfants descendirent pour le piquer, le tirer, cogner sur lui tant qu’ils purent ; alors Meaulnes, déçu, prétendit s’être trompé…
I asked them if they had come across Monsieur and Mademoiselle de Galais on the road. One replied that he did not know; the other, 'I believe so, sir.' So we were no better off.Je leur demandai s’ils avaient rencontré sur la route M. et Mlle de Galais. L’un d’eux répondit qu’il ne savait pas ; l’autre : je pense que oui, monsieur. Et nous ne fûmes pas plus avancés.
At last they walked down towards the lawn, some pulling the donkey by the bridle, others pushing behind. And we turned back to wait. Meaulnes kept his eyes fixed on the bend of the Sand Pit road, watching with a sort of terror for the approaching vision of the girl he had once so much sought. A strange and almost ludicrous nervousness clutched at him and vented itself on Jasmin. From the small hillock on which we had climbed to survey the road, we could see, on the lawn down below, a group of guests amongst whom Delouche was trying to cut a fine figure.Ils descendirent enfin vers la pelouse, les uns tirant l’ânon par la bride, les autres poussant derrière la voiture. Nous reprîmes notre attente. Meaulnes regardait fixement le détour du chemin des Sablonnières, guettant avec une sorte d’effroi la venue de la jeune fille qu’il avait tant cherchée jadis. Un énervement bizarre et presque comique, qu’il passait sur Jasmin, s’était emparé de lui. Du petit talus où nous étions grimpés pour voir au loin le chemin, nous apercevions sur la pelouse, en contrebas, un groupe d’invités où Delouche essayait de faire bonne figure :
'Look at that idiot holding forth!' Meaulnes said to me.– Regarde-le pérorer, cet imbécile, me disait Meaulnes.
And I replied, 'Leave him alone. He does the best he can, poor chap.'Et je lui répondais : – Mais laisse-le. Il fait ce qu’il peut, le pauvre garçon.
Meaulnes would not stop. Some distance away a hare or a squirrel must have come out of the thicket. Jasmin, to show off, pretended to chase it.Augustin ne désarmait pas. Là-bas, un lièvre ou un écureuil avait dû déboucher d’un fourré. Jasmin, pour assurer sa contenance, fit mine de le poursuivre :
'Look at that! He's running now! . . .' said Meaulnes, as if that beat everything in cheek.– Allons, bon ! Il court, maintenant…, fit Meaulnes, comme si vraiment cette audace-là dépassait toutes les autres !
And this time I could not keep from laughing; Meaulnes, too, but only for a moment.Et cette fois je ne pus m’empêcher de rire. Meaulnes aussi ; mais ce ne fut qu’un éclair.
After another quarter of an hour :Après un nouveau quart d’heure :
'Suppose she does not come? . . .' he asked.– Si elle ne venait pas ?…, dit-il.
I replied, 'But she promised. Try and be patient!'Je répondis : – Mais puisqu’elle a promis. Sois donc plus patient !
He resumed his watch. But at last, unable to put up any longer with this unbearable delay, he said :Il recommença de guetter. Mais à la fin, incapable de supporter plus longtemps cette attente intolérable :
'Listen. I'm going down to the others. I don't know what fate is now against me; but if I stay here, I feel sure she will never come - that it is utterly impossible she will presently appear at the end of this road.'– Écoute-moi, dit-il. Je redescends avec les autres. Je ne sais ce qu’il y a maintenant contre moi : mais si je reste là, je sens qu’elle ne viendra jamais – qu’il est impossible qu’au bout de ce chemin, tout à l’heure, elle apparaisse.
And he went away towards the lawn, leaving me alone. I walked some hundred yards along the road to kill time. And at the first bend I saw Yvonne de Galais riding side-saddle on an old white horse, so frisky this morning that she was obliged to pull the reins to prevent him trotting. M. de Galais, in silence, painfully walked on foot by the horse's head. On the way they had most likely taken turns in using the old mount.Et il s’en alla vers la pelouse, me laissant tout seul. Je fis quelque cent mètres sur la petite route, pour passer le temps. Et au premier détour j’aperçus Yvonne de Galais, montée en amazone sur son vieux cheval blanc, si fringant ce matin-là qu’elle était obligée de tirer sur les rênes pour l’empêcher de trotter. À la tête du cheval, péniblement, en silence, marchait M. de Galais. Sans doute ils avaient dû se relayer sur la route, chacun à tour de rôle se servant de la vieille monture.
Seeing me alone, the girl smiled, jumped nimbly to the ground, and, giving the reins to her father, came towards me while I hurried up to her.Quand la jeune fille me vit tout seul, elle, sourit, sauta prestement à terre, et confiant les rênes à son père se dirigea vers moi qui accourais :
'I am pleased at finding you alone,' she said. 'For I wouldn't show old Bélisaire to any one but you, and I don't want to put him with the other horses. He's too ugly and too old, for one thing, then I always fear he might get hurt by the others. Yet he's the only one I dare to ride, and when he's dead, I shall never go on horseback .. .'– Je suis bien heureuse, dit-elle, de vous trouver seul. Car je ne veux montrer à personne qu’à vous le vieux Bélisaire, ni le mettre avec les autres chevaux. Il est trop laid et trop vieux d’abord ; puis je crains toujours qu’il ne soit blessé par un autre. Or, je n’ose monter que lui, et, quand il sera mort, je n’irai plus à cheval.
In Mademoiselle de Galais as in Meaulnes I felt, beneath this charming animation and this grace which seemed so peaceful, something impatient and almost anxious. She talked faster than usual. In spite of a rosy flush on her cheeks, there was an intense pallot here and there round her eyes, on her forehead, in which all her trouble was manifest.Chez Mlle de Galais, comme chez Meaulnes, je sentais sous cette animation charmante, sous cette grâce en apparence si paisible, de l’impatience et presque de l’anxiété. Elle parlait plus vite qu’à l’ordinaire. Malgré ses joues et ses pommettes roses, il y avait autour de ses yeux, à son front, par endroits, une pâleur violente où se lisait tout son trouble.
We agreed to tie Bélisaire to a tree, in the little wood near the road. Old M. de Galais, still not saying a word, produced the halter from the holster and tied up the animal - rather low, so it seemed to me. I promised to send presently from the farm hay and oats and straw . . .Nous convînmes d’attacher Bélisaire à un arbre dans un petit bois, proche de la route. Le vieux M. de Galais, sans mot dire comme toujours, sortit le licol des fontes et attacha la bête – un peu bas à ce qu’il me sembla. De la ferme je promis d’envoyer tout à l’heure du foin, de l’avoine, de la paille…
And Mademoiselle de Galais arrived on the lawn just as I picture her in former days, walking towards the shore of the lake, when Meaulnes saw her for the first time.Et Mlle de Galais arriva sur la pelouse comme jadis, je l’imagine, elle descendit vers la berge du lac, lorsque Meaulnes l’aperçut pour la première fois.
Taking her father's arm and with her left hand holding aside the flap of the long cloak that wrapped her round, she drew near the guests with her usual expression, at once so serious and so childlike. I walked by her. All the guests, who had scattered about or were playing farther out, stood up and gathered to welcome her. There was a brief moment of silence while every one gazed as she approached.Donnant le bras à son père, écartant de sa main gauche le pan du grand manteau léger qui l’enveloppait, elle s’avançait vers les invités, de son air à la fois si sérieux et si enfantin. Je marchais auprès d’elle. Tous les invités éparpillés ou jouant au loin s’étaient dressés et rassemblés pour l’accueillir ; il y eut un bref instant de silence pendant lequel chacun la regarda s’approcher.
Meaulnes had mingled with the group of young men and nothing marked him out from amongst his companions except his height; yet there were others almost as tall. He did nothing to draw attention to himself, making no gesture, taking no step forward. I could see him, dressed in grey, standing motionless, and, like every one else, keeping his eyes fixed on the beautiful girl advancing. At last, however, with an unconscious and uneasy gesture, his hand went over his bare head as if amongst the well-brushed heads of his companions, to hide his own, so rough, and with hair cropped like a peasant's.Meaulnes s’était mêlé au groupe des jeunes hommes et rien ne pouvait le distinguer de ses compagnons, sinon sa haute taille : encore y avait-il là des jeunes gens presque aussi grands que lui. Il ne fit rien qui pût le désigner à l’attention, pas un geste ni un pas en avant. Je le voyais, vêtu de gris, immobile, regardant fixement, comme tous les autres, la si belle jeune fille qui venait. À la fin, pourtant, d’un mouvement inconscient et gêné, il avait passé sa main sur sa tête nue, comme pour cacher, au milieu de ses compagnons aux cheveux bien peignés, sa rude tête rasée de paysan.
Then the group gathered round Mademoiselle de Galais. She was introduced to the girls and boys she did not know . . . My friend's turn was soon to come and I felt as anxious as he could be. I was preparing to make the introduction myself.Puis le groupe entoura Mlle de Galais. On lui présenta les jeunes filles et les jeunes gens qu’elle ne connaissait pas… Le tour allait venir de mon compagnon ; et je me sentais aussi anxieux qu’il pouvait l’être. Je me disposais à faire moi-même cette présentation.
But, before I could say anything, the girl advanced towards him, with surprising assurance and gravity: 'I recognise Augustin Meaulnes,' she said. And she held out her hand to him.Mais avant que j’eusse pu rien dire, la jeune fille s’avançait vers lui avec une décision et une gravité surprenantes : – Je reconnais Augustin Meaulnes », dit-elle. Et elle lui tendit la main.
CHAPITRE VI
THE COUNTRY OUTING(concluded)LA PARTIE DE PLAISIR (fin)
Newcomers drew near almost at once to greet Yvonne de Galais and the two young people found themselves parted. By some wretched accident they were not put together for lunch at the same little table. Yet Meaulnes seemed to have recovered confidence and courage. I was isolated between Delouche and M. de Galais and more than once from this distance I saw my friend wave his hand to me.De nouveaux venus s’approchèrent presque aussitôt pour saluer Yvonne de Galais, et les deux jeunes gens se trouvèrent séparés. Un malheureux hasard voulut qu’ils ne fussent point réunis pour le déjeuner à la même petite table. Mais Meaulnes semblait avoir repris confiance et courage. À plusieurs reprises, comme je me trouvais isolé entre Delouche et M. de Galais, je vis de loin mon compagnon qui me faisait, de la main, un signe d’amitié.
It was only towards the end of the evening, after boating on the neighbouring pond, games, bathing, and chatting had started everywhere, that Meaulnes found himself again in the girl's presence. We were sitting on some garden chairs which we had brought, talking with Delouche, when Mademoiselle de Galais, deliberately leaving a group of young people amongst whom she seemed bored, made her way towards us. I remember that she asked us why we were not boating on The Guelders lake as the others were.C’est vers la fin de la soirée seulement, lorsque les jeux, la baignade, les conversations, les promenades en bateau dans l’étang voisin se furent un peu partout organisés, que Meaulnes, de nouveau, se trouva en présence de la jeune fille. Nous étions à causer avec Delouche, assis sur des chaises de jardin que nous avions apportées lorsque, quittant délibérément un groupe de jeunes gens où elle paraissait s’ennuyer, Mlle de Galais s’approcha de nous. Elle nous demanda, je me rappelle, pourquoi nous ne canotions pas sur le lac des Aubiers, comme les autres.
'We had a few goes this afternoon,' I replied; 'but it's rather dull and we soon tired of it.'– Nous avons fait quelques tours cet après-midi, répondis-je. Mais cela est bien monotone et nous avons été vite fatigués.
'Well! why shouldn't you go on the river?' she said.– Eh bien, pourquoi n’iriez-vous pas sur la rivière, dit-elle.
'The current's too strong, we might get carried away.'– Le courant est trop fort, nous risquerions d’être emportés.
'We want a motor-boat,' said Meaulnes, 'or that steamboat there used to be.'– Il nous faudrait, dit Meaulnes, un canot à pétrole ou un bateau à vapeur comme celui d’autrefois.
'We no longer have it,' she said in a rather low voice. 'We've sold it.– Nous ne l’avons plus, dit-elle presque à voix basse, nous l’avons vendu.
And there was a moment's awkward silence.Et il se fit un silence gêné.
Jasmin seized this opportunity to declare that he was going to join M. de Galais.Jasmin en profita pour annoncer qu’il allait rejoindre M. de Galais.
'I shall manage to find him,' he said.– Je saurai bien, dit-il, où le retrouver.
Strangeness of fate! These two, so completely different, were delighted with each other, and had hardly parted company since the morning. M. de Galais took me aside for a moment, towards evening, to tell me that I had in Delouche a friend full of tact, deference, and fine qualities. He had even perhaps entrusted to him the secret of old Bélisaire's existence and of the horse's hiding-place.Bizarrerie du hasard ! Ces deux êtres si parfaitement dissemblables s’étaient plu et depuis le matin ne se quittaient guère. M. de Galais m’avait pris à part un instant, au début de la soirée, pour me dire que j’avais là un ami plein de tact, de déférence et de qualités. Peut-être même avait-il été jusqu’à lui confier le secret de l’existence de Bélisaire et le lieu de sa cachette.
I was planning also to withdraw, but I felt the two young people so ill at ease, so worried in each other's presence, that I thought it prudent to remain.Je pensai moi aussi à m’éloigner, mais je sentais les deux jeunes gens si gênés, si anxieux l’un en face de l’autre, que je jugeai prudent de ne pas le faire…
But all this discretion on Jasmin's part, all this precaution on mine, served little purpose. These two talked, but invariably, with an obstinacy of which he must have been unaware, Meaulnes always came back to the marvels of the old days. And each time the poor tortured girl had to repeat to him that everything was gone: the old queer and oddly shaped house rased to the ground; the lake drained and filled with earth; and the children in their charming costumes dispersed for ever.. .Tant de discrétion de la part de Jasmin, tant de précaution de la mienne servirent à peu de chose. Ils parlèrent. Mais invariablement, avec un entêtement dont il ne se, rendait certainement pas compte, Meaulnes en revenait à toutes les merveilles de jadis. Et chaque fois la jeune fille au supplice devait lui répéter que tout était disparu : la vieille demeure si étrange et si compliquée, abattue ; le grand étang, asséché, comblé ; et dispersés, les enfants aux charmants costumes…
'Ah!' Meaulnes would simply say with despair and as if each of these disappearances showed him to be right and the girl or myself wrong . . .– Ah ! faisait simplement Meaulnes avec désespoir et comme si chacune de ces disparitions lui eût donné raison contre la jeune fille ou contre moi…
We were walking side by side ... I vainly tried to create a diversion from the sadness which was coming over all three of us. For again Meaulnes, with one abrupt question, would give way to his haunting idea. He asked information about everything he had seen of old : the little girls, the driver of the old berlin, the ponies of the race. '. . . Are the ponies also sold? So, there are no longer horses on the estate? . .Nous marchions côte à côte… Vainement j’essayais de faire diversion à la tristesse qui nous gagnait tous les trois. D’une question abrupte, Meaulnes, de nouveau, cédait à son idée fixe. Il demandait des renseignements sur tout ce qu’il avait vu autrefois : les petites filles, le conducteur de la vieille berline, les poneys de la course. « Les poneys sont vendus aussi ? Il n’y a plus de chevaux au Domaine ?… »
She replied that there were none. She did not speak of Bélisaire.Elle répondit qu’il n’y en avait plus. Elle ne parla pas de Bélisaire.
Then he conjured up the things in his bedroom; the chandeliers, the tall tooking-glass, the old broken lute ... He inquired about all this with unwonted eagerness, as if he wanted to convince himself that nothing survived of his fine adventure, and that the girl would not bring back to him one piece of wreckage which could prove that they had not both lived in a dream - as the diver brings up from the bottom of the sea mere pebbles and seaweeds . . .Alors il évoqua les objets de sa chambre : les candélabres, la grande glace, le vieux luth brisé… Il s’enquérait de tout cela, avec une passion insolite, comme s’il eût voulu se persuader que rien ne subsistait de sa belle aventure, que la jeune fille ne lui rapporterait pas une épave capable de prouver qu’ils n’avaient pas rêvé tous les deux, comme le plongeur rapporte du fond de l’eau un caillou et des algues…
Mademoiselle de Galais and I could not refrain from smiling sadly; then she decided to explain to him:Mlle de Galais et moi, nous ne pûmes nous empêcher de sourire tristement : elle se décida à lui expliquer :
'You will never see again the beautiful mansion that M. de Galais and I had arranged for our poor Frantz. We spent our lives doing as he wished us. He was such a strange, charming boy. But everything vanished with him on that evening of the betrothal that never came off. M. de Galais had then already lost his fortune without our knowing. Frantz was in debt and his former friends - getting news of his disappearance - at once brought us their claims. We became poor. Madame de Galais died, and in a few days we lost all our friends. Could Frantz come back - if he is not dead - and find again his friends and his fiancée, and the interrupted wedding take place - then perhaps everything would be as of old ! But can the past come to life again?'– Vous ne reverrez pas le beau château que nous avions arrangé, M. de Galais et moi, pour le pauvre Frantz. » Nous passions notre vie à faire ce qu’il demandait. C’était un être si étrange, si charmant ! Mais tout a disparu avec lui le soir de ses fiançailles manquées. « Déjà M. de Galais était ruiné sans que nous le sachions. Frantz avait fait des dettes et ses anciens camarades – apprenant sa disparition… ont aussitôt réclamé auprès de nous. Nous sommes devenus pauvres ; Mme de Galais est morte et nous avons perdu tous nos amis en quelques jours. « Que Frantz revienne, s’il n’est pas mort. Qu’il retrouve ses amis et sa fiancée ; que la noce interrompue se fasse et peut-être tout redeviendra-t-il comme c’était autrefois. Mais le passé peut-il renaître ?
'Who knows?' said Meaulnes thoughtfully. And he put no mote questions.– Qui sait ! », dit Meaulnes, pensif. Et il ne demanda plus rien.
We were walking, all three of us, without noise on grass that was short and ever so slightly touched with yellow. Augustin had close to him on his right the girl whom he had thought forever lost. Whenever he asked one of his cruel questions, her charming and troubled face would slowly turn towards him as she answered; and once, while speaking, she gently placed her hand on his arm in a gesture full of trust and surrender. Why was Admiral Meaulnes there like a stranger, like some one who has not found what he was looking for and for whom nothing else has any interest? Three years earlier he might not have been able to bear this happiness without terror, without madness, perhaps. But whence came this emptiness, this remoteness, this powerlessness to be happy which now possessed him?Sur l’herbe courte et légèrement jaunie déjà, nous marchions tous les trois sans bruit : Augustin avait à sa droite près de lui la jeune fille qu’il avait crue perdue pour toujours. Lorsqu’il posait une de ces dures questions, elle tournait vers lui lentement, pour lui répondre, son charmant visage inquiet ; et une fois, en lui parlant, elle avait posé doucement sa main sur son bras, d’un geste plein de confiance et de faiblesse. Pourquoi le grand Meaulnes était-il là comme un étranger, comme quelqu’un qui n’a pas trouvé ce qu’il cherchait et que rien d’autre ne peut intéresser ? Ce bonheur-là, trois ans plus tôt, il n’eût pu le supporter sans effroi, sans folie, peut-être. D’où venait donc ce vide, cet éloignement, cette impuissance à être heureux, qu’il y avait en lui, à cette heure ?
We were approaching the little wood where M. de Galais had that morning tied up Bélisaire; the sun, now declining, lengthened our shadows upon the grass. On the far end of the lawn we heard the voices of the little girls and others playing games - voices mellowed by distance to a happy buzz ; and we remained silent in the marvellous quiet; then we heard some one singing on the other side of the wood, from the direction of The Guelders, the farm by the river. The voice was young and distant, and belonged to some one taking cattle to water: the tune was rhythmic as a dance, but the man sang it with a drawl and dragged it as though it were some old sad ballad:Nous approchions du petit bois où le matin M. de Galais avait attaché Bélisaire ; le soleil vers son déclin allongeait nos ombres sur l’herbe ; à l’autre bout de la pelouse, nous entendions, assourdis par l’éloignement, comme un bourdonnement heureux, les voix des joueurs et des fillettes, et nous restions silencieux dans ce calme admirable, lorsque nous entendîmes chanter de l’autre côté du bois, dans la direction des Aubiers, la ferme du bord de l’eau. C’était la voix jeune et lointaine de quelqu’un qui mène ses bêtes à l’abreuvoir, un air rythmé comme un air de danse, mais que l’homme étirait et alanguissait comme une vieille balade triste :
My shoes are red. . .Mes souliers sont rouges…
Good-bye, my lover !Adieu, mes amours !
My shoes are red. . .Mes souliers sont rouges…
Good-bye for ever! . . .Adieu, sans retour !…
Meaulnes had raised his head to listen. It was actually one of the tunes which the belated peasants had sung that last evening of the fête at the nameless manor, when everything had fallen to pieces. Nothing but a memory - the most wretched memory - of those beautiful days which would return no more.Meaulnes avait levé la tête et écoutait. Ce n’était rien qu’un de ces airs que chantaient les paysans attardés, au Domaine sans nom, le dernier soir de la fête, quand déjà tout s’était écroulé… Rien qu’un souvenir – le plus misérable – de ces beaux jours qui ne reviendraient plus.
'Do you hear that?' said Meaulnes in a subdued voice. 'Oh! I am going to see who it is.' And thereupon he dashed into the little wood. Almost at once the voice was silent; one heard for a moment longer the man whistling to his beast still farther away - then nothing more . . .– Mais vous l’entendez ? dit Meaulnes à mi-voix. Oh ! je vais aller voir qui c’est. Et, tout de suite, il s’engagea dans le petit bois. Presque aussitôt la voix se tut ; on entendit encore une seconde l’homme siffler ses bêtes en s’éloignant ; puis plus rien…
I looked at the girl. Pensive and dismayed, she kept her eyes fixed on the copse where Meaulnes had just disappeared. How many times, in later days, was she not to look thus pensively at the gap through which Admiral Meaulnes was vanishing for ever!Je regardai la jeune fille. Pensive et accablée, elle avait les yeux fixés sur le taillis où Meaulnes venait de disparaître. Que de fois, plus tard, elle devait regarder ainsi, pensivement, le passage par où s’en irait à jamais le grand Meaulnes !
She turned towards me.Elle se retourna vers moi :
'He's not happy,' she said sorrowfully.– Il n’est pas heureux », dit-elle douloureusement.
She added: 'And perhaps I can't do anything for him? . . .'Elle ajouta : – Et peut-être que je ne puis rien faire pour lui ?…
I hesitated to reply, fearing that Meaulnes, who must have reached the farm in an instant and was now coming back through the wood, might hear what we were saying. I was, however, on the point of encouraging her; of advising her not to mind being rather blunt with the tall boy; that most likely some secret tormented him which he could never confide to her or any one of his own accord - when suddenly a cry came from the other side of the wood; then we heard a thudding, as of a horse furiously pawing the ground, and the noise of wrangling .in broken sentences ... I understood at once that an accident had happened to old Bélisaire and I ran towards the place whence the uproar came. Mademoiselle de Galais followed me from afar. At the other end of the lawn our movement must have been noticed, for directly I entered the copse, I heard the shouts of people hurrying to meet us.J’hésitais à répondre, craignant que Meaulnes, qui, devait d’un saut avoir gagné la ferme et qui maintenant revenait par le bois, ne surprît notre conversation. Mais j’allais l’encourager cependant ; lui dire de ne pas craindre de brusquer le grand gars ; qu’un secret sans doute le désespérait et que jamais de lui-même il ne se confierait à elle ni à personne – lorsque soudain, de l’autre côté du bois, partit un cri ; puis nous entendîmes un piétinement comme d’un cheval qui pétarade et le bruit d’une dispute à voix entrecoupées… Je compris tout de suite qu’il était arrivé un accident au vieux Bélisaire et je courus vers l’endroit d’où venait tout le tapage. Mlle de Galais me suivit de loin. Du fond de la pelouse on avait dû remarquer notre mouvement, car j’entendis, au moment où j’entrai dans le taillis, les cris des gens qui accouraient.
Old Bélisaire, tied up too low, had caught one of his forefeet in the halter; he had not moved until M. de Galais and Delouche, in the course of their walk, had come near him, then frightened, upset by the unusual oats given him, he had begun to struggle furiously; the two men had tried to free him, but so clumsily that they had only succeeded in further entangling him, at the risk, too, of dangerous kicks. It was then that Meaulnes, on his way back from The Guelders, had chanced upon the group. Furious at so much bungling, he had pushed the two men aside, almost knocking them into a bush. He had freed Bélisaire cautiously but very deftly. Too late, though; the damage was done; the horse appeared to have strained a tendon or else to have broken something, for he drooped his head dismally and kept one of his legs held up under his belly; he was trembling all over; his saddle, too, was half off his back. Meaulnes was stooping to feel the leg and examine it and said nothing.Le vieux Bélisaire, attaché trop bas, s’était pris une patte de devant dans sa longe ; il n’avait pas bougé jusqu’au moment où M. de Galais et Delouche, au cours de leur promenade, s’étaient approchés de lui ; effrayé, excité par l’avoine insolite qu’on lui avait donnée, il s’était débattu furieusement ; les deux hommes avaient essayé de le délivrer, mais si maladroitement qu’ils avaient réussi à l’empêtrer davantage, tout en risquant d’essuyer de dangereux coups de sabots. C’est à ce moment que par hasard Meaulnes, revenant des Aubiers, était tombé sur le groupe. Furieux de tant de gaucherie, il avait bousculé les deux hommes au risque de les envoyer rouler dans le buisson. Avec précaution mais en un tour de main il avait délivré Bélisaire. Trop tard, car le mal était, déjà fait ; le cheval devait avoir un nerf foulé, quelque chose de brisé peut-être, car il se tenait piteusement la tête basse, sa selle à demi dessanglée sur le dos, une patte repliée sous son ventre et toute tremblante. Meaulnes, penché, le tâtait et l’examinait sans rien dire.
When he looked up, nearly every one had gathered around, but he saw no one. He was red with anger.Lorsqu’il releva la tête, presque tout le monde était là, rassemblé, mais il ne vit personne. Il était fâché rouge.
'I would like to know,' he called out, 'who tied him up like this ! And left his saddle on all day ! And who dared to saddle so old a horse, scarcely fit for the lightest gig.'– Je me demande, cria-t-il, qui a bien pu l’attacher de la sorte ! Et lui laisser sa selle sur le dos toute la journée ? Et qui a eu l’audace de seller ce vieux cheval, bon tout au plus pour une carriole.
Delouche was about to say something - to take the blame upon himself.Delouche voulut dire quelque chose – tout prendre sur lui.
'Shut up ! It's your fault. I saw you tugging at his halter like a fool to get him loose.'– Tais-toi donc ! C’est ta faute encore. Je t’ai vu tirer bêtement sur sa longe pour le dégager.
And bending down again he began rubbing the horse's leg with the palm of his hand.Et se baissant de nouveau, il se remit à frotter le jarret du cheval avec le plat de la main.
M. de Galais, who so far had said nothing, made the mistake of attempting to come out of his reserve. He stammered:M. de Galais, qui n’avait rien dit encore, eut le tort de vouloir sortir de sa réserve. Il bégaya :
'Naval officers are accustomed to . . . My horse.'– Les officiers de marine ont l’habitude… Mon cheval…
'Oh! He's yours, is he?' said Meaulnes, a little calmer, but very red, turning his head towards the old man.– Ah ! il est à vous ? dit Meaulnes un peu calmé, très rouge, en tournant la tête de côté vers le vieillard.
I thought he was going to change his tone, to apologise. He paused a moment. And then I saw that he took a bitter, despairing pleasure in aggravating the situation, in smashing everything for ever, as he said with insolence :Je crus qu’il allait changer de ton, faire des excuses. Il souffla un instant. Et je vis alors qu’il prenait un plaisir amer et désespéré à aggraver la situation, à tout briser à jamais, en disant avec insolence :
'Well, I shouldn't boast of it, if I were you!'– Eh bien je ne vous fais pas mon compliment.
Some one suggested: 'Perhaps cold water ... If we bathed it at the ford.'Quelqu’un suggéra : – Peut-être que de l’eau fraîche… En le baignant dans le gué…
'This horse must be taken away at once,' said Meaulnes, without replying, 'while he can still walk - and there's no time to be lost! He should be put in the stable and never taken out again.'– Il faut, dit Meaulnes sans répondre, emmener tout de suite ce vieux cheval, pendant qu’il peut encore marcher, – et il n’y a pas de temps à perdre ! – le mettre à l’écurie et ne jamais plus l’en sortir.
Several young fellows immediately offered themselves. But Mademoiselle de Galais at once thanked them. Her face on fire and ready to burst into tears, she said good-bye to every one and even to Meaulnes, who, utterly abashed, dared not look at her. She took the animal by the reins as one catches hold of somebody's hand, more to feel close to him than to lead him . . . The late summer wind was so mild on the Sand Pit road that it seemed like May, and the leaves in the hedges quivered in the south wind . . . We saw her set off thus, her arm partly out of her cloak, and holding in her slim hand the thick leather rein. Her father walked painfully by her side . . .Plusieurs jeunes gens s’offrirent aussitôt. Mais Mlle de Galais les remercia vivement. Le visage en feu, prête à fondre en larmes, elle dit au revoir à tout le monde, et même à Meaulnes décontenancé, qui n’osa pas la regarder. Elle prit la bête par les rênes, comme on donne à quelqu’un la main, plutôt pour s’approcher d’elle davantage que pour la conduire… Le vent de cette fin d’été était si tiède sur le chemin des Sablonnières qu’on se serait cru au mois de mai, et les feuilles des haies tremblaient à la brise du Sud… Nous la vîmes partir ainsi, son bras à demi sorti du manteau, tenant dans sa main étroite la grosse rêne de cuir. Son père marchait péniblement à côté d’elle…
Sad end to the evening ! Little by little everybody picked up his belongings and the picnic things ; chairs were folded, tables taken down; the carriages, loaded with luggage and guests, went away one by one while hats were raised and handkerchiefs waved. We were the last to go with my Uncle Florentin who, like us, was silently brooding over his sad and great disappointment.Triste fin de soirée ! Peu à peu, chacun ramassa ses paquets, ses couverts ; on plia les chaises, on démonta les tables ; une à une, les voitures chargées de bagages et de gens partirent, avec des chapeaux levés et des mouchoirs agités. Les derniers nous restâmes sur le terrain avec mon oncle Florentin, qui ruminait comme nous, sans rien dire, ses regrets et sa grosse déception.
Then we drove swiftly off in our well-hung carriage behind out beautiful chestnut. The wheels grated on the sand as we took the corner, and soon Meaulnes and I, who sat at the back, saw the cross-road which old Bélisaire and his owners had taken slowly disappear.Nous aussi, nous partîmes, emportés vivement, dans notre voiture bien suspendue, par notre beau cheval alezan. La roue grinça au tournant dans le sable et bientôt, Meaulnes et moi, qui étions assis sur le siège de derrière, nous vîmes disparaître sur la petite route l’entrée du chemin de traverse que le vieux Bélisaire et ses maîtres avaient pris.
Then my friend, the last person in the world to cry, turned suddenly towards me and his face was twisted by the coming of irresistible tears.Mais alors mon compagnon – l’être que je sache au monde le plus incapable de pleurer – tourna soudain vers moi son visage bouleversé par une irrésistible montée de larmes.
'Stop, will you?' he said, placing a hand on Florentin's shoulder. 'Don't bother about me. I'll come back by myself on foot.'– Arrêtez, voulez-vous ? dit-il en mettant la main sur l’épaule de Florentin. Ne vous occupez pas de moi. Je reviendrai tout seul, à pied.
He put a hand on the mud-guard of the carriage and vaulted to the ground at one leap. He turned back, to our consternation, and started running: he ran right back to the lane we had just passed, the lane leading to the Sand Pit. He must have reached the manor by the avenue of firs he had followed in the old days when, like a tramp hiding in the thicket, he had heard the mysterious conversation of the unknown beautiful children.Et d’un bond, la main au garde-boue de la voiture il sauta à terre. À notre stupéfaction, rebroussant chemin, il se prit à courir, et courut jusqu’au petit chemin que nous venions de passer, le chemin des Sablonnières. Il dut arriver au Domaine par cette allée de sapins qu’il avait suivie jadis, où il avait entendu, vagabond caché dans les basses branches, la conversation mystérieuse des beaux enfants inconnus…
And this was the evening on which, sobbing, he asked Mademoiselle de Galais to marry him.Et c’est ce soir-là, avec des sanglots, qu’il demanda en mariage Mlle de Galais.
CHAPITRE VII
THE WEDDING DAYLE JOUR DES NOCES
A Thursday, early in February, a fine icy Thursday evening with a high wind blowing, somewhere about half-past three or four . . . Near the villages, clothes have been hung on hedges since midday and ate drying in the strong breeze. Children, tired of playing, sit by their mothers asking for the story of their wedding days. In every house the dining-room fire brightly lights up what seems an altar of shining toys.C’est un jeudi, au commencement de février, un beau jeudi soir glacé, où le grand vent souffle. Il est trois heures et demie, quatre heures… Sur les haies, auprès des bourgs, les lessives sont étendues depuis midi et sèchent à la bourrasque. Dans chaque maison, le feu de la salle à manger fait luire tout un reposoir de joujoux vernis. Fatigué de jouer, l’enfant s’est assis auprès de sa mère et il lui fait raconter la journée de son mariage…
Any one who does not wish to be happy has only to climb up to the attics to hear till evening the whistle and moan of shipwrecks ; or he can go out on the road for the wind to flap back his scarf on his mouth as in a sudden warm kiss which will make him weep. But for him who loves happiness there stands, by the side of a muddy lane, the Sand Pit house which my friend Meaulnes has just entered with Yvonne de Galais who has been his wife since midday.Pour celui qui ne veut pas être heureux, il n’a qu’à monter dans son grenier et il entendra, jusqu’au soir, siffler et gémir les naufrages ; il n’a qu’à s’en aller dehors, sur la route, et le vent lui rabattra son foulard sur la bouche comme un chaud baiser soudain qui le fera pleurer. Mais pour celui qui aime le bonheur, il y a, au bord d’un chemin boueux, la maison des Sablonnières, où mon ami Meaulnes est rentré avec Yvonne de Galais, qui est sa femme depuis midi.
The engagement had lasted five months. It had been a peaceful time, as peaceful as the first meeting had been full of excitement. Meaulnes had often come to the Sand Pit during those days, either on his bicycle or driving. At least twice a week, as she sat sewing or reading by the window overlooking the moor and the firs, Mademoiselle de Galais would suddenly see his tall hurrying shadow move behind the curtain, for he always comes that roundabout way, up the drive he once came by. But this is the only allusion - a tacit one - which he makes to the past. Happiness seems to have lulled his strange anguish.Les fiançailles ont duré cinq mois. Elles ont été paisibles, aussi paisibles que la première entrevue avait été mouvementée. Meaulnes est venu très souvent aux Sablonnières, à bicyclette ou en voiture. Plus de deux fois par semaine, cousant ou lisant près de la grande fenêtre qui donne sur la lande et les sapins, Mlle de Galais a vu tout d’un coup sa haute silhouette rapide passer derrière le rideau, car il vient toujours par l’allée détournée qu’il a prise autrefois. Mais c’est la seule allusion – tacite – qu’il fasse au passé. Le bonheur semble avoir endormi son étrange tourment.
Some trivial happenings have marked these five quiet months. I have been appointed teacher at the little hamlet of Saint- Benoist-des-Champs. Saint-Benoist is not a village, but only a few farms scattered about the countryside, with the school- house standing completely isolated on the side of the road some way up a hill. I lead a very solitary life; but going across the fields it takes me only three quarters of an hour to reach the Sand Pit.De petits événements ont fait date pendant ces cinq calmes mois. On m’a nommé instituteur au hameau de Saint-Benoist-des-Champs. Saint-Benoist n’est pas un village. Ce sont des fermes disséminées à travers la campagne, et la maison d’école est complètement isolée sur une côte au bord de la route. Je mène une vie bien solitaire ; mais, en passant par les champs, il ne faut que trois quarts d’heure de marche pour gagner les Sablonnières.
Delouche lives now with his uncle who is a builder at Vieux- Nançay. He will soon be the head man. He often comes to see me. Meaulnes, at the request of Mademoiselle de Galais, is now very nice to him.Delouche est maintenant chez son oncle, qui est entrepreneur de maçonnerie au Vieux-Nançay. Ce sera bientôt lui le patron. Il vient souvent me voir. Meaulnes, sur la prière de Mlle de Galais, est maintenant très aimable avec lui.
All this explains why we are there rambling about together, towards four in the afternoon, when all the wedding people have already left.Et ceci explique comment nous sommes là tous deux à rôder, vers quatre heures de l’après-midi, alors que les gens de la noce sont déjà tous repartis.
The ceremony was held at midday as quietly as possible, in the old chapel of the Sand Pit, which was not pulled down and stands partly hidden by firs, on the slope of the adjoining hill. Meaulnes' mother, M. Seurel and Millie, Florentin and the others went off in their carriages after a hurried lunch. Jasmin and I alone remained.Le mariage s’est fait à midi, avec le plus de silence possible, dans l’ancienne chapelle des Sablonnières qu’on n’a pas abattue et que les sapins cachent à moitié sur le versant de la côte prochaine. Après un déjeuner rapide, la mère de Meaulnes, M. Seurel et Millie, Florentin et les autres sont remontés en voiture. Il n’est resté que Jasmin et moi…
We are taking a stroll along the woods behind the Sand Pit house, by the side of a wide expanse of land, the site of the manor now destroyed. Without owning to it and without knowing why, we are filled with anxiety. We try in vain to divert our thoughts and beguile our uneasiness during this wandering walk, by attracting one another's attention to the forms of hares and the small sandy furrows where rabbits have been scratching ... to a trap set in the wood ... or to the trail of a poacher . . . But we always come back hauntingly to the edge of the copse from where the silent and closed house can be seen . . .Nous errons à la lisière des bois qui sont derrière la maison des Sablonnières, au bord du grand terrain en friche, emplacement ancien du Domaine aujourd’hui abattu. Sans vouloir l’avouer et sans savoir pourquoi, nous sommes remplis d’inquiétude. En vain nous essayons de distraire nos pensées et de tromper notre angoisse en nous montrant, au cours de notre promenade errante, les bauges des lièvres et les petits sillons de sable où les lapins ont gratté fraîchement… un collet tendu… la trace d’un braconnier… Mais sans cesse nous revenons à ce bord du taillis, d’où l’on découvre la maison silencieuse et fermée…
The wide window which looks on the firs opens onto a wooden balcony invaded by unruly grass bending under the wind. A light, as of a burning fire, is reflected on the panes of the window where from time to time a shadow is seen to pass. Silence and solitude are all around: in the neighbouring fields, in the kitchen garden, in the farm which alone remains of the old outhouses. The farm hands have gone to the village to celebrate the happiness of their master and mistress.Au bas de la grande croisée qui donne sur les sapins, il y a un balcon de bois, envahi par les herbes folles que couche le vent. Une lueur comme d’un feu allumé se reflète sur les carreaux de la fenêtre. De temps à autre, une ombre passe. Tout autour, dans les champs environnants, dans le potager, dans la seule ferme qui reste des anciennes dépendances, silence et solitude. Les métayers sont partis au bourg pour fêter le bonheur de leurs maîtres.
From, time to time the wind, heavy with a mist which feels almost like rain, comes to damp our faces, and brings us the remote phrases of a piano. Out there, in the closed house, some one is playing. I stopped a moment to listen in silence. It is at first like a trembling voice which, from afar, scarcely dares to sing its joy ... It is like the laughter of a little girl who, in her room, fetches all her toys out and displays them to her sweetheart. . . It also brings to my mind the shy pleasure of a woman who, having gone to put on a beautiful dress, comes back to show it and is not yet sure it will please . . . This air which I do not know is also a prayer, an entreaty to happiness not to be too cruel, a bowing of the head and as it were a falling on the knees before happiness . . .De temps à autre, le vent chargé d’une buée qui est presque de la pluie nous mouille la figure et nous apporte la parole perdue d’un piano. Là-bas, dans la maison fermée, quelqu’un joue. Je m’arrête un instant pour écouter en silence. C’est d’abord comme une voix tremblante qui, de très loin, ose à peine chanter sa joie… C’est comme le rire d’une petite fille qui, dans sa chambre, a été chercher tous ses jouets et les répand devant son ami. Je pense aussi à la joie craintive encore d’une femme qui a été mettre une belle robe et qui vient la montrer et ne sait pas si elle plaira… Cet air que je ne connais pas, c’est aussi une prière, une supplication au bonheur de ne pas être trop cruel, un salut et comme un agenouillement devant le bonheur…
The thought comes to me : 'At last they are happy. Meaulnes is there close to her . . .'Je pense : « Ils sont heureux enfin. Meaulnes est là-bas près d’elle… »
And to know this, to feel sure of it, is sufficient to bring perfect satisfaction to the simple child that I am.Et savoir cela, en être sûr, suffit au contentement parfait du brave enfant que je suis.
But just then, while thus dreaming, and my face wet from the wind crossing the moor as if by sea-spray, I feel some one touch me on the shoulder.À ce moment, tout absorbé, le visage mouillé par le vent de la plaine comme par l’embrun de la mer, je sens qu’on me touche l’épaule.
'Listen!' says Jasmin in a low voice.– Écoute ! dit Jasmin tout bas.
I look at him. He beckons to me not to move; and he too, with bent head and knitted brow, stands listening.Je le regarde. Il me fait signe de ne pas bouger ; et, lui-même, la tête inclinée, le sourcil froncé, il écoute…
CHAPITRE VIII
FRANTZ'S CALLL’APPEL DE FRANTZ
Hou-ou !– Hou-ou !
This time I have heard. It is a signal - a call on two notes, high and low - which I once heard of old . . . Ah! I remember: it is the cry of the tall comedian as he hailed his young companion from the school gate. It is the call to which Frantz made us swear to answer no matter where or when it came. But what can he be wanting here to-day, that fellow?Cette fois, j’ai entendu. C’est un signal, un appel sur deux notes, haute et basse, que j’ai déjà entendu jadis… Ah ! je me souviens : c’est le cri du grand comédien lorsqu’il hélait son jeune compagnon à la grille de l’école. C’est l’appel à quoi Frantz nous avait fait jurer de nous rendre, n’importe où et n’importe quand. Mais que demande-t-il ici, aujourd’hui, celui-là ?
'It comes from the big fir wood on the left,' I say in half whispers. 'Most likely a poacher.'– Cela vient de la grande sapinière à gauche, dis-je à mi-voix. C’est un braconnier sans doute.
Jasmin shakes his head: 'You know quite well it's not,' he says.Jasmin secoue la tête : – Tu sais bien que non, dit-il.
Then lower: 'They have both been in these parts ever since this morning. About eleven I came unawares upon Booby keeping a lookout in a field close to the chapel. He took to his heels when he spotted me. Perhaps they've come a long way on their bikes, for he was covered with mud halfway up his back . . .'Puis, plus bas : – Ils sont dans le pays, tous les deux, depuis ce matin. J’ai surpris Ganache à onze heures en train de guetter dans un champ auprès de la chapelle. Il a détalé en m’apercevant. Ils sont venus de loin peut-être à bicyclette, car il était couvert de boue jusqu’au milieu du dos…
'What are they after, I wonder?'– Mais que cherchent-ils ?
'I don't know. But we must certainly send them off. They must not be left to prowl about here. Else all the mad tricks will begin again.'– Je n’en sais rien. Mais à coup sûr il faut que nous les chassions. Il ne faut pas les laisser rôder aux alentours. Ou bien toutes les folies vont recommencer…
«I am of the same opinion without owning to it.Je suis de cet avis, sans l’avouer.
'The best would be to join them,' I say, 'to see what they want, to make them listen to reason . . .'– Le mieux, dis-je, serait de les joindre, de voir ce qu’ils veulent et de leur faire entendre raison…
So, stooping under the branches, we slowly and silently make our way across the copse as far as the big fir wood from where, at regular intervals, rises this prolonged cry, which is not in itself uncanny, yet seems to us an evil omen.Lentement, silencieusement, nous nous glissons donc en nous baissant à travers le taillis jusqu’à la grande sapinière, d’où part, à intervalles réguliers, ce cri prolongé qui n’est pas en soi plus triste qu’autre chose, mais qui nous semble à tous les deux de sinistre augure.
In this part of the wood where the eye roams between regular rows of trees, it is difficult to take any one by surprise or walk any distance without being seen. We make no attempt at it. I post myself at one corner of the wood, Jasmin goes to the opposite corner, thus allowing each of us to command, from the outside, a view on two sides of a rectangle and to let neither of the bohemians escape without hailing him. These arrangements being made, I begin to play my part of peace messenger and call out: 'Frantz! . . . Frantz! Have no fear. It's only me, Seurel; I want to talk to you . . .'Il est difficile, dans cette partie du bois de sapins, où le regard s’enfonce entre les troncs régulièrement plantés, de surprendre quelqu’un et de s’avancer sans être vu. Nous n’essayons même pas. Je me poste à l’angle du bois. Jasmin va se placer à l’angle opposé, de façon à commander comme moi, de l’extérieur, deux des côtés du rectangle et à ne pas laisser fuir l’un des bohémiens sans le héler. Ces dispositions prises, je commence à jouer mon rôle d’éclaireur pacifique et j’appelle : – Frantz !…Frantz ! Ne craignez rien. C’est moi, Seurel, je voudrais vous parler…
There is a moment's silence; I am about to call again when from the very heart of the wood and rather too far for my eyes to reach, a voice orders : 'Stay where you are ; he'll come to you.'Un instant de silence ; je vais me décider à crier encore, lorsque, au cœur même de la sapinière, où mon regard n’atteint pas tout à fait, une voix commande : – Restez où vous êtes : il va venir vous trouver.
Gradually from between the tall firs, which in the distance look closely set together, I discern the outline of the young man approaching. He seems to be covered with mud and is badly dressed; trouser clips are tight round his ankles, an old midshipman's cap fits closely on his hair which is too long. I can now see his face, so much thinner . . . He looks as if he had been crying.Peu à peu, entre les grands sapins que l’éloignement fait paraître serrés, je distingue la silhouette du jeune homme qui s’approche. Il paraît couvert de boue et mal vêtu ; des épingles de bicyclette serrent le bas de son pantalon, une vieille casquette à ancre est plaquée sur ses cheveux trop longs ; je vois maintenant sa figure amaigrie… Il semble avoir pleuré.
Coming towards me resolutely: 'What is it you want?' he asks insolently.S’approchant de moi, résolument : – Que voulez-vous ? demande-t-il d’un air très insolent.
'And yourself, Frantz, what are you doing about here? Why come and disturb those who are happy? What are you asking for? Tell me.'– Et vous-même, Frantz, que faites-vous ici ? Pourquoi venez-vous troubler ceux qui sont heureux ? Qu’avez-vous à demander ? Dites-le.
Questioned thus point-blank, he blushes slightly, stammers, and only replies : 'But I am not happy; I am so wretched.'Ainsi interrogé directement, il rougit un peu, balbutie, répond seulement : – Je suis malheureux, moi, je suis malheureux.
Then he breaks into bitter sobs, his head in the bend of one arm; he is leaning against a tree. We had taken a few steps in the wood; the spot is perfectly quiet. Even the sound of the wind is hushed by the tall firs bordering the wood. Amongst the rows of trunks the noise of the stifled sobbing of the young man echoes and dies out. I wait until he grows calmer, and, placing a hand on his shoulders, say:Puis, la tête dans le bras, appuyé à un tronc d’arbre, il se prend à sangloter amèrement. Nous avons fait quelques pas dans la sapinière. L’endroit est parfaitement silencieux. Pas même la voix du vent que les grands sapins de la lisière arrêtent. Entre les troncs réguliers se répète et s’éteint le bruit des sanglots étouffés du jeune homme. J’attends que cette crise s’apaise et je dis, en lui mettant la main sur l’épaule :
'Frantz, you'd better come with me. I'll take you to them. They'll welcome you as a lost child now found, and all this will be at an end.'– Frantz, vous viendrez avec moi. Je vous mènerai auprès d’eux. Ils vous accueilleront comme un enfant perdu, qu’on a retrouvé et tout sera fini.
But he would hear nothing; in a voice subdued by tears, miserable, angry, obstinate, he started once again: 'And soMais il ne voulait rien entendre. D’une voix assourdie par les larmes, malheureux, entêté, colère, il reprenait :
Meaulnes won't be bothered with me? Why does he not answer when I call? Why can't he keep his word?'– Ainsi Meaulnes ne s’occupe plus de moi ? Pourquoi ne répond-il pas quand je l’appelle ? Pourquoi ne tient-il pas sa promesse ?
'Oh ! come on, Frantz,' I replied, 'these fantastic childlike days are over. Don't disturb with mad whims the happiness of those you love; of your sister and Augustin Meaulnes.'– Voyons, Frantz, répondis-je, le temps des fantasmagories et des enfantillages est passé. Ne troublez pas avec des folies le bonheur de ceux que vous aimez ; de votre sœur et d’Augustin Meaulnes.
'But he alone can save me, you know that well. He alone can find again the trail I am looking for. These last three years, now, Booby and I have been knocking about France without any success. My one hope left was in your friend. And he does not answer my call. Hasn't he got his love back? Why can't he think of me? He must begin to think of me. Yvonne will let him go . . . She's never refused me anything.'– Mais lui seul peut me sauver, vous le savez bien. Lui seul est capable de retrouver la trace que je cherche. Voilà bientôt trois ans que Ganache et moi nous battons toute la France sans résultat. Je n’avais plus confiance qu’en votre ami. Et voici qu’il ne répond plus. Il a retrouvé son amour, lui. Pourquoi, maintenant, ne pense-t-il pas à moi ? Il faut qu’il se mette en route. Yvonne le laissera bien partir… Elle ne m’a jamais rien refusé.
He turned towards me a face where tears had traced dirty streaks in dust and grime, the face of an old-looking child, worn-out and beaten. His eyes were circled with freckles, his chin badly shaved; his hair, too long, trailed over his dirty collar; with hands in his pockets he stood shivering. He no longer was, as of old, a princely child dressed in tatters. Yet at heart, most likely, he was more of a child than ever : fantastically imperious and then all at once in despair. But these childish ways were now intolerable in a young man already looking more than grown up . . . Formerly there was so much youthful pride about him that all the madness in the world was right for him. But now one was at first tempted to pity him for having failed in life, then to reproach him for absurdly acting the romantic young hero, as I saw that he persisted in doing . . . And finally I could not help thinking that our handsome Frantz with the beautiful love story had most likely taken to stealing for a living, just like his companion Booby ... So much pride had ended in this !Il me montrait un visage où, dans la poussière et la boue, les larmes avaient tracé des sillons sales, un visage de vieux gamin épuisé et battu. Ses yeux étaient cernés de taches de rousseur son menton, mal rasé ; ses cheveux trop longs traînaient sur son col sale. Les mains dans les poches, il grelottait. Ce n’était plus ce royal enfant en guenilles des années passées. De cœur, sans doute, il était plus enfant que jamais : impérieux, fantasque et tout de suite désespéré. Mais cet enfantillage était pénible à supporter chez ce garçon déjà légèrement vieilli… Naguère, il y avait en lui tant d’orgueilleuse jeunesse que toute folie au monde lui paraissait permise. À présent, on était d’abord tenté de le plaindre pour n’avoir pas réussi sa vie ; puis de lui reprocher ce rôle absurde de jeune héros romantique où je le voyais s’entêter… Et enfin je pensais malgré moi que notre beau Frantz aux belles amours avait dû se mettre à voler pour vivre, tout comme son compagnon Ganache… Tant d’orgueil avait abouti à cela !
'What if I promise,' I said at last, having thought it out, 'that in a few days Meaulnes shall start on a search all for your sake?'– Si je vous promets, dis-je enfin, après avoir réfléchi, que dans quelques jours Meaulnes se mettra en campagne pour vous, rien que pour vous ?…
'He will be successful, won't he? You are sure of it?' he asked with chattering teeth.– Il réussira, n’est-ce pas ? Vous en êtes sûr ? me demanda-t-il en claquant des dents.
'I believe so. Everything comes easy to him now!'– Je le pense. Tout devient possible avec lui !
'And how shall I know? Who will tell me?'– Et comment le saurai-je ? Qui me le dira ?
'You will come back here in exactly a year from today, at this same time : you will then find the girl you love.'– Vous reviendrez ici dans un an exactement, à cette même heure : vous trouverez la jeune fille que vous aimez.
And saying this I am thinking not of disturbing the newly married couple, but of making inquiries through Aunt Moinel and myself hastening to find the girl.Et, en disant ceci, je pensais non pas troubler les nouveaux époux, mais m’enquérir auprès de la tante Moinel et faire diligence moi-même pour trouver la jeune fille.
The bohemian looked straight at me with really wonderful trustfulness. Just as if he were fifteen ! - the age one could easily have taken us to be at Sainte-Agathe, on the evening of the sweeping of the classrooms, when we three took that terrible childlike oath.Le bohémien me regardait dans les yeux avec une volonté de confiance vraiment admirable. Quinze ans, il avait encore et tout de même quinze ans ! – l’âge que nous avions à Sainte-Agathe, le soir du balayage des classes, quand nous fîmes tous les trois ce terrible serment enfantin.
Despair gripped him once more when he felt obliged to say : 'Very well, we must go.'Le désespoir le reprit lorsqu’il fut obligé de dire : – Eh bien, nous allons partir.
He looked with an evident pang at the surrounding woods which he was about to leave again.Il regarda, certainement avec un grand serrement de cœur, tous ces bois d’alentour qu’il allait de nouveau quitter.
'In three days from now,' he said, 'we shall be on the roads of Germany. We've left our caravans a long way off. And for the last thirty hours we've ridden without a stop. We thought to get here in time to take Meaulnes away before the wedding and search with him for my fiancée, as he once looked for the Sand Pit Manor.'– Nous serons dans trois jours, dit-il, sur les routes d’Allemagne. Nous avons laissé nos voitures au loin. Et depuis trente heures, nous marchions sans arrêt. Nous pensions arriver à temps pour emmener Meaulnes avant le mariage et chercher avec lui ma fiancée, comme il a cherché le Domaine des Sablonnières.
Then again, falling back to his terrible childishness: 'Call your Delouche back,' he said, going away; 'meeting him would really be too dreadful.'Puis, repris par sa terrible puérilité : – Appelez votre Delouche, dit-il en s’en allant, parce que si je le rencontrais ce serait affreux.
Gradually, in between the firs, I watched until I saw his grey outline disappear. I called Jasmin and we resumed our watch. But almost at once, farther out, we spotted Augustin closing the shutters of the house, and we were struck by his strange behaviour.Peu à peu, entre les sapins, je vis disparaître sa silhouette grise. J’appelai Jasmin et nous allâmes reprendre notre faction. Mais presque aussitôt, nous aperçûmes, là-bas, Augustin qui fermait les volets de la maison et nous fûmes frappés par l’étrangeté de son allure.
CHAPITRE IX
HAPPY PEOPLELES GENS HEUREUX
Later on I came to know in minute detail what had happened out there. . .Plus tard, j’ai su par le menu détail tout ce qui s’était passé là-bas…
From early in the afternoon Meaulnes and his wife, whom I still call Mademoiselle de Galais, had been left entirely by themselves in the drawing-room at the Sand Pit. All the guests having gone, M. de Galais had opened the door, letting the high wind moan for a second all through the house, then he had set off towards Vieux-Nançay, not to be back until dinner, in time for locking up and giving orders at the farm. No noise from outside now reaches the young people, only the leafless branch of a rose tree tapping against the window-pane on the side of the moor. Like two passengers in a drifting boat, the two lovers, in the winter gale, are left alone with happiness.Dans le salon des Sablonnières, dès le début de l’après-midi, Meaulnes et sa femme, que j’appelle encore Mlle de Galais, sont restés complètement seuls. Tous les invités partis, le vieux M. de Galais a ouvert la porte, laissant une seconde le grand vent pénétrer dans la maison et gémir ; puis il s’est dirigé vers le Vieux-Nançay et ne reviendra qu’à l’heure du dîner, pour fermer tout à clef et donner des ordres à la métairie. Aucun bruit du dehors n’arrive plus maintenant jusqu’aux jeunes gens. Il y a tout juste une branche de rosier sans feuilles qui cogne la vitre, du côté de la lande. Comme deux passagers dans un bateau à la dérive (adrift), ils sont, dans le grand vent d’hiver, deux amants enfermés avec le bonheur.
'The fire is almost going out,' said Mademoiselle de Galais, and she tried to take a log out of the chest.– Le feu menace de s’éteindre, dit Mlle de Galais, et elle voulut prendre une bûche dans le coffre.
But Meaulnes hurried to put the wood on the fire himself. He then took the hand the girl had put out, and they stood there facing one another as if stifled by some great news which could not be uttered.Mais Meaulnes se précipita et plaça lui-même le bois dans le feu. Puis il prit la main tendue de la jeune fille et ils restèrent là, debout, l’un devant l’autre, étouffés comme par une grande nouvelle qui ne pouvait pas se dire.
The wind swirled by with the noise of an overflowing river. From time to time, as on the window of a train, a drop of rain left a slanting streak across the pane.Le vent roulait avec le bruit d’une rivière débordée. De temps à autre une goutte d’eau, diagonalement, comme sur la portière d’un train, rayait la vitre.
Then the girl suddenly stole away. She opened the passage door and disappeared with a mysterious smile. Augustin was for a -moment left alone in semi-darkness . . . The tick-tick of a small clock recalled the dining-room at Sainte-Agathe . . . He no doubt thought: 'So this is the house so much sought after; the passage once so full of whispers and strange encounters . .Alors la jeune fille s’échappa. Elle ouvrit la porte du couloir et disparut avec un sourire mystérieux. Un instant, dans la demi-obscurité, Augustin resta seul… Le tic tac d’une petite pendule faisait penser à la salle à manger de Sainte-Agathe… Il songea sans doute : « C’est donc ici la maison tant cherchée, le couloir jadis plein de chuchotements et de passages étranges… »
It is at this moment that he must have heard - Mademoiselle de Galais told me later that she also heard it - the first call of Frantz close to the house.C’est à ce moment qu’il dut entendre – Mlle de Galais me dit plus tard l’avoir entendu aussi – le premier cri de Frantz, tout près de la maison.
It was in vain then that the young woman showed him all the marvels with which she was burdened: the toys she had played with as a little girl; all the photographs of herself as a child; as a vivandière, herself and Frantz on their mother's knee, and such a pretty mother . . . then all that was left of her sedate little dresses of childhood; 'even this one which I was still wearing just before you came to know me, at the time, so I believe, you must have arrived at the Higher Elementary School at Sainte-Agathe . . .' Meaulnes no longer saw anything or heard anything.La jeune femme, alors, eut beau lui montrer les choses merveilleuses dont elle était chargée : ses jouets de petite fille, toutes ses photographies d’enfant : elle, en cantinière, elle et Frantz sur les genoux de leur mère, qui était si jolie… puis tout ce qui restait de ses sages petites robes de jadis : « jusqu’à celle-ci que je portais, voyez, vers le temps où vous alliez bientôt me connaître, où vous arriviez, je crois, au cours de Sainte-Agathe… Meaulnes ne voyait plus rien et n’entendait plus rien.
Once, however, he appeared to grasp again the idea of his extraordinary, inconceivable happiness.Un instant pourtant il parut ressaisi par la pensée de son extraordinaire, inimaginable bonheur :
'You are here,' he said dully, as if merely .to say it made him dizzy - 'you are moving close to the table and your hand for a moment rests on it. . .'– Vous êtes là, – dit-il sourdement, comme si le dire seulement donnait le vertige, – vous passez auprès de la table et votre main s’y pose un instant…
And again: 'Mother, when she was young, would lean forward slightly like you, when speaking to me ... And when she sat at the piano . . .'Et encore : – Ma mère, lorsqu’elle était jeune femme, penchait ainsi légèrement son buste sur sa taille pour me parler… Et quand elle se mettait au piano…
Then Mademoiselle de Galais proposed to play before night came. But it was growing dark in that corner of the drawing- room and they had to light a candle. The pink lamp-shade accentuated the rosy flush which on the girl's face was a sign of great anxiety.Alors Mlle de Galais proposa de jouer avant que la nuit ne vînt. Mais il faisait sombre dans ce coin du salon et l’on fut obligé d’allumer une bougie. L’abat-jour rose, sur le visage de la jeune fille, augmentait ce rouge dont elle était marquée aux pommettes et qui était le signe d’une grande anxiété.
Out there, at the edge of the wood, I began to hear the trembling song brought by the wind, but soon broken into by the second call of the two mad fellows who had come nearer to us through the firs.Là-bas, à la lisière du bois, je commençai d’entendre cette chanson tremblante que nous apportait le vent, coupée bientôt par le second cri des deux fous, qui s’étaient rapprochés de nous dans les sapins.
For a long time Meaulnes listened to the girl, while he looked silently out of the window. More than once he turned towards the sweet face, now so frail and anxious. Then he came near to Yvonne de Galais and lightly placed one hand on her shoulder. She felt, close to her neck, the gentle pressure of the caress to which she should have been able to respond.Longtemps Meaulnes écouta la jeune fille en regardant silencieusement par une fenêtre. Plusieurs fois il se tourna vers le doux visage plein de faiblesse et d’angoisse. Puis il s’approcha d’Yvonne et, très légèrement, il mit sa main sur son épaule. Elle sentit doucement peser auprès de son cou cette caresse à laquelle il aurait fallu savoir répondre.
'Night is falling,' he said at last. 'I am going to close the shutters. But do not stop playing . . .'– Le jour tombe, dit-il enfin. Je vais fermer les volets. Mais ne cessez pas de jouer…
What took place then in that mysterious and wild heart? I often wondered and only came to know when it was too late. Unknown remorse? Inexplicable misgivings? Fear of seeing this unheard-of happiness, to which he clung so closely, soon vanish from between his hands? And then the terrible temptation at once and for ever to dash to the ground this marvel he had conquered? . . .Que se passa-t-il alors dans ce cœur obscur et sauvage ? Je me le suis souvent demandé et je ne l’ai su que lorsqu’il fut trop tard. Remords ignorés ? Regrets inexplicables ? Peur de voir s’évanouir bientôt entre ses mains ce bonheur inouï qu’il tenait si serré ? Et alors tentation terrible de jeter irrémédiablement à terre, tout de suite, cette merveille qu’il avait conquise ?
He went out slowly and silently after having once more looked at his young wife. From the edge of the wood we saw him first close with some hesitation one of the shutters, then look vaguely our way, close another, and suddenly run off at full speed in our direction. He reached us before we could think of better concealment. He noticed us as he was going to jump over a small hedge recently planted and enclosing a meadow. He changed his course. I recall that he looked haggard, like a hunted beast. . . He attempted to retrace his steps and climb over the hedge on the side of the brook.Il sortit lentement, silencieusement, après avoir regardé sa jeune femme une fois encore. Nous le vîmes, de la lisière du bois, fermer d’abord avec hésitation un volet, puis regarder vaguement vers nous, en fermer un autre, et soudain s’enfuir à toutes jambes dans notre direction. Il arriva près de nous avant que nous eussions pu songer à nous dissimuler davantage. Il nous aperçut, comme il allait franchir une petite haie récemment plantée et qui formait la limite d’un pré. Il fit un écart. Je me rappelle son allure hagarde, son air de bête traquée… Il fit mine de revenir sur ses pas pour franchir la haie du côté du petit ruisseau.
I called him : 'Meaulnes ! . . . Augustin ! . . .'Je l’appelai : – Meaulnes !… Augustin !…
But he never even turned his head. Then, feeling sure that this alone could hold him back: 'Frantz is here,' I called out. 'Stop!'Mais il ne tournait pas même la tête. Alors, persuadé que cela seulement pourrait le retenir : – Frantz est là, criai-je. Arrête !
He at last stopped. Out of breath and without giving me time to be ready with what I ought to say: 'He's here!' he said. 'What's he wanting?'Il s’arrêta enfin. Haletant et sans me laisser le temps de préparer ce que je pourrais dire : – Il est là ! dit-il. Que réclame-t-il ?
'He's wretched,' I replied. 'He came to ask your help in looking for what he has lost.'– Il est malheureux, répondis-je. Il venait te demander de l’aide, pour retrouver ce qu’il a perdu.
'Ah !' said he, lowering his head. 'I guessed that much. I tried in vain to drown that thought. . . But where is he? Tell me quick.'– Ah ! fit-il, baissant la tête. Je m’en doutais bien. J’avais beau essayer d’endormir cette pensée-là… Mais où est-il ? Raconte vite.
I told him that Frantz had just gone and that he certainly could not be caught now. It was a great shock to Meaulnes. He hesitated, walked ahead two or three steps, then stopped. He appeared in the depths of uncertainty and grief. I related to him what I had promised in his name to Frantz. I said that I had arranged a meeting with him a year hence at the same place.Je dis que Frantz venait de partir et que certainement on ne le rejoindrait plus maintenant. Ce fut pour Meaulnes une grande déception. Il hésita, fit deux ou trois pas, s’arrêta. Il paraissait au comble de l’indécision et du chagrin. Je lui racontai ce que j’avais promis en son nom au jeune homme. Je dis que je lui avais donné rendez-vous dans un an à la même place.
Augustin, so calm usually, was now in an extraordinary state of impatience and agitation.Augustin, si calme en général, était maintenant dans un état de nervosité et d’impatience extraordinaires :
'Ah ! why did you do that !' he said. 'Of course I can save him. But it must be at once. I must see him, speak to him; he must forgive me, that I may make amends for all. . . Otherwise I can no longer show my face out there . . .'– Ah ! pourquoi avoir fait cela ! dit-il. Mais oui, sans doute, je puis le sauver. Mais il faut que ce soit tout de suite. Il faut que je le voie, que je lui parle, qu’il me pardonne et que je répare tout… Autrement je ne peux plus me présenter là-bas…
And he looked towards the Sand Pit house.Et il se tourna vers la maison des Sablonnières.
'Well,' I said, 'just for a childish promise you made you are now going to wreck your happiness.'– Ainsi, dis-je, pour une promesse enfantine que tu lui as faite, tu es en train de détruire ton bonheur.
'Ah! if it were only that promise!' he exclaimed. And thus I knew that something else was binding the two men together, though I could not guess what it was.– Ah ! si ce n’était que cette promesse, fit-il. Et ainsi je connus qu’autre chose liait les deux jeunes hommes, mais sans pouvoir deviner quoi.
'In any case,' I said, 'it's now too late. They are on their way to Germany.'– En tout cas, dis-je, il n’est plus temps de courir. Ils sont maintenant en route pour l’Allemagne.
He was about to reply when a face, dishevelled, tortured, haggard, appeared between us. It was Mademoiselle de Galais. She must have run, for her face was wet with drops of sweat. She must have fallen and hurt herself, for her forehead was scratched above the right eye and blood was caked in her hair.Il allait répondre, lorsqu’une figure échevelée, déchirée, hagarde, se dressa entre nous. C’était Mlle de Galais. Elle avait dû courir, car elle avait le visage baigné de sueur. Elle avait dû tomber et se blesser, car elle avait le front écorché au-dessus de l’œil droit et du sang figé dans les cheveux.
It has sometimes happened to me, in the poor districts of Paris, to witness a couple which one thought happy, united, and honest, suddenly bring their quarrel into the street to be separated by the intervention of the police. The scandal had broken out all at once, no matter when, just as they sat down at dinner, before the Sunday walk, when keeping the little boy's birthday. . . and now everything is forgotten and smashed. The man and the woman in their quarrel are no more than two pitiful fiends, while the children in tears rush up to them, hugging them closely, begging them to keep quiet and not to fight.Il m’est arrivé, dans les quartiers pauvres de Paris, de voir soudain, descendu dans la rue, séparé par des agents intervenus dans la bataille, un ménage qu’on croyait heureux, uni, honnête. Le scandale a éclaté tout d’un coup, n’importe quand, à l’instant de se mettre à table, le dimanche avant de sortir, au moment de souhaiter la fête du petit garçon… – et maintenant tout est oublié, saccagé. L’homme et la femme, au milieu du tumulte, ne sont plus que deux démons pitoyables et les enfants en larmes se jettent contre eux, les embrassent étroitement, les supplient de se taire et de ne plus se battre.
Mademoiselle de Galais, coming thus close to Meaulnes, put me in mind of one of those children, those poor distracted children. I believe that, had all her friends, all the village, all the world been looking on, she would have rushed forward all the same, she would have dropped on us in the same way, dishevelled, tearful, her face dirty.Mlle de Galais, quand elle arriva près de Meaulnes, me fit penser à un de ces enfants-là, à un de ces pauvres enfants affolés. Je crois que tous ses amis, tout un village, tout un monde l’eût regardée, qu’elle fût accourue tout de même, qu’elle fût tombée de la même façon, échevelée, pleurante, salie.
But when she once understood that Meaulnes was really there, that this time, at all events, he would not forsake her, she placed her arm under his and could not help laughing amidst her tears as would a child. They said not a word to each other. But, as she had pulled out her handkerchief, Meaulnes took it gently from her hands ; with care and precaution he wiped away the blood from the girl's hair.Mais quand elle eut compris que Meaulnes était bien là, que cette fois du moins, il ne l’abandonnerait pas, alors elle passa son bras sous le sien, puis elle ne put s’empêcher de rire au milieu de ses larmes comme un petit enfant. Ils ne dirent rien ni l’un ni l’autre. Mais, comme elle avait tiré son mouchoir, Meaulnes le lui prit doucement des mains : avec précaution et application, il essuya le sang qui tachait la chevelure de la jeune fille.
'We must now go in,' he said.– Il faut rentrer, maintenant, dit-il.
And in the bracing high wind which lashed at their faces that wintry evening I left them to go back together, he helping her by the hand at awkward places, she smiling and hastening - towards the home they had for a moment forsaken.Et je les laissai retourner tous les deux, dans le beau grand vent du soir d’hiver qui leur fouettait le visage, lui, l’aidant de la main aux passages difficiles ; elle, souriant et se hâtant, – vers leur demeure pour un instant abandonnée.
XCHAPITRE X
FRANTZ'S HOUSELA « MAISON DE FRANTZ »
I had to remain shut up in the school during the whole of the following day, a prey to dull anxiety, feeling but little reassured by the happy ending to yesterday's scene. Immediately after the hour of 'private study' which follows afternoon school, I made my way to the Sand Pit. Night was falling when I reached the avenue of firs leading to the house. The shutters were already closed. I feared to intrude by coming at so late an hour the day after a wedding. So I prowled about close to the edge of the garden and in the neighbouring fields for a long while, hoping all the time to see some one come out of the closed house . . . But my hopes were in vain. Nothing stirred, not even in the adjoining farm. And I had to go home, haunted by the gloomiest forebodings.Mal rassuré, en proie à une sourde inquiétude, que l’heureux dénouement du tumulte de la veille n’avait pas suffi à dissiper, il me fallut rester enfermé dans l’école pendant toute la journée du lendemain. Sitôt après l’heure d’« étude » qui suit la classe du soir, je pris le chemin des Sablonnières. La nuit tombait quand j’arrivai dans l’allée de sapins qui menait à la maison. Tous les volets étaient déjà clos. Je craignis d’être importun, en me présentant à cette heure tardive, le lendemain d’un mariage. Je restai fort tard à rôder sur la lisière du jardin et dans les terres avoisinantes, espérant toujours voir sortir quelqu’un de la maison fermée… Mais mon espoir fut déçu. Dans la métairie voisine elle-même, rien ne bougeait. Et je dus rentrer chez moi, hanté par les imaginations les plus sombres.
This uncertainty lasted on next day, a Saturday. In the evening I made haste to get my cape, my stick, a piece of bread to eat on the way, and reached the Sand Pit to find everything closed up there just as the day before ... A little light on the first floor; but not noise, not a movement. . . At the farmhouse, however, I now noticed, from the yard, the front door left open, the fire burning in the great kitchen, and I heard a noise of voices and footsteps as is usual at supper time. This reassured me without telling me much. I could not say anything to these people nor ask them anything. And I went back to resume my watch, to wait in vain, thinking at any moment to see the door open and the tall form of Meaulnes emerge.Le lendemain, samedi, mêmes incertitudes. Le soir, je pris en hâte ma pèlerine, mon bâton, un morceau de pain, pour manger en route, et j’arrivai, quand la nuit tombait déjà, pour trouver tout fermé aux Sablonnières, comme la veille… Un peu de lumière au premier étage ; mais aucun bruit ; pas un mouvement… Pourtant, de la cour de la métairie, je vis cette fois la porte de la ferme ouverte, le feu allumé dans la grande cuisine et j’entendis le bruit habituel des voix et des pas à l’heure de la soupe. Ceci me rassura sans me renseigner. Je ne pouvais rien dire ni rien demander à ces gens. Et je retournai guetter encore, attendre en vain, pensant toujours voir la porte s’ouvrir et surgir enfin la haute silhouette d’Augustin.
It was only on Sunday, during the afternoon, that I resolved to pull the bell at the Sand Pit. While I was making my way up the bare hills, I heard in the distance the church bells ringing for vespers on that winter Sunday. I felt lonely and distressed. I do not know what sad foreboding overwhelmed me. And I was only partly surprised when, in answer to my ring. M. de Galais appeared alone and spoke to me almost in whispers: Yvonne de Galais was in bed with a high fever; Meaulnes had been obliged to leave on Friday morning to go on a long journey; no one knew when he would come back . . .C’est le dimanche seulement, dans l’après-midi, que je résolus de sonner à la porte des Sablonnières. Tandis que je grimpais les coteaux dénudés, j’entendais sonner au loin les vêpres du dimanche d’hiver. Je me sentais solitaire et désolé. Je ne sais quel pressentiment triste m’envahissait. Et je ne fus qu’à demi surpris lorsque à mon coup de sonnette, je vis M. de Galais tout seul paraître et me parler à voix basse : Yvonne de Galais était alitée, avec une fièvre violente ; Meaulnes avait dû partir dès vendredi matin pour un long voyage ; on ne savait quand il reviendrait…
And as the old man, very embarrassed, very sad, did not ask me to come in, I at once said good-bye to him. The door shut and I remained on the doorstep for a moment, my heart torn, my mind in chaos, watching, without knowing why, a branch of dead wistaria which the wind swayed in a beam of sunshine.Et comme le vieillard, très embarrassé, très triste, ne m’offrait pas d’entrer, je pris aussitôt congé de lui. La porte refermée, je restai un instant sur le perron, le cœur serré, dans un désarroi absolu, à regarder sans savoir pourquoi une branche de glycine desséchée que le vent balançait tristement dans un rayon de soleil.
Thus the secret remorse, which Meaulnes had carried within him since his stay in Paris, had ended by proving too strong. My big friend had been forced in the end to let go of the happiness to which he had clung so obstinately.Ainsi ce remords secret que Meaulnes portait depuis son séjour à Paris avait fini par être le plus fort. Il avait fallu que mon grand compagnon échappât à la fin à son bonheur tenace…
Every Thursday and Sunday I came to ask news of Yvonne de Galais until the evening when at last, being convalescent, she sent word for me to come in. I found her sitting by the fire in the drawing-room with its low wide window looking on the grounds and the woods. She was not pale as I had imagined she would be, but on the contrary feverish, with bright red patches under her eyes and in a state of extreme agitation. Though she still seemed very weak, she was fully dressed. She hardly spoke, but said each sentence with extraordinary animation as though she were longing to convince herself that happiness had not yet vanished ... I have no memory of what we said. I remember only that, with some hesitation, I came to ask when Meaulnes would be back.Chaque jeudi et chaque dimanche, je vins demander des nouvelles d’Yvonne de Galais, jusqu’au soir où, convalescente enfin, elle me fit prier d’entrer. Je la trouvai, assise auprès du feu, dans le salon dont la grande fenêtre basse donnait sur la terre et les bois. Elle n’était point pâle comme je l’avais imaginé, mais tout enfiévrée, au contraire, avec de vives taches rouges sous les yeux, et dans un état d’agitation extrême. Bien qu’elle parût très faible encore, elle s’était habillée comme pour sortir. Elle parlait peu, mais elle disait chaque phrase avec une animation extraordinaire, comme si elle eût voulu se persuader à elle-même que le bonheur n’était pas évanoui encore… Je n’ai pas gardé le souvenir de ce que nous avons dit. Je me rappelle seulement que j’en vins à demander avec hésitation quand Meaulnes serait de retour.
I don't know when he will come back,' she replied quickly.– Je ne sais pas quand il reviendra, répondit-elle vivement.
There was entreaty in her eyes and I refrained from asking more.Il y avait une supplication dans ses yeux, et je me gardai d’en demander davantage.
I often went to see her. I often talked to her by the fire in that low drawing-room where night came quicker than anywhere else. She never spoke about herself or her hidden grief. But she never tired of making me relate in all its details our schoolboy life at Sainte-Agathe.Souvent, je revins la voir. Souvent je causai avec elle auprès du feu, dans ce salon bas où la nuit venait plus vite que partout ailleurs. Jamais elle ne parlait d’elle-même ni de sa peine cachée. Mais elle ne se lassait pas de me faire conter par le détail notre existence d’écoliers de Sainte-Agathe.
She listened to the tale of our youthful troubles with a grave, tender interest, almost maternal. She showed no surprise at anything, not even at our most daring, most dangerous childish pranks. This thoughtful tenderness which she had inherited from M. de Galais, had not been exhausted by her brother's deplorable adventures. The only lament to which the past prompted her was, I think, at not having been enough her brother's true friend, for on the day of his great disaster he had not dared to tell her more than any one else, and he had thought himself for ever lost. And, after all, it was indeed a heavy task the young woman had assumed - a perilous task that of seconding a mind as madly fantastic as was her brother's; an overwhelming task when it was a matter of joining one's lot with so adventurous a spirit as my friend Admiral Meaulnes.Elle écoutait gravement, tendrement, avec un intérêt quasi maternel, le récit de nos misères de grands enfants. Elle ne paraissait jamais surprise, pas même de nos enfantillages les plus audacieux, les plus dangereux. Cette tendresse attentive qu’elle tenait de M. de Galais, les aventures déplorables de son frère ne l’avaient point lassée. Le seul regret que lui inspirât le passé, c’était, je pense, de n’avoir point encore été pour son frère une confidente assez intime, puisque, au moment de sa grande débâcle, il n’avait rien osé lui dire non plus qu’à personne et s’était jugé perdu sans recours. Et c’était là, quand j’y songe, une lourde tâche qu’avait assumée la jeune femme ; – tâche périlleuse, de seconder un esprit follement chimérique comme son frère ; tâche écrasante, quand il s’agissait de lier partie avec ce cœur aventureux qu’était mon ami le grand Meaulnes.
One day she gave me the most touching, I could almost say the most mysterious proof of this faith she kept in her brother's childish dreams, and the care she took to preserve at least some fragments of the dream in which he had lived up to his twentieth year.De cette foi qu’elle gardait dans les rêves enfantins de son frère, de ce soin qu’elle apportait à lui conserver au moins des bribes de ce rêve dans lequel il avait vécu jusqu’à vingt ans, elle me donna un jour la preuve la plus touchante et je dirai presque la plus mystérieuse.
It was during a desolate evening of April, very much like autumn. For nearly a month we had enjoyed a softly premature spring and, accompanied by M. de Galais, the dear woman had again resumed the long walks she was fond of. But that day, the old man being tired and myself free, she asked me to go with her in spite of the threatening weather. The storm - rain and hail - caught us more than two kilometres away from the Sand Pit as we walked by the lake. Under the shed where we sought shelter from the never-ending shower, the wind was icy cold, and we stood close to one another, lost in thought in front of the darkened landscape. I still picture her, wearing a soft neat dress and looking pale and worried.Ce fut par une soirée d’avril désolée comme une fin d’automne. Depuis près d’un mois nous vivions dans un doux printemps prématuré, et la jeune femme avait repris en compagnie de M. de Galais les longues promenades qu’elle aimait. Mais ce jour-là, le vieillard se trouvant fatigué et moi-même libre, elle me demanda de l’accompagner malgré le temps menaçant. À plus d’une demi-lieue des Sablonnières, en longeant l’étang, l’orage, la pluie, la grêle nous surprirent. Sous le hangar où nous nous étions abrités contre l’averse interminable, le vent nous glaçait, debout l’un près de l’autre, pensifs, devant le paysage noirci. Je la revois, dans sa douce robe sévère, toute pâlie, toute tourmentée.
'We must go back,' she kept saying. 'We've been gone so long. What might not have happened?'– Il faut rentrer, disait-elle. Nous sommes partis depuis si longtemps. Qu’a-t-il pu se passer ?
But to my surprise, when at last it became possible to leave our shelter, the young woman, instead of turning back towards the Sand Pit, went on her way and asked me to follow her. After a long walk we reached a house I did not know, standing by itself at the side of a rutted lane which must have led towards Préveranges. It was a small private house with a slate roof, only marked out from the type usual in the district by its isolation and remoteness.Mais, à mon étonnement, lorsqu’il nous fut possible enfin de quitter notre abri, la jeune femme, au lieu de revenir vers les Sablonnières, continua son chemin et me demanda de la suivre. Nous arrivâmes, après avoir longtemps marché, devant une maison que je ne connaissais pas, isolée au bord d’un chemin défoncé qui devait aller vers Préveranges. C’était une petite maison bourgeoise, couverte en ardoise, et que rien ne distinguait du type usuel dans ce pays, sinon son éloignement et son isolement.
Any one watching Yvonne de Galais would have believed the house belonged to us and that we had left it during a long absence. She stooped to open the small iron gate, and she made haste to inspect anxiously the lonely spot. A big yard, overgrown by weeds where children seemed to have come to play during the long dragging evenings at the end of winter, was hollowed out by the rain. A hoop was soaking in a puddle. The heavy shower had left only trails of white gravel in the small gardens which the children had bestrewed with flowers and peas. And we at last discovered, huddled together against the step of one of the damp doors, a whole brood of chickens quite drenched. Most of them were dead under the stiffened wings and the crumpled feathers of the mother.À voir Yvonne de Galais, on eût dit que cette maison nous appartenait et que nous l’avions abandonnée durant un long voyage. Elle ouvrit, en se penchant, une petite grille, et se hâta d’inspecter avec inquiétude le lieu solitaire. Une grande cour herbeuse, où des enfants avaient dû venir pendant les longues et lentes soirées de la fin de l’hiver, était ravinée par l’orage. Un cerceau trempait dans une flaque d’eau. Dans les jardinets où les enfants avaient semé des fleurs et des pois, la grande pluie n’avait laissé que des traînées de gravier blanc. Et enfin nous découvrîmes, blottie contre le seuil d’une des portes mouillées, toute une couvée de poussins transpercée par l’averse. Presque tous étaient morts sous les ailes raidies et les plumes fripées de la mère.
The dear woman, fronted by so pitiful a sight, gave a stifled cry. She bent down, disregarding water and mud, pulled out the live chickens from the dead, and wrapped them in a fold of her cloak. Then we went into the house, of which she had the key. Four doors opened out of a narrow passage into which swept a gust of wind. Yvonne de Galais opened the first door on our right and made me go into a dark room, where, after a moment of uncertainty, I made out a tall look- ing-glass and a small bed covered with a red silk eiderdown, in peasant fashion. As for her, having for a moment searched in other parts of the dwelling, she came back with a flat basket filled with down, which she delicately slipped under the eiderdown. And while a languid ray of sunshine, the first and last of the day, made both our faces paler and the dusk more gloomy, we stood there, frozen and worried, in this strange house !À ce spectacle pitoyable, la jeune femme eut un cri étouffé. Elle se pencha et, sans souci de l’eau ni de la boue, triant les poussins vivants d’entre les morts, elle les mit dans un pan de son manteau. Puis nous entrâmes dans la maison dont elle avait la clef. Quatre portes ouvraient sur un étroit couloir où le vent s’engouffra en sifflant. Yvonne de Galais ouvrit la première à notre droite et me fit pénétrer dans une chambre sombre, ou je distinguai après un moment d’hésitation, une grande glace et un petit lit recouvert, à la mode campagnarde, d’un édredon de soie rouge. Quant à elle, après avoir cherché un instant dans le reste de l’appartement, elle revint, portant la couvée malade dans une corbeille garnie de duvet, qu’elle glissa précieusement sous l’édredon. Et, tandis qu’un rayon de soleil languissant, le premier, et le dernier de la journée, faisait plus pâles nos visages et plus obscure la tombée de la nuit, nous étions là, debout, glacés et tourmentés, dans la maison étrange !
From time to time she would look inside the feverish nest, taking away another dead chicken to prevent it causing the death of the others. And each time it seemed to us that something, perhaps a gust of wind through the broken panes of the attic, perhaps the mysterious sorrow of unknown children, was silently lamenting.D’instant en instant, elle allait regarder dans le nid fiévreux, enlever un nouveau poussin mort pour l’empêcher de faire mourir les autres. Et chaque fois il nous semblait que quelque chose comme un grand vent par les carreaux cassés du grenier, comme un chagrin mystérieux d’enfants inconnus, se lamentait silencieusement.
'This was Frantz's house when he was little,' my companion at last said to me. 'He'd wanted a house all his own, far from every one, in which he could go to play, enjoy himself and live just as he pleased. Father had found this fancy so extraordinary, so funny, that he hadn't refused. And whenever it pleased him, on a Thursday or Sunday, no matter when, Frantz would go and live at his house like a man. Children of the neighbouring farms, used to come to play with him, help him with housekeeping, work in the garden. It was a wonderful game ! And at night time he was not afraid of sleeping alone. As for us, we admired him so much, we never once thought of being anxious.– C’était ici, me dit enfin ma compagne, la maison de Frantz quand il était petit. Il avait voulu une maison pour lui tout seul, loin de tout le monde, dans laquelle il pût aller jouer, s’amuser et vivre quand cela lui plairait. Mon père avait trouvé cette fantaisie si extraordinaire, si drôle, qu’il n’avait pas refusé. Et quand cela lui plaisait, un jeudi, un dimanche, n’importe quand, Frantz partait habiter dans sa maison comme un homme. Les enfants des fermes d’alentour venaient jouer avec lui, l’aider à faire son ménage, travailler dans le jardin. C’était un jeu merveilleux ! Et le soir venu, il n’avait pas peur de coucher tout seul. Quant à nous, nous l’admirions tellement que nous ne pensions pas même à être inquiets.
'Now, the house is empty,' she went on with a sigh; 'it has been so for a long time. M. de Galais, altered by age and grief, has never done anything to trace my brother or call him back. And what could he have done? But I often pass this way. Little peasant children, from hereabout, come to play in the yard as in the old days. It pleases me to pretend they are Frantz's old friends ; that he himself is still but a child and that he will soon come back with the fiancée of his choice. These children know me so well. I play with them. That brood of chicks was ours . . .'« Maintenant et depuis longtemps, poursuivit-elle avec un soupir, la maison est vide, M. de Galais, frappé par l’âge et le chagrin, n’a jamais rien fait pour retrouver ni rappeler mon frère. Et que pourrait-il tenter ? «Moi je passe ici bien souvent. Les petits, paysans des environs viennent jouer dans la cour comme autrefois. Et je me plais à imaginer que ce sont les anciens amis de Frantz ; que lui-même est encore un enfant et qu’il va revenir bientôt avec la fiancée qu’il s’était choisie. Ces enfants-là me connaissent bien. Je joue avec eux. Cette couvée de petits poulets était à nous… »
It had needed this shower and this childlike dismay to induce her to confide to me the great grief of which she had never spoken, her deep regret at having lost a brother so mad, so charming, so much admired. And I listened to her, not knowing what to reply, my heart heavy with suppressed sobs . . .Tout ce grand chagrin dont elle n’avait jamais rien dit, ce grand regret d’avoir perdu son frère si fou, si charmant et si admiré, il avait fallu cette averse et cette débâcle enfantine pour qu’elle me les confiât. Et je l’écoutais sans rien répondre, le cœur tout gonflé de sanglots…
Then, having closed the doors and the gate and replaced the chickens in their wooden hutch at the back of the house, she sadly took my arm and I led her home.Les portes et la grille refermées, les poussins remis dans la cabane en planches qu’il y avait derrière la maison, elle reprit tristement mon bras et je la reconduisis…
Weeks and months went by. Days now of the past! Lost happiness ! This girl who had been the fairy, the princess, the mysterious love dream of our youth, it was now my lot to take by the arm, finding the necessary words to soften her grief, while my friend had run away. What can I now say of these days, of these evening talks after school-hours on the hill of Saint-Benoist-des-Champs, of these walks during which the one thing we ought to have discussed was the only one concerning which we were resolved to keep silent? The only memory I have preserved, though already dimmed, is that of a beautiful face grown thinner, of two eyes whose lids slowly lower when they look at me, as if already they contemplate only an inner world.Des semaines, des mois passèrent. Époque passée ! Bonheur perdu ! De celle qui avait été la fée, la princesse et l’amour mystérieux de toute notre adolescence, c’est à moi qu’il était échu de prendre le bras et de dire ce qu’il fallait pour adoucir son chagrin, tandis que mon compagnon avait fui. De cette époque, de ces conversations, le soir, après la classe que je faisais sur la côte de Saint-Benoist-des-Champs, de ces promenades où la seule chose dont il eût fallu parler était la seule sur laquelle nous étions décidés à nous taire, que pourrais-je dire à présent ? Je n’ai pas gardé d’autre souvenir que celui, à demi effacé déjà, d’un beau visage amaigri, de deux yeux dont les paupières s’abaissent lentement tandis qu’ils me regardent, comme pour déjà ne plus voir qu’un monde intérieur.
And I remained her faithful companion - in this long wait we never spoke of - during a whole spring and a whole summer such as will never be again. Many a time we went back to Frantz's house during an afternoon. She would open the doors to air the rooms, so that nothing should be mouldy on the young couple's return. She tended the partly wild fowls which had their home in the poultry-yard. And on Thursdays and Sundays we helped to keep going the games of the neighbouring village children, whose laughter and shouts in this lonely spot made the small forsaken house appear more empty, more deserted than ever.Et je suis demeuré son compagnon fidèle – compagnon d’une attente dont nous ne parlions pas – durant tout un printemps et tout un été comme il n’y en aura jamais plus. Plusieurs fois, nous retournâmes, l’après-midi, à la maison de Frantz. Elle ouvrait les portes pour donner de l’air, pour que rien ne fût moisi quand le jeune ménage reviendrait. Elle s’occupait de la volaille à demi sauvage qui gîtait dans la basse-cour. Et le jeudi ou le dimanche, nous encouragions les jeux des petits campagnards d’alentour, dont les cris et les rires, dans le site solitaire, faisaient paraître plus déserte et plus vide encore la petite maison abandonnée.
CHAPITRE XI
A TALK IN THE RAINCONVERSATION SOUS LA PLUIE
.August, the holiday month, took me away from the Sand Pit and the dear woman. I was booked to go to Sainte-Agathe for my two months' leave. I once again saw the bare playground, the shelter, the empty classroom . . . Everything spoke of Admiral Meaulnes and was filled with the memory of our youth now past. During those long mellowing days, I shut myself in the record room or the deserted classroom as I used to before Meaulnes' arrival. There I read, wrote, and recalled the past. . . Father was often away jack-fishing. Millie, in the drawing- room, played the piano or sewed as of old. ... In the absolute silence of the classroom torn green paper wreaths, jackets off prize books, clean blackboards, reminded me that the year was over, that the prizes were given, and that everything awaited 194 autumn, the new school year and fresh endeavour - and here I kept brooding over the fact that our youth was likewise ended and that happiness had failed; and I awaited the return of the school year at the Sand Pit and Augustin's home-coming which perhaps would never be . . .Le mois d’août, époque des vacances, m’éloigna des Sablonnières et de la jeune femme. Je dus aller passer à Sainte-Agathe mes deux mois de congé. Je revis la grande cour sèche, le préau, la classe vide… Tout parlait du grand Meaulnes. Tout était rempli des souvenirs de notre adolescence déjà finie. Pendant ces longues journées jaunies, je m’enfermais comme jadis, avant la venue de Meaulnes, dans le Cabinet des Archives, dans les classes désertes. Je lisais, j’écrivais, je me souvenais… Mon père était à la pêche au loin. Millie dans le salon cousait ou jouait du piano comme jadis… Et dans le silence absolu de la classe, où les couronnes de papier vert déchirées, les enveloppes des livres de prix, les tableaux épongés, tout disait que l’année était finie, les récompenses distribuées, tout attendait l’automne, la rentrée d’octobre et le nouvel effort – je pensais de même que notre jeunesse était finie et le bonheur manqué ; moi aussi j’attendais la rentrée aux Sablonnières et le retour d’Augustin qui peut-être ne reviendrait jamais…
There was, however, one piece of good news I could tell Millie when she insisted on questioning me about the bride. I dreaded her questions, and her way, at once very innocent and very shrewd, of causing you sudden embarrassment by putting her finger on your most secret thoughts. So I checked all inquiry by announcing that the young wife of my friend Meaulnes was expecting to become a mother in October.Il y avait cependant une nouvelle heureuse que j’annonçai à Millie, lorsqu’elle se décida à m’interroger sur la nouvelle mariée. Je redoutais ses questions, sa façon à la fois très innocente et très maligne de vous plonger soudain dans l’embarras, en mettant le doigt sur votre pensée la plus secrète. Je coupai court à tout en annonçant que la jeune femme de mon ami Meaulnes, serait mère au mois d’octobre.
As for me, I recalled the day when Yvonne de Galais had made me understand this great news. There had been a moment of silence; I had felt a youth's uneasiness, and to be rid of it, I had said at once without thinking - realising only too late all the tragedy I was thus stirring up, 'You must be very happy?'À part moi, je me rappelai le jour où Yvonne de Galais m’avait fait comprendre cette grande nouvelle. Il y avait eu un silence ; de ma part, un léger embarras de jeune homme. Et j’avais dit tout de suite, inconsidérément, pour le dissiper – songeant trop tard à tout le drame que je remuais ainsi : – Vous devez être bien heureuse ?
But she, without reservation or regret, neither remorse nor ill-will, had replied with a beautiful smile, 'Yes, very happy.'Mais elle, sans arrière-pensée, sans regret, ni remords, ni rancune, elle avait répondu avec un beau sourire de bonheur : – Oui, bien heureuse.
This last week of the holidays, which was usually the best and most romantic, a week of heavy rain when fires begin to be lit and which I generally spent shooting at Vieux-Nançay, in the black damp fir woods, I made ready to return directly to Saint-Benoist-des-Champs. Firmin, Aunt Julie, and my girl cousins at Vieux-Nançay would have asked too many questions to which I did not want to reply. So I gave up, for once, the joy of spending eight good days shooting in the country, and went back to my school-house four days before term began.Durant cette dernière semaine des vacances, qui est en général la plus belle et la plus romantique, semaine de grandes pluies, semaine où l’on commence à allumer les feux, et que je passais d’ordinaire à chasser dans les sapins noirs et mouillés du Vieux-Nançay, je fis mes préparatifs pour rentrer directement à Saint-Benoist-des-Champs. Firmin, ma tante Julie et mes cousines du Vieux-Nançay m’eussent posé trop de questions auxquelles je ne voulais pas répondre. Je renonçai pour cette fois à mener durant huit jours la vie enivrante de chasseur campagnard et je regagnai ma maison d’école quatre jours avant la rentrée des classes.
I arrived before night in the playground, which was littered with brown leaves. My driver went away and I entered the stuffy, echoing dining-room, where I sadly undid the parcel of provisions Mother had prepared for me . . . Then, restless and anxious, I hurried through a light meal, took my cape and started on a feverish walk which led me straight to the boundaries of the Sand Pit.J’arrivai avant la nuit dans la cour déjà tapissée de feuilles jaunies. Le voiturier parti, je déballai tristement dans la salle à manger sonore et « renfermée » le paquet de provisions que m’avait fait maman… Après un léger repas du bout des dents, impatient, anxieux, je mis ma pèlerine et partis pour une fiévreuse promenade qui me mena tout droit aux abords des Sablonnières.
I had no wish to intrude on the very first evening of my arrival. Yet, more daring than in February, after a walk around the estate, where Yvonne de Galais' window alone showed a light, I climbed over the garden fence at the back of the house and in the gathering dusk sat on a bench near the hedge, happy merely to be so close to what thrilled and troubled me more than anything else in the world.Je ne voulus pas m’y introduire en intrus dès le premier soir de mon arrivée. Cependant, plus hardi qu’en février, après avoir tourné tout autour du domaine où brillait seule la fenêtre de la jeune femme, je franchis, derrière la maison, la clôture du jardin et m’assis sur un banc, contre la haie, dans l’ombre commençante, heureux simplement d’être là, tout près de ce qui me passionnait et m’inquiétait le plus au monde.
Night approached. Fine rain began to fall. With bowed head I watched my shoes getting wet in the rain and shining - paying them no heed. Darkness slowly enclosed me, and the cool of night, without troubling my reverie. I dreamed sadly and tenderly of the muddy lanes at Sainte-Agathe on such a September evening; I pictured the square full of mist, the butcher boy whistling on his way to the pump, the lights of the café, the waggonette and its merry occupants under a shield of open umbrellas, arriving at Uncle Florentin's at the end of the holidays . . . And I was sadly saying to myself, 'What good is all this happiness if my friend Meaulnes cannot be there, nor his young wife .. .'La nuit venait. Une pluie fine commençait à tomber. La tête basse, je regardais, sans y songer, mes souliers se mouiller peu à peu et luire d’eau. L’ombre m’entourait lentement et la fraîcheur me gagnait sans troubler ma rêverie. Tendrement, tristement, je rêvais aux chemins boueux de Sainte-Agathe, par ce même soir de fin septembre ; j’imaginais la place pleine de brume, le garçon boucher qui siffle en allant à la pompe, le café illuminé – la joyeuse voiturée avec sa carapace de parapluies ouverts qui arrivait avant la fin des vacances, chez l’oncle Florentin… Et je me disais tristement : Qu’importe tout ce bonheur, puisque Meaulnes, mon compagnon, ne peut pas y être, ni sa jeune femme…
It was then I raised my head and saw her two steps away. Her shoes made on the sand a slight noise which I had mistaken for raindrops from the hedge. Her head and shoulders were wrapped in a big shawl of black wool and the fine rain was like powder on the hair over her forehead. She must have seen me from her bedroom window, which looked onto the garden, and had come down to me. In the old days Mother used thus to worry about me, hunting me up to say, 'You must come in,' but beginning herself to enjoy the night walk in the rain, she would only say, very gently, 'You will catch cold!' and remain by me for a long talk . . .C’est alors que, levant la tête, je la vis à deux pas de moi. Ses souliers, dans le sable, faisaient un bruit léger que j’avais confondu avec celui des gouttes d’eau de la haie. Elle avait sur la tête et les épaules un grand fichu de laine noire, et la pluie fine poudrait sur son front ses cheveux. Sans doute, de sa chambre, m’avait-elle aperçu par la fenêtre qui donnait sur le jardin. Et elle venait vers moi. Ainsi ma mère, autrefois, s’inquiétait et me cherchait pour me dire : « Il faut rentrer », mais ayant pris goût à cette promenade sous la pluie et dans la nuit, elle disait seulement avec douceur : « Tu vas prendre froid ! » et restait en ma compagnie à causer longuement…
Yvonne de Galais held out a burning hand; then she gave up the idea of taking me indoors, and sat down on the mossy, rusted bench at the end which was not too wet, while I remained standing, one knee on the bench, and stooped to catch what she was saying.Yvonne de Galais me tendit une main brûlante, et, renonçant à me faire entrer aux Sablonnières, elle s’assit sur le banc moussu et vert-de-grisé, du côté le moins mouillé, tandis que debout, appuyé du genou à ce même banc, je me penchais vers elle pour l’entendre.
She at first scolded me in a friendly way for having thus shortened my holidays.Elle me gronda d’abord amicalement pour avoir ainsi écourté mes vacances :
'But I had to come back as soon as I could,' I replied, 'to keep you company.'– Il fallait bien, répondis-je, que je vinsse au plus tôt pour vous tenir compagnie.
'The fact is,' she said, almost in whispers and with a sigh, 'I am still alone. Augustin has not come back . . .'– Il est vrai, dit-elle presque tout bas avec un soupir, je suis seule encore. Augustin n’est pas revenu…
Taking this sigh to express regret, an implied reproach, I began slowly to say: 'So many mad schemes in so beautiful a mind ! Perhaps the love of adventure stronger than anything...'Prenant ce soupir pour un regret, un reproche étouffé, je commençais à dire lentement : – Tant de folies dans une si noble tête. Peut-être le goût des aventures plus fort que tout…
But she interrupted me. And it was there, that very evening, that for the first and last time she spoke to me of Meaulnes.Mais la jeune femme m’interrompit. Et ce fut en ce lieu, ce soir-là, que pour la première et la dernière fois, elle me parla de Meaulnes.
'Do not talk like this, François Seurel,' she said gently, 'you are my friend. It is only we - it is only me, who am guilty. Think what we did . . . We've said to him: 'Here's happiness; here's what you've looked for during all your youth; here's the girl who was the aim of all your dreams!" How could anyone thus pushed into happiness not be seized with misgiving, then fear, then terror ! How could he have resisted the temptation of running away!'– Ne parlez pas ainsi, dit-elle doucement, François Seurel, mon ami. Il n’y a que nous – il n’y a que moi de coupable. Songez à ce que nous avons fait…Nous lui avons dit : voici le bonheur, voici ce que tu as cherché pendant toute ta jeunesse, voici la jeune fille qui était à la fin de tous tes rêves ! Comment celui que nous poussions ainsi par les épaules n’aurait-il pas été saisi d’hésitation, puis de crainte, puis d’épouvante, et n’aurait-il pas cédé à la tentation de s’enfuir !
'Yvonne,' I said softly, 'you knew quite well you were that very happiness, that very girl. . .'– Yvonne, dis-je tout bas, vous saviez bien que vous étiez ce bonheur-là, cette jeune fille-là.
'Ah!' she sighed. 'How could such an arrogant thought ever have entered my head? It is that thought caused all the trouble. I had said to you, "Perhaps I can't do anything for him." And in my heart I was thinking, "He has searched for me so long and I love him so, I am bound to make him happy." But when I saw him by my side, with all this fever and anxiety, his mysterious remorse, I understood that I was but a helpless woman like others. "I am not worthy of you," he kept repeating when daylight came at the end of our wedding night. And I tried to comfort him, to reassure him. But nothing could quiet his anguish. Then I said : "If you must go, if I have come to you at a moment when nothing can make you happy, if you must leave me for a time so as to come back later, after having found peace, I myself ask you to go . . ." '– Ah ! soupira-t-elle. Comment ai-je pu un instant avoir cette pensée orgueilleuse. C’est cette pensée-là qui est cause de tout. « Je vous disais : « Peut-être que je ne puis rien faire pour lui. » Et au fond de moi, je pensais : « Puisqu’il m’a tant cherchée et puisque je l’aime, il faudra bien que je fasse son bonheur. » Mais quand je l’ai vu près de moi, avec toute sa fièvre, son inquiétude, son remords mystérieux, j’ai compris que je n’étais qu’une pauvre femme comme les autres…« – Je ne suis pas digne de vous, répétait-il, quand ce fut le petit jour et la fin de la nuit de nos noces. « Et j’essayais de le consoler, de le rassurer. Rien ne calmait son angoisse. Alors j’ai dit : « – S’il faut que vous partiez, si je suis venue vers vous au moment où rien ne pouvait vous rendre heureux, s’il faut que vous m’abandonniez un temps pour ensuite revenir apaisé près de moi, c’est moi qui vous demande de partir…
In the dusk I saw that she had raised her eyes towards me. It was a sort of confession she had made to me and she was anxiously waiting for my approval or condemnation. But what could I say? Certainly, within me, I pictured the Admiral Meaulnes of old, so clumsy, so awkwardly shy, that he would rather be punished than make excuses for himself or ask permission which would naturally have been granted. No doubt Yvonne de Galais should have shaken him out of this, and, taking his head in her hands, have said to him: 'What do I care what you did! I love you; are not all men sinners?' No doubt, with all her generosity and her willingness to sacrifice herself, she had been greatly in the wrong in thus throwing him back on the road to adventure . . . But how could I condemn so much kindness, so much love ! . . .Dans l’ombre je vis qu’elle avait levé lés yeux sur moi. C’était comme une confession qu’elle m’avait faite, et elle attendait, anxieusement, que je l’approuve ou la condamne. Mais que pouvais-je dire ? Certes, au fond de moi, je revoyais le grand Meaulnes de jadis, gauche et sauvage, qui se faisait toujours punir plutôt que de s’excuser ou de demander une permission qu’on lui eût certainement accordée. Sans doute aurait-il fallu qu’Yvonne de Galais lui fît violence et, lui prenant la tête entre ses mains, lui dît : « Qu’importe ce que vous avez fait ; je vous aime ; tous les hommes ne sont-ils pas des pécheurs ? » Sans doute avait-elle eu grand tort, par générosité, par esprit de sacrifice, de le rejeter ainsi sur la route des aventures… Mais comment aurais-je pu désapprouver tant de bonté, tant d’amour !…
There was a long moment of silence during which, both deeply stirred, we could hear the rain drip in the hedges and beneath the branches of the trees.Il y eut un long moment de silence, pendant lequel, troublés jusques au fond du cœur, nous entendions la pluie froide dégoutter dans les haies et sous les branches des arbres.
'So he went away in the morning,' she went on. 'There was no longer anything separating us. And he kissed me, like a husband leaving his young wife for a long journey . . .'– Il est donc parti au matin, poursuivit-elle. Plus rien ne nous séparait désormais. Et il m’a embrassée, simplement, comme un mari qui laisse sa jeune femme, avant un long voyage…
She got up. I took her feverish hand in mine, then her arm, and we walked up the avenue, now plunged in darkness.Elle se levait. Je pris dans la mienne sa main fiévreuse, puis son bras, et nous remontâmes l’allée dans l’obscurité profonde.
'Yet, did he ever write to you?' I asked.– Pourtant il ne vous a jamais écrit ? demandai-je.
'Never,' she replied.– Jamais, répondit-elle.
And then the thought came to us both of the adventurous life he was at this moment leading on the roads of France or Germany; so we began to speak of him as we had never done before. Forgotten details, old recollections came back to our minds while we slowly walked to the house, at each step coming to a long stop, the better to exchange our memories . . . And for a long time - as far as the garden-gate -1 heard in the night the gentle, low voice of the young wife; and I too was caught up in my old enthusiasm and never wearied of talking to her, with deep friendship, of the one who had forsaken us . . .Et alors, la pensée nous venant à tous deux de la vie aventureuse qu’il menait à cette heure sur les routes de France ou d’Allemagne, nous commençâmes à parler de lui comme nous ne l’avions jamais fait. Détails oubliés, impressions anciennes nous revenaient en mémoire, tandis que lentement nous regagnions la maison, faisant à chaque pas de longues stations pour mieux échanger nos souvenirs… Longtemps – jusqu’aux barrières du jardin – dans l’ombre, j’entendis la précieuse voix basse de la jeune femme ; et moi, repris par mon vieil enthousiasme, je lui parlais sans me lasser, avec une amitié profonde, de celui qui nous avait abandonnés…
CHAPITRE XII
THE BURDENLE FARDEAU
School was to begin again on the Monday. On Saturday evening about five, a woman from the farm appeared in the playground where I was busy sawing wood for the winter. She came to tell me that a little girl was born at the Sand Pit. The confinement had been difficult. At nine in the evening, the midwife from Préveranges had been called. At midnight the horse had been once more harnessed to fetch the Vierzon doctor. He had had to use forceps. The little girl's head was injured and she screamed much, but appeared likely to live. Yvonne de Galais was at present prostrate, but she had suffered and struggled through with extraordinary courage.La classe devait commencer le lundi. Le samedi soir, vers cinq heures, une femme du Domaine entra dans la cour de l’école où j’étais occupé à scier du bois pour l’hiver. Elle venait m’annoncer qu’une petite fille était née aux Sablonnières. L’accouchement avait été difficile. À neuf heures du soir il avait fallu demander la sage-femme de Préveranges. À minuit, on avait attelé de nouveau pour aller chercher le médecin de Vierzon. Il avait dû appliquer les fers. La petite fille avait la tête blessée et criait beaucoup mais elle paraissait bien en vie. Yvonne de Galais était maintenant très affaissée, mais elle avait souffert et résisté avec une vaillance extraordinaire.
Immediately, I left my job, ran in to change my coat, and, content on the whole with the news, followed the good woman as far as the Sand Pit. With great care I climbed up the narrow wooden stairs leading to the first floor, anxious not to wake either of the patients. And there M. de Galais, tired but happy, made me go into the room where the cradle, draped in curtains, had been provisionally installed.Je laissai là mon travail, courus revêtir un autre paletot, et content, en somme, de ces nouvelles, je suivis la bonne femme jusqu’aux Sablonnières. Avec précaution, de crainte que l’une des deux blessées ne fût endormie, je montai par l’étroit escalier de bois qui menait au premier étage. Et là, M. de Galais, le visage fatigué mais heureux, me fit entrer dans la chambre où l’on avait provisoirement installé le berceau entouré de rideaux.
I had never been in a house on the very day a baby had been born. How quaint, mysterious, and good it seemed to me! It was such a beautiful evening - a true summer evening - that M. de Galais had not hesitated to open the window which looked on the yard. He leaned by my side on the window-sill and told me the story of the night in full detail but happily, and as I listened I became vaguely conscious of someone from a strange country now present in the room with us . . .Je n’étais jamais entré dans une maison où fût né le jour même un petit enfant. Que cela me paraissait bizarre et mystérieux et bon ! Il faisait un soir si beau – un véritable soir d’été – que M. de Galais n’avait pas craint d’ouvrir la fenêtre qui donnait sur la cour. Accoudé près de moi sur l’appui de la croisée, il me racontait, avec épuisement et bonheur, le drame de la nuit ; et moi qui l’écoutais, je sentais obscurément que quelqu’un d’étranger était maintenant avec nous dans la chambre…
Then under the curtains the stranger began to cry, a shrill, prolonged cry . . . And M. de Galais said in a soft voice, 'It's that wound on the head makes her cry.'Sous les rideaux, cela se mit à crier, un petit cri aigre et prolongé… Alors M. de Galais me dit à demi-voix : – C’est cette blessure à la tête qui la fait crier.
Mechanically he began to rock the bundle of curtains, and you felt he had been doing this ever since morning, acquiring the habit at once.Machinalement – on sentait qu’il faisait cela depuis le matin et que déjà il en avait pris l’habitude – il se mit à bercer le petit paquet de rideaux.
'She has already laughed,' he said, 'and she takes hold of one's finger. But you've not seen her yet?'– Elle a ri déjà, dit-il, et elle prend le doigt. Mais vous ne l’avez pas vue ?
He opened the curtains and I saw a little face, red and puffed, the top of the head was pear-shaped and deformed by the forceps.Il ouvrit les rideaux et je vis une rouge petite figure bouffie, un petit crâne allongé et déformé par les fers :
'That's nothing,' said M. de Galais; 'the doctor says it will set itself right. . . Give her your finger, she'll hold on to it.'– Ce n’est rien, dit M. de Galais, le médecin a dit que tout cela s’arrangerait de soi-même… Donnez-lui votre doigt, elle va le serrer.
I was there, discovering an unknown world. My heart was full of a strange joy I had never felt before.Je découvrais là comme un monde ignoré. Je me sentais le cœur gonflé d’une joie étrange que je ne connaissais pas auparavant…
M. de Galais cautiously peeped in at the young mother's door. She was not asleep.M. de Galais entr’ouvrit avec précaution la porte de la chambre de la jeune femme. Elle ne dormait pas.
'You can come in,' he said.– Vous pouvez entrer, dit-il.
She lay prostrate, her feverish face in the midst of her unloosened fair hair. She held out her hand to me, smiling in a tired way. I congratulated her on her daughter. And in a voice that was a little hoarse and unusually harsh - the harshness of one just back from a fight, 'Yes, but they have injured her so!'Elle était étendue, le visage enfiévré, au milieu de ses cheveux blonds épars. Elle me tendit la main en souriant d’un air las. Je lui fis compliment de sa fille. D’une voix un peu rauque, et avec une rudesse inaccoutumée – la rudesse de quelqu’un qui revient du combat : – Oui, mais on me l’a abîmée, dit-elle en souriant.
I had to go soon after, not to tire her.Il fallut bientôt partir pour ne pas la fatiguer.
The next day was a Sunday, and in the afternoon I hurried almost cheerfully to the Sand Pit. On the front door was pinned a notice which stopped my hand on its way to the bell:Le lendemain dimanche, dans l’après-midi, je me rendis avec une hâte presque joyeuse aux Sablonnières. À la porte, un écriteau fixé avec des épingles arrêta le geste que je faisais déjà :
Please do not ringPrière de ne pas sonner.
I did not guess what it referred to. I knocked quite loud. I heard, inside, muffled steps hastening. Someone I did not know - it was the doctor from Vierzon - opened the door.Je ne devinai pas de quoi il s’agissait. Je frappai assez fort. J’entendis dans l’intérieur des pas étouffés qui accouraient. Quelqu’un que je ne connaissais pas – et qui était le médecin de Vierzon – m’ouvrit :
'Well! What's the matter?' I said quickly.– Eh bien, qu’y a-t-il ? fis-je vivement.
'Hush! Hush!' he replied in a low voice, and troubled. 'The little girl nearly died last night. And the mother's very ill.'– Chut ! chut ! – me répondit-il tout bas, l’air fâché – La petite fille a failli mourir cette nuit. Et la mère est très mal.
Completely disconcerted, I followed him on tiptoe up to the first floor. The little girl, asleep in her cradle, was dreadfully pale and white, like a little dead child. The doctor thought he would save her. As for the mother, he could not tell... He gave me long explanations as to the one friend of the family. He spoke of congestion of the lungs, embolism. He was doubtful, he could not be sure ... M. de Galais came in, frightfully aged in two days, haggard and trembling.Complètement déconcerté, je le suivis sur la pointe des pieds jusqu’au premier étage. La petite fille endormie dans son berceau était toute pâle, toute blanche, comme un petit enfant mort. Le médecin pensait la sauver. Quant à la mère, il n’affirmait rien… Il me donna de longues explications comme au seul ami de la famille. Il parla de congestion pulmonaire, d’embolie. Il hésitait, il n’était pas sûr… M. de Galais entra, affreusement vieilli en deux jours, hagard et tremblant.
He took me into the bedroom, scarcely knowing what he was doing:Il m’emmena dans la chambre sans trop savoir ce qu’il faisait :
'She must not be alarmed,' he said in a low voice; 'the doctor says we must assure her that all is well.'– Il faut, me dit-il, tout bas, qu’elle ne soit pas effrayée ; il faut, a ordonné le médecin, lui persuader que, cela va bien.
Extremely flushed, Yvonne de Galais lay with her head thrown back as on the previous day. Her cheeks and forehead were dark red; at times her eyes became distended as happens to one who is suffocating; she was fighting death with untold courage and sweetness.Tout le sang à la figure, Yvonne de Galais était étendue, la tête renversée comme la veille. Les joues et le front rouge sombre, les yeux par instants révulsés, comme quelqu’un qui étouffe, elle se défendait contre la mort avec un courage et une douceur indicibles.
She could not speak, but she held out a burning hand with such friendliness that I nearly burst into tears.Elle ne pouvait parler, mais elle me tendit sa main en feu, avec tant d’amitié que je faillis éclater en sanglots.
'Well, now! Well, now!' said M. de Galais loudly, with terrible cheerfulness that resembled madness. 'You see, she doesn't look too bad for an invalid!'– Eh bien, eh bien, dit M. de Galais très fort, avec un enjouement affreux, qui semblait de folie, vous voyez que pour une malade elle n’a pas trop mauvaise mine !
And I did not know what to reply, but kept in mine the hand, so terribly hot, of the dying young woman . . .Et je ne savais que répondre, mais je gardais dans la mienne la main horriblement chaude de la jeune femme mourante…
She tried to make an effort to say something, to ask me I know not what; she turned her eyes to me, then towards the window as if to make me understand I must go and fetch someone . . . But then a dreadful fit of suffocation came upon her. Her beautiful blue eyes, which but a moment before had called me so tragically, distended, her cheeks and forehead darkened, and she struggled gently, endeavouring to the end to restrain her terror and despair. Doctors and women hurried to her help with a flask of oxygen, towels, and bottles, while the old man bending over her was shouting in his rough and shaky voice - shouting as if she was already far away from him: 'Don't be frightened, Yvonne. It's nothing. No need to be afraid!'Elle voulut faire un effort pour me dire quelque chose, me demander je ne sais quoi ; elle tourna les yeux vers moi, puis vers la fenêtre, comme pour me faire signe d’aller dehors chercher Quelqu’un… Mais alors une affreuse crise d’étouffement la saisit ; ses beaux yeux bleus qui, un instant, m’avaient appelé si tragiquement, se révulsèrent ; ses joues et son front noircirent, et elle se débattit doucement, cherchant à contenir jusqu’à la fin son épouvante et son désespoir. On se précipita – le médecin et les femmes – avec un ballon d’oxygène, des serviettes, des flacons ; tandis que le vieillard penché sur elle criait – criait comme si déjà elle eût été loin de lui, de sa voix rude et tremblante : – N’aie pas peur, Yvonne. Ce ne sera rien. Tu n’as pas besoin d’avoir peur !
Then the crisis passed. She managed to breathe a little, yet she continued to be half suffocated, her eyes white, her head thrown back, still struggling, but unable, even for a moment, to look at me or to speak, to emerge from the abyss into which she had already sunk.Puis la crise s’apaisa. Elle put souffler un peu, mais elle continua à suffoquer à demi, les yeux blancs, la tête renversée, luttant toujours, mais incapable, fût-ce un instant, pour me regarder et me parler, de sortir du gouffre où elle était déjà plongée.
. . . And as I was entirely useless, I made up my mind to go. I could no doubt have stayed a moment longer, and at this thought I feel overwhelmed by terrible remorse. But how could one tell? I still hoped. Still tried to convince myself death could not be so near.… Et comme je n’étais utile à rien, je dus me décider à partir. Sans doute, j’aurais pu rester un instant encore ; et à cette pensée je me sens étreint par un affreux regret. Mais quoi ? J’espérais encore. Je me persuadais que tout n’était pas si proche.
When I reached the edge of the firs, behind the house, that last look of Yvonne de Galais towards the window came back to my mind, and I scanned with the attention of a sentry or a man-hunter the depths of that wood from which Augustin had come in former days and into which he had fled this last winter. Alas, nothing stirred. Not one suspicious shadow; not a branch that moved. But at length, out there, towards the lane coming from Préveranges, I heard the faint sound of a bell; soon a child in a red calotte and black overall appeared at the bend, a priest was following him . . . And I walked away fighting back my tears.En arrivant à la lisière des sapins, derrière la maison, songeant au regard de la jeune femme tourné vers la fenêtre, j’examinai avec l’attention d’une sentinelle ou d’un chasseur d’hommes la profondeur de ce bois par où Augustin était venu jadis et par où il avait fui l’hiver précédent. Hélas ! Rien de bougea. Pas une ombre suspecte ; pas une branche qui remue. Mais, à la longue, là-bas, vers l’allée qui venait de Préveranges, j’entendis le son très fin d’une clochette ; bientôt parut au détour du sentier un enfant avec une calotte rouge et une blouse d’écolier que suivait un prêtre… Et je partis, dévorant mes larmes.
School was to start next day. At seven o'clock there were already two or three boys in the playground. I hesitated a long while before coming down, before showing myself. And when 1 appeared at last, unlocking the door of the mouldy classroom which had been closed for two months, what I most dreaded happened : I saw the biggest of the boys leave a group of youngsters playing under the shelter and advance towards me. He came to tell me that 'the young lady at the Sand Pit had died at nightfall on the previous evening.'Le lendemain était le jour de la rentrée des classes. À sept heures, il y avait déjà deux ou trois gamins dans la cour. J’hésitai longuement à descendre, à me montrer. Et lorsque je parus enfin, tournant la clef de la classe moisie, qui était fermée depuis deux mois, ce que je redoutais le plus au monde arriva : je vis le plus grand des écoliers se détacher du groupe qui jouait sous le préau et s’approcher de moi. Il venait me dire que « la jeune dame des Sablonnières était morte hier à la tombée de la nuit. »
Everything turns to confusion, everything mingles with this grief. It seems to me now that never again shall I have the courage to start school. Only to cross the playground is an effort which will break me up. Everything is painful, everything is bitter, now that she is dead. The world is empty, holidays ended. Ended the long country drives, ended the mysterious fête . . . Life is again the burden it was of old.Tout se mêle pour moi, tout se confond dans cette douleur. Il me semble maintenant que jamais plus je n’aurai le courage de recommencer la classe. Rien que traverser la cour aride de l’école c’est une fatigue qui va me briser les genoux. Tout est pénible, tout est amer puisqu’elle est morte. Le monde est vide, les vacances sont finies. Finies, les longues courses perdues en voiture ; finie, la fête mystérieuse… Tout redevient la peine que c’était.
I tell the children there will be no school this morning. They go away in small groups to carry the news to others about the country-side. As for me, I take my black hat, a mourning coat I have, and start wretchedly towards the Sand Pit.J’ai dit aux enfants qu’il n’y aurait pas de classe ce matin. Ils s’en vont, par petits groupes porter cette nouvelle aux autres à travers la campagne. Quant à moi, je prends mon chapeau noir, une jaquette bordée que j’ai, et je m’en vais misérablement vers les Sablonnières…
I am in front of the house we had sought three years ago ! It is in this house that Yvonne de Galais, Augustin Meaulnes' wife, died yesterday evening. A stranger would take it for a chapel, so great is the silence which has settled since yesterday on this desolate spot.… Me voici devant la maison que nous avions tant cherchée il y a trois ans ! C’est dans cette maison qu’Yvonne de Galais, la femme d’Augustin Meaulnes, est morte hier soir. Un étranger la prendrait pour une chapelle, tant il s’est fait de silence depuis hier dans ce lieu désolé.
So this is what this fine morning of the new school year, this treacherous autumn sun which glides under the branches, had in store for us. How could I fight against hideous revolt and a blinding flood of tears ! We had again found the beautiful girl. We had won her. She was my friend's wife and I myself loved her with that deep, secret friendship which is never told. I used to look at her and be happy like a little child. I might one day have married another girl, and she would have been the first to whom I should have confided the great secret news . . .Voilà donc ce que nous réservait ce beau matin de rentrée, ce perfide soleil d’automne qui glisse sous les branches. Comment lutterais-je contre cette affreuse révolte, cette suffocante montée de larmes ! Nous avions retrouvé la belle jeune fille. Nous l’avions conquise. Elle était la femme de mon compagnon et moi je l’aimais de cette amitié profonde et secrète qui ne se dit jamais. Je la regardais et j’étais content, comme un petit enfant. J’aurais un jour peut-être épousé une autre jeune fille, et c’est à elle la première que j’aurais confié la grande, nouvelle secrète…
Yesterday's notice has been left close to the bell on one side of the door. The coffin has already been brought into the hall downstairs. In the room on the first floor, it is the child's nurse who greets me, relates to me the end, and gently pushes the door ajar . .. She is there. No more fever nor struggle. No more flush nor waiting. Nothing but silence, and, framed in cotton wool, a hard face, unsensitive and white, a dead forehead from which the hair rises thick and stiff.Près de la sonnette, au coin de la porte, on a laissé l’écriteau d’hier. On a déjà apporté le cercueil dans le vestibule, en bas. Dans la chambre du premier, c’est la nourrice de l’enfant qui m’accueille, qui me raconte la fin et qui entr’ouvre doucement la porte… La voici. Plus de fièvre ni de combats. Plus de rougeur, ni d’attente… Rien que le silence, et, entouré d’ouate, un dur visage insensible et blanc, un front mort d’où sortent les cheveux drus et durs.
M. de Galais, crouched in one corner with his back to us, is there in his socks, searching with tragic obstinacy amongst a confusion of drawers he has pulled out of a cupboard. Now and again he takes out of them some old and already faded photographs of his daughter, and sobs shake his shoulders like a burst of laughter.M. de Galais, accroupi dans un coin, nous tournant le dos, est en chaussettes, sans souliers, et il fouille avec une terrible obstination dans des tiroirs en désordre, arrachés d’une armoire. Il en sort de temps à autre, avec une crise de sanglots qui lui secoue les épaules comme une crise de rire, une photographie ancienne, déjà jaunie, de sa fille.
The funeral is for midday. The doctor fears the rapid decomposition which sometimes follows on an embolism. This is why the face, as well as the whole body, is surrounded by cotton wool soaked in carbolic.L’enterrement est pour midi. Le médecin craint la décomposition rapide, qui suit parfois les embolies. C’est pourquoi le visage, comme tout le corps d’ailleurs, est entouré d’ouate imbibée de phénol.
The last toilet has been made - she had been dressed in her beautiful frock of dark blue velvet bespangled with little silver stars, its fine but old-fashioned leg-of-mutton sleeves flattened and folded under; but at the moment of bringing up the coffin it is found that there is not room to turn it in the very narrow corridor. It will have to be hauled up through the window from the outside, by means of a rope, and be lowered again in the same way ... It is then that M. de Galais, still bent over these ancient things amidst which he searches for some lost tokens, suddenly steps in with terrifying impetuosity.L’habillage terminé – on lui a mis son admirable robe de velours bleu sombre, semée par endroits de petites étoiles d’argent, mais il a fallu aplatir et friper les belles manches à gigot maintenant démodées – au moment de faire monter le cercueil, on s’est aperçu qu’il ne pourrait pas tourner dans le couloir trop étroit. Il faudrait avec une corde le hisser du dehors par la fenêtre et de fa même façon le faire descendre ensuite… Mais M. de Galais, toujours penché sur de vieilles choses parmi lesquelles il cherche on ne sait quels souvenirs perdus, intervient alors avec une véhémence terrible.
'Rather than allow such a dreadful thing to be done/ he says, in a voice broken by tears and anger, 'I will take her myself in my arms and carry her down . . .'– Plutôt, dit-il d’une voix coupée par les larmes et la colère, plutôt que de laisser faire une chose aussi affreuse, c’est moi qui la prendrai et la descendrai dans mes bras…
And he would do as he says at the risk of fainting halfway and crashing down with her !Et il ferait ainsi, au risque de tomber en faiblesse, à mi-chemin, et de s’écrouler avec elle !
Then I offer myself, deciding on the only possible course of action; with the help of a doctor and a nurse, placing one arm under the back of the stretched-out dead woman, the other under her legs, I gather her against my breast. Seated on my left arm, her shoulders resting on the right one, her drooping head uplifted under my chin, she weighs terribly against my heart. I walk down slowly step after step along the stiff flight of stairs, while in the room below all is being prepared.Mais alors je m’avance, je prends le seul parti possible : avec l’aide du médecin et d’une femme, passant un bras sous le dos de la morte étendue, l’autre sous ses jambes, je la charge contre ma poitrine. Assise sur mon bras gauche, les épaules appuyées contre mon bras droit, sa tête retombante retournée sous mon menton, elle pèse terriblement sur mon cœur. Je descends lentement, marche par marche, le long escalier raide, tandis qu’en bas on apprête tout.
My arms soon ache with fatigue. At each step, with this load on my breast, I am more out of breath. Clinging to the inert and heavy body, I lower my head towards the head of her I carry. I breathe heavily and her fair hair enters my mouth, dead hair with a taste of the earth. This taste of earth and of death, this weight on my heart, that is all that is left to me of the great adventure and of you, Yvonne de Galais, the woman so long sought - so loved . . .J’ai bientôt les deux bras cassés par la fatigue. À chaque marche avec ce poids sur la poitrine, je suis un peu plus essoufflé. Agrippé au corps inerte et pesant, je baisse la tête sur la tête de celle que j’emporte, je respire fortement et ses cheveux blonds aspirés m’entrent dans la bouche – des cheveux morts qui ont un goût de terre. Ce goût de terre et de mort, ce poids sur le cœur, c’est tout ce qui reste pour moi de la grande aventure, et de vous, Yvonne de Galais, jeune femme tant cherchée – tant aimée…
CHAPITRE XIII
THE COMPOSITION TEST BOOKLE CAHIER DE DEVOIRS MENSUELS
Not long afterwards, old M. de Galais took to his bed in the house full of sad memories, where women spent the day rocking and soothing a small ailing baby. He passed away peacefully in the first severe weather, and I found it hard to keep back my tears at the bedside of this charming old man whose kindly indulgence and fantastic whims, joined to those of his son, had caused our whole adventure. He fortunately died in complete oblivion of all that had happened, and indeed in almost absolute silence. As for a long time he had had neither relatives nor friends in this part of France, he chose me for his sole legatee until the return of Meaulnes to whom I was to account for everything, if he ever came back . . . And so I lived henceforth at the Sand Pit. I no longer went to Saint-Benoist except for school, starting early in the morning, eating at midday a lunch prepared at the farm, which I warmed up on my stove, and coming back in the evening after 'private study.' I was thus able to keep by my side the child whom the maids from the farm tended. Above all I added to my chance of not missing Meaulnes if ever one day he returned to the Sand Pit.Dans la maison pleine de tristes souvenirs, où des femmes, tout le jour, berçaient et consolaient un tout petit enfant malade, le vieux M. de Galais ne tarda pas à s’aliter. Aux premiers grands froids de l’hiver il s’éteignit paisiblement et je ne pus me tenir de verser des larmes au chevet de ce vieil homme charmant, dont la pensée indulgente et la fantaisie alliée à celle de son fils avaient été la cause de toute notre aventure. Il mourut, fort heureusement, dans une incompréhension complète de tout ce qui s’était passé et, d’ailleurs, dans un silence presque absolu. Comme il n’avait plus depuis longtemps ni parents ni amis dans cette région de la France, il m’institua par testament son légataire universel jusqu’au retour de Meaulnes, à qui je devais rendre compte de tout, s’il revenait jamais… Et c’est aux Sablonnières désormais que j’habitais. Je n’allais plus à Saint-Benoist que pour y faire la classe, partant le matin de bonne heure, déjeunant à midi d’un repas préparé au Domaine, que je faisais chauffer sur le poêle et rentrant le soir aussitôt après l’étude. Ainsi je pus garder près de moi l’enfant que les servantes de la ferme soignaient. Surtout j’augmentais mes chances de rencontrer Augustin, s’il rentrait un jour aux Sablonnières.
Besides, I had not lost hope of finding at last, in a piece of furniture or a drawer at the house, some paper, some indication, which would convey intelligence of his movements during his long silence of the previous years ~ and perhaps thus I might be able to grasp the reason of his flight or at all events to find some trace of him ... I had already searched in vain through innumerable closets and cupboards ; I had opened in the storerooms quantities of boxes of all shapes, which I found full of bundles of old letters and yellowish photographs of the Galais family, or else overflowing with various millinery trimmings: flowers, aigrettes, feathers, and old-fashioned birds. Out of these boxes came a strange faint perfume, the scent of faded things, which would suddenly awaken in me, for the whole day, memories and regrets, and stop my search . . .Je ne désespérais pas, d’ailleurs, de découvrir à la longue dans les meubles, dans les tiroirs de la maison, quelque papier, quelque indice qui me permît de connaître l’emploi de son temps, durant le long silence des années précédentes – et peut-être ainsi de saisir les raisons de sa fuite ou tout au moins de retrouver sa trace… J’avais déjà vainement inspecté je ne sais combien de placards et d’armoires, ouvert, dans les cabinets de débarras, une quantité d’anciens cartons de toutes formes, qui se trouvaient tantôt remplis de liasses de vieilles lettres et de photographies jaunies de la famille de Galais, tantôt bondés de fleurs artificielles, de plumes, d’aigrettes et d’oiseaux démodés. Il s’échappait de ces boîtes je ne sais quelle odeur fanée, quel parfum éteint, qui, soudain, réveillaient en moi pour tout un jour les souvenirs, les regrets, et arrêtaient mes recherches…
At last, home from school one day, I unearthed in the attic a small old-fashioned trunk, very low and long in shape, covered with pig-hide half eaten through, which I recognised as Augus- tin's school trunk. I upbraided myself for not having begun my search there. I easily forced the rusted lock. The trunk was crammed full of books and exercise-books from Sainte-Agathe. Arithmetics, studies in literature, sum-books, goodness knows what! . . . Greatly moved rather than curious, I began to rummage amongst all this, reading over again the dictations I still knew by heart, as we had recopied them so many times : 'The Aqueduct,' by Rousseau; 'An Adventure in Calabria,' by P. L. Courier; 'A Letter of George Sand to her Son.'Un jour de congé, enfin, j’avisai au grenier une vieille petite malle longue et basse, couverte de poils de porc à demi rongés, et que je reconnus pour être la malle d’écolier d’Augustin. Je me reprochai de n’avoir point commencé par là mes recherches. J’en fis sauter facilement la serrure rouillée. La malle était pleine jusqu’au bord des cahiers et des livres de Sainte-Agathe. Arithmétiques, littératures, cahiers de problèmes, que sais-je ?… Avec attendrissement plutôt que par curiosité, je me mis à fouiller dans tout cela, relisant les dictées que je savais encore par cœur, tant de fois nous les avions recopiées ! « L’Aqueduc » de Rousseau, « Une aventure en Calabre » de P. -L. Courier, « Lettre de George Sand à son fils »…
There was also a 'Composition Test Book.' This surprised me a little, as such books usually remained at school, the pupils never taking them home. It was a green exercise-book, faded at the edges. The name of the pupil, Augustin Meaulnes, was written on the cover in a beautiful round hand. I opened it. By the date of the tests, April, 189-I realized that Meaulnes had started it only a few days before leaving Sainte-Agathe. The first pages were kept with religious care, as was the rule when one set work down in the composition book. But there were only three pages written, the others were blank, and this explained why Meaulnes had taken it away.Il y avait aussi un « Cahier de Devoirs Mensuels. » J’en fus surpris, car ces cahiers restaient au Cours et les élèves ne les emportaient jamais au dehors. C’était un cahier vert tout jauni sur les bords. Le nom de l’élève, Augustin Meaulnes, était écrit sur la couverture en ronde magnifique. Je l’ouvris. À la date des devoirs, avril 1892… je reconnus que Meaulnes l’avait commencé peu de jours avant de quitter Sainte-Agathe. Les premières pages étaient tenues avec le soin religieux qui était de règle lorsqu’on travaillait sur ce cahier de compositions. Mais il n’y avait pas plus de trois pages écrites, le reste était blanc et voilà pourquoi Meaulnes l’avait emporté.
I was there on my knees, brooding over these practices and petty rules which had loomed so large during our youth, while my thumb skimmed the pages of the unfinished book causing them to open. And it was thus I discovered writing on other sheets. After four blank pages it started again.Tout en réfléchissant, agenouillé par terre, à ces coutumes, à ces règles puériles qui avaient tenu tant de place dans notre adolescence, je faisais tourner sous mon pouce le bord des pages du cahier inachevé. Et c’est ainsi que je découvris de l’écriture sur d’autres feuillets. Après quatre pages laissées en blanc on avait recommence à écrire.
It was still Meaulnes' writing, but a hurried hand, ill-shaped, scarcely legible, forming small, unequal paragraphs separated by blank lines. In places there was only an unfinished sentence. Sometimes a date. From the first line I came to the conclusion that there might be information concerning Meaulnes' past life in Paris, indications of the trail I was looking for, and I went down into the diningroom to use the daylight in perusing this strange document. It was a clear rough winter day. Sometimes the bright sun would cast the shadows of the crossbars of the window on the white curtains, then a sudden squall would throw an icy shower against the panes. And it was at this window, in front of the fire, that I read these lines which explained so many things to me and of which I give here the exact copy . . .C’était encore l’écriture de Meaulnes, mais rapide, mal formée, à peine lisible ; de petits paragraphes de largeurs inégales, séparés par des lignes blanches. Parfois ce n’était qu’une phrase inachevée. Quelquefois une date. Dès la première ligne, je jugeai qu’il pouvait y avoir là des renseignements sur la vie passée de Meaulnes à Paris, des indices sur la piste que je cherchais, et je descendis dans là salle à manger pour parcourir à loisir, à la lumière du jour, l’étrange document. Il faisait un jour d’hiver clair et agité. Tantôt le soleil vif dessinait les croix des carreaux sur les rideaux blancs de la fenêtre, tantôt un vent brusque jetait aux vitres une averse glacée. Et c’est devant cette fenêtre, auprès du feu, que je lus ces lignes qui m’expliquèrent tant de choses et dont voici la copie très exacte…
CHAPITRE XIV
THE SECRETLE SECRET
X passed once mote under her window. The panes are always dusty and whitened by the double curtain behind. Should Yvonne de Galais open it now, I have no longer anything to tell her, since she is married . . .What's to be done now? How live? . . .« Je suis passé une fois encore sous la fenêtre. La vitre est toujours poussiéreuse et blanchie par le double rideau qui est derrière. Yvonne de Galais l’ouvrirait-elle que je n’aurais rien à lui dire puisqu’elle est mariée… Que faire, maintenant ? Comment vivre ?…
'Saturday, February 13. I met by the river that girl who gave me news in the month of June and who used, like me, to wait before the closed house ... I spoke to her. While she walked, I noticed, from the side, the slight blemishes in her face : a little line by the lips, a little hollowness in the cheeks, and powder a little thick on her nostrils. Turning suddenly, she looked me full in the face, perhaps because her full-face was prettier than her profile, and said abruptly : "You do amuse me. You remind me of a young man who made love to me once at Bourges. I was engaged to him ..."Samedi 13 février. – J’ai rencontré, sur le quai, cette jeune fille qui m’avait renseigné au mois de juin, qui attendait comme moi devant la maison fermée… Je lui ai parlé. Tandis qu’elle marchait, je regardais de côté les légers défauts de son visage : une petite ride au coin des lèvres, un peu d’affaissement aux joues, et de la poudre accumulée aux ailes du nez. Elle s’est retournée tout d’un coup et me regardant bien en face, peut-être parce qu’elle est plus belle de face que de profil, elle m’a dit d’une voix brève : – Vous m’amusez beaucoup. Vous me rappelez un jeune homme qui me faisait la cour, autrefois, à Bourges. Il était même mon fiancé…
'Moreover, at night, on the deserted wet pavement reflecting the light of a street lamp, she suddenly came close and asked me to take her with her sister to the theatre that evening. For the first time I observed that she was dressed in mourning, in a woman's hat far too old for her young face, and that she carried a long thin umbrella like a cane. And as I was quite close to her my nails got caught in the front of her dress ... I do not jump at her suggestion. She is cross and immediately wants to go away. And now it is I who hold her back and beg her. Then a workman, passing in the dim light, says in a low voice, bantering: "Don't you go, little girl. He'll do you a mischief!"Cependant, à la nuit pleine, sur le trottoir désert et mouillé qui reflète la lueur d’un bec de gaz, elle s’est approchée de moi tout d’un coup, pour me demander de l’emmener ce soir au théâtre avec sa sœur. Je remarque pour la première fois qu’elle est habillée de deuil, avec un chapeau de dame trop vieux pour sa jeune figure, un haut parapluie fin, pareil à une canne. Et comme je suis tout près d’elle, quand je fais un geste mes ongles griffent le crêpe de son corsage… Je fais des difficultés pour accorder ce qu’elle demande. Fâchée, elle veut partir tout de suite. Et c’est moi, maintenant, qui la retiens et la prie. Alors un ouvrier qui passe dans l’obscurité plaisante à mi-voix : – N’y va pas, ma petite, il te ferait mal !
'And we stopped there, both of us, embarrassed.Et nous sommes restés, tous les deux, interdits.
'At the theatre. The two girls - my friend, whose name is Valentine Blondeau, and her sister - have come in cheap scarves.Au théâtre. – Les deux jeunes filles, mon amie qui s’appelle Valentine Blondeau et sa sœur, sont arrivées avec de pauvres écharpes.
'Valentine is in front of me. Every moment she turns round, restlessly as though inquiring what I want of her. I, near her - well, I feel almost happy; each time I reply with a smile.Valentine est placée devant moi. À chaque instant elle se retourne, inquiète, comme se demandant ce que je lui veux. Et moi, je me sens, près d’elle, presque heureux ; je lui réponds chaque fois par un sourire.
'All round us there were women wearing dresses that were too low. And we joked about them. She smiled at first, then said, "I must not laugh at them: my dress is too low, too." And she wrapped her scarf round her. As a matter of fact, under the square of black lace, you could see that in her hurry to change her dress she had rolled back the top of her simple chemise that was working up.Tout autour de nous, il y avait des femmes trop décolletées. Et nous plaisantions. Elle souriait d’abord, puis elle a dit : « Il ne faut pas que je rie. Moi aussi je suis trop décolletée. » Et elle s’est enveloppée dans son écharpe. En effet, sous le carré de dentelle noire, on voyait que, dans sa hâte à changer de toilette, elle avait refoulé le haut de sa simple chemise montante.
'There is something poverty-stricken and childish about her. She has a curious suffering and adventurous look which attracts me. Near her, the only person in the world who could give me news of the people of the manor, I never stop brooding on my strange past adventure ... I wanted to ask' fresh questions about the little house in the boulevard. But she, in her turn, put such troublesome questions to me that I did not know how to reply. I feel that henceforth we shall, both of us, be dumb on that subject. And yet I know, too, that I shall see her again. What's the good? Why? . . . Am I now doomed to dog the steps of every person who carries with him the faintest, most distant whiff of my foiled adventure? . . .Il y a en elle je ne sais quoi de pauvre et de puéril ; il y a dans son regard je ne sais quel air souffrant et hasardeux qui m’attire. Près d’elle, le seul être au monde qui ait pu me renseigner sur les gens du Domaine, je ne cesse de penser à mon étrange aventure de jadis… J’ai voulu l’interroger de nouveau sur le petit hôtel du boulevard. Mais, à son tour, elle m’a posé des questions si gênantes que je n’ai su rien répondre. Je sens que désormais nous serons, tous les deux, muets sur ce sujet. Et pourtant je sais aussi que je la reverrai. À quoi bon ? Et pourquoi ?… Suis-je condamné maintenant à suivre à la trace tout être qui portera en soi le plus vague, le plus lointain relent de mon aventure manquée ?…
'At midnight, alone in the deserted street, I ask myself what meaning this new strange story has for me. I walk by houses like cardboard boxes in a row, in which a whole people sleep. And all of a sudden I remember a decision I had taken a month or so ago : I had resolved to go there by night, about one in the morning to go right round the house, to open the garden- gate, to enter like a thief and to search for some indication which would help me to find the lost manor, to see her again, merely to see her again . . . But I am tired, I am hungry. I, too, hurried to dress for the theatre and I have had no dinner . .. However, I remain a long time seated, much disturbed in mind, on the edge of my bed before lying down, a prey to vague remorse. Why?À minuit, seul, dans la rue déserte, je me demande ce que me veut cette nouvelle et bizarre histoire ? Je marche le long des maisons pareilles à des boîtes en carton alignées dans lesquelles tout un peuple dort. Et je me souviens tout à coup d’une décision que j’avais prise l’autre mois : j’avais résolu d’aller là-bas en pleine nuit, vers une heure du matin, de contourner l’hôtel, d’ouvrir la porte du jardin, d’entrer comme un voleur et de chercher un indice quelconque qui me permît de retrouver le Domaine perdu, pour la revoir, seulement la revoir… Mais je suis fatigué. J’ai faim. Moi aussi je me suis hâté de changer de costume, avant le théâtre, et je n’ai pas dîné… Agité, inquiet, pourtant, je reste longtemps assis sur le bord de mon lit, avant de me coucher, en proie à un vague remords. Pourquoi ?
'They did not want me either to see them home or to know where they lived. But I followed them long enough to know. I know they live in a little street which leads into the neighborhood of Notre-Dame. But at what number? ... I guessed they were dressmakers or milliners.Je note encore ceci : elles n’ont pas voulu ni que je les reconduise, ni me dire où elles demeuraient. Mais je les ai suivies aussi longtemps que j’ai pu. Je sais qu’elles habitent une petite rue qui tourne aux environs de Notre-Dame. Mais à quel numéro ?… J’ai deviné qu’elles étaient couturières ou modistes.
'Valentine, without telling her sister, made a plan to meet me on Thursday at four in front of the theatre we had been to.En se cachant de sa sœur, Valentine m’a donné rendez-vous pour jeudi, à quatre heures, devant le même théâtre où nous sommes allés.
' "If I'm not there to-morrow," she said, "come on Friday at the same time, and Saturday, and so on, every day."« Si je n’étais pas là jeudi, a-t-elle dit, revenez vendredi à la même heure, puis samedi, et ainsi de suite, tous les jours. »
' Thursday, February 18. I went to wait for her, in a high wind foretelling rain. You said to yourself all the time, "It'll end by raining." . . .Jeudi 18 février. – Je suis parti pour l’attendre dans le grand vent qui charrie de la pluie. On se disait à chaque instant : il va finir par pleuvoir…
'I walk along in the twilight of the streets with a weight on my heart. A drop falls. I fear a downpour: a storm would keep her from coming. But the wind rises again and the rain still keeps off. Above in the grey afternoon sky - now grey and now ablaze with light - a great cloud must have yielded to the wind. And I am here on the earth, miserably waiting . . .Je marche dans la demi-obscurité des rues, un poids sur le cœur. Il tombe une goutte d’eau. Je crains qu’il ne pleuve : une averse peut l’empêcher de venir. Mais le vent se reprend à souffler et la pluie ne tombe pas cette fois encore. Là-haut, dans le gris après-midi du ciel – tantôt gris et tantôt éclatant – un grand nuage a dû céder au vent. Et je suis ici terré dans une attente misérable…
'In front of the theatre. I am certain, after a quarter of an hour, that she won't come. From where I stand on the embankment I keep watch on the stream of people passing over the bridge, the way she ought to be coming. I follow with my eyes all young women in mourning whom I see approach and almost feel a kind of gratitude for those who, when nearest to me, have resembled her the longest and made me hope . . .Devant le théâtre. Au bout d’un quart d’heure je suis certain qu’elle ne viendra pas. Du quai où je suis, je surveille au loin, sur le pont par lequel elle aurait dû venir, le défilé des gens qui passent. J’accompagne du regard toutes les jeunes femmes en deuil que je vois venir et je me sens presque de la reconnaissance pour celles qui, le plus longtemps, le plus près de moi, lui ont ressemblé et m’ont fait espérer…
'An hour's wait. I am tired. At nightfall a policeman takes a rough to the station near by and the rough hurls all the filthy insults he knows at him. The policeman is furious, pale, dumb ... In the passage he begins to strike, then he closes the door to beat the wretched man in peace . . . This terrible thought comes to me: "I have renounced paradise and am now stamping my feet at the gates of hell."Une heure d’attente. – Je suis las. À la tombée de la nuit, un gardien de la paix traîne au poste voisin un voyou qui lui jette d’une voix étouffée toutes les injures, toutes les ordures qu’il sait. L’agent est furieux, pâle, muet… Dès le couloir il commence à cogner, puis il referme sur eux la porte pour battre le misérable tout à l’aise… Il me vient cette pensée affreuse que j’ai renoncé au paradis et que je suis en train de piétiner aux portes de l’enfer.
'To ease my restless mind, I leave the place and make for the little narrow street, between the Seine and Notre-Dame, where I almost know where they live. I walk to and fro alone. Now and again a servant or housewife comes out in the fine rain to shop before night. . . Nothing here for me and I go away . . . I walk through the clear rain which keeps the night back, up to the square where we ought to meet. There are more people than before - a black crowd .. .De guerre lasse, je quitte l’endroit et je gagne cette rue étroite et basse, entre la Seine et Notre-Dame, où je connais à peu près la place de leur maison. Tout seul, je vais et viens. De temps à autre une bonne ou une ménagère sort sous la petite pluie pour faire avant la nuit ses emplettes… Il n’y a rien, ici, pour moi, et je m’en vais… Je repasse, dans la pluie claire qui retarde la nuit, sur la place où nous devions nous attendre. Il y a plus de monde que tout à l’heure – une foule noire…
'Suppositions - despair - fatigue -1 cling to the thought of to-morrow. To-morrow at the same time I shall come back and wait for her. And I am in a great hurry for to-morrow to come. I look forward with weariness to the evening to-day and then to the next morning which I must go through somehow with nothing to do . . . But surely this day anyhow is practically over ? ... By the fire, in my room, I hear them shout the evening papers .Without any doubt, from her house hidden somewhere in the town near Notre-Dame, she is hearing them cried, too.Suppositions – Désespoir – Fatigue. Je me raccroche à cette pensée : demain. Demain, à la même heure, en ce même endroit, je reviendrai l’attendre. Et j’ai grand-hâte que demain soit arrivé. Avec ennui j’imagine la soirée d’aujourd’hui, puis la matinée du lendemain, que je vais passer dans le désœuvrement… Mais déjà cette journée n’est-elle pas presque finie ? Rentré chez moi, près du feu, j’entends crier les journaux du soir. Sans doute, de sa maison perdue quelque part dans la ville, auprès de Notre-Dame, elle les entend aussi.
'She ... I mean: Valentine.Elle… je veux dire : Valentine.
'That evening, which I wanted to skip, weighs strangely up- on me. While the hours advance, while the day is soon to end - and I should like it ended - thete exist men who have trusted all their hope to it, all their love and their last strength. There are dying men, others threatened by ruin, who would all like to-morrow never to come. There are others for whom remorse will dawn with to-morrow. Others who are so tired that this night will never be long enough to give them the rest they need. And I, I who have wasted to-day, how dare I summon to-morrow?Cette soirée que j’avais voulu escamoter me pèse étrangement. Tandis que l’heure avance, que ce jour-là va bientôt finir et que déjà je le voudrais fini, il y a des hommes qui lui ont confié tout leur espoir, tout leur amour et leurs dernières forces. Il y a des hommes mourants, d’autres qui attendent une échéance, et qui voudraient que ce ne soit jamais demain. Il y en a d’autres pour qui demain pointera comme un remords. D’autres qui sont fatigués, et cette nuit ne sera jamais assez longue pour leur donner tout le repos qu’il faudrait. Et moi, moi qui ai perdu ma journée, de quel droit est-ce que j’ose appeler demain ?
'Friday evening. I had thought to write, "I have not seen her again." And everything would have been finished.Vendredi soir. – J’avais pensé écrire à la suite « Je ne l’ai pas revue. » Et tout aurait été fini.
'But when I reached the corner of the theatre at four o'clock - there she was 1 Slight and solemn, wearing black, but with powder on her face and a little collar which made her look like a naughty Pierrot. A look at once doleful and malicious.Mais en arrivant ce soir, à quatre heures, au coin du théâtre : la voici. Fine et grave, vêtue de noir, mais avec de la poudre au visage et une collerette qui lui donne l’air d’un pierrot coupable. Un air à la fois douloureux et malicieux.
'She comes to tell me that she wants to leave me at once, that she will never come any more .. .C’est pour me dire qu’elle veut me quitter tout de suite, qu’elle ne viendra plus.
'And yet at nightfall here we still are, the two of us, slowly walking, one close to the other, on the gravel path of the Tuileries. She tells me her story, but tells it in so involved a manner that I understand it badly. She says "my lover" in speaking of the man to whom she had been engaged, but whom she did not marry. She does so purposely, I think, to shock me and to keep me from attaching myself to her.Et pourtant, à la tombée de la nuit, nous voici encore tous les deux, marchant lentement l’un près de l’autre, sur le gravier des Tuileries. Elle me raconte son histoire mais d’une façon si enveloppée que je comprends mal. Elle dit : « mon amant » en parlant de ce fiancé qu’elle n’a pas épousé. Elle le fait exprès, je pense, pour me choquer et pour que je ne m’attache point à elle.
'Here are some of her phrases which I write down against my will:Il y a des phrases d’elle que je transcris de mauvaise grâce :
' "Don't you trust me an atom," she says; "I always get into scrapes."« N’ayez aucune confiance en moi, dit-elle, je n’ai jamais fait que des folies.
' "I've seen a good bit of life, quite on my own."« J’ai couru des chemins, toute seule.
' "I upset the man I was engaged to. I left him because he admired me too much; he saw me only in imagination, ne vet as I was. I'm full of faults. We should have been very unhappy."« J’ai désespéré mon fiancé. Je l’ai abandonné parce qu’il m’admirait trop ; il ne me voyait qu’en imagination et non telle que j’étais. Or, je suis pleine de défauts. Nous aurions été très malheureux. »
'Every moment I catch her trying to make herself out worse than she is. I think that she wants to prove to herself that she was right in doing the stupid thing she speaks of, that she has nothing to regret and is not worthy of the happiness which was offered her.À chaque instant, je la surprends en train de se faire plus mauvaise qu’elle n’est. Je pense qu’elle veut se prouver à elle-même qu’elle a eu raison jadis de faire la sottise dont elle parle, qu’elle n’a rien à regretter et n’était pas digne du bonheur qui s’offrait à elle.
'Another time:Une autre fois :
' "What I like about you," she said, giving me a long look - "what I like about you - and I can't know why - are my memories ..."« Ce qui me plaît en vous, m’a-t-elle dit en me regardant longuement, ce qui me plaît en vous, je ne puis savoir pourquoi, ce sont mes souvenirs… »
'Another time :Une autre fois :
' "I still love him," she said, "more than you think."« Je l’aime encore, disait-elle, plus que vous ne pensez. »
'And then suddenly, abruptly, sadly: "Well, what do you want? Do you love me? Are you going to propose to me?"Et puis soudain, brusquement, brutalement, tristement : « Enfin, qu’est-ce que vous voulez ? Est-ce que vous m’aimez, vous aussi ? Vous aussi, vous allez me demander ma main ?… »
'I muttered something. I don't know what I replied. As likely as not I said, "Yes."'J’ai balbutié. Je ne sais pas ce que j’ai répondu. Peut-être ai-je dit : « Oui ».
Here this sort of journal stopped. There began rough drafts of letters, illegible, scribbled, scratched out. Precarious betrothal! . . . The girl, at Meaulnes' request, had left her job. He had busied himself with preparations for the wedding. But for ever clutched at by the desire to continue the search, to set out again on the tracks of his lost love, he must doubtless have disappeared on several occasions ; and in his letters, with tragic embarrassment, he tried to justify himself to Valentine.Cette espèce de journal s’interrompait là. Commençaient, alors des brouillons de lettres illisibles, informes, raturés. Précaires fiançailles !… La jeune fille, sur la prière de Meaulnes, avait abandonné son métier. Lui s’était occupé des préparatifs du mariage. Mais sans cesse repris par le désir de chercher encore, de partir encore sur la trace de son amour perdu, il avait dû, sans doute, plusieurs fois disparaître ; et, dans ces lettres, avec un embarras tragique, il cherchait à se justifier devant Valentine.
CHAPITRE XV
THE SECRETLE SECRET (suite)
Then the journal began again.Puis le journal reprenait.
He had noted memories of a stay they had both made somewhere in the country, I do not know where. But, strange to say, from this moment, perhaps from a feeling of secret modesty, the journal had been kept in such a broken, irregular manner, scribbled down so hurriedly, that I have been obliged to go over it again myself and rewrite all this part of his story.Il avait noté des souvenirs sur un séjour qu’ils avaient fait tous les deux à la campagne, je ne sais où. Mais, chose étrange, à partir de cet instant, peut-être par un sentiment de pudeur secrète, le journal était rédigé de façon si hachée, si informe, griffonné si hâtivement aussi, que j’ai dû reprendre moi-même et reconstituer toute cette partie de son histoire.
June 14. When he awoke early in the morning in the bedroom of the inn, the sun lit up the black curtain's red design. Farm labourers were drinking their morning coffee in the inn parlour and talking in loud voices. They were put out, in a rude and kindly way, about one of their employers. Doubtless Meaulnes had been hearing this restful noise for a long time in his sleep, for he took no notice at first. The curtain figured with grapes reddened by the sun, the morning voices rising to the silent bedroom, all this mingled with the one impression of waking up in the country at the beginning of delightful summer holidays.14 juin. – Lorsqu’il s’éveilla de grand matin dans la chambre de l’auberge, le soleil avait allumé les dessins rouges du rideau noir. Des ouvriers agricoles, dans la salle du bas, parlaient fort en prenant le café du matin : ils s’indignaient, en phrases rudes et paisibles, contre un de leurs patrons. Depuis longtemps sans doute Meaulnes entendait, dans son sommeil, ce calme bruit. Car il n’y prit point garde d’abord. Ce rideau semé de grappes rougies par le soleil, ces voix matinales montant dans la chambre silencieuse, tout cela se confondait dans l’impression unique d’un réveil à la campagne, au début de délicieuses grandes vacances.
He got up, knocked lightly on the door into the next room without obtaining a reply and opened it a little, noiselessly. Then he saw Valentine and understood where his feeling of peace and happiness came from. She was asleep, quite still and silent; you could not hear her breathe; she slept as a bird might sleep. For a long time he watched this child's face with the shut eyes, this child's face that was so peaceful you could not wish it to waken or ever be troubled.Il se leva, frappa doucement à la porte voisine, sans obtenir de réponse, et l’entr’ouvrit sans bruit. Il aperçut alors Valentine et comprit d’où lui venait tant de paisible bonheur. Elle dormait, absolument immobile et silencieuse, sans qu’on l’entendît respirer, comme un oiseau doit dormir. Longtemps il regarda ce visage d’enfant aux yeux fermés, ce visage si quiet qu’on eût souhaité ne l’éveiller et ne le troubler jamais.
She made no other movement to show she was no longer asleep than to open her eyes and look at him.Elle ne fit pas d’autre mouvement pour montrer qu’elle ne dormait plus que d’ouvrir les yeux et de regarder.
As soon as he was dressed, Meaulnes came back to the girl.Dès qu’elle fut habillée, Meaulnes revint près de la jeune fille.
'We are late,' she said.« Nous sommes en retard », dit-elle.
And she immediately became like a housewife in her home.Et ce fut aussitôt comme une ménagère dans sa demeure.
She tidied the rooms, brushed the clothes which Meaulnes had worn the day before and, when she came to the trousers, was quite upset. The bottoms of the legs were covered with thick mud. She hesitated, and then, with careful precaution before brushing them, began to scrape off the first coat of mud with a knife.Elle mit de l’ordre dans les chambres, brossa les habits que Meaulnes avait portés la veille et quand elle en vint au pantalon se désola. Le bas des jambes était couvert d’une boue épaisse. Elle hésita, puis, soigneusement, avec précaution, avant de le brosser, elle commença par râper la première épaisseur de terre avec un couteau.
'That's just what the boys do at Sainte-Agathe,' Meaulnes said, 'when they have taken a toss in the mud.'« C’est ainsi, dit Meaulnes, que faisaient les gamins de Sainte-Agathe quand ils s’étaient flanqués dans la boue.
'Oh! Mother taught me that,' Valentine said.– Moi, c’est ma mère qui m’a enseigné cela », dit Valentine.
. . . And such was exactly the helpmate that the sportsman and peasant which Admiral Meaulnes was might have wished for previous to his mysterious adventure.… Et telle était bien la compagne que devait souhaiter, avant son aventure mystérieuse, le chasseur et le paysan qu’était le grand Meaulnes.
June ij. At the dinner at the farm where they were invited, much to their annoyance (thanks to friends who introduced them as husband and wife), she behaved as shyly as a young bride.15 juin. – À ce dîner, à la ferme, où grâce à leurs amis qui les avaient présentés comme mari et femme, ils furent conviés, à leur grand ennui, elle se montra timide comme une nouvelle mariée.
Candles had been lighted .in two stands, and one was put at each end of the white linen-covered table, as at a quiet country wedding. Faces in that dim light, when people looked down, were hidden in shadow.On avait allumé les bougies de deux candélabres, chaque bout de la table couverte de toile blanche, comme à une paisible noce de campagne. Les visages, dès qu’ils se penchaient, sous cette faible clarté, baignaient dans l’ombre.
On the right of Patrice (the farmer's son) sat Valentine, then Meaulnes, who remained gloomy and silent to the end of dinner, though he was the one they generally addressed. Ever since he had resolved, in order to check gossip, to pass Valentine off for his wife in this deserted village, regret and remorse tore at him. And while Patrice was playing the host like a proper squire, Meaulnes kept thinking : 'By rights, I should be presiding at my own wedding feast this evening, in a low dining- room like this, a lovely room I know well.'Il y avait à la droite de Patrice (le fils du fermier) Valentine puis Meaulnes, qui demeura taciturne jusqu’au bout, bien qu’on s’adressât presque toujours à lui. Depuis qu’il avait résolu, dans ce village perdu, afin d’éviter les commentaires, de faire passer Valentine pour sa femme, un même regret, un même remords le désolaient. Et tandis que Patrice, à la façon d’un gentilhomme campagnard, dirigeait le dîner : « C’est moi, pensait Meaulnes, qui devrais, ce soir, dans une salle basse comme celle-ci, une belle salle que je connais bien, présider le repas de mes noces. »
Valentine close to him, timidly refused everything that was offered her. You would have said she was a peasant girl. At each fresh offer she looked at her friend and seemed to want to hide against him. Patrice had been vainly insisting for a long time that she should empty her glass, until at last Meaulnes leaned towards her and said gently: 'You must drink, dear little Valentine.'Près de lui, Valentine refusait timidement tout ce qu’on lui offrait. On eût dit une jeune paysanne. À chaque tentative nouvelle, elle regardait son ami et semblait vouloir se réfugier contre lui. Depuis longtemps, Patrice insistait vainement pour qu’elle vidât son verre, lorsque enfin Meaulnes se pencha vers elle et lui dit doucement : « Il faut boire, ma petite Valentine. »
Then she meekly drank. And Patrice smilingly congratulated the young man on having such an obedient wife.Alors, docilement, elle but. Et Patrice félicita en souriant le jeune homme d’avoir une femme aussi obéissante.
But both of them, Valentine and Meaulnes, remained silent and thoughtful. For one thing, they were tired; their feet were soaked in the mud of their walk and felt frozen on the newly washed kitchen flagstones. And then the young man was forced from time to time to say: 'My wife, Valentine, my wife . ..'Mais tous les deux, Valentine et Meaulnes, restaient silencieux et pensifs. Ils étaient fatigués, d’abord ; leurs pieds trempés par la boue de la promenade étaient glacés sur les carreaux lavés de la cuisine. Et puis, de temps à autre, le jeune homme était obligé de dire : « Ma femme, Valentine, ma femme… »
And every time he heavily pronounced the word, before these unknown peasants in this dark room, he felt that he was doing a wrong.Et chaque fois, en prononçant sourdement ce mot, devant ces paysans inconnus, dans cette salle obscure, il avait l’impression de commettre une faute.
June I7. The afternoon of this last day began badly.17 juin. – L’après-midi de ce dernier jour commença mal.
Patrice and his wife went for a walk with them. Little by little the two couples became separated, among the rough slopes covered with heather. Meaulnes and Valentine sat down in a little copse amongst some junipers.Patrice et sa femme les accompagnèrent à la promenade. Peu à peu, sur la pente inégale couverte de bruyère, les deux couples se trouvèrent séparés. Meaulnes et Valentine s’assirent entre les genévriers, dans un petit taillis.
The wind brought drops of rain: the weather was lowering. The evening, it seemed, had a bitter taste, the taste of such gloom as love itself could not dispel.Le vent portait des gouttes de pluie et le temps était bas. La soirée avait un goût amer, semblait-il, le goût d’un tel ennui que l’amour même ne le pouvait distraire.
They stopped there, for a long time, in their hiding-place, crouched under branches, talking little. Then the weather lifted. It became fine. They believed, now, that all would be well.Longtemps ils restèrent là, dans leur cachette, abrités sous les branches, parlant peu. Puis le temps se leva. Il fit beau. Ils crurent que, maintenant, tout irait bien.
And they began to speak of love. Valentine talked and talked . . .Et ils commencèrent à parler d’amour, Valentine parlait, parlait…
'This,' she said, 'is what the man I was engaged to promised me, like the child he was : we should immediately have a home like a thatched cottage hidden away in the country. It was all ready, he said. We were to arrive as though returning from a long journey on the evening of our wedding day, about the time that night comes. And along the roads and in the courtyard, and hidden in bushes, unknown children would have a fête to welcome us, shouting, "Long life to the bride!" What nonsense, isn't it?'« Voici, disait-elle, ce que me promettait mon fiancé, comme un enfant qu’il était : tout de suite nous aurions eu une maison, comme une chaumière perdue dans la campagne. Elle était toute prête, disait-il. Nous y serions arrivés comme au retour d’un grand voyage, le soir de notre mariage, vers cette heure-ci qui est proche de la nuit. Et par les chemins, dans la cour, cachés dans les bosquets, des enfants inconnus nous auraient fait fête, criant : « Vive la mariée »… Quelles folies, n’est-ce pas ? »
Meaulnes listened, speechless and anxious. There came back to him the echo of sounds once heard before. And in the voice of the girl as she told this story, there seemed the tone of vague regret.Meaulnes, interdit, soucieux, l’écoutait. Il retrouvait, dans tout cela, comme l’écho d’une voix déjà entendue. Et il y avait aussi, dans le ton de la jeune fille, lorsqu’elle contait cette histoire, un vague regret.
But she feared that she had hurt him. She turned towards him with warmth and kindness : 'All I have I want to give to you,' she said, 'something which has been more precious to me than anything . . . and you shall burn it!'Mais elle eut peur de l’avoir blessé. Elle se retourna vers lui, avec élan, avec douceur. « À vous, dit-elle, je veux donner tout ce que j’ai : quelque chose qui ait été pour moi plus précieux que tout… et vous le brûlerez ! »
Then, looking straight at him, anxiously, she produced a small packet of letters from her pocket and handed them to him, letters from the man to whom she had been engaged.Alors, en le regardant fixement, d’un air anxieux, elle sortit de sa poche un petit paquet de lettres qu’elle lui tendit, les lettres de son fiancé.
Ah! instantly he recognized the fine handwriting. Why had it not occurred to him sooner ! It was the handwriting of Frantz, the bohemian, which he had once seen on the despairing note left in the bedroom at the manor . . .Ah ! tout de suite, il reconnut la fine écriture. Comment n’y avait-il jamais pensé plus tôt ! C’était l’écriture de Frantz le bohémien, qu’il avait vue jadis sur le billet désespéré laissé dans la chambre du Domaine…
Now they were walking along a narrow lane, between daisies and grasses lit by the slanting rays of the sun at five in the afternoon. Meaulnes was so stupefied that he could not yet grasp the extent of the disaster which all this meant to him. He read because she asked him to read. Childish, sentimental pathetic words and phrases . . . Such as, in the last letter :Ils marchaient maintenant sur une petite route étroite entre les pâquerettes et les foins éclairés obliquement par le soleil de cinq heures. Si grande était sa stupeur que Meaulnes ne comprenait pas encore quelle déroute pour lui tout cela signifiait. Il lisait parce qu’elle lui avait demandé, de lire. Des phrases enfantines, sentimentales, pathétiques… Celle-ci, dans la dernière lettre :
' . . . Ah I you have lost that little heart, unforgivable little Valentine. What's going to happen to us? At any rate I am not superstitious . .… Ah ! vous avez perdu le petit cœur, impardonnable petite Valentine. Que va-t-il nous arriver ? Enfin je ne suis pas superstitieux…
Meaulnes read, half blinded by regret and anger, his face motionless but pale, and he shuddered. Valentine, uneasy to see him like this, looked to find what page he was at and what so bothered him.Meaulnes lisait, à demi aveuglé de regret et de colère, le visage immobile, mais tout pâle, avec des frémissements sous les yeux. Valentine, inquiète de le voir ainsi, regarda où il en était, et ce qui le fâchait ainsi.
'Oh! that's a jewel,' she explained quickly - 'a jewel he gave me and made me swear to keep always. That was one of his mad ideas.'« C’est, expliqua-t-elle très vite, un bijou qu’il m’avait donné en me faisant jurer de le garder toujours. C’étaient là de ses idées folles. »
But she managed only to exasperate Meaulnes.Mais elle ne fit qu’exaspérer Meaulnes.
'Mad!' he said, putting the letters in his pocket. 'Why repeat that word? Why not have wanted to believe in him? I knew him; he was the most wonderful fellow in the world!'« Folles ! dit-il en mettant les lettres dans sa poche. Pourquoi répéter ce mot ? Pourquoi n’avoir jamais voulu croire en lui ? Je l’ai connu, c’était le garçon le plus merveilleux du monde !
'You knew him!' she cried at the pitch of excitement. 'You knew Frantz de Galais !'– Vous l’avez connu, dit-elle au comble de l’émoi, vous avez connu Frantz de Galais ?
'He was my best friend; he was my brother-in-arms, and now I've taken the girl he was engaged to from him! - Ah!' he went on, in fury, 'what mischief you've done us, you who would believe in nothing! You're the cause of it all. It's you who've mucked it all, mucked it all. . .'– C’était mon ami le meilleur, c’était mon frère d’aventures, et voilà que je lui ai pris sa fiancée ! « Ah ! poursuivit-il avec fureur, quel mal vous nous avez fait, vous qui n’avez voulu croire à rien. Vous êtes cause de tout. C’est vous qui avez tout perdu ! tout perdu ! »
She wanted to speak to him, wanted to take his hand, but he repulsed her brutally.Elle voulut lui parler, lui prendre la main, mais il la repoussa brutalement.
'Go away! Let me be!'« Allez-vous-en. Laissez-moi.
' All right,' she said, her face hot, stammering and half crying, 'if that's it, I shall indeed go. - Make my way back to Bourges with my sister. And if you don't come and find me - you know, don't you, that father's too poor to keep me - well, I shall go right back to Paris. I shall tramp the streets as I've done once already; and I shall become a bad girl for certain, I know I shall, as I've no job any more . . .'– Eh bien, s’il en est ainsi, dit-elle, le visage en feu, bégayant et pleurant à demi, je partirai en effet. Je rentrerai à Bourges, chez nous, avec ma sœur. Et si vous ne revenez pas me chercher, vous savez, n’est-ce pas ? que mon père est trop pauvre pour me garder ; eh bien ! je repartirai pour Paris, je battrai les chemins comme je l’ai déjà fait une fois, je deviendrai certainement une fille perdue, moi qui n’ai plus de métier…
And she went off to find her belongings to catch the train, while Meaulnes, not even watching her go off, kept walking on anywhere.Et elle s’en alla chercher ses paquets pour prendre le train, tandis que Meaulnes, sans même la regarder partir, continuait à marcher au hasard.
The journal broke off again.Le journal s’interrompait de nouveau.
Rough drafts of letters followed once more, the letters of a man undecided and at his wit's end. Back at La Ferté d'Angillon Meaulnes wrote to Valentine, apparently to reaffirm his resolve never to see her again and to give her the precise reasons for it, but in reality perhaps, so that she could reply. In one of these letters he asked her what, in his first distress, he had not even dreamed of asking her : Did she know where the manor was, the manor that had been so searched for ? ... In another, he begged her to make it up with Frantz de Galais. He would set himself to find him again . . . All the letters of which I saw the rough drafts could not have been sent. But he must have written two or three times without receiving any reply. It must have been a time of fierce and miserable struggle for him, in complete isolation. As the hope of ever seeing Yvonne de Galais again had vanished, he must have felt his great resolution weaken little by little. And from the pages which I shall presently give-the last in the journal-I imagine that he must have hired a bicycle one fine morning at the beginning of the holidays and gone to Bourges to visit the cathedral.Suivaient encore des brouillons de lettres, lettres d’un homme indécis, égaré. Rentré à la Ferté-d’Angillon, Meaulnes écrivait à Valentine en apparence pour lui affirmer sa résolution de ne jamais la revoir et lui en donner des raisons précises, mais en réalité, peut-être, pour qu’elle lui répondît. Dans une de ces lettres, il lui demandait ce que, dans son désarroi, il n’avait pas même songé d’abord à lui demander : savait-elle où se trouvait le Domaine tant cherché ? Dans une autre, il la suppliait de se réconcilier avec Frantz de Galais. Lui-même se chargeait de le retrouver… Toutes les lettres dont je voyais les brouillons, n’avaient pas dû être envoyées. Mais il avait dû écrire deux ou trois fois, sans jamais obtenir de réponse. C’avait été pour lui une période de combats affreux et misérables, dans un isolement absolu. L’espoir de revoir jamais Yvonne de Galais s’étant complètement évanoui, il avait dû peu à peu sentir sa grande résolution faiblir. Et d’après les pages qui vont suivre – les dernières de son journal – j’imagine qu’il dut, un beau matin du début des vacances, louer une bicyclette pour aller à Bourges, visiter la cathédrale.
He started out early by the lovely road through the woods, inventing, as he went along, any number of reasons for appearing before the girl he had thrown over, without loss of dignity and without asking her to make it up.Il était parti à la première heure, par la belle route droite entre les bois, inventant en chemin mille prétextes à se présenter dignement, sans demander une réconciliation, devant celle qu’il avait chassée.
The last four pages which I have been able to put together give the narrative of this journey and of this last mistake . . .Les quatre dernières pages, que j’ai pu reconstituer, racontaient ce voyage et cette dernière faute…
CHAPITRE XVI
THE SECRET (concluded)LE SECRET (fin)
A.ugust 25. After a long search he found the house of Valentine Blondeau on the other side of Bourges, at the far end of the new suburbs. A woman on the doorstep - Valentine's mother - seemed to be waiting for him. She was a good housewife in appearance, heavy, shabby, but still good-looking. She watched him come with curiosity and when he asked, 'Are the Misses Blondeau at home?' she explained gently and kindly that they had gone to Paris on August 15. 'They forbade me to say where they were going,' she added, 'but their letters will be forwarded from their old address.'25 août. – De l’autre côté de Bourges, à l’extrémité des nouveaux faubourgs, il découvrit, après avoir longtemps cherché, la maison de Valentine Blondeau. Une femme – la mère de Valentine – sur le pas de la porte, semblait l’attendre. C’était une bonne figure de ménagère, lourde, fripée, mais belle encore. Elle le regardait venir avec curiosité, et lorsqu’il lui demanda : « si Mlles Blondeau étaient ici », elle lui expliqua doucement, avec bienveillance, qu’elles étaient rentrées à Paris depuis le 15 août. « Elles m’ont défendu de dire où elles allaient, ajouta-t-elle, mais en écrivant à leur ancienne adresse on fera suivre leurs lettres. »
As he pushed his bicycle back along the little garden, he thought: 'She's gone . . . All is over as I wanted . . . I've driven her to this. "I shall become a bad girl for certain," she said. And I've pushed her into it! I've ruined the girl Frantz was engaged to!'En revenant sur ses pas, sa bicyclette à la main, à travers le jardinet, il pensait : « Elle est partie… Tout est fini comme je l’ai voulu… C’est moi qui l’ai forcée à cela. « Je deviendrai certainement une fille perdue », disait-elle. Et c’est moi qui l’ai jetée là ! C’est moi qui ai perdu la fiancée de Frantz ! »
And he kept saying to himself in a low voice like a madman, 'So much the better! So much the better!' knowing quite well that it was really 'So much the worse!' and that under the eyes of that woman, before reaching the gate, he was going to stumble and fall on his knees.Et tout bas il se répétait avec folie : « Tant mieux ! Tant mieux ! » avec la certitude que c’était bien « tant pis » au contraire et que, sous les yeux de cette femme, avant d’arriver à la grille il allait buter des deux pieds et tomber sur les genoux.
He never thought of luncheon, but stopped at a café in which he wrote a long letter to Valentine, only to cry aloud, only to get rid of the despairing cry which choked him. His letter kept repeating endlessly : 'You could ! . . . You could ! . . . You could stoop to this ! . . . You could ruin yourself like this !'Il ne pensa pas à déjeuner et s’arrêta dans un café où il écrivit longuement à Valentine, rien que pour crier, pour se délivrer du cri désespéré qui l’étouffait. Sa lettre répétait indéfiniment : « Vous avez pu ! Vous avez pu !… Vous avez pu vous résigner à cela ! Vous avez pu vous perdre ainsi ! »
Officers were drinking near him. One of them was noisily telling a story about a woman which could be heard in snatches : 'I said to her . . . you ought to know me ... I play with your husband every evening!' The others laughed and turning round spat behind the benches. Meaulnes, pale and dusty, watched them as a beggar might. He imagined them holding Valentine on their knees.Près de lui des officiers buvaient. L’un d’eux racontait bruyamment une histoire de femme qu’on entendait par bribes : « … Je lui ai dit… Vous devez bien me connaître… Je fais la partie avec votre mari tous les soirs ! » Les autres riaient et, détournant la tête, crachaient derrière les banquettes. Hâve et poussiéreux, Meaulnes les regardait comme un mendiant. Il les imagina tenant Valentine sur leurs genoux.
For a long time he rode round the cathedral on his bicycle muttering, 'As a matter of fact, I really came to see the cathedral.' You could see it rise on the deserted square, enormous and indifferent, at the end of every street. These streets were narrow and filthy as the alleys that surround village churches. Here and there hung a red lantern, sign of a house of ill fame . . . Meaulnes felt his utter misery in this unclean, vicious quarter, nestling, as in old times, under the buttressed walls of the cathedral. There came over him a peasant's fear, a loathing for this church of the town, where vices are sculptured on the cornices, which is built among evil places and has no remedy for the purest sorrows of love.Longtemps, à bicyclette, il erra autour de la cathédrale, se disant obscurément : « En somme, c’est pour la cathédrale que j’étais venu ». Au bout de toutes les rues, sur la place déserte, on la voyait monter énorme et indifférente. Ces rues étaient étroites et souillées comme les ruelles qui entourent les églises de village. Il y avait çà et là l’enseigne d’une maison louche, une lanterne rouge… Meaulnes sentait sa douleur perdue, dans ce quartier malpropre, vicieux, réfugié, comme aux anciens âges, sous les arcs-boutants de la cathédrale. Il lui venait une crainte de paysan, une répulsion pour cette église de la ville, où tous les vices sont sculptés dans des cachettes, qui est bâtie entre les mauvais lieux et qui n’a pas de remède pour les plus pures douleurs d’amour.
Two girls passed, street walkers, their arms round one another's waists, and looked at him boldly. From disgust or for fun, to avenge his love or to destroy it, Meaulnes followed them slowly on his bicycle, and one of them, a wretched girl whose thin yellow hair was held up at the back in a false chignon, gave him a rendezvous for six o'clock in the Garden of the Archbishop's Palace-the very garden in which Frantz in one of his letters had arranged to meet poor Valentine.Deux filles vinrent à passer, se tenant par la taille et le regardant effrontément. Par dégoût ou par jeu, pour se venger de son amour ou pour l’abîmer, Meaulnes les suivit lentement à bicyclette et l’une d’elles, une misérable fille dont les rares cheveux blonds étaient tirés en arrière par un faux chignon, lui donna rendez-vous pour six heures au Jardin de l’Archevêché, le jardin où Frantz, dans une de ses lettres, donnait rendez-vous à la pauvre Valentine.
He did not say no, realising that he would have left the town far behind by that time. And she stopped a long while at her low window over the sloping street, making vague signs to him.Il ne dit pas non, sachant qu’à cette heure il aurait depuis longtemps quitté la ville. Et de sa fenêtre basse, dans la rue en pente, elle resta longtemps à lui faire des signes vagues.
He hurried to regain the road.Il avait hâte de reprendre son chemin.
Before leaving, he could not resist the mournful wish to pass for the last time before Valentine's house. He gazed at it and was able to gather food for sorrow. It was one of the last houses in the suburb and the street became a road from that place . . . In front a sort of empty plot made something like a little square. No one was at any of the windows, no one in the yard or anywhere. Only a dirty powdered girl passed along the wall, dragging two little boys in rags.Avant de partir, il ne put résister au morne désir de passer une dernière fois devant la maison de Valentine. Il regarda de tous ses yeux et put faire provision de tristesse. C’était une des dernières maisons du faubourg et la rue devenait une route à partir de cet endroit… En face, une sorte de terrain vague formait comme une petite place. Il n’y avait personne aux fenêtres, ni dans la cour, nulle part. Seule, le long d’un mur, traînant deux gamins en guenilles, une sale fille poudrée passa.
There had Valentine passed her childhood, there she had begun to look at the world with her confident, wise eyes. She had worked, stitching, behind those windows. And Frantz had gone by to see her, to smile at her, along this very street. But now nothing remained, nothing . . . The sad afternoon dragged on and Meaulnes knew only that somewhere, this very day, the melancholy place she would never come to again was passing before the mind's eye of Valentine, now ruined.C’est là que l’enfance de Valentine s’était écoulée, là qu’elle avait commencé à regarder le monde de ses yeux confiants et sages. Elle avait travaillé, cousu, derrière ces fenêtres. Et Frantz était passé pour la voir, lui sourire, dans cette rue de faubourg. Mais maintenant il n’y avait plus rien, rien… La triste soirée durait et Meaulnes savait seulement que quelque part, perdue, durant ce même après-midi, Valentine regardait passer dans son souvenir cette place morne où jamais elle ne viendrait plus.
The long ride ahead of him must have remained the last succour against his woe, his last enforced distraction before being plunged into its depths.Le long voyage qu’il lui restait à faire pour rentrer devait être son dernier recours contre sa peine, sa dernière distraction forcée avant de s’y enfoncer tout entier.
He went away. By the side of the road, and amongst the trees at the edge of the water along the valley, delicious farmhouses showed their pointed gables with green trellises. Down there, no doubt, on the lawns, girls were pensively talking of love. You could imagine souls down there, beautiful souls . . .Il partit. Aux environs de la route, dans la vallée, de délicieuses maisons fermières, entre les arbres, au bord de l’eau, montraient leurs pignons pointus garnis de treillis verts. Sans doute, là-bas, sur les pelouses, des jeunes filles attentives parlaient de l’amour. On imaginait, là-bas, des âmes, de belles âmes…
But for Meaulnes at that moment there existed but one love, that unsatisfying love which had just been buffeted so cruelly, and the girl among all girls whom he ought to have protected and kept safe was precisely the girl whom he had just sent to her ruin.Mais, pour Meaulnes, à ce moment, il n’existait plus qu’un seul amour, cet amour mal satisfait qu’on venait de souffleter si cruellement, et la jeune fille entre toutes qu’il eût dû protéger, sauvegarder, était justement celle-là qu’il venait d’envoyer à sa perte.
A few hurried lines of the journal informed me that he had planned to find Valentine again, at all costs, before it was too late. A date, in the corner of one page, led me to believe that this was the long journey for which Madame Meaulnes was making preparations when I came to La Ferté d'Angillon to upset everything. Meaulnes was noting down his memories and projects in the deserted 'Town Hall' one fine morning at the end of August - when I had pushed open the door and brought him the great news which he had ceased to expect. He had been caught, checked by his old adventure, without daring to do anything or confess anything. Then remorse began and regret and grief, sometimes stifled, sometimes emerging in triumph, until his wedding day on which the cry of the bohemian in the fir wood reminded him dramatically of his young manhood's first oath.Quelques lignes hâtives du journal m’apprenaient encore qu’il avait formé le projet de retrouver Valentine coûte que coûte avant qu’il fût trop tard. Une date, dans un coin de page, me faisait croire que c’était là ce long voyage pour lequel Mme Meaulnes faisait des préparatifs, lorsque j’étais venu à La Ferté-d’Angillon pour tout déranger. Dans la mairie abandonnée, Meaulnes notait ses souvenirs et ses projets par un beau matin de la fin du mois d’août – lorsque j’avais poussé la porte et lui avais apporté la grande nouvelle qu’il n’attendait plus. Il avait été repris, immobilisé, par son ancienne aventure, sans oser rien faire ni rien avouer. Alors avaient commencé le remords, le regret et la peine, tantôt étouffés, tantôt triomphants, jusqu’au jour des noces où le cri du bohémien dans les sapins lui avait théâtralement rappelé son premier serment de jeune homme.
He had hastily scribbled in this same composition test book a few words, at dawn, before going away (with her permission - but forever) from Yvonne de Galais, his wife since the previous day:Sur ce même cahier de devoirs mensuels, il avait encore griffonné quelques mots en hâte, à l’aube, avant de quitter, avec sa permission mais pour toujours –, Yvonne de Galais, son épouse depuis la veille :
'I am going. I must follow the tracks of the two bohemians who came yesterday to the fir wood and have gone on bicycles toward the east. I shall not come near Yvonne de Galais again until I can bring back with me and install in "Frantz's house," Frantz and Valentine married.« Je pars. Il faudra bien que je retrouve la piste des deux bohémiens qui sont venus hier dans la sapinière et qui sont partis vers l’est à bicyclette. Je ne reviendrai près d’Yvonne que si je puis ramener avec moi et installer dans la « maison de Frantz » Frantz et Valentine mariés.
'This manuscript, which I began as a secret journal and which has become my confession, is to be the property, if I do not come back, of my friend François Seurel.'« Ce manuscrit, que j’avais commencé comme un journal secret et qui est devenu ma confession, sera, si je ne reviens pas, la propriété de mon ami François Seurel ».
He must have hastily slipped the exercise-book under the others, relocked his old small schoolboy trunk and disappeared.Il avait dû glisser le cahier en hâte sous les autres, refermer à clef son ancienne petite malle d’étudiant, et disparaître.
EpilogueÉPILOGUE
Time passed on. I lost hope of ever seeing my friend again, and the days went by mournfully in the village school and sadly in the deserted house. Frantz never came to meet me at the place I had arranged, and anyhow Aunt Moinel had long since forgotten where Valentine lived.Le temps passa. Je perdais l’espoir de revoir jamais mon compagnon, et de mornes jours s’écoulaient dans l’école paysanne, de tristes jours dans la maison déserte. Frantz ne vint pas au rendez-vous que je lui avais fixé, et d’ailleurs ma tante Moinel ne savait plus depuis longtemps où habitait Valentine.
The only happiness of the people at the Sand Pit soon became the little girl whom they had been able to save. At the end of September, she showed herself to be a sturdy and pretty child. She was nearly a year old. She pushed chairs along quite by herself, gripping the rungs, and trying to walk, not minding tumbles, and she made a clatter which woke long remote echoes in the empty house. "When I held her in my arms, she would never let me give her a kiss. She had a shy, and at the same time charming way of wriggling to get free and pushing my face away with her little open hand, while shouting with laughter. With all her gaiety, with all her childish violence, you would have said that she was on the way to scatter the gloom which had weighed on the house since her birth. I would sometimes say to myself, 'Without any doubt, in spite of this shyness, she will be a little my child.' But once again Providence decided otherwise.La seule joie des Sablonnières, ce fut bientôt la petite fille qu’on avait pu sauver. À la fin de septembre, elle s’annonçait même comme une solide et jolie petite fille. Elle allait avoir un an. Cramponnée aux barreaux des chaises, elle les poussait toute seule, s’essayant à marcher sans prendre garde aux chutes, et faisait un tintamarre qui réveillait longuement les échos sourds de la demeure abandonnée. Lorsque je la tenais dans mes bras, elle ne souffrait jamais que je lui donne un baiser. Elle avait une façon sauvage et charmante en même temps de frétiller et de me repousser la figure avec sa petite main ouverte, en riant aux éclats. De toute sa gaieté, de toute sa violence enfantine, on eût dit qu’elle allait chasser le chagrin qui pesait sur la maison depuis sa naissance. Je me disais parfois : « Sans doute, malgré cette sauvagerie, sera-t-elle un peu mon enfant ». Mais une fois encore la Providence en décida autrement.
One Sunday morning at the end of September, I got up very early, even before the woman who was the little girl's nurse. I was to go fishing by the Cher, with two men from Saint- Benoist and Jasmin Delouche. Villagers from the neighbourhood often met me in this way for poaching expeditions, tickling trout at night, fishing with nets in prohibited waters . . . On holidays all through the summer time we left at dawn, and did not come back till noon. It was the way most of these men gained a living. As for me, it was my one pastime, the only adventure which recalled the doings of our set in former days. And I ended by really liking these jaunts, these long hours of fishing by the riverside or amongst the reeds of the pond.Un dimanche matin de la fin de septembre, je m’étais levé de fort bonne heure, avant même la paysanne qui avait la garde de la petite fille. Je devais aller pêcher au Cher avec deux hommes de Saint-Benoist et Jasmin Delouche. Souvent ainsi les villageois d’alentour s’entendaient avec moi pour de grandes parties de braconnage : pêches à la main, la nuit, pêches aux éperviers prohibés… Tout le temps de l’été, nous partions les jours de congé, dès l’aube, et nous ne rentrions qu’à midi. C’était le gagne-pain de presque tous ces hommes. Quant à moi, c’était mon seul passe-temps, les seules aventures qui me rappelassent les équipées de jadis. Et j’avais fini par prendre goût à ces randonnées, à ces longues pêches le long de la rivière ou dans les roseaux de l’étang.
That morning, then, I was down at five-thirty, in front of the house in a little shed that leaned against the wall which separated the English garden of the Sand Pit from the kitchen garden of the Farm. I was busy disentangling my nets which I had thrown down in a heap the previous Thursday.Ce matin-là, j’étais donc debout, à cinq heures et demie, devant la maison, sous un petit hangar adossé au mur qui séparait le jardin anglais des Sablonnières du jardin potager de la ferme. J’étais occupé à démêler mes filets que j’avais jetés en tas, le jeudi d’avant.
It was not quite day : it was the dawn of a beautiful morning in September; and the shed from which I was hurriedly getting my tackle was half in darkness.Il ne faisait pas jour tout à fait ; c’était le crépuscule d’un beau matin de septembre ; et le hangar où je démêlais à la hâte mes engins se trouvait à demi plongé dans la nuit.
There I was silent and busy when suddenly I heard the iron gate opening and a footfall on the gravel path. 'Ha! ha!' said I to myself. 'Here come these fellows sooner than I thought. And here am I, not ready yet! . . .'J’étais là silencieux et affairé lorsque soudain j’entendis la grille s’ouvrir, un pas crier sur le gravier. « Oh ! oh ! me dis-je, voici mes gens plus tôt que je n’aurais cru. Et moi qui ne suis pas prêt !… »
But the man who came into the courtyard was unknown to me. He was, so far as I could distinguish, a great bearded fellow dressed like a sportsman or a poacher. Instead of coming to find me where the others knew that I always was at the time we had arranged to meet, he went straight to the front door.Mais l’homme qui entrait dans la cour m’était inconnu. C’était, autant que je pus distinguer, un grand gaillard barbu habillé comme un chasseur ou un braconnier. Au lieu de venir me trouver là où les autres savaient que j’étais toujours, à l’heure de nos rendez-vous, il gagna directement la porté d’entrée.
'Good !' I thought ; 'it's a friend of theirs whom they've invited without telling me and they've sent him on ahead to explain.'« Bon ! pensai-je ; c’est quelqu’un de leurs amis qu’ils auront convié sans me le dire et ils l’auront envoyé en éclaireur. »
The man gently played with the latch of the door, making no noise. But on coming out I had fastened the door behind me. He behaved in the same way at the kitchen door. Then he hesitated a moment and turned towards me a troubled face, made clear in the half-light. And it was only then that I recognised Admiral Meaulnes.L’homme fit jouer doucement, sans bruit, le loquet de la porte. Mais je l’avais refermée, aussitôt sorti. Il fit de même à l’entrée de la cuisine. Puis, hésitant un instant, il tourna vers moi, éclairée par le demi-jour, sa figure inquiète. Et c’est alors seulement que je reconnus le grand Meaulnes.
For a long moment I remained where I was, terrified, in despair, suddenly gripped again by all the grief which his return awakened. He had disappeared behind the house, had walked round it, and returned, hesitating.Un long moment je restai là, effrayé, désespéré, repris soudain par toute la douleur qu’avait réveillée son retour. Il avait disparu derrière la maison, en avait fait le tour, et il revenait, hésitant.
Then I approached him and without saying a word I threw my arms round him, sobbing. Immediately he understood:Alors je m’avançai vers lui et, sans rien dire, je l’embrassai en sanglotant. Tout de suite, il comprit.
'Ah!' he said in an abrupt voice. 'She's dead, is that not so?'« Ah ! dit-il d’une voix brève, elle est morte, n’est-ce pas ? »
And he stood where he was, upright, deaf, motionless, and terrible. I took him by the arm and gently led him towards the house. It was day now. At once, so that the hardest task should be accomplished, I made him mount the stairs which led to the death chamber. As soon as he was in, he fell on his knees by the bed and for a long time kept his head buried in his arms.Et il resta là, debout, sourd, immobile et terrible. Je le pris par le bras et doucement je l’entraînai vers la maison. Il faisait jour maintenant. Tout de suite, pour que le plus dur fût accompli, je lui fis monter l’escalier qui menait vers la chambre de la morte. Sitôt entré, il tomba à deux genoux devant le lit et, longtemps, resta la tête enfouie dans ses deux bras.
At last he rose with bewildered eyes, swaying, not knowing where he was. And still guiding him by the arm, I opened the door by which this room communicated with that of the little girl. She had awakened of her own accord - while her nurse was downstairs - and had boldly sat up in her cot. One could just see her surprised face turned towards us.Il se releva enfin, les yeux égarés, titubant, ne sachant où il était. Et, toujours le guidant par le bras, j’ouvris la porte qui faisait communiquer cette chambre avec celle de la petite fille. Elle s’était éveillée tout seule – pendant que sa nourrice était en bas – et, délibérément, s’était assise dans son berceau. On voyait tout juste sa tête étonnée, tournée vers nous.
'Here is your daughter,' I said.« Voici ta fille », dis-je.
He started and looked at me.Il eut un sursaut et me regarda.
Then he seized her and lifted her up in his arms. He could not see her well at first because he was crying. Then, a little to divert this great emotion and this flood of weeping, holding her tightly against him all the while on his right arm, he turned his lowered head to me and said :Puis il la saisit et l’enleva dans ses bras. Il ne put pas bien la voir d’abord, parce qu’il pleurait. Alors, pour détourner un peu ce grand attendrissement et ce flot de larmes, tout en la tenant très serrée contre lui, assise sur son bras droit, il tourna vers moi sa tête baissée et me dit :
'I've brought them back, the other two . . . You must go and see them in their house.'« Je les ai ramenés, les deux autres… Tu iras les voir dans leur maison. »
And indeed, when I went early in the morning, thoughtful and almost happy towards the house of Frantz which Yvonne de Galais had once shown me empty, I saw from the distance, sweeping the doorstep, a sort of young housewife with a turned- down collar, an object of curiosity and excitement to several little cowherds in their Sunday clothes on the way to mass.Et en effet, au début de la matinée, lorsque je m’en allai, tout pensif et presque heureux vers la maison de Frantz qu’Yvonne de Galais m’avait jadis montrée déserte, j’aperçus de loin une manière de jeune ménagère en collerette, qui balayait le pas de sa porte, objet de curiosité et d’enthousiasme pour plusieurs petits vachers endimanchés qui s’en allaient à la messe…
Meanwhile the little girl became annoyed at being squeezed up, and as Augustin, his head on one side to conceal and check his tears, continued not to look at her, she gave him a great slap with her little hand on his bearded, wet mouth.Cependant la petite fille commençait à s’ennuyer d’être serrée ainsi, et comme Augustin, la tête penchée de côté pour cacher et arrêter ses larmes, continuait à ne pas la regarder, elle lui flanqua une grande tape de sa petite main sur sa bouche barbue et mouillée.
This time the father lifted his daughter on high, jumped her up on his outstretched arms, and looked at her with a kind of smile. She was pleased and clapped her hands . . .Cette fois le père leva bien haut sa fille, la fit sauter au bout de ses bras et la regarda avec une espèce de rire. Satisfaite, elle battit des mains…
I had stepped back a little to see them better. Rather let down and yet wonder-struck, I realised that the little girl had at last found in him the playfellow she had been dimly expecting . . . Admiral Meaulnes had left me one joy; I felt that he had come back to take it away from me. And already I could imagine him at night, wrapping his daughter in his cloak and setting out with her for new adventures.Je m’étais légèrement reculé pour mieux les voir. Un peu déçu et pourtant émerveillé, je comprenais que la petite fille avait enfin trouvé là le compagnon qu’elle attendait obscurément… La seule joie que m’eût laissée le grand Meaulnes, je sentais bien qu’il était revenu pour me la prendre. Et déjà je l’imaginais, la nuit, enveloppant sa fille dans un manteau, et partant avec elle pour de nouvelles aventures.

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