La Chartreuse de Parme

by Stendhal

Aligned by: Unknown (fully reviewed)


English

French

Translation: Charles Kenneth Scott Moncrieff
La Chartreuse de ParmeThe Charterhouse of Parma
StendhalStendhal
AvertissementTO THE READER
C’est dans l’hiver de 1830 et à trois cents lieues de Paris que cette nouvelle fut écrite ; ainsi aucune allusion aux choses de 1839.It was in the winter of 1830 and three hundred leagues from Paris that this tale was written; thus it contains no allusion to the events of 1839.
Bien des années avant 1830, dans le temps où nos armées parcouraient l’Europe, le hasard me donna un billet de logement pour la maison d’un chanoine : c’était à Padoue, charmante ville d’Italie ; le séjour s’étant prolongé, nous devînmes amis.Many years before 1830, at the time when our Armies were overrunning Europe, chance put me in possession of a billeting order on the house of a Canon: this was at Padua, a charming town in Italy; my stay being prolonged, we became friends.
Repassant à Padoue vers la fin de 1830, je courus à la maison du bon chanoine : il n’y était plus ; je le savais, mais je voulais revoir le salon où nous avions passé tant de soirées aimables, et, depuis, si souvent regrettées.Passing through Padua again towards the end of 1830, I hastened to the house of the good Canon: he himself was dead, that I knew, but I wished to see once again the room in which we had passed so many pleasant evenings, evenings on which I had often looked back since.
Je trouvai le neveu du chanoine et la femme de ce neveu qui me reçurent comme un vieil ami.I found there the Canon's nephew and his wife who welcomed me like an old friend.
Quelques personnes survinrent, et l’on ne se sépara que fort tard ; le neveu fit venir du Café Pedroti un excellent zambajon.Several people came in, and we did not break up until a very late hour; the nephew sent out to the Caffè Pedrocchi for an excellent zabaione.
Ce qui nous fit veiller surtout, ce fut l’histoire de la duchesse Sanseverina à laquelle quelqu’un fit allusion, et que le neveu voulut bien raconter tout entière, en mon honneur.What more than anything kept us up was the story of the Duchessa Sanseverina, to which someone made an allusion, and which the nephew was good enough to relate from beginning to end, in my honour.
– Dans le pays où je vais, dis-je à mes amis, je ne trouverai guère de soirées comme celle-ci, et pour passer les longues heures du soir je ferai une nouvelle de votre histoire."In the place to which I am going," I told my friends, "I am not likely to find evenings like this, and, to while away the long hours of darkness, I shall make a novel out of your story."
– En ce cas, dit le neveu, je vais vous donner les annales de mon oncle, qui, à l’article Parme, mentionne quelques-unes des intrigues de cette cour, du temps que la duchesse y faisait la pluie et le beau temps ; mais, prenez garde ! cette histoire n’est rien moins que morale, et maintenant que vous vous piquez de pureté évangélique en France, elle peut vous procurer le renom d’assassin."In that case," said the nephew, "let me give you my uncle's journal, which, under the heading Parma, mentions several of the intrigues of that court, in the days when the Duchessa's word was law there; but, have a care! this story is anything but moral, and now that you pride yourselves in France on your gospel purity, it may win you the reputation of an assassin."
Je publie cette nouvelle sans rien changer au manuscrit de 1830, ce qui peut avoir deux inconvénients :I publish this tale without any alteration from the manuscript of 1830, a course which may have two drawbacks:
Le premier pour le lecteur : les personnages étant italiens l’intéresseront peut-être moins, les cœurs de ce pays-là diffèrent assez des cœurs français : les Italiens sont sincères, bonnes gens, et, non effarouchés, disent ce qu’ils pensent ; ce n’est que par accès qu’ils ont de la vanité ; alors elle devient passion, et prend le nom depuntiglio. Enfin la pauvreté n’est pas un ridicule parmi eux.The first for the reader: the characters being Italians will perhaps interest him less, hearts in that country differing considerably from hearts in France: the Italians are sincere, honest folk and, not taking offence, say what is in their minds; it is only when the mood seizes them that they shew any vanity; which then becomes passion, and goes by the name of puntiglio. Lastly, poverty is not, with them, a subject for ridicule.
Le second inconvénient est relatif à l’auteur.The second drawback concerns the author.
J’avouerai que j’ai eu la hardiesse de laisser aux personnages les aspérités de leurs caractères ; mais, en revanche, je le déclare hautement, je déverse le blâme le plus moral sur beaucoup de leurs actions.I confess that I have been so bold as to leave my characters with their natural asperities; but, on the other hand--this I proclaim aloud--I heap the most moral censure upon many of their actions.
A quoi bon leur donner la haute moralité et les grâces des caractères français, lesquels aiment l’argent par-dessus tout et ne font guère de péchés par haine ou par amour ?To what purpose should I give them the exalted morality and other graces of French characters, who love money above all things, and sin scarcely ever from motives of hatred or love?
Les Italiens de cette nouvelle sont à peu près le contraire. D’ailleurs il me semble que toutes les fois qu’on s’avance de deux cents lieues du midi au nord, il y a lieu à un nouveau paysage comme à un nouveau roman.The Italians in this tale are almost the opposite. Besides, it seems to me that, whenever one takes a stride of two hundred leagues from South to North, the change of scene that occurs is tantamount to a fresh tale.
L’aimable nièce du chanoine avait connu et même beaucoup aimé la duchesse Sanseverina, et me prie de ne rien changer à ses aventures, lesquelles sont blâmables.The Canon's charming niece had known and indeed had been greatly devoted to the Duchessa Sanseverina, and begs me to alter nothing in her adventures, which are reprehensible.
23 janvier 1839.23rd January, 1839.
LIVRE PREMIERVOLUME ONE
Gia mi fur dolci inviti a empir le carte I luoghi ameni.
Ariost, sat. IV.
CHAPITRE PREMIERCHAPTER ONE
Milan en 1796
Le 15 mai 1796, le général Bonaparte fit son entrée dans Milan à la tête de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi, et d’apprendre au monde qu’après tant de siècles César et Alexandre avaient un successeur.On the 15th of May, 1796, General Bonaparte made his entry into Milan at the head of that young army which had shortly before crossed the Bridge of Lodi and taught the world that after all these centuries Caesar and Alexander had a successor.
Les miracles de bravoure et de génie dont l’Italie fut témoin en quelques mois réveillèrent un peuple endormi ; huit jours encore avant l’arrivée des Français, les Milanais ne voyaient en eux qu’un ramassis de brigands, habitués à fuir toujours devant les troupes de Sa Majesté Impériale et Royale : c’était du moins ce que leur répétait trois fois la semaine un petit journal grand comme la main, imprimé sur du papier sale.The miracles of gallantry and genius of which Italy was a witness in the space of a few months aroused a slumbering people; only a week before the arrival of the French, the Milanese still regarded them as a mere rabble of brigands, accustomed invariably to flee before the troops of His Imperial and Royal Majesty; so much at least was reported to them three times weekly by a little news-sheet no bigger than one's hand, and printed on soiled paper.
Au Moyen Age, les Lombards républicains avaient fait preuve d’une bravoure égale à celle des Français, et ils méritèrent de voir leur ville entièrement rasée par les empereurs d’Allemagne.In the Middle Ages the Republicans of Lombardy had given proof of a valour equal to that of the French, and deserved to see their city rased to the ground by the German Emperors.
Depuis qu’ils étaient devenus de fidèles sujets, leur grande affaire était d’imprimer des sonnets sur de petits mouchoirs de taffetas rose quand arrivait le mariage d’une jeune fille appartenant à quelque famille noble ou riche.Since they had become _loyal subjects_, their great occupation was the printing of sonnets upon handkerchiefs of rose-coloured taffeta whenever the marriage occurred of a young lady belonging to some rich or noble family.
Deux ou trois ans après cette grande époque de sa vie, cette jeune fille prenait un cavalier servant : quelquefois le nom du sigisbée choisi par la famille du mari occupait une place honorable dans le contrat de mariage.Two or three years after that great event in her life, the young lady in question used to engage a devoted admirer: sometimes the name of the _cicisbeo_ chosen by the husband's family occupied an honourable place in the marriage contract.
Il y avait loin de ces mœurs efféminées aux émotions profondes que donna l’arrivée imprévue de l’armée française.It was a far cry from these effeminate ways to the profound emotions aroused by the unexpected arrival of the French army.
Bientôt surgirent des mœurs nouvelles et passionnées. Un peuple tout entier s’aperçut, le 15 mai 1796, que tout ce qu’il avait respecté jusque-là était souverainement ridicule et quelquefois odieux.Presently there sprang up a new and passionate way of life. A whole people discovered, on the 15th of May, 1796, that everything which until then it had respected was supremely ridiculous, if not actually hateful.
Le départ du dernier régiment de l’Autriche marqua la chute des idées anciennes : exposer sa vie devint à la mode ; on vit que pour être heureux après des siècles de sensations affadissantes, il fallait aimer la patrie d’un amour réel et chercher les actions héroïques.The departure of the last Austrian regiment marked the collapse of the old ideas: to risk one's life became the fashion. People saw that in order to be really happy after centuries of cloying sensations, it was necessary to love one's country with a real love and to seek out heroic actions.
On était plongé dans une nuit profonde par la continuation du despotisme jaloux de Charles Quint et de Philippe II ; on renversa leurs statues, et tout à coup l’on se trouva inondé de lumière.They had been plunged in the darkest night by the continuation of the jealous despotism of Charles V and Philip II; they overturned these monarchs' statues and immediately found themselves flooded with daylight.
Depuis une cinquantaine d’années, et à mesure que l’Encyclopédie et Voltaire éclataient en France, les moines criaient au bon peuple de Milan, qu’apprendre à lire ou quelque chose au monde était une peine fort inutile, et qu’en payant bien exactement la dîme à son curé, et lui racontant fidèlement tous ses petits péchés, on était à peu près sûr d’avoir une belle place au paradis.For the last half-century, as the Encyclopaedia and Voltaire gained ground in France, the monks had been dinning into the ears of the good people of Milan that to learn to read, or for that matter to learn anything at all was a great waste of labour, and that by paying one's exact tithe to one's parish priest and faithfully reporting to him all one's little misdeeds, one was practically certain of having a good place in Paradise.
Pour achever d’énerver ce peuple autrefois si terrible et si raisonneur, l’Autriche lui avait vendu à bon marché le privilège de ne point fournir de recrues à son armée.To complete the debilitation of this people once so formidable and so rational, Austria had sold them, on easy terms, the privilege of not having to furnish any recruits to her army.
En 1796, l’armée milanaise se composait de vingt-quatre faquins habillés de rouge, lesquels gardaient la ville de concert avec quatre magnifiques régiments de grenadiers hongrois.In 1796, the Milanese army was composed of four and twenty rapscallions dressed in scarlet, who guarded the town with the assistance of four magnificent regiments of Hungarian Grenadiers.
La liberté des mœurs était extrême, mais la passion fort rare ; d’ailleurs, outre le désagrément de devoir tout raconter au curé, sous peine de ruine même en ce monde, le bon peuple de Milan était encore soumis à certaines petites entraves monarchiques qui ne laissaient pas que d’être vexantes.Freedom of morals was extreme, but passion very rare; otherwise, apart from the inconvenience of having to repeat everything to one's parish priest, on pain of ruin even in this world, the good people of Milan were still subjected to certain little monarchical interferences which could not fail to be vexatious.
Par exemple l’archiduc, qui résidait à Milan et gouvernait au nom de l’Empereur, son cousin, avait eu l’idée lucrative de faire le commerce des blés. En conséquence, défense aux paysans de vendre leurs grains jusqu’à ce que Son Altesse eût rempli ses magasins.For instance, the Archduke, who resided at Milan and governed in the name of the Emperor, his cousin, had had the lucrative idea of trading in corn. In consequence, an order prohibiting the peasants from selling their grain until His Highness had filled his granaries.
En mai 1796, trois jours après l’entrée des Français, un jeune peintre en miniature, un peu fou, nommé Gros, célèbre depuis, et qui était venu avec l’armée, entendant raconter au grand café desServi (à la mode alors) les exploits de l’archiduc, qui de plus était énorme, prit la liste des glaces imprimée en placard sur une feuille de vilain papier jaune. Sur le revers de la feuille il dessina le gros archiduc ; un soldat français lui donnait un coup de baïonnette dans le ventre, et, au lieu de sang, il en sortait une quantité de blé incroyable. La chose nommée plaisanterie ou caricature n’était pas connue en ce pays de despotisme cauteleux. Le dessin laissé par Gros sur la table du café desServi parut un miracle descendu du ciel ; il fut gravé dans la nuit, et le lendemain on en vendit vingt mille exemplaires.In May, 1796, three days after the entry of the French, a young painter in miniature, slightly mad, named Gros, afterwards famous, who had come with the army, overhearing in the great Caffè dei Servi (which was then in fashion) an account of the exploits of the Archduke, who moreover was extremely stout, picked up the list of ices which was printed on a sheet of coarse yellow paper. On the back of this he drew the fat Archduke; a French soldier was stabbing him with his bayonet in the stomach, and instead of blood there gushed out an incredible quantity of corn. What we call a lampoon or caricature was unknown in this land of crafty despotism. The drawing, left by Gros on the table of the Caffè dei Servi, seemed a miracle fallen from heaven; it was engraved and printed during the night, and next day twenty thousand copies of it were sold.
Le même jour, on affichait l’avis d’une contribution de guerre de six millions, frappée pour les besoins de l’armée française, laquelle, venant de gagner six batailles et de conquérir vingt provinces, manquait seulement de souliers, de pantalons, d’habits et de chapeaux.The same day, there were posted up notices of a forced loan of six millions, levied to supply the needs of the French army which, having just won six battles and conquered a score of provinces, wanted nothing now but shoes, breeches, jackets and caps.
La masse de bonheur et de plaisir qui fit irruption en Lombardie avec ces Français si pauvres fut telle que les prêtres seuls et quelques nobles s’aperçurent de la lourdeur de cette contribution de six millions, qui, bientôt, fut suivie de beaucoup d’autres. Ces soldats français riaient et chantaient toute la journée ; ils avaient moins de vingt-cinq ans, et leur général en chef, qui en avait vingt-sept, passait pour l’homme le plus âgé de son armée. Cette gaieté, cette jeunesse, cette insouciance, répondaient d’une façon plaisante aux prédications furibondes des moines qui, depuis six mois, annonçaient du haut de la chaire sacrée que les Français étaient des monstres, obligés, sous peine de mort, à tout brûler et à couper la tête à tout le monde. A cet effet, chaque régiment marchait avec la guillotine en tête.The mass of prosperity and pleasure which burst into Lombardy in the wake of these French ragamuffins was so great that only the priests and a few nobles were conscious of the burden of this levy of six millions, shortly to be followed by a number of others. These French soldiers laughed and sang all day long; they were all under twenty-five years of age, and their Commander in Chief, who had reached twenty-seven, was reckoned the oldest man in his army. This gaiety, this youthfulness, this irresponsibility furnished a jocular reply to the furious preachings of the monks, who, for six months, had been announcing from the pulpit that the French were monsters, obliged, upon pain of death, to burn down everything and to cut off everyone's head. With this object, each of their regiments marched with a guillotine at its head.
Dans les campagnes l’on voyait sur la porte des chaumières le soldat français occupé à bercer le petit enfant de la maîtresse du logis, et presque chaque soir quelque tambour, jouant du violon, improvisait un bal. Les contredanses se trouvant beaucoup trop savantes et compliquées pour que les soldats, qui d’ailleurs ne les savaient guère, pussent les apprendre aux femmes du pays, c’étaient celles-ci qui montraient aux jeunes Français la Monférine, la Sauteuse et autres danses italiennes.In the country districts one saw at the cottage doors the French soldier engaged in dandling the housewife's baby in his arms, and almost every evening some drummer, scraping a fiddle, would improvise a ball. Our country dances proving a great deal too skilful and complicated for the soldiers, who for that matter barely knew them themselves, to be able to teach them to the women of the country, it was the latter who shewed the young Frenchmen the _Monferrina_, _Salterello_ and other Italian dances.
Les officiers avaient été logés, autant que possible, chez les gens riches ; ils avaient bon besoin de se refaire. Par exemple, un lieutenant nommé Robert eut un billet de logement pour le palais de la marquise del Dongo. Cet officier, jeune réquisitionnaire assez leste, possédait pour tout bien, en entrant dans ce palais, un écu de six francs qu’il venait de recevoir à Plaisance. Après le passage du pont de Lodi, il prit à un bel officier autrichien tué par un boulet un magnifique pantalon de nankin tout neuf, et jamais vêtement ne vint plus à propos. Ses épaulettes d’officier étaient en laine, et le drap de son habit était cousu à la doublure des manches pour que les morceaux tinssent ensemble ; mais il y avait une circonstance plus triste : les semelles de ses souliers étaient en morceaux de chapeau également pris sur le champ de bataille, au-delà du pont de Lodi. Ces semelles improvisées tenaient au-dessus des souliers par des ficelles fort visibles, de façon que lorsque le majordome de la maison se présenta dans la chambre du lieutenant Robert pour l’inviter à dîner avec Mme la marquise, celui-ci fut plongé dans un mortel embarras. Son voltigeur et lui passèrent les deux heures qui les séparaient de ce fatal dîner à tâcher de recoudre un peu l’habit et à teindre en noir avec de l’encre les malheureuses ficelles des souliers. Enfin le moment terrible arriva. « De la vie je ne fus plus mal à mon aise, me disait le lieutenant Robert ; ces dames pensaient que j’allais leur faire peur, et moi j’étais plus tremblant qu’elles. Je regardais mes souliers et ne savais comment marcher avec grâce. La marquise del Dongo, ajoutait-il, était alors dans tout l’éclat de sa beauté : vous l’avez connue avec ses yeux si beaux et d’une douceur angélique et ses jolis cheveux d’un blond foncé qui dessinaient si bien l’ovale de cette figure charmante. J’avais dans ma chambre une Hérodiade de Léonard de Vinci qui semblait son portrait. Dieu voulut que je fusse tellement saisi de cette beauté surnaturelle que j’en oubliai mon costume. Depuis deux ans je ne voyais que des choses laides et misérables dans les montagnes du pays de Gênes : j’osai lui adresser quelques mots sur mon ravissement.The officers had been lodged, as far as possible, with the wealthy inhabitants; they had every need of comfort. A certain lieutenant, for instance, named Robert, received a billeting order on the _palazzo_ of the Marchesa del Dongo. This officer, a young conscript not over-burdened with scruples, possessed as his whole worldly wealth, when he entered this _palazzo_, a scudo of six francs which he had received at Piacenza. After the crossing of the Bridge of Lodi he had taken from a fine Austrian officer, killed by a ball, a magnificent pair of nankeen pantaloons, quite new, and never did any garment come more opportunely. His officer's epaulettes were of wool, and the cloth of his tunic was stitched to the lining of the sleeves so that its scraps might hold together; but there was something even more distressing; the soles of his shoes were made out of pieces of soldiers' caps, likewise picked up on the field of battle, somewhere beyond the Bridge of Lodi. These makeshift soles were tied on over his shoes with pieces of string which were plainly visible, so that when the major-domo appeared at the door of Lieutenant Robert's room bringing him an invitation to dine with the Signora Marchesa, the officer was thrown into the utmost confusion. He and his orderly spent the two hours that divided him from this fatal dinner in trying to patch up the tunic a little and in dyeing black, with ink, those wretched strings round his shoes. At last the dread moment arrived. "Never in my life did I feel more ill at ease," Lieutenant Robert told me; "the ladies expected that I would terrify them, and I was trembling far more than they were. I looked down at my shoes and did not know how to walk gracefully. The Marchesa del Dongo," he went on, "was then in the full bloom of her beauty: you have seen her for yourself, with those lovely eyes of an angelic sweetness, and the dusky gold of her hair which made such a perfect frame for the oval of that charming face. I had in my room a _Herodias_ by Leonardo da Vinci, which might have been her portrait. Mercifully, I was so overcome by her supernatural beauty that I forgot all about my clothes. For the last two years I had been seeing nothing that was not ugly and wretched, in the mountains behind Genoa: I ventured to say a few words to her to express my delight.
« Mais j’avais trop de sens pour m’arrêter longtemps dans le genre complimenteur. Tout en tournant mes phrases, je voyais, dans une salle à manger toute de marbre, douze laquais et des valets de chambre vêtus avec ce qui me semblait alors le comble de la magnificence. Figurez-vous que ces coquins-là avaient non seulement de bons souliers, mais encore des boucles d’argent. Je voyais du coin de l’œil tous ces regards stupides fixés sur mon habit, et peut-être aussi sur mes souliers, ce qui me perçait le cœur. J’aurais pu d’un mot faire peur à tous ces gens ; mais comment les mettre à leur place sans courir le risque d’effaroucher les dames ? car la marquise pour se donner un peu de courage, comme elle me l’a dit cent fois depuis, avait envoyé prendre au couvent où elle était pensionnaire en ce temps-là, Gina del Dongo, sœur de son mari, qui fut depuis cette charmante comtesse Pietranera : personne dans la prospérité ne la surpassa par la gaieté et l’esprit aimable, comme personne ne la surpassa par le courage et la sérénité d’âme dans la fortune contraire."But I had too much sense to waste any time upon compliments. As I was turning my phrases I saw, in a dining-room built entirely of marble, a dozen flunkeys and footmen dressed in what seemed to me then the height of magnificence. Just imagine, the rascals had not only good shoes on their feet, but silver buckles as well. I could see them all, out of the corner of my eye, staring stupidly at my coat and perhaps at my shoes also, which cut me to the heart. I could have frightened all these fellows with a word; but how was I to put them in their place without running the risk of offending the ladies? For the Marchesa, to fortify her own courage a little, as she has told me a hundred times since, had sent to fetch from the convent where she was still at school Gina del Dongo, her husband's sister, who was afterwards that charming Contessa Pietranera: no one, in prosperity, surpassed her in gaiety and sweetness of temper, just as no one surpassed her in courage and serenity of soul when fortune turned against her.
« Gina, qui pouvait avoir alors treize ans, mais qui en paraissait dix-huit, vive et franche, comme vous savez, avait tant de peur d’éclater de rire en présence de mon costume, qu’elle n’osait pas manger ; la marquise, au contraire, m’accablait de politesses contraintes ; elle voyait fort bien dans mes yeux des mouvements d’impatience. En un mot, je faisais une sotte figure, je mâchais le mépris, chose qu’on dit impossible à un Français. Enfin une idée descendue du ciel vint m’illuminer : je me mis à raconter à ces dames ma misère, et ce que nous avions souffert depuis deux ans dans les montagnes du pays de Gênes où nous retenaient de vieux généraux imbéciles. Là, disais-je, on nous donnait des assignats qui n’avaient pas cours dans le pays, et trois onces de pain par jour. Je n’avais pas parlé deux minutes, que la bonne marquise avait les larmes aux yeux, et la Gina était devenue sérieuse."Gina, who at that time might have been thirteen but looked more like eighteen, a lively, downright girl, as you know, was in such fear of bursting out laughing at the sight of my costume that she dared not eat; the Marchesa, on the other hand, loaded me with constrained civilities; she could see quite well the movements of impatience in my eyes. In a word, I cut a sorry figure, I chewed the bread of scorn, a thing which is said to be impossible for a Frenchman. At length, a heaven-sent idea shone in my mind: I set to work to tell the ladies of my poverty and of what we had suffered for the last two years in the mountains behind Genoa where we were kept by idiotic old Generals. There, I told them, we were paid in _assignats_ which were not legal tender in the country, and given three ounces of bread daily. I had not been speaking for two minutes before there were tears in the good Marchesa's eyes, and Gina had grown serious.
« – Quoi, monsieur le lieutenant, me disait celle-ci, trois onces de pain !"'What, Lieutenant,' she broke in, 'three ounces of bread!'
« – Oui, mademoiselle ; mais en revanche la distribution manquait trois fois la semaine, et comme les paysans chez lesquels nous logions étaient encore plus misérables que nous, nous leur donnions un peu de notre pain."'Yes, Signorina; but to make up for that the issue ran short three days in the week, and as the peasants on whom we were billeted were even worse off than ourselves, we used to hand on some of our bread to them.'
« En sortant de table, j’offris mon bras à la marquise jusqu’à la porte du salon, puis, revenant rapidement sur mes pas, je donnai au domestique qui m’avait servi à table cet unique écu de six francs sur l’emploi duquel j’avais fait tant de châteaux en Espagne."On leaving the table, I offered the Marchesa my arm as far as the door of the drawing-room, then hurried back and gave the servant who had waited upon me at dinner that solitary scudo of six francs upon the spending of which I had built so many castles in the air.
« Huit jours après, continuait Robert, quand il fut bien avéré que les Français ne guillotinaient personne, le marquis del Dongo revint de son château de Grianta, sur le lac de Côme, où bravement il s’était réfugié à l’approche de l’armée, abandonnant aux hasards de la guerre sa jeune femme si belle et sa sœur. La haine que ce marquis avait pour nous était égale à sa peur, c’est-à-dire incommensurable : sa grosse figure pâle et dévote était amusante à voir quand il me faisait des politesses. Le lendemain de son retour à Milan, je reçus trois aunes de drap et deux cents francs sur la contribution des six millions : je me remplumai, et devins le chevalier de ces dames, car les bals commencèrent."A week later," Robert went on, "when it was satisfactorily established that the French were not guillotining anyone, the Marchese del Dongo returned from his castle of Grianta on the Lake of Como, to which he had gallantly retired on the approach of the army, abandoning to the fortunes of war his young and beautiful wife and his sister. The hatred that this Marchese felt for us was equal to his fear, that is to say immeasurable: his fat face, pale and pious, was an amusing spectacle when he was being polite to me. On the day after his return to Milan, I received three ells of cloth and two hundred francs out of the levy of six millions; I renewed my wardrobe, and became cavalier to the ladies, for the season of balls was beginning."
L’histoire du lieutenant Robert fut à peu près celle de tous les Français ; au lieu de se moquer de la misère de ces braves soldats, on en eut pitié, et on les aima.Lieutenant Robert's story was more or less that of all the French troops; instead of laughing at the wretched plight of these poor soldiers, people were sorry for them and came to love them.
Cette époque de bonheur imprévu et d’ivresse ne dura que deux petites années ; la folie avait été si excessive et si générale, qu’il me serait impossible d’en donner une idée, si ce n’est par cette réflexion historique et profonde : ce peuple s’ennuyait depuis cent ans.This period of unlooked-for happiness and wild excitement lasted but two short years; the frenzy had been so excessive and so general that it would be impossible for me to give any idea of it, were it not for this historical and profound reflexion: these people had been living in a state of boredom for the last hundred years.
La volupté naturelle aux pays méridionaux avait régné jadis à la cour des Visconti et des Sforce, ces fameux ducs de Milan. Mais depuis l’an 1635, que les Espagnols s’étaient emparés du Milanais, et emparés en maîtres taciturnes, soupçonneux, orgueilleux, et craignant toujours la révolte, la gaieté s’était enfuie. Les peuples, prenant les mœurs de leurs maîtres, songeaient plutôt à se venger de la moindre insulte par un coup de poignard qu’à jouir du moment présent.The thirst for pleasure natural in southern countries had prevailed in former times at the court of the Visconti and Sforza, those famous Dukes of Milan. But from the year 1524, when the Spaniards conquered the Milanese, and conquered them as taciturn, suspicious, arrogant masters, always in dread of revolt, gaiety had fled. The subject race, adopting the manners of their masters, thought more of avenging the least insult by a dagger-blow than of enjoying the fleeting hour.
La joie folle, la gaieté, la volupté, l’oubli de tous les sentiments tristes, ou seulement raisonnables, furent poussés à un tel point, depuis le 15 mai 1796, que les Français entrèrent à Milan, jusqu’en avril 1799, qu’ils en furent chassés à la suite de la bataille de Cassano, que l’on a pu citer de vieux marchands millionnaires, de vieux usuriers, de vieux notaires qui, pendant cet intervalle, avaient oublié d’être moroses et de gagner de l’argent.This frenzied joy, this gaiety, this thirst for pleasure, this tendency to forget every sad or even reasonable feeling, were carried to such a pitch, between the 15th of May, 1796, when the French entered Milan, and April, 1799, when they were driven out again after the battle of Cassano, that instances have been cited of old millionaire merchants, old money-lenders, old scriveners who, during this interval, quite forgot to pull long faces and to amass money.
Tout au plus eût-il été possible de compter quelques familles appartenant à la haute noblesse, qui s’étaient retirées dans leurs palais à la campagne, comme pour bouder contre l’allégresse générale et l’épanouissement de tous les cœurs. Il est véritable aussi que ces familles nobles et riches avaient été distinguées d’une manière fâcheuse dans la répartition des contributions de guerre demandées pour l’armée française.At the most it would have been possible to point to a few families belonging to the higher ranks of the nobility, who had retired to their palaces in the country, as though in a sullen revolt against the prevailing high spirits and the expansion of every heart. It is true that these noble and wealthy families had been given a distressing prominence in the allocation of the forced loans exacted for the French army.
Le marquis del Dongo, contrarié de voir tant de gaieté, avait été un des premiers à regagner son magnifique château de Grianta, au-delà de Côme, où les dames menèrent le lieutenant Robert. Ce château, situé dans une position peut-être unique au monde, sur un plateau de cent cinquante pieds au-dessus de ce lac sublime dont il domine une grande partie, avait été une place forte. La famille del Dongo le fit construire au quinzième siècle, comme le témoignaient de toutes parts les marbres chargés de ses armes ; on y voyait encore des ponts-levis et des fossés profonds, à la vérité privés d’eau ; mais avec ces murs de quatre-vingts pieds de haut et de six pieds d’épaisseur, ce château était à l’abri d’un coup de main ; et c’est pour cela qu’il était cher au soupçonneux marquis. Entouré de vingt-cinq ou trente domestiques qu’il supposait dévoués, apparemment parce qu’il ne leur parlait jamais que l’injure à la bouche, il était moins tourmenté par la peur qu’à Milan.The Marchese del Dongo, irritated by the spectacle of so much gaiety, had been one of the first to return to his magnificent castle of Grianta, on the farther side of Como, whither his ladies took with them Lieutenant Robert. This castle, standing in a position which is perhaps unique in the world, on a plateau one hundred and fifty feet above that sublime lake, a great part of which it commands, had been originally a fortress. The del Dongo family had constructed it in the fifteenth century, as was everywhere attested by marble tablets charged with their arms; one could still see the drawbridges and deep moats, though the latter, it must be admitted, had been drained of their water; but with its walls eighty feet in height and six in thickness, this castle was safe from assault, and it was for this reason that it was dear to the timorous Marchese. Surrounded by some twenty-five or thirty retainers whom he supposed to be devoted to his person, presumably because he never opened his mouth except to curse them, he was less tormented by fear than at Milan.
Cette peur n’était pas tout à fait gratuite : il correspondait fort activement avec un espion placé par l’Autriche sur la frontière suisse à trois lieues de Grianta, pour faire évader les prisonniers faits sur le champ de bataille, ce qui aurait pu être pris au sérieux par les généraux français.This fear was not altogether groundless: he was in most active correspondence with a spy posted by Austria on the Swiss frontier three leagues from Grianta, to contrive the escape of the prisoners taken on the field of battle; conduct which might have been viewed in a serious light by the French Generals.
Le marquis avait laissé sa jeune femme à Milan : elle y dirigeait les affaires de la famille, elle était chargée de faire face aux contributions imposées à la casa del Dongo, comme on dit dans le pays ; elle cherchait à les faire diminuer, ce qui l’obligeait à voir ceux des nobles qui avaient accepté des fonctions publiques, et même quelques non nobles fort influents. Il survint un grand événement dans cette famille. Le marquis avait arrangé le mariage de sa jeune sœur Gina avec un personnage fort riche et de la plus haute naissance ; mais il portait de la poudre : à ce titre, Gina le recevait avec des éclats de rire, et bientôt elle fit la folie d’épouser le comte Pietranera. C’était à la vérité un fort bon gentilhomme, très bien fait de sa personne, mais ruiné de père en fils, et, pour comble de disgrâce, partisan fougueux des idées nouvelles. Pietranera était sous-lieutenant dans la légion italienne, surcroît de désespoir pour le marquis.The Marchese had left his young wife at Milan; she looked after the affairs of the family there, and was responsible for providing the sums levied on the _casa del Dongo_ (as they say in Italy) ; she sought to have these reduced, which obliged her to visit those of the nobility who had accepted public office, and even some highly influential persons who were not of noble birth. A great event now occurred in this family. The Marchese had arranged the marriage of his young sister Gina with a personage of great wealth and the very highest birth; but he powdered his hair; in virtue of which, Ghia received him with shouts of laughter, and presently took the rash step of marrying the Conte Pietranera. He was, it is true, a very fine gentleman, of the most personable appearance, but ruined for generations past in estate, and to complete the disgrace of the match, a fervent supporter of the new ideas. Pietranera was a sub-lieutenant in the Italian Legion; this was the last straw for the Marchese.
Après ces deux années de folie et de bonheur, le Directoire de Paris, se donnant des airs de souverain bien établi, montra une haine mortelle pour tout ce qui n’était pas médiocre. Les généraux ineptes qu’il donna à l’armée d’Italie perdirent une suite de batailles dans ces mêmes plaines de Vérone, témoins deux ans auparavant des prodiges d’Arcole et de Lonato. Les Autrichiens se rapprochèrent de Milan ; le lieutenant Robert, devenu chef de bataillon et blessé à la bataille de Cassano, vint loger pour la dernière fois chez son amie la marquise del Dongo. Les adieux furent tristes ; Robert partit avec le comte Pietranera qui suivait les Français dans leur retraite sur Novi. La jeune comtesse, à laquelle son frère refusa de payer sa légitime, suivit l’armée montée sur une charrette.After these two years of folly and happiness, the Directory in Paris, giving itself the ate of a sovereign firmly enthroned, began to shew a mortal hatred of everything that was not commonplace. The incompetent Generals whom it imposed on the Army of Italy lost a succession of battles on those same plains of Verona, which had witnessed two years before the prodigies of Arcole and Lonato. The Austrians again drew near to Milan; Lieutenant Robert, who had been promoted to the command of a battalion and had been wounded at the battle of Cassano, came to lodge for the last time in the house of his friend the Marchesa del Dongo. Their parting was a sad one; Robert set forth with Conte Pietranera, who followed the French in their retirement on Novi. The young Contessa, to whom her brother refused to pay her marriage portion, followed the army, riding in a cart.
Alors commença cette époque de réaction et de retour aux idées anciennes, que les Milanais appellent « i tredici mesi » (les treize mois), parce qu’en effet leur bonheur voulut que ce retour à la sottise ne durât que treize mois, jusqu’à Marengo. Tout ce qui était vieux, dévot, morose, reparut à la tête des affaires, et reprit la direction de la société : bientôt les gens restés fidèles aux bonnes doctrines publièrent dans les villages que Napoléon avait été pendu par les Mameluks en Egypte, comme il le méritait à tant de titres.Then began that period of reaction and a return to the old ideas, which the Milanese call _i tredici mesi_ (the thirteen months), because as it turned out their destiny willed that this return to stupidity should endure for thirteen months only, until Marengo. Everyone who was old, bigoted, morose, reappeared at the head of affairs, and resumed the leadership of society; presently the people who had remained faithful to the sound doctrines published a report in the villages that Napoleon had been hanged by the Mamelukes in Egypt, as he so richly deserved.
Parmi ces hommes qui étaient allés bouder dans leurs terres et qui revenaient altérés de vengeance, le marquis del Dongo se distinguait par sa fureur ; son exagération le porta naturellement à la tête du parti. Ces messieurs, fort honnêtes gens quand ils n’avaient pas peur, mais qui tremblaient toujours, parvinrent à circonvenir le général autrichien : assez bon homme, il se laissa persuader que la sévérité était de la haute politique, et fit arrêter cent cinquante patriotes : c’était bien alors ce qu’il y avait de mieux en Italie.Among these men who had retired to sulk on their estates and came back now athirst for vengeance, the Marchese del Dongo distinguished himself by his rabidity; the extravagance of his sentiments carried him naturally to the head of his party. These gentlemen, quite worthy people when they were not in a state of panic, but who were always trembling, succeeded in getting round the Austrian General: a good enough man at heart, he let himself be persuaded that severity was the best policy, and ordered the arrest of one hundred and fifty patriots: quite the best man to be found in Italy at the time.
Bientôt on les déporta aux bouches de Cattaro, et jetés dans des grottes souterraines, l’humidité et surtout le manque de pain firent bonne et prompte justice de tous ces coquins.They were speedily deported to the Bocche di Cattaro, and, flung into subterranean caves, the moisture and above all the want of bread did prompt justice to each and all of these rascals.
Le marquis del Dongo eut une grande place, et, comme il joignait une avarice sordide à une foule d’autres belles qualités, il se vanta publiquement de ne pas envoyer un écu à sa sœur, la comtesse Pietranera : toujours folle d’amour, elle ne voulait pas quitter son mari, et mourait de faim en France avec lui. La bonne marquise était désespérée ; enfin elle réussit à dérober quelques petits diamants dans son écrin, que son mari lui reprenait tous les soirs pour l’enfermer sous son lit dans une caisse de fer : la marquise avait apporté huit cent mille francs de dot à son mari, et recevait quatre-vingts francs par mois pour ses dépenses personnelles. Pendant les treize mois que les Français passèrent hors de Milan, cette femme si timide trouva des prétextes et ne quitta pas le noir.The Marchese del Dongo had an exalted position, and, as he combined with a host of other fine qualities a sordid avarice, he would boast publicly that he never sent a scudo to his sister, the Contessa Pietranera: still madly in love, she refused to leave her husband, and was starving by his side in France. The good Marchesa was in despair; finally she managed to abstract a few small diamonds from her jewel case, which her husband took from her every evening to stow away under his bed, in an iron coffer: the Marchesa had brought him a dowry of 800,000 francs, and received 80 francs monthly for her personal expenses. During the thirteen months in which the French were absent from Milan, this most timid of women found various pretexts and never went out of mourning.
Nous avouerons que, suivant l’exemple de beaucoup de graves auteurs, nous avons commencé l’histoire de notre héros une année avant sa naissance. Ce personnage essentiel n’est autre, en effet, que Fabrice Valserra, marchesino del Dongo, comme on dit à Milan.We must confess that, following the example of many grave authors, we have begun the history of our hero a year before his birth. This essential personage is none other than Fabrizio Valserra, Marchesino del Dongo, as the style is at Milan.
Il venait justement de se donner la peine de naître lorsque les Français furent chassés, et se trouvait, par le hasard de la naissance, le second fils de ce marquis del Dongo si grand seigneur, et dont vous connaissez déjà le gros visage blême, le sourire faux et la haine sans bornes pour les idées nouvelles. Toute la fortune de la maison était substituée au fils aîné Ascanio del Dongo, le digne portrait de son père. Il avait huit ans, et Fabrice deux, lorsque tout à coup ce général Bonaparte, que tous les gens bien nés croyaient pendu depuis longtemps, descendit du mont Saint-Bernard. Il entra dans Milan : ce moment est encore unique dans l’histoire ; figurez-vous tout un peuple amoureux fou. Peu de jours après, Napoléon gagna la bataille de Marengo. Le reste est inutile à dire. L’ivresse des Milanais fut au comble ; mais, cette fois, elle était mélangée d’idées de vengeance : on avait appris la haine à ce bon peuple. Bientôt l’on vit arriver ce qui restait des patriotes déportés aux bouches de Cattaro ; leur retour fut célébré par une fête nationale. Leurs figures pâles, leurs grands yeux étonnés, leurs membres amaigris, faisaient un étrange contraste avec la joie qui éclatait de toutes parts. Leur arrivée fut le signal du départ pour les familles les plus compromises. Le marquis del Dongo fut des premiers à s’enfuir à son château de Grianta. Les chefs des grandes familles étaient remplis de haine et de peur ; mais leurs femmes, leurs filles, se rappelaient les joies du premier séjour des Français, et regrettaient Milan et les bals si gais, qui aussitôt après Marengo s’organisèrent à la Casa Tanzi. Peu de jours après la victoire, le général français, chargé de maintenir la tranquillité dans la Lombardie, s’aperçut que tous les fermiers des nobles, que toutes les vieilles femmes de la campagne, bien loin de songer encore à cette étonnante victoire de Marengo qui avait changé les destinées de l’Italie, et reconquis treize places fortes en un jour, n’avaient l’âme occupée que d’une prophétie de saint Giovita, le premier patron de Brescia. Suivant cette parole sacrée, les prospérités des Français et de Napoléon devaient cesser treize semaines juste après Marengo. Ce qui excuse un peu le marquis del Dongo et tous les nobles boudeurs des campagnes, c’est que réellement et sans comédie ils croyaient à la prophétie. Tous ces gens-là n’avaient pas lu quatre volumes en leur vie ; ils faisaient ouvertement leurs préparatifs pour rentrer à Milan au bout des treize semaines, mais le temps, en s’écoulant, marquait de nouveaux succès pour la cause de la France. De retour à Paris, Napoléon, par de sages décrets, sauvait la révolution à l’intérieur, comme il l’avait sauvée à Marengo contre les étrangers. Alors les nobles lombards, réfugiés dans leurs châteaux, découvrirent que d’abord ils avaient mal compris la prédiction du saint patron de Brescia : il ne s’agissait pas de treize semaines, mais bien de treize mois. Les treize mois s’écoulèrent, et la prospérité de la France semblait s’augmenter tous les jours.He had taken the trouble to be born just when the French were driven out, and found himself, by the accident of birth, the second son of that Marchese del Dongo who was so great a gentleman, and with whose fat, pasty face, false smile and unbounded hatred for the new ideas the reader is already acquainted. The whole of the family fortune was already settled upon the elder son, Ascanio del Dongo, the worthy image of his father. He was eight years old and Fabrizio two when all of a sudden that General Bonaparte, whom everyone of good family understood to have been hanged long ago, came down from the Mont Saint-Bernard. He entered Milan: that moment is still unique in history; imagine a whole populace madly in love. A few days later, Napoleon won the battle of Marengo. The rest needs no telling. The frenzy of the Milanese reached its climax; but this time it was mingled with ideas of vengeance: these good people had been taught to hate. Presently they saw arrive in their midst all that remained of the patriots deported to the Bocche di Cattaro; their return was celebrated with a national festa. Their pale faces, their great startled eyes, their shrunken limbs were in strange contrast to the joy that broke out on every side. Their arrival was the signal for departure for the families most deeply compromised. The Marchese del Dongo was one of the first to flee to his castle of Grianta. The heads of the great families were filled with hatred and fear; but their wives, their daughters, remembered the joys of the former French occupation, and thought with regret of Milan and those gay balls, which, immediately after Marengo, were organised afresh at the _casa Tanzi_. A few days after the victory, the French General responsible for maintaining order in Lombardy discovered that all the farmers on the noblemen's estates, all the old wives in the villages, so far from still thinking of this astonishing victory at Marengo, which had altered the destinies of Italy and recaptured thirteen fortified positions in a single day, had their minds occupied only by a prophecy of San Giovila, the principal Patron Saint of Brescia. According to this inspired utterance, the prosperity of France and of Napoleon was to cease just thirteen weeks after Marengo. What does to some extent excuse the Marchese del Dongo and all the nobles sulking on their estates is that literally and without any affectation they believed in the prophecy. Not one of these gentlemen had read as many as four volumes in his life; quite openly they were making their preparations to return to Milan at the end of the thirteen weeks; but time, as it went on, recorded fresh successes for the cause of France. Returning to Paris, Napoleon, by wise decrees, saved the country from revolution at home as he had saved it from its foreign enemies at Marengo. Then the Lombard nobles, in the safe shelter of their castles, discovered that at first they had misinterpreted the prophecy of the holy patron of Brescia; it was a question not of thirteen weeks, but of thirteen months. The thirteen months went by, and the prosperity of France seemed to increase daily.
Nous glissons sur dix années de progrès et de bonheur, de 1800 à 1810 ; Fabrice passa les premières au château de Grianta, donnant et recevant force coups de poing au milieu des petits paysans du village, et n’apprenant rien, pas même à lire. Plus tard, on l’envoya au collège des jésuites à Milan. Le marquis son père exigea qu’on lui montrât le latin, non point d’après ces vieux auteurs qui parlent toujours des républiques, mais sur un magnifique volume orné de plus de cent gravures, chef-d’œuvre des artistes du XVIIe siècle ; c’était la généalogie latine des Valserra, marquis del Dongo, publiée en 1650 par Fabrice del Dongo, archevêque de Parme. La fortune des Valserra étant surtout militaire, les gravures représentaient force batailles, et toujours on voyait quelque héros de ce nom donnant de grands coups d’épée. Ce livre plaisait fort au jeune Fabrice. Sa mère, qui l’adorait, obtenait de temps en temps la permission de venir le voir à Milan ; mais son mari ne lui offrant jamais d’argent pour ces voyages, c’était sa belle-sœur, l’aimable comtesse Pietranera, qui lui en prêtait. Après le retour des Français, la comtesse était devenue l’une des femmes les plus brillantes de la cour du prince Eugène, vice-roi d’Italie.We pass lightly over ten years of progress and happiness, from 1800 to 1810. Fabrizio spent the first part of this decade at the castle of Grianta, giving and receiving an abundance of fisticuffs among the little _contadini_ of the village, and learning nothing, not even how to read. Later on, he was sent to the Jesuit College at Milan. The Marchese, his father, insisted on his being shewn the Latin tongue, not on any account in the works of those ancient writers who are always talking about Republics, but in a magnificent volume adorned with more than a hundred engravings, a masterpiece of seventeenth-century art; this was the Lathi genealogy of the Valserra, Marchesi del Dongo, published in 1650 by Fabrizio del Dongo, Archbishop of Parma. The fortunes of the Valserra being pre-eminently military, the engravings represented any number of battles, and everywhere one saw some hero of the name dealing mighty blows with his sword. This book greatly delighted the young Fabrizio. His mother, who adored him, obtained permission, from time to time, to pay him a visit at Milan; but as her husband never offered her any money for these journeys, it was her sister-in-law, the charming Contessa Pietranera, who lent her what she required. After the return of the French, the Contessa had become one of the most brilliant ladies at the court of Prince Eugène, the Viceroy of Italy.
Lorsque Fabrice eut fait sa première communion, elle obtint du marquis, toujours exilé volontaire, la permission de le faire sortir quelquefois de son collège. Elle le trouva singulier, spirituel, fort sérieux, mais joli garçon, et ne déparant point trop le salon d’une femme à la mode ; du reste, ignorant à plaisir, et sachant à peine écrire. La comtesse, qui portait en toutes choses son caractère enthousiaste, promit sa protection au chef de l’établissement, si son neveu Fabrice faisait des progrès étonnants, et à la fin de l’année avait beaucoup de prix. Pour lui donner les moyens de les mériter, elle l’envoyait chercher tous les samedis soir, et souvent ne le rendait à ses maîtres que le mercredi ou le jeudi. Les jésuites, quoique tendrement chéris par le prince vice-roi, étaient repoussés d’Italie par les lois du royaume, et le supérieur du collège, homme habile, sentit tout le parti qu’il pourrait tirer de ses relations avec une femme toute-puissante à la cour. Il n’eut garde de se plaindre des absences de Fabrice, qui, plus ignorant que jamais, à la fin de l’année obtint cinq premiers prix. A cette condition, la brillante comtesse Pietranera, suivie de son mari, général commandant une des divisions de la garde, et de cinq ou six des plus grands personnages de la cour du vice-roi, vint assister à la distribution des prix chez les jésuites. Le supérieur fut complimenté par ses chefs.When Fabrizio had made his First Communion, she obtained leave from the Marchese, still in voluntary exile, to invite him out, now and again, from his college. She found him unusual, thoughtful, very serious, but a nice-looking boy and not at all out of place in the drawing-room of a lady of fashion; otherwise, as ignorant as one could wish, and barely able to write. The Contessa, who carried her impulsive character into everything, promised her protection to the head of the establishment provided that her nephew Fabrizio made astounding progress and carried off a number of prizes at the end of the year. So that he should be in a position to deserve them, she used to send for bun every Saturday evening, and often did not restore him to his masters until the following Wednesday or Thursday. The Jesuits, although tenderly cherished by the Prince Viceroy, were expelled from Italy by the laws of the Kingdom, and the Superior of the College, an able man, was conscious of all that might be made out of his relations with a woman all-powerful at court. He never thought of complaining of the absences of Fabrizio, who, more ignorant than ever, at the end of the year was awarded five first prizes. This being so, the Contessa, escorted by her husband, now the General commanding one of the Divisions of the Guard, and by five or six of the most important personages at the viceregal court, came to attend the prize-giving at the Jesuit College. The Superior was complimented by his chiefs.
La comtesse conduisait son neveu à toutes ces fêtes brillantes qui marquèrent le règne trop court de l’aimable prince Eugène. Elle l’avait créé de son autorité officier de hussards, et Fabrice, âgé de douze ans, portait cet uniforme. Un jour, la comtesse, enchantée de sa jolie tournure, demanda pour lui au prince une place de page, ce qui voulait dire que la famille del Dongo se ralliait. Le lendemain, elle eut besoin de tout son crédit pour obtenir que le vice-roi voulût bien ne pas se souvenir de cette demande, à laquelle rien ne manquait que le consentement du père du futur page, et ce consentement eût été refusé avec éclat. A la suite de cette folie, qui fit frémir le marquis boudeur, il trouva un prétexte pour rappeler à Grianta le jeune Fabrice. La comtesse méprisait souverainement son frère ; elle le regardait comme un sot triste, et qui serait méchant si jamais il en avait le pouvoir. Mais elle était folle de Fabrice, et, après dix ans de silence, elle écrivit au marquis pour réclamer son neveu : sa lettre fut laissée sans réponse.The Contessa took her nephew with her to all those brilliant festivities which marked the too brief reign of the sociable Prince Eugène. She had on her own authority created him an officer of hussars, and Fabrizio, now twelve years old, wore that uniform. One day the Contessa, enchanted by his handsome figure, besought the Prince to give him a post as page, a request which implied that the del Dongo family was coming round. Next day she had need of all her credit to secure the Viceroy's kind consent not to remember this request, which lacked only the consent of the prospective page's father, and this consent would have been emphatically refused. After this act of folly, which made the sullen Marchese shudder, he found an excuse to recall young Fabrizio to Grianta. The Contessa had a supreme contempt for her brother, she regarded him as a melancholy fool, and one who would be troublesome if ever it lay in his power. But she was madly fond of Fabrizio, and, after ten years of silence, wrote to the Marchese reclaiming her nephew; her letter was left unanswered.
A son retour dans ce palais formidable, bâti par le plus belliqueux de ses ancêtres, Fabrice ne savait rien au monde que faire l’exercice et monter à cheval. Souvent le comte Pietranera, aussi fou de cet enfant que sa femme, le faisait monter à cheval, et le menait avec lui à la parade.On his return to this formidable palace, built by the most bellicose of his ancestors, Fabrizio knew nothing in the world except how to drill and how to sit on a horse. Conte Pietranera, as fond of the boy as was his wife, used often to put him on a horse and take him with him on parade.
En arrivant au château de Grianta, Fabrice, les yeux encore bien rouges des larmes répandues en quittant les beaux salons de sa tante, ne trouva que les caresses passionnées de sa mère et de ses sœurs. Le marquis était enfermé dans son cabinet avec son fils aîné, le marchesino Ascanio. Ils y fabriquaient des lettres chiffrées qui avaient l’honneur d’être envoyées à Vienne ; le père et le fils ne paraissaient qu’aux heures des repas. Le marquis répétait avec affectation qu’il apprenait à son successeur naturel à tenir, en partie double, le compte des produits de chacune de ses terres. Dans le fait, le marquis était trop jaloux de son pouvoir pour parler de ces choses-là à un fils, héritier nécessaire de toutes ces terres substituées. Il l’employait à chiffrer des dépêches de quinze ou vingt pages que deux ou trois fois la semaine il faisait passer en Suisse, d’où on les acheminait à Vienne. Le marquis prétendait faire connaître à ses souverains légitimes l’état intérieur du royaume d’Italie qu’il ne connaissait pas lui-même, et toutefois ses lettres avaient beaucoup de succès ; voici comment. Le marquis faisait compter sur la grande route, par quelque agent sûr, le nombre des soldats de tel régiment français ou italien qui changeait de garnison, et, en rendant compte du fait à la cour de Vienne, il avait soin de diminuer d’un grand quart le nombre des soldats présents. Ces lettres, d’ailleurs ridicules, avaient le mérite d’en démentir d’autres plus véridiques, et elles plaisaient. Aussi, peu de temps avant l’arrivée de Fabrice au château, le marquis avait-il reçu la plaque d’un ordre renommé : c’était la cinquième qui ornait son habit de chambellan. A la vérité, il avait le chagrin de ne pas oser arborer cet habit hors de son cabinet ; mais il ne se permettait jamais de dicter une dépêche sans avoir revêtu le costume brodé, garni de tous ses ordres. Il eût cru manquer de respect d’en agir autrement.On reaching the castle of Grianta, Fabrizio, his eyes still red with the tears that he had shed on leaving his aunt's fine rooms, found only the passionate caresses of his mother and sisters. The Marchese was closeted in his study with his elder son, the Marchesino Ascanio; there they composed letters in cipher which had the honour to be forwarded to Vienna; father and son appeared in public only at meal-times. The Marchese used ostentatiously to repeat that he was teaching his natural successor to keep, by double entry, the accounts of the produce of each of his estates. As a matter of fact, the Marchese was too jealous of his own power ever to speak of these matters to a son, the necessary inheritor of all these entailed properties. He employed him to cipher despatches of fifteen or twenty pages which two or throe times weekly he had conveyed into Switzerland, where they were put on the road for Vienna. The Marchese claimed to inform his rightful Sovereign of the internal condition of the Kingdom of Italy, of which he himself knew nothing, and his letters were invariably most successful, for the following reason: the Marchese would have a count taken on the high road, by some trusted agent, of the number of men in a certain French or Italian regiment that was changing its station, and in reporting the fact to the court of Vienna would take care to reduce by at least a quarter the number of the troops on the march. These letters, in other respects absurd, had the merit of contradicting others of greater accuracy, and gave pleasure. And so, a short time before Fabrizio's arrival at the castle, the Marchese had received the star of a famous order: it was the fifth to adorn his Chamberlain's coat. As a matter of fact, he suffered from the chagrin of not daring to sport this garment outside his study; but he never allowed himself to dictate a despatch without first putting on the gold-laced coat, studded with all his orders. He would have felt himself to be wanting in respect had he acted otherwise.
La marquise fut émerveillée des grâces de son fils. Mais elle avait conservé l’habitude d’écrire deux ou trois fois par an au général comte d’A*** ; c’était le nom actuel du lieutenant Robert. La marquise avait horreur de mentir aux gens qu’elle aimait ; elle interrogea son fils et fut épouvantée de son ignorance.The Marchesa was amazed by her son's graces. But she had kept up the habit of writing two or three times every year to General Comte d'A----, which was the title now borne by Lieutenant Robert. The Marchesa had a horror of lying to the people to whom she was attached; she examined her son and was appalled by his ignorance.
« S’il me semble peu instruit, se disait-elle, à moi qui ne sais rien, Robert, qui est si savant, trouverait son éducation absolument manquée ; or maintenant il faut du mérite. » Une autre particularité qui l’étonna presque autant, c’est que Fabrice avait pris au sérieux toutes les choses religieuses qu’on lui avait enseignées chez les jésuites. Quoique fort pieuse elle-même, le fanatisme de cet enfant la fit frémir. « Si le marquis a l’esprit de deviner ce moyen d’influence, il va m’enlever l’amour de mon fils. » Elle pleura beaucoup, et sa passion pour Fabrice s’en augmenta."If he appears to me to have learned little," she said to herself, "to me who know nothing, Robert, who is so clever, would find that his education had been entirely neglected; and in these days one must have merit." Another peculiarity, which astonished her almost as much, was that Fabrizio had taken seriously all the religious teaching that had been instilled into him by the Jesuits. Although very pious herself, the fanaticism of this child made her shudder; "If the Marchese has the sense to discover this way of influencing him, he will take my son's affection from me." She wept copiously, and her passion for Fabrizio was thereby increased.
La vie de ce château, peuplé de trente ou quarante domestiques, était fort triste ; aussi Fabrice passait-il toutes ses journées à la chasse ou à courir le lac sur une barque. Bientôt il fut étroitement lié avec les cochers et les hommes des écuries ; tous étaient partisans fous des Français et se moquaient ouvertement des valets de chambre dévots, attachés à la personne du marquis ou à celle de son fils aîné. Le grand sujet de plaisanterie contre ces personnages graves, c’est qu’ils portaient de la poudre à l’instar de leurs maîtres.Life in this castle, peopled by thirty or forty servants, was extremely dull; accordingly Fabrizio spent all his days in pursuit of game or exploring the lake in a boat. Soon he was on intimate terms with the coachmen and grooms; these were all hot supporters of the French, and laughed openly at the pious valets, attached to the person of the Marchese or to that of his elder son. The great theme for wit at the expense of these solemn personages was that, in imitation of their masters, they powdered their heads.
CHAPITRE IICHAPTER TWO
… Alors que Vesper vint embrunir nos yeux,Alors que Vesper vient embrunir nos yeux,
Tout épris d’avenir, je contemple les cieux,Tout épris d'avenir, je contemple les deux,
En qui Dieu nous escrit, par notes non obscures,En qui Dieu nous escrit, par notes non obscures,
Les sorts et les destins de toutes créatures.Les sorts et les destins de toutes créatures.
Car lui, du fond des cieux regardant un humain,Car lui, du fond des deux regardant un humain,
Parfois mû de pitié, lui montre le chemin ;Parfois mû de pitié, lui montre le chemin;
Par les astres du ciel qui sont ses caractères,Par les astres du ciel qui sont ses caractères,
Les choses nous prédit et bonnes et contraires ;Les choses nous prédit et bonnes et contraires;
Mais les hommes, chargés de terre et de trépas,Mais les hommes chargés de terre et de trépas,
Méprisent tel écrit, et ne le lisent pas.Méprisent tel écrit, et ne le lisent pas_.
RonsardRONSARD.
Le marquis professait une haine vigoureuse pour les lumières : « Ce sont les idées, disait-il, qui ont perdu l’Italie. » Il ne savait trop comment concilier cette sainte horreur de l’instruction, avec le désir de voir son fils Fabrice perfectionner l’éducation si brillamment commencée chez les jésuites. Pour courir le moins de risques possible, il chargea le bon abbé Blanès, curé de Grianta, de faire continuer à Fabrice ses études en latin. Il eût fallu que le curé lui-même sût cette langue ; or elle était l’objet de ses mépris ; ses connaissances en ce genre se bornaient à réciter, par cœur, les prières de son missel, dont il pouvait rendre à peu près le sens à ses ouailles. Mais ce curé n’en était pas moins fort respecté et même redouté dans le canton ; il avait toujours dit que ce n’était point en treize semaines ni même en treize mois, que l’on verrait s’accomplir la célèbre prophétie de saint Giovita, le patron de Brescia. Il ajoutait, quand il parlait à des amis sûrs, que ce nombre treize devait être interprété d’une façon qui étonnerait bien du monde, s’il était permis de tout dire (1813).The Marchese professed a vigorous hatred of enlightenment: "It is ideas," he used to say, "that have ruined Italy"; he did not know quite how to reconcile this holy horror of instruction with his desire to see his son Fabrizio perfect the education so brilliantly begun with the Jesuits. In order to incur the least possible risk, he charged the good Priore Blanès, parish priest of Grianta, with the task of continuing Fabrizio's Latin studies. For this it was necessary that the priest should himself know that language; whereas it was to him an object of scorn; his knowledge in the matter being confined to the recitation, by heart, of the prayers in his missal, the meaning of which he could interpret more or less to his flock. But this priest was nevertheless highly respected and indeed feared throughout the district; he had always said that it was by no means in thirteen weeks, nor even in thirteen months that they would see the fulfilment of the famous prophecy of San Giovila, the Patron Saint of Brescia. He added, when he was speaking to friends whom he could trust, that this number _thirteen_ was to be interpreted in a fashion which would astonish many people, if it were permitted to say all that one knew (1813).
Le fait est que l’abbé Blanès, personnage d’une honnêteté et d’une vertu primitives, et de plus homme d’esprit, passait toutes les nuits au haut de son clocher ; il était fou d’astrologie. Après avoir usé ses journées à calculer des conjonctions et des positions d’étoiles, il employait la meilleure part de ses nuits à les suivre dans le ciel. Par suite de sa pauvreté, il n’avait d’autre instrument qu’une longue lunette à tuyau de carton. On peut juger du mépris qu’avait pour l’étude des langues un homme qui passait sa vie à découvrir l’époque précise de la chute des empires et des révolutions qui changent la face du monde. « Que sais-je de plus sur un cheval, disait-il à Fabrice, depuis qu’on m’a appris qu’en latin il s’appelle equus ? »The fact was that the Priore Blanès, a man whose honesty and virtue were primitive, and a man of parts as well, spent all his nights up in his belfry; he was mad on astrology. After using up all his days in calculating the conjunctions and positions of the stars, he would devote the greater part of his nights to following their course in the sky. Such was his poverty, he had no other instrument than a long telescope with pasteboard tubes. One may imagine the contempt that was felt for the study of languages by a man who spent his time discovering the precise dates of the fall of empires and the revolutions that change the face of the world. "What more do I know about a horse," he asked Fabrizio, "when I am told that in Latin it is called equus?"
Les paysans redoutaient l’abbé Blanès comme un grand magicien : pour lui, à l’aide de la peur qu’inspiraient ses stations dans le clocher, il les empêchait de voler. Ses confrères les curés des environs, fort jaloux de son influence, le détestaient ; le marquis del Dongo le méprisait tout simplement parce qu’il raisonnait trop pour un homme de si bas étage. Fabrice l’adorait : pour lui plaire il passait quelquefois des soirées entières à faire des additions ou des multiplications énormes. Puis il montait au clocher : c’était une grande faveur et que l’abbé Blanès n’avait jamais accordée à personne ; mais il aimait cet enfant pour sa naïveté. – Si tu ne deviens pas hypocrite, lui disait-il, peut-être tu seras un homme.The _contadini_ looked upon Priore Blanès with awe as a great magician: for his part, by dint of the fear that his nightly stations in the belfry inspired, he restrained them from stealing. His clerical brethren in the surrounding parishes, intensely jealous of his influence, detested him; the Marchese del Dongo merely despised him, because he reasoned too much for a man of such humble station. Fabrizio adored him: to gratify him he sometimes spent whole evenings in doing enormous sums of addition or multiplication. Then he would go up to the belfry: this was a great favour and one that Priore Blanès had never granted to anyone; but he liked the boy for his simplicity. "If you do not turn out a hypocrite," he would say to him, "you will perhaps be a man."
Deux ou trois fois par an, Fabrice, intrépide et passionné dans ses plaisirs, était sur le point de se noyer dans le lac. Il était le chef de toutes les grandes expéditions des petits paysans de Grianta et de la Cadenabia. Ces enfants s’étaient procuré quelques petites clefs, et quand la nuit était bien noire, ils essayaient d’ouvrir les cadenas de ces chaînes qui attachent les bateaux à quelque grosse pierre ou à quelque arbre voisin du rivage. Il faut savoir que sur le lac de Côme l’industrie des pêcheurs place des lignes dormantes à une grande distance des bords. L’extrémité supérieure de la corde est attachée à une planchette doublée de liège, et une branche de coudrier très flexible, fichée sur cette planchette, soutient une petite sonnette qui tinte lorsque le poisson, pris à la ligne, donne des secousses à la corde.Two or three times in a year, Fabrizio, intrepid and passionate in his pleasures, came within an inch of drowning himself in the lake. He was the leader of all the great expeditions made by the young contadini of Grianta and Cadenabbia. These boys had procured a number of little keys, and on very dark nights would try to open the padlocks of the chains that fastened the boats to some big stone or to a tree growing by the water's edge. It should be explained that on the Lake of Como the fishermen in the pursuit of their calling put out night-lines at a great distance from the shore. The upper end of the line is attached to a plank kept afloat by a cork keel, and a supple hazel twig, fastened to this plank, supports a little bell which rings whenever a fish, caught on the line, gives a tug to the float.
Le grand objet de ces expéditions nocturnes, que Fabrice commandait en chef, était d’aller visiter les lignes dormantes, avant que les pêcheurs eussent entendu l’avertissement donné par les petites clochettes. On choisissait les temps d’orage ; et, pour ces parties hasardeuses, on s’embarquait le matin, une heure avant l’aube. En montant dans la barque, ces enfants croyaient se précipiter dans les plus grands dangers, c’était là le beau côté de leur action ; et, suivant l’exemple de leurs pères, ils récitaient dévotement un Ave Maria. Or, il arrivait souvent qu’au moment du départ, et à l’instant qui suivait l’Ave Maria, Fabrice était frappé d’un présage. C’était là le fruit qu’il avait retiré des études astrologiques de son ami l’abbé Blanès, aux prédictions duquel il ne croyait point. Suivant sa jeune imagination, ce présage lui annonçait avec certitude le bon ou le mauvais succès ; et comme il avait plus de résolution qu’aucun de ses camarades, peu à peu toute la troupe prit tellement l’habitude des présages, que si, au moment de s’embarquer, on apercevait sur la côte un prêtre, ou si l’on voyait un corbeau s’envoler à main gauche, on se hâtait de remettre le cadenas à la chaîne du bateau, et chacun allait se recoucher. Ainsi l’abbé Blanès n’avait pas communiqué sa science assez difficile à Fabrice ; mais à son insu, il lui avait inoculé une confiance illimitée dans les signes qui peuvent prédire l’avenir.The great object of these nocturnal expeditions, of which Fabrizio was commander in chief, was to go out and visit the night-lines before the fishermen had heard the warning note of the little bells. They used to choose stormy weather, and for these hazardous exploits would embark in the early morning, an hour before dawn. As they climbed into the boat, these boys imagined themselves to be plunging into the greatest dangers; this was the finer aspect of their behaviour; and, following the example of their fathers, would devoutly repeat a _Hail, Mary_. Now it frequently happened that at the moment of starting, and immediately after the _Hail, Mary_, Fabrizio was struck by a foreboding. This was the fruit which he had gathered from the astronomical studies of his friend Priore Blanès, in whose predictions he had no faith whatsoever. According to his youthful imagination, this foreboding announced to him infallibly the success or failure of the expedition; and, as he had a stronger will than any of his companions, in course of time the whole band had so formed the habit of having forebodings that if, at the moment of embarking, one of them caught sight of a priest on the shore, or if someone saw a crow fly past on his left, they would hasten to replace the padlock on the chain of the boat, and each would go off to his bed. Thus Priore Blanès had not imparted his somewhat difficult science to Fabrizio; but, unconsciously, had infected him with an unbounded confidence in the signs by which the future can be foretold.
Le marquis sentait qu’un accident arrivé à sa correspondance chiffrée pouvait le mettre à la merci de sa sœur ; aussi tous les ans, à l’époque de la Sainte-Angela, fête de la comtesse Pietranera, Fabrice obtenait la permission d’aller passer huit jours à Milan. Il vivait toute l’année dans l’espérance ou le regret de ces huit jours.The Marchese felt that any accident to his ciphered correspondence might put him at the mercy of his sister; and so every year, at the feast of Sant'Angela, which was Contessa Pietranera's name-day, Fabrizio was given leave to go and spend a week at Milan. He lived through the year looking hopefully forward or sadly back to this week.
En cette grande occasion, pour accomplir ce voyage politique, le marquis remettait à son fils quatre écus, et, suivant l’usage, ne donnait rien à sa femme, qui le menait. Mais un des cuisiniers, six laquais et un cocher avec deux chevaux, partaient pour Côme, la veille du voyage, et chaque jour, à Milan, la marquise trouvait une voiture à ses ordres, et un dîner de douze couverts.On this great occasion, to carry out this politic mission, the Marchese handed over to his son four scudi, and, in accordance with his custom, gave nothing to his wife, who took the boy. But one of the cooks, six lackeys and a coachman with a pair of horses started for Como the day before, and every day at Milan the Marchesa found a carriage at her disposal and a dinner of twelve covers.
Le genre de vie boudeur que menait le marquis del Dongo était assurément fort peu divertissant ; mais il avait cet avantage qu’il enrichissait à jamais les familles qui avaient la bonté de s’y livrer. Le marquis, qui avait plus de deux cent mille livres de rente, n’en dépensait pas le quart ; il vivait d’espérances. Pendant les treize années de 1800 à 1813, il crut constamment et fermement que Napoléon serait renversé avant six mois. Qu’on juge de son ravissement quand, au commencement de 1813, il apprit les désastres de la Bérésina ! La prise de Paris et la chute de Napoléon faillirent lui faire perdre la tête ; il se permit alors les propos les plus outrageants envers sa femme et sa sœur. Enfin, après quatorze années d’attente, il eut cette joie inexprimable de voir les troupes autrichiennes rentrer dans Milan. D’après les ordres venus de Vienne, le général autrichien reçut le marquis del Dongo avec une considération voisine du respect ; on se hâta de lui offrir une des premières places dans le gouvernement, et il l’accepta comme le paiement d’une dette. Son fils aîné eut une lieutenance dans l’un des plus beaux régiments de la monarchie ; mais le second ne voulut jamais accepter une place de cadet qui lui était offerte. Ce triomphe, dont le marquis jouissait avec une insolence rare, ne dura que quelques mois, et fut suivi d’un revers humiliant. Jamais il n’avait eu le talent des affaires, et quatorze années passées à la campagne, entre ses valets, son notaire et son médecin, jointes à la mauvaise humeur de la vieillesse qui était survenue, en avaient fait un homme tout à fait incapable. Or il n’est pas possible, en pays autrichien, de conserver une place importante sans avoir le genre de talent que réclame l’administration lente et compliquée, mais fort raisonnable, de cette vieille monarchie. Les bévues du marquis del Dongo scandalisaient les employés et même arrêtaient la marche des affaires. Ses propos ultra-monarchiques irritaient les populations qu’on voulait plonger dans le sommeil et l’incurie. Un beau jour, il apprit que Sa Majesté avait daigné accepter gracieusement la démission qu’il donnait de son emploi dans l’administration, et en même temps lui conférait la place de second grand majordome major du royaume lombardo-vénitien. Le marquis fut indigné de l’injustice atroce dont il était victime ; il fit imprimer une lettre à un ami, lui qui exécrait tellement la liberté de la presse. Enfin il écrivit à l’Empereur que ses ministres le trahissaient, et n’étaient que des jacobins. Ces choses faites, il revint tristement à son château de Grianta. Il eut une consolation. Après la chute de Napoléon, certains personnages puissants à Milan firent assommer dans les rues le comte Prina, ancien ministre du roi d’Italie, et homme du premier mérite. Le comte Pietranera exposa sa vie pour sauver celle du ministre, qui fut tué à coups de parapluie, et dont le supplice dura cinq heures. Un prêtre, confesseur du marquis del Dongo, eût pu sauver Prina en lui ouvrant la grille de l’église de San Giovanni, devant laquelle on traînait le malheureux ministre, qui même un instant fut abandonné dans le ruisseau, au milieu de la rue ; mais il refusa d’ouvrir sa grille avec dérision, et, six mois après, le marquis eut le bonheur de lui faire obtenir un bel avancement.The sullen sort of life that was led by the Marchese del Dongo was certainly by no means entertaining, but it had this advantage that it permanently enriched the families who were kind enough to sacrifice themselves to it. The Marchese, who had an income of more than two hundred thousand lire, did not spend a quarter of that sum; he was living on hope. Throughout the thirteen years from 1800 to 1813, he constantly and firmly believed that Napoleon would be overthrown within six months. One may judge of his rapture when, at the beginning of 1813, he learned of the disasters of the Beresima! The taking of Paris and the fall of Napoleon almost made him lose his head; he then allowed himself to make the most outrageous remarks to his wife and sister. Finally, after fourteen years of waiting, he had that unspeakable joy of seeing the Austrain troops re-enter Milan. In obedience to orders issued from Vienna, the Austrian General received the Marchese del Dongo with a consideration akin to respect; they hastened to offer him one of the highest posts in the government; and he accepted it as the payment of a debt. His elder son obtained a lieutenancy in one of the smartest regiments of the Monarchy, but the younger repeatedly declined to accept a cadetship which was offered him. This triumph, in which the Marchese exulted with a rare insolence, lasted but a few months, and was followed by a humiliating reverse. Never had he had any talent for business, and fourteen years spent in the country among his footmen, his lawyer and his doctor, added to the crustiness of old age which had overtaken him, had left him totally incapable of conducting business in any form. Now it is not possible, in an Austrian country, to keep an important place without having the kind of talent that is required by the slow and complicated, but highly reasonable administration of that venerable Monarchy. The blunders made by the Marchese del Dongo scandalised the staff of his office, and even obstructed the course of public business. His ultra-monarchist utterances irritated the populace which the authorities sought to lull into a heedless slumber. One fine day he learned that His Majesty had been graciously pleased to accept the resignation which he had submitted of his post in the administration, and at the same time conferred on him the place of _Second Grand Major-domo Major_ of the Lombardo-Venetian Kingdom. The Marchese was furious at the atrocious injustice of which he had been made a victim; he printed an open letter to a friend, he who so inveighed against the liberty of the press. Finally, he wrote to the Emperor that his Ministers were playing him false, and were no better than Jacobins. These things accomplished, he went sadly back to his castle of Grianta. He had one consolation. After the fall of Napoleon, certain powerful personages at Milan planned an assault in the streets on Conte Prina, a former Minister of the King of Italy, and a man of the highest merit. Conte Pietranera risked his own life to save that of the Minister, who was killed by blows from umbrellas after five hours of agony. A priest, the Marchese del Bongo's confessor, could have saved Prina by opening the wicket of the church of San Giovanni, in front of which the unfortunate Minister was dragged, and indeed left for a moment in the gutter, in the middle of the street; but he refused with derision to open his wicket, and, six months afterwards, the Marchese was happily able to secure for him a fine advancement.
Il exécrait le comte Pietranera, son beau-frère, lequel, n’ayant pas cinquante louis de rente, osait être assez content, s’avisait de se montrer fidèle à ce qu’il avait aimé toute sa vie, et avait l’insolence de prôner cet esprit de justice sans acceptation de personnes, que le marquis appelait un jacobinisme infâme. Le comte avait refusé de prendre du service en Autriche, on fit valoir ce refus, et, quelques mois après la mort de Prina, les mêmes personnages qui avaient payé les assassins obtinrent que le général Pietranera serait jeté en prison. Sur quoi la comtesse, sa femme, prit un passeport et demanda des chevaux de poste pour aller à Vienne dire la vérité à l’Empereur. Les assassins de Prina eurent peur, et l’un d’eux, cousin de Mme Pietranera, vint lui apporter à minuit, une heure avant son départ pour Vienne, l’ordre de mettre en liberté son mari. Le lendemain, le général autrichien fit appeler le comte Pietranera, le reçut avec toute la distinction possible, et l’assura que sa pension de retraite ne tarderait pas à être liquidée sur le pied le plus avantageux. Le brave général Bubna, homme d’esprit et de cœur, avait l’air tout honteux de l’assassinat de Prina et de la prison du comte.He execrated Conte Pietranera, his brother-in-law, who, not having an income of 50 louis, had the audacity to be quite content, made a point of showing himself loyal to what he had loved all his life, and had the insolence to preach that spirit of justice without regard for persons, which the Marchese called an infamous piece of Jacobinism. The Conte had refused to take service in Austria; this refusal was remembered against him, and, a few months after the death of Prina, the same persons who had hired the assassins contrived that General Pietranera should be flung into prison. Whereupon the Contessa, his wife, procured a passport and sent for posthorses to go to Vienna to tell the Emperor the truth. Prina's assassins took fright, and one of them, a cousin of Signora Pietranera, came to her at midnight, an hour before she was to start for Vienna, with the order for her husband's release. Next day, the Austrian General sent for Conte Pietranera, received him with every possible mark of distinction, and assured him that his pension as a retired officer would be issued to him without delay and on the most liberal scale. The gallant General Bubna, a man of sound judgement and warm heart, seemed quite ashamed of the assassination of Prina and the Conte's imprisonment.
Après cette bourrasque, conjurée par le caractère ferme de la comtesse, les deux époux vécurent, tant bien que mal, avec la pension de retraite, qui, grâce à la recommandation du général Bubna, ne se fit pas attendre.After this brief storm, allayed by the Contessa's firmness of character, the couple lived, for better or worse, on the retired pay for which, thanks to General Bubna's recommendation, they were not long kept waiting.
Par bonheur, il se trouva que, depuis cinq ou six ans, la comtesse avait beaucoup d’amitié pour un jeune homme fort riche, lequel était aussi ami intime du comte, et ne manquait pas de mettre à leur disposition le plus bel attelage de chevaux anglais qui fût alors à Milan, sa loge au théâtre de la Scala, et son château à la campagne. Mais le comte avait la conscience de sa bravoure, son âme était généreuse, il s’emportait facilement, et alors se permettait d’étranges propos. Un jour qu’il était à la chasse avec des jeunes gens, l’un d’eux, qui avait servi sous d’autres drapeaux que lui, se mit à faire des plaisanteries sur la bravoure des soldats de la république cisalpine ; le comte lui donna un soufflet, l’on se battit aussitôt, et le comte, qui était seul de son bord, au milieu de tous ces jeunes gens, fut tué. On parla beaucoup de cette espèce de duel, et les personnes qui s’y étaient trouvées prirent le parti d’aller voyager en Suisse.Fortunately, it so happened that, for the last five or six years, the Contessa had been on the most friendly terms with a very rich young man, who was also an intimate friend of the Conte, and never failed to place at their disposal the finest team of English horses to be seen in Milan at the time, his box in the theatre _alla Scala_ and his villa in the country. But the Conte had a sense of his own valour, he was full of generous impulses, he was easily carried away, and at such times allowed himself to make imprudent speeches. One day when he was out shooting with some young men, one of them, who had served under other flags than his, began to belittle the courage of the soldiers of the Cisalpine Republic. The Conte struck him, a fight at once followed, and the Conte, who was without support among all these young men, was killed. This species of duel gave rise to a great deal of talk, and the persons who had been engaged in it took the precaution of going for a tour in Switzerland.
Ce courage ridicule qu’on appelle résignation, le courage d’un sot qui se laisse prendre sans mot dire n’était point à l’usage de la comtesse. Furieuse de la mort de son mari, elle aurait voulu que Limercati, ce jeune homme riche, son ami intime, prît aussi la fantaisie de voyager en Suisse, et de donner un coup de carabine ou un soufflet au meurtrier du comte Pietranera.That absurd form of courage which is called resignation, the courage of a fool who allows himself to be hanged without a word of protest, was not at all in keeping with the Contessa's character. Furious at the death of her husband, she would have liked Limercati, the rich young man, her intimate friend, to be seized also by the desire to travel in Switzerland, and there to shoot or otherwise assault the murderer of Conte Pietranera.
Limercati trouva ce projet d’un ridicule achevé et la comtesse s’aperçut que chez elle le mépris avait tué l’amour. Elle redoubla d’attention pour Limercati ; elle voulait réveiller son amour, et ensuite le planter là et le mettre au désespoir. Pour rendre ce plan de vengeance intelligible en France, je dirai qu’à Milan, pays fort éloigné du nôtre, on est encore au désespoir par amour. La comtesse, qui, dans ses habits de deuil, éclipsait de bien loin toutes ses rivales, fit des coquetteries aux jeunes gens qui tenaient le haut du pavé, et l’un d’eux, le comte N…, qui, de tout temps, avait dit qu’il trouvait le mérite de Limercati un peu lourd, un peu empesé pour une femme d’autant d’esprit, devint amoureux fou de la comtesse. Elle écrivit à Limercati :Limercati thought this plan the last word in absurdity, and the Contessa discovered that in herself contempt for him had killed her affection. She multiplied her attentions to Limercati; she sought to rekindle his love, and then to leave him stranded and so make him desperate. To render this plan of vengeance intelligible to French readers, I should explain that at Milan, in a land widely remote from our own, people are still made desperate by love. The Contessa, who, in her widow's weeds, easily eclipsed any of her rivals, flirted with all the young men of rank and fashion, and one of these, Conte N----, who, from the first, had said that he felt Limercati's good qualities to be rather heavy, rather starched for so spirited a woman, fell madly in love with her. She wrote to Limercati:
Voulez-vous agir une fois en homme d’esprit ? Figurez-vous que vous ne m’avez jamais connue."Will you for once act like a man of spirit? Please to consider that you have never known me.
Je suis, avec un peu de mépris peut-être, votre très humble servante,"I am, with a trace of contempt perhaps, your most humble servant,
Gina Pietranera."GiNA PIETRANERA."
A la lecture de ce billet, Limercati partit pour un de ses châteaux ; son amour s’exalta, il devint fou, et parla de se brûler la cervelle, chose inusitée dans les pays à enfer. Dès le lendemain de son arrivée à la campagne, il avait écrit à la comtesse pour lui offrir sa main et ses deux cent mille livres de rente. Elle lui renvoya sa lettre non décachetée par le groom du comte N… Sur quoi Limercati a passé trois ans dans ses terres, revenant tous les deux mois à Milan, mais sans avoir jamais le courage d’y rester, et ennuyant tous ses amis de son amour passionné pour la comtesse, et du récit circonstancié des bontés que jadis elle avait pour lui. Dans les commencements, il ajoutait qu’avec le comte N… elle se perdait, et qu’une telle liaison la déshonorait.After reading this missive, Limercati set off for one of his country seats, his love rose to a climax, he became quite mad and spoke of blowing out his brains, an unheard-of thing in countries where hell is believed in. Within twenty-four hours of his arrival in the country, he had written to the Contessa offering her his hand and his rent-roll of 200,000 francs. She sent him back his letter, with its seal unbroken, by Conte N----'s groom. Whereupon Limercati spent three years on his estates, returning every other month to Milan, but without ever having the courage to remain there, and boring all his friends with his passionate love for the Contessa and his detailed accounts of the favours she had formerly bestowed otì him. At first, he used to add that with Conte N---- she was ruining herself, and that such a connexion was degrading to her.
Le fait est que la comtesse n’avait aucune sorte d’amour pour le comte N…, et c’est ce qu’elle lui déclara quand elle fut tout à fait sûre du désespoir de Limercati. Le comte, qui avait de l’usage, la pria de ne point divulguer la triste vérité dont elle lui faisait confidence :The fact of the matter was that the Contessa had no sort of love for Conte N----, and she told him as much when she had made quite sure of Limercati's despair. The Conte, who was no novice, besought her upon no account to divulge the sad truth which she had confided to him.
– Si vous avez l’extrême indulgence, ajouta-t-il, de continuer à me recevoir avec toutes les distinctions extérieures accordées à l’amant régnant, je trouverai peut-être une place convenable."If you will be so extremely indulgent," he added, "as to continue to receive me with all the outward distinctions accorded to a reigning lover, I may perhaps be able to find a suitable position."
Après cette déclaration héroïque la comtesse ne voulut plus des chevaux ni de la loge du comte N… Mais depuis quinze ans elle était accoutumée à la vie la plus élégante : elle eut à résoudre ce problème difficile ou pour mieux dire impossible : vivre à Milan avec une pension de quinze cents francs. Elle quitta son palais, loua deux chambres à un cinquième étage, renvoya tous ses gens et jusqu’à sa femme de chambre remplacée par une pauvre vieille faisant des ménages. Ce sacrifice était dans le fait moins héroïque et moins pénible qu’il ne nous semble ; à Milan la pauvreté n’est pas un ridicule, et partant ne se montre pas aux âmes effrayées comme le pire des maux. Après quelques mois de cette pauvreté noble, assiégée par les lettres continuelles de Limercati, et même du comte N… qui lui aussi voulait épouser, il arriva que le marquis del Dongo, ordinairement d’une avarice exécrable, vint à penser que ses ennemis pourraient bien triompher de la misère de sa sœur. Quoi ! une del Dongo être réduite à vivre avec la pension que la cour de Vienne, dont il avait tant à se plaindre, accorde aux veuves de ses généraux !After this heroic declaration the Contessa declined to avail herself any longer either of Conte N----'s horses or of his box. But for the last fifteen years she had been accustomed to the most fashionable style of living; she had now to solve that difficult, or rather impossible, problem: how to live in Milan on a pension of 1,500 francs. She left her _palazzo_, took a pair of rooms on a fifth floor, dismissed all her servants, including even her own maid whose place she filled with a poor old woman to do the housework. This sacrifice was as a matter of fact less heroic and less painful than it appears to us; at Milan poverty is not a thing to laugh at, and therefore does not present itself to trembling souls as the worst of evils. After some months of this noble poverty, besieged by incessant letters from Limercati, and indeed from Conte N----, who also wished to marry her, it came to pass that the Marchese del Dongo, miserly as a rule to the last degree, bethought himself that his enemies might find a cause for triumph in his sister's plight. What! A del Dongo reduced to living upon the pension which the court of Vienna, of which he had so many grounds for complaint, grants to the widows of its Generals!
Il lui écrivit qu’un appartement et un traitement dignes de sa sœur l’attendaient au château de Grianta.He wrote to inform her that an apartment and an allowance worthy of his sister awaited her at the castle of Grianta.
L’âme mobile de la comtesse embrassa avec enthousiasme l’idée de ce nouveau genre de vie ; il y avait vingt ans qu’elle n’avait pas habité ce château vénérable s’élevant majestueusement au milieu des vieux châtaigniers plantés du temps des Sforce. « Là, se disait-elle, je trouverai le repos, et, à mon âge, n’est-ce pas le bonheur ? (Comme elle avait trente et un ans elle se croyait arrivée au moment de la retraite.) Sur ce lac sublime où je suis née, m’attend enfin une vie heureuse et paisible. »The Contessa's volatile mind embraced with enthusiasm the idea of this new mode of life; it was twenty years since she had lived in that venerable castle that rose majestically from among its old chestnuts planted in the days of the Sforza. "There," she told herself, "I shall find repose, and, at my age, is not that in itself happiness?" (Having reached one-and-thirty, she imagined that the time had come for her to retire.) "On that sublime lake by which I was born, there awaits me at last a happy and peaceful existence."
Je ne sais si elle se trompait, mais ce qu’il y a de sûr c’est que cette âme passionnée, qui venait de refuser si lestement l’offre de deux immenses fortunes, apporta le bonheur au château de Grianta. Ses deux nièces étaient folles de joie.I cannot say whether she was mistaken, but one thing certain is that this passionate soul, which had just refused so lightly the offer of two vast fortunes, brought happiness to the castle of Grianta. Her two nieces were wild with joy.
– Tu m’as rendu les beaux jours de la jeunesse, lui disait la marquise en l’embrassant ; la veille de ton arrivée, j’avais cent ans. La comtesse se mit à revoir, avec Fabrice, tous ces lieux enchanteurs voisins de Grianta, et si célébrés par les voyageurs : la villa Melzi de l’autre côté du lac, vis-à-vis le château, et qui lui sert de point de vue, au-dessus le bois sacré des Sfondrata, et le hardi promontoire qui sépare les deux branches du lac, celle de Côme, si voluptueuse, et celle qui court vers Lecco, pleine de sévérité : aspects sublimes et gracieux, que le site le plus renommé du monde, la baie de Naples, égale, mais ne surpasse point. C’était avec ravissement que la comtesse retrouvait les souvenirs de sa première jeunesse et les comparait à ses sensations actuelles. « Le lac de Côme, se disait-elle, n’est point environné, comme le lac de Genève, de grandes pièces de terre bien closes et cultivées selon les meilleures méthodes, choses qui rappellent l’argent et la spéculation. Ici de tous côtés je vois des collines d’inégales hauteurs couvertes de bouquets d’arbres plantés par le hasard, et que la main de l’homme n’a point encore gâtés et forcés à rendre du revenu. Au milieu de ces collines aux formes admirables et se précipitant vers le lac par des pentes si singulières, je puis garder toutes les illusions des descriptions du Tasse et de l’Arioste. Tout est noble et tendre, tout parle d’amour, rien ne rappelle les laideurs de la civilisation. Les villages situés à mi-côte sont cachés par de grands arbres, et au-dessus des sommets des arbres s’élève l’architecture charmante de leurs jolis clochers. Si quelque petit champ de cinquante pas de large vient interrompre de temps à autre les bouquets de châtaigniers et de cerisiers sauvages, l’œil satisfait y voit croître des plantes plus vigoureuses et plus heureuses là qu’ailleurs. Par-delà ces collines, dont le faîte offre des ermitages qu’on voudrait tous habiter, l’œil étonné aperçoit les pics des Alpes, toujours couverts de neige, et leur austérité sévère lui rappelle des malheurs de la vie ce qu’il en faut pour accroître la volupté présente. L’imagination est touchée par le son lointain de la cloche de quelque petit village caché sous les arbres : ces sons portés sur les eaux qui les adoucissent prennent une teinte de douce mélancolie et de résignation, et semblent dire à l’homme : La vie s’enfuit, ne te montre donc point si difficile envers le bonheur qui se présente, hâte-toi de jouir. » Le langage de ces lieux ravissants, et qui n’ont point de pareils au monde, rendit à la comtesse son cœur de seize ans. Elle ne concevait pas comment elle avait pu passer tant d’années sans revoir le lac. « Est-ce donc au commencement de la vieillesse, se disait-elle, que le bonheur se serait réfugié ? » Elle acheta une barque que Fabrice, la marquise et elle ornèrent de leurs mains, car on manquait d’argent pour tout, au milieu de l’état de maison le plus splendide ; depuis sa disgrâce le marquis del Dongo avait redoublé de faste aristocratique. Par exemple, pour gagner dix pas de terrain sur le lac, près de la fameuse allée de platanes, à côté de la Cadenabia, il faisait construire une digue dont le devis allait à quatre-vingt mille francs. A l’extrémité de la digue on voyait s’élever, sur les dessins du fameux marquis Cagnola, une chapelle bâtie tout entière en blocs de granit énormes, et, dans la chapelle, Marchesi, le sculpteur à la mode de Milan, lui bâtissait un tombeau sur lequel des bas-reliefs nombreux devaient représenter les belles actions de ses ancêtres."You have renewed the dear days of my youth," the Marchesa told her, as she took her in her arms; "before you came, I was a hundred." The Contessa set out to revisit, with Fabrizio, all those enchanting spots in the neighbourhood of Grianta, which travellers have made so famous: the Villa Melzi on the other shore of the lake, opposite the castle, and commanding a fine view of it; higher up, the sacred wood of the Sfrondata, and the bold promontory which divides the two arms of the lake, that of Como, so voluptuous, and the other, which runs towards Lecco, grimly severe: sublime and charming views which the most famous site in the world, the Bay of Naples, may equal, but does not surpass. It was with ecstasy that the Contessa recaptured the memories of her earliest childhood and compared them with her present sensations. "The Lake of Como," she said to herself, "is not surrounded, like the Lake of Geneva, by wide tracts of land enclosed and cultivated according to the most approved methods, which suggest money and speculation. Here, on every side, I see hills of irregular height covered with clumps of trees that have grown there at random, which the hand of man has never yet spoiled and forced to _yield a return_. Standing among these admirably shaped hills which run down to the lake at such curious angles, I can preserve all the illusions of Tasso's and Ariosto's descriptions. All is noble and tender, everything speaks of love, nothing recalls the ugliness of civilisation. The villages halfway up their sides are hidden in tall trees, and above the tree-tops rises the charming architecture of their picturesque belfries. If some little field fifty yards across comes here and there to interrupt the clumps of chestnuts and wild cherries, the satisfied eye sees growing on it plants more vigorous and happier than elsewhere. Beyond these hills, the crests of which offer one hermitages in all of which one would like to dwell, the astonished eye perceives the peaks of the Alps, always covered in snow, and their stern austerity recalls to one so much of the sorrows of life as is necessary to enhance one's immediate pleasure. The imagination is touched by the distant sound of the bell of some little village hidden among the trees: these sounds, borne across the waters which soften their tone, assume a tinge of gentle melancholy and resignation, and seem to be saying to man: 'Life is fleeting: do not therefore show yourself so obdurate towards the happiness that is offered you, make haste to enjoy it.' " The language of these enchanting spots, which have not their like in the world, restored to the Contessa the heart of a girl of sixteen. She could not conceive how she could have spent all these years without revisiting the lake. "Is it then to the threshold of old age," she asked herself, "that our happiness takes flight?" She bought a boat which Fabrizio, the Marchesa and she decorated with their own hands, having no money to spend on anything, in the midst of this most luxurious establishment; since his disgrace the Marchese del Dongo had doubled his aristocratic state. For example, in order to reclaim ten yards of land from the lake, near the famous plane avenue, in the direction of Cadenabbia, he had an embankment built the estimate for which ran to 80,000 francs. At the end of this embankment there rose, from the plans of the famous Marchese Gagnola, a chapel built entirely of huge blocks of granite, and in this chapel Marchesi, the sculptor then in fashion at Milan, built him a tomb on which a number of bas-reliefs were intended to represent the gallant deeds of his ancestors.
Le frère aîné de Fabrice, le marchesine Ascagne, voulut se mettre des promenades de ces dames ; mais sa tante jetait de l’eau sur ses cheveux poudrés, et avait tous les jours quelque nouvelle niche à lancer à sa gravité. Enfin il délivra de l’aspect de sa grosse figure blafarde la joyeuse troupe qui n’osait rire en sa présence. On pensait qu’il était l’espion du marquis son père, et il fallait ménager ce despote sévère et toujours furieux depuis sa démission forcée.Fabrizio's elder brother, the Marchesino Ascanio, sought to join the ladies in their excursions; but his aunt flung water over his powdered hair, and found some fresh dart every day with which to puncture his solemnity. At length he delivered from the sight of his fat, pasty face the merry troop who did not venture to laugh in his presence. They supposed him to be the spy of the Marchese, his father, and care had to be taken in handling that stern despot, always in a furious temper since his enforced retirement.
Ascagne jura de se venger de Fabrice.Ascanio swore to be avenged on Fabrizio.
Il y eut une tempête où l’on courut des dangers ; quoiqu’on eût infiniment peu d’argent, on paya généreusement les deux bateliers pour qu’ils ne dissent rien au marquis, qui déjà témoignait beaucoup d’humeur de ce qu’on emmenait ses deux filles. On rencontra une seconde tempête ; elles sont terribles et imprévues sur ce beau lac : des rafales de vent sortent à l’improviste de deux gorges de montagnes placées dans des directions opposées et luttent sur les eaux. La comtesse voulut débarquer au milieu de l’ouragan et des coups de tonnerre ; elle prétendait que, placée sur un rocher isolé au milieu du lac, et grand comme une petite chambre, elle aurait un spectacle singulier ; elle se verrait assiégée de toutes parts par des vagues furieuses, mais, en sautant de la barque, elle tomba dans l’eau. Fabrice se jeta après elle pour la sauver, et tous deux furent entraînés assez loin. Sans doute il n’est pas beau de se noyer, mais l’ennui, tout étonné, était banni du château féodal. La comtesse s’était passionnée pour le caractère primitif et pour l’astrologie de l’abbé Blanès. Le peu d’argent qui lui restait après l’acquisition de la barque avait été employé à acheter un petit télescope de rencontre, et presque tous les soirs, avec ses nièces et Fabrice, elle allait s’établir sur la plate-forme d’une des tours gothiques du château. Fabrice était le savant de la troupe, et l’on passait là plusieurs heures fort gaiement, loin des espions.There was a storm in which they were all in danger; although they were infinitely short of money, they paid the two boatmen generously not to say anything to the Marchese, who already was showing great ill humour at their taking his two daughters with them. They encountered a second storm; the storms on this lake are terrible and unexpected: gusts of wind sweep out suddenly from the two mountain gorges which run down into it on opposite sides and join battle on the water. The Contessa wished to land in the midst of the hurricane and pealing thunder; she insisted that, if she were to climb to a rock that stood up by itself in the middle of the lake and was the size of a small room, she would enjoy a curious spectacle; she would see herself assailed on all sides by raging waves; but in jumping out of the boat she fell into the water. Fabrizio dived in after her to save her, and both were carried away for some distance. No doubt it is not a pleasant thing to feel oneself drowning; but the spirit of boredom, taken by surprise, was banished from the feudal castle. The Contessa conceived a passionate enthusiasm for the primitive nature of the Priore Blanès and for his astrology. The little money that remained to her after the purchase of the boat had been spent on buying a spy-glass, and almost every evening, with her nieces and Fabrizio, she would take her stand on the platform of one of the Gothic towers of the castle. Fabrizio was the learned one of the party, and they spent many hours there very pleasantly, out of reach of the spies.
Il faut avouer qu’il y avait des journées où la comtesse n’adressait la parole à personne ; on la voyait se promener sous les hauts châtaigniers, plongée dans de sombres rêveries ; elle avait trop d’esprit pour ne pas sentir parfois l’ennui qu’il y a à ne pas échanger ses idées. Mais le lendemain elle riait comme la veille : c’étaient les doléances de la marquise, sa belle-sœur, qui produisaient ces impressions sombres sur cette âme naturellement si agissante.It must be admitted that there were days on which the Contessa did not utter a word to anyone; she would be seen strolling under the tall chestnuts lost in sombre meditations; she was too clever a woman not to feel at times the tedium of having no one with whom to exchange ideas. But next day she would be laughing as before: it was the lamentations of her sister-in-law, the Marchesa, that produced these sombre impressions on a mind naturally so active.
– Passerons-nous donc ce qui nous reste de jeunesse dans ce triste château ! s’écriait la marquise."Are we to spend all the youth that is left to us in this gloomy castle?" the Marchesa used to exclaim.
Avant l’arrivée de la comtesse, elle n’avait pas même le courage d’avoir de ces regrets.Before the Contessa came, she had not had the courage even to feel these regrets.
L’on vécut ainsi pendant l’hiver de 1814 à 1815. Deux fois, malgré sa pauvreté, la comtesse vint passer quelques jours à Milan ; il s’agissait de voir un ballet sublime de Vigano, donné au théâtre de la Scala, et le marquis ne défendait point à sa femme d’accompagner sa belle-sœur. On allait toucher les quartiers de la petite pension, et c’était la pauvre veuve du général cisalpin qui prêtait quelques sequins à la richissime marquise del Dongo. Ces parties étaient charmantes ; on invitait à dîner de vieux amis, et l’on se consolait en riant de tout, comme de vrais enfants. Cette gaieté italienne, pleine de brio et d’imprévu, faisait oublier la tristesse sombre que les regards du marquis et de son fils aîné répandaient autour d’eux à Grianta. Fabrice, à peine âgé de seize ans, représentait fort bien le chef de la maison.Such was their life during the winter of 1814 and 1815. On two occasions, in spite of her poverty, the Contessa went to spend a few days at Milan; she was anxious to see a sublime ballet by Vigano, given at the Scala, and the Marchese raised no objections to his wife's accompanying her sister-in-law. They went to draw the arrears of the little pension, and it was the penniless widow of the Cisalpine General who lent a few sequins to the millionaire Marchesa del Dongo. These parties were delightful; they invited old friends to dinner, and consoled themselves by laughing at everything, just like children. This Italian gaiety, full of surprise and brio, made them forget the atmosphere of sombre gloom which the stern faces of the Marchese and his elder son spread around them at Grianta. Fabrizio, though barely sixteen, represented the head of the house admirably.
Le 7 mars 1815, les dames étaient de retour, depuis l’avant-veille, d’un charmant petit voyage de Milan ; elles se promenaient dans la belle allée de platanes récemment prolongée sur l’extrême bord du lac. Une barque parut, venant du côté de Côme, et fit des signes singuliers. Un agent du marquis sauta sur la digue : Napoléon venait de débarquer au golfe de Juan. L’Europe eut la bonhomie d’être surprise de cet événement, qui ne surprit point le marquis del Dongo ; il écrivit à son souverain une lettre pleine d’effusion de cœur ; il lui offrait ses talents et plusieurs millions, et lui répétait que ses ministres étaient des jacobins d’accord avec les meneurs de Paris.On the 7th of March, 1815, the ladies had been back for two days after a charming little excursion to Milan; they were strolling under the fine avenue of plane trees, then recently extended to the very edge of the lake. A boat appeared, coming from the direction of Como, and made strange signals. One of the Marchese's agents leaped out upon the bank: Napoleon had just landed from the Gulf of Juan. Europe was kind enough to be surprised at this event, which did not at all surprise the Marchese del Dongo; he wrote his Sovereign a letter full of the most cordial effusion; he offered him his talents and several millions of money, and informed him once again that his Ministers were Jacobins and in league with the ringleaders in Paris.
Le 8 mars, à six heures du matin, le marquis, revêtu de ses insignes, se faisait dicter, par son fils aîné, le brouillon d’une troisième dépêche politique ; il s’occupait avec gravité à la transcrire de sa belle écriture soignée, sur du papier portant en filigrane l’effigie du souverain. Au même instant, Fabrice se faisait annoncer chez la comtesse Pietranera.On the 8th of March, at six o'clock in the morning, the Marchese, wearing all his orders, was making his elder son dictate to him the draft of a third political despatch; he was solemnly occupied in transcribing this in his fine and careful hand, upon paper that bore the Sovereign's effigy as a watermark. At the same moment, Fabrizio was knocking at Contessa Pietranera's door.
– Je pars, lui dit-il, je vais rejoindre l’Empereur, qui est aussi roi d’Italie ; il avait tant d’amitié pour ton mari ! Je passe par la Suisse. Cette nuit, à Menagio, mon ami Vasi, le marchand de baromètres, m’a donné son passeport ; maintenant donne-moi quelques napoléons, car je n’en ai que deux à moi ; mais s’il le faut, j’irai à pied."I am off," he informed her, "I am going to join the Emperor who is also King of Italy; he was such a good friend to your husband! I shall travel through Switzerland. Last night, at Menaggio, my friend Vasi, the dealer in barometers, gave me his passport; now you must give me a few napoleons, for I have only a couple on me; but if necessary I shall go on foot."
La comtesse pleurait de joie et d’angoisse.– Grand Dieu ! pourquoi faut-il que cette idée te soit venue ! s’écriait-elle en saisissant les mains de Fabrice.The Contessa wept with joy and grief. "Great Heavens! What can have put that idea into your head?" she cried, seizing Fabrizio's hands in her own.
Elle se leva et alla prendre dans l’armoire au linge, où elle était soigneusement cachée, une petite bourse ornée de perles ; c’était tout ce qu’elle possédait au monde.She rose and went to fetch from the linen-cupboard, where it was carefully hidden, a little purse embroidered with pearls; it was all that she possessed in the world.
– Prends, dit-elle à Fabrice ; mais au nom de Dieu ! ne te fais pas tuer. Que restera-t-il à ta malheureuse mère et à moi, si tu nous manques ? Quant au succès de Napoléon, il est impossible, mon pauvre ami ; nos messieurs sauront bien le faire périr. N’as-tu pas entendu, il y a huit jours, à Milan, l’histoire des vingt-trois projets d’assassinat tous si bien combinés et auxquels il n’échappa que par miracle ? et alors il était tout-puissant. Et tu as vu que ce n’est pas la volonté de le perdre qui manque à nos ennemis ; la France n’était plus rien depuis son départ."Take it," she said to Fabrizio; "but, in heaven's name, do not let yourself be killed. What will your poor mother and I have left, if you are taken from us? As for Napoleon's succeeding, that, my poor boy, is impossible; our gentlemen will certainly manage to destroy him. Did you not hear, a week ago, at Milan the story of the twenty-three plots to assassinate him, all so carefully planned, from which it was only by a miracle that he escaped? And at that time he was all-powerful. And you have seen that it is not the will to destroy him that is lacking in our enemies; France ceased to count after he left it."
C’était avec l’accent de l’émotion la plus vive que la comtesse parlait à Fabrice des futures destinées de Napoléon. – En te permettant d’aller le rejoindre, je lui sacrifie ce que j’ai de plus cher au monde, disait-elle. Les yeux de Fabrice se mouillèrent, il répandit des larmes en embrassant la comtesse, mais sa résolution de partir ne fut pas un instant ébranlée. Il expliquait avec effusion à cette amie si chère toutes les raisons qui le déterminaient, et que nous prenons la liberté de trouver bien plaisantes.It was in a tone of the keenest emotion that the Contessa spoke to Fabrizio of the fate in store for Napoleon. "In allowing you to go to join him, I am sacrificing to him the dearest thing I have in the world," she said. Fabrizio's eyes grew moist, he shed tears as he embraced the Contessa, but his determination to be off was never for a moment shaken. He explained with effusion to this beloved friend all the reasons that had led to his decision, reasons which we take the liberty of finding highly attractive.
– Hier soir, il était six heures moins sept minutes, nous nous promenions, comme tu sais, sur le bord du lac dans l’allée de platanes, au-dessous de la Casa Sommariva, et nous marchions vers le sud. Là, pour la première fois, j’ai remarqué au loin le bateau qui venait de Côme, porteur d’une si grande nouvelle. Comme je regardais ce bateau sans songer à l’Empereur, et seulement enviant le sort de ceux qui peuvent voyager, tout à coup j’ai été saisi d’une émotion profonde. Le bateau a pris terre, l’agent a parlé bas à mon père, qui a changé de couleur, et nous a pris à part pour nous annoncer la terrible nouvelle. Je me tournai vers le lac sans autre but que de cacher les larmes de joie dont mes yeux étaient inondés. Tout à coup, à une hauteur immense et à ma droite j’ai vu un aigle, l’oiseau de Napoléon ; il volait majestueusement, se dirigeant vers la Suisse, et par conséquent vers Paris. Et moi aussi, me suis-je dit à l’instant, je traverserai la Suisse avec la rapidité de l’aigle, et j’irai offrir à ce grand homme bien peu de chose, mais enfin tout ce que je puis offrir, le secours de mon faible bras. Il voulut nous donner une patrie et il aima mon oncle. A l’instant, quand je voyais encore l’aigle, par un effet singulier mes larmes se sont taries ; et la preuve que cette idée vient d’en haut, c’est qu’au même moment, sans discuter, j’ai pris ma résolution et j’ai vu les moyens d’exécuter ce voyage. En un clin d’œil toutes les tristesses qui, comme tu sais, empoisonnent ma vie, surtout les dimanches, ont été comme enlevées par un souffle divin. J’ai vu cette grande image de l’Italie se relever de la fange où les Allemands la retiennent plongée 2 ; elle étendait ses bras meurtris et encore à demi chargés de chaînes vers son roi et son libérateur. Et moi, me suis-je dit, fils encore inconnu de cette mère malheureuse, je partirai, j’irai mourir ou vaincre avec cet homme marqué par le destin, et qui voulut nous laver du mépris que nous jettent même les plus esclaves et les plus vils parmi les habitants de l’Europe."Yesterday evening, it wanted seven minutes to six, we were strolling, you remember, by the shore of the lake along the plane avenue, below the _casa Sommariva_, and we were facing the south. It was there that I first noticed, in the distance, the boat that was coming from Como, bearing such great tidings. As I looked at this boat without thinking of the Emperor, and only envying the lot of those who are free to travel, suddenly I felt myself seized by a profound emotion. The boat touched ground, the agent said something in a low tone to my father, who changed colour, and took us aside to announce the _terrible news_. I turned towards the lake with no other object but to hide the tears of joy that were flooding my eyes. Suddenly, at an immense height in the sky and on my right-hand side, I saw an eagle, the bird of Napoleon; he flew majestically past making for Switzerland, and consequently for Paris. 'And I too,' I said to myself at that moment, 'will fly across Switzerland with the speed of an eagle, and will go to offer that great man a very little thing, but the only thing, after all, that I have to offer him, the support of my feeble arm. He wished to give us a country, and he loved my uncle.' At that instant, while I was gazing at the eagle, in some strange way my tears ceased to flow; and the proof that this idea came from above is that at the same moment, without any discussion, I made up my mind to go, and saw how the journey might be made. In the twinkling of an eye all the sorrows that, as you know, are poisoning my life, especially on Sundays, seemed to be swept away by a breath from heaven. I saw that mighty figure of Italy raise herself from the mire in which the Germans keep her plunged; [Footnote: The speaker is carried away by passion; he is rendering in prose some lines of the famous Monti.] she stretched out her mangled arms still half loaded with chains towards her King and Liberator. 'And I,' I said to myself, 'a son as yet unknown to fame of that unhappy Mother, I shall go forth to die or to conquer with that man marked out by destiny, who sought to cleanse us from the scorn that is heaped upon us by even the most enslaved and the vilest among the inhabitants of Europe.'
« Tu sais, ajouta-t-il à voix basse en se rapprochant de la comtesse, et fixant sur elle ses yeux d’où jaillissaient des flammes, tu sais ce jeune marronnier que ma mère, l’hiver de ma naissance, planta elle-même au bord de la grande fontaine dans notre forêt, à deux lieues d’ici : avant de rien faire, j’ai voulu l’aller visiter. Le printemps n’est pas trop avancé, me disais-je : eh bien ! si mon arbre a des feuilles, ce sera un signe pour moi. Moi aussi je dois sortir de l’état de torpeur où je languis dans ce triste et froid château. Ne trouves-tu pas que ces vieux murs noircis, symboles maintenant et autrefois moyens du despotisme, sont une véritable image du triste hiver ? ils sont pour moi ce que l’hiver est pour mon arbre."You know," he added in a low tone drawing nearer to' the Contessa, and fastening upon her a pair of eyes from which fire darted, "you know that young chestnut which my mother, in the winter in which I was born, planted with her own hands beside the big spring in our forest, two leagues from here; before doing anything else I wanted to visit it. 'The spring is not far advanced,' I said to myself, 'very well, if my tree is in leaf, that shall be a sign for me. I also must emerge from the state of torpor in which I am languishing in this cold and dreary castle.' Do you not feel that these old blackened walls, the symbols now as they were once the instruments of despotism, are a perfect image of the dreariness of winter? They are to me what winter is to my tree.
« Le croirais-tu, Gina ? hier soir à sept heures et demie j’arrivais à mon marronnier ; il avait des feuilles, de jolies petites feuilles déjà assez grandes ! Je les baisai sans leur faire de mal. J’ai bêché la terre avec respect à l’entour de l’arbre chéri. Aussitôt, rempli d’un transport nouveau, j’ai traversé la montagne ; je suis arrivé à Menagio : il me fallait un passeport pour entrer en Suisse. Le temps avait volé, il était déjà une heure du matin quand je me suis vu à la porte de Vasi. Je pensais devoir frapper longtemps pour le réveiller ; mais il était debout avec trois de ses amis. A mon premier mot : « Tu vas rejoindre Napoléon ! » s’est-il écrié, et il m’a sauté au cou. Les autres aussi m’ont embrassé avec transport. « Pourquoi suis-je marié ! » disait l’un d’eux."Would you believe it, Gina? Yesterday evening at half past seven I came to my chestnut; it had leaves, pretty little leaves that were quite big already! I kissed them, carefully so as not to hurt them. I turned the soil reverently round the dear tree. At once filled with a fresh enthusiasm, I crossed the mountain; I came to Menaggio: I needed a passport to enter Switzerland. The time had flown, it was already one o'clock in the morning when I found myself at Vasi's door. I thought that I should have to knock for a long time to arouse him, but he was sitting up with three of his friends. At the first word I uttered: 'You are going to join Napoleon,' he cried; and he fell on my neck. The others too embraced me with rapture. 'Why am I married?' I heard one of them say."
Mme Pietranera était devenue pensive ; elle crut devoir présenter quelques objections. Si Fabrice eût eu la moindre expérience, il eût bien vu que la comtesse elle-même ne croyait pas aux bonnes raisons qu’elle se hâtait de lui donner. Mais, à défaut d’expérience, il avait de la résolution ; il ne daigna pas même écouter ces raisons. La comtesse se réduisit bientôt à obtenir de lui que du moins il fît part de son projet à sa mère.Signora Pietranera had grown pensive. She felt that she must offer a few objections. If Fabrizio had had the slightest experience of life, he would have seen quite well that the Contessa herself did not believe in the sound reasons which she hastened to urge on him. But, failing experience, he had resolution; he did not condescend even to hear what those reasons were. The Contessa presently came down to making him promise that at least he would inform his mother of his intention.
– Elle le dira à mes sœurs, et ces femmes me trahiront à leur insu ! s’écria Fabrice avec une sorte de hauteur héroïque."She will tell my sisters, and those women will betray me without knowing it!" cried Fabrizio with a sort of heroic grandeur.
– Parlez donc avec plus de respect, dit la comtesse souriant au milieu de ses larmes, du sexe qui fera votre fortune ; car vous déplairez toujours aux hommes, vous avez trop de feu pour les âmes prosaïques."You should speak more respectfully," said the Contessa, smiling through her tears, "of the sex that will make your fortune; for you will never appeal to men, you have too much fire for prosaic souls."
La marquise fondit en larmes en apprenant l’étrange projet de son fils ; elle n’en sentait pas l’héroïsme, et fit tout son possible pour le retenir. Quand elle fut convaincue que rien au monde, excepté les murs d’une prison, ne pourrait l’empêcher de partir, elle lui remit le peu d’argent qu’elle possédait ; puis elle se souvint qu’elle avait depuis la veille huit ou dix petits diamants valant peut-être dix mille francs, que le marquis lui avait confiés pour les faire monter à Milan. Les sœurs de Fabrice entrèrent chez leur mère tandis que la comtesse cousait ces diamants dans l’habit de voyage de notre héros ; il rendait à ces pauvres femmes leurs chétifs napoléons. Ses sœurs furent tellement enthousiasmées de son projet, elles l’embrassaient avec une joie si bruyante qu’il prit à la main quelques diamants qui restaient encore à cacher, et voulut partir sur-le-champ.The Marchesa dissolved in tears on learning her son's strange plan; she could not feel its heroism, and did everything in her power to keep him at home. When she was convinced that nothing in the world, except the walls of a prison, could prevent him from starting, she handed over to him the little money that she possessed; then she remembered that she had also, the day before, received nine or ten small diamonds, worth perhaps ten thousand francs, which the Marchese had entrusted to her to take to Milan to be set. Fabrizio's sisters came ulto their mother's room while the Contessa was sewing these diamonds into our hero's travelling coat; he handed the poor women back their humble napoleons. His sisters were so enthusiastic over his plan, they kissed him with so clamorous a joy that he took in his hand the diamonds that had still to be concealed and was for starting off there and then.
– Vous me trahiriez à votre insu, dit-il à ses sœurs. Puisque j’ai tant d’argent, il est inutile d’emporter des hardes ; on en trouve partout. Il embrassa ces personnes qui lui étaient si chères, et partit à l’instant même sans vouloir rentrer dans sa chambre. Il marcha si vite, craignant toujours d’être poursuivi par des gens à cheval, que le soir même il entrait à Lugano. Grâce à Dieu, il était dans une ville suisse, et ne craignait plus d’être violenté sur la route solitaire par des gendarmes payés par son père. De ce lieu, il lui écrivit une belle lettre, faiblesse d’enfant qui donna de la consistance à la colère du marquis. Fabrice prit la poste, passa le Saint-Gothard ; son voyage fut rapide, et il entra en France par Pontarlier. L’Empereur était à Paris. Là commencèrent les malheurs de Fabrice ; il était parti dans la ferme intention de parler à l’Empereur : jamais il ne lui était venu à l’esprit que ce fût chose difficile. A Milan, dix fois par jour il voyait le prince Eugène et eût pu lui adresser la parole. A Paris, tous les matins, il allait dans la cour du château des Tuileries assister aux revues passées par Napoléon ; mais jamais il ne put approcher de l’Empereur. Notre héros croyait tous les Français profondément émus comme lui de l’extrême danger que courait la patrie. A la table de l’hôtel où il était descendu, il ne fit point mystère de ses projets et de son dévouement ; il trouva des jeunes gens d’une douceur aimable, encore plus enthousiastes que lui, et qui, en peu de jours, ne manquèrent pas de lui voler tout l’argent qu’il possédait. Heureusement, par pure modestie, il n’avait pas parlé des diamants donnés par sa mère. Le matin où, à la suite d’une orgie, il se trouva décidément volé, il acheta deux beaux chevaux, prit pour domestique un ancien soldat palefrenier du maquignon, et, dans son mépris pour les jeunes Parisiens beaux parleurs, partit pour l’armée. Il ne savait rien, sinon qu’elle se rassemblait vers Maubeuge. A peine fut-il arrivé sur la frontière, qu’il trouva ridicule de se tenir dans une maison, occupé à se chauffer devant une bonne cheminée, tandis que des soldats bivouaquaient. Quoi que pût lui dire son domestique, qui ne manquait pas de bon sens, il courut se mêler imprudemment aux bivouacs de l’extrême frontière, sur la route de Belgique. A peine fut-il arrivé au premier bataillon placé à côté de la route, que les soldats se mirent à regarder ce jeune bourgeois, dont la mise n’avait rien qui rappelât l’uniforme. La nuit tombait, il faisait un vent froid. Fabrice s’approcha d’un feu, et demanda l’hospitalité en payant. Les soldats se regardèrent étonnés surtout de l’idée de payer, et lui accordèrent avec bonté une place au feu ; son domestique lui fit un abri. Mais, une heure après, l’adjudant du régiment passant à portée du bivouac, les soldats allèrent lui raconter l’arrivée de cet étranger parlant mal français. L’adjudant interrogea Fabrice, qui lui parla de son enthousiasme pour l’Empereur avec un accent fort suspect ; sur quoi ce sous-officier le pria de le suivre jusque chez le colonel, établi dans une ferme voisine. Le domestique de Fabrice s’approcha avec les deux chevaux. Leur vue parut frapper si vivement l’adjudant sous-officier, qu’aussitôt il changea de pensée, et se mit à interroger aussi le domestique. Celui-ci, ancien soldat, devinant d’abord le plan de campagne de son interlocuteur, parla des protections qu’avait son maître, ajoutant que, certes, on ne lui chiperait pas ses beaux chevaux. Aussitôt un soldat appelé par l’adjudant lui mit la main sur le collet ; un autre soldat prit soin des chevaux, et, d’un air sévère, l’adjudant ordonna à Fabrice de le suivre sans répliquer."You will betray me without knowing it," he said to his sisters. "Since I have all this money, there is no need to take clothes; one can get them anywhere." He embraced these dear ones and set off at once without even going back to his own room. He walked so fast, afraid of being followed by men on horseback, that before night he had entered Lugano. He was now, thank heaven, in a Swiss town, and had no longer any fear of being waylaid on the lonely road by constables in his father's pay. From this haven, he wrote him a fine letter, a boyish weakness which gave strength and substance to the Marchese's anger. Fabrizio took the post, crossed the Saint-Gothard; his progress was rapid, and he entered France by Pontarlier. The Emperor was in Paris. There Fabrizio's troubles began; he had started out with the firm intention of speaking to the Emperor: it had never occurred to him that this might be a difficult matter. At Milan, ten times daily he used to see Prince Eugène, and could have spoken to him had he wished. In Paris, every morning he went to the courtyard of the Tuileries to watch the reviews held by Napoleon; but never was he able to come near the Emperor. Our hero imagined all the French to be profoundly disturbed, as he himself was, by the extreme peril in which their country lay. At table in the hotel in which he was staying, he made no mystery about his plans; he found several young men with charming manners, even more enthusiastic than himself, who, in a very few days, did not fail to rob him of all the money that he possessed. Fortunately, out of pure modesty, he had said nothing of the diamonds given him by his mother. On the morning when, after an orgy overnight, he found that he had been decidedly robbed, he bought a fine pair of horses, engaged as servant an old soldier, one of the dealer's grooms, and, filled with contempt for the young men of Paris with their fine speeches, set out to join the army. He knew nothing except that it was concentrated near Maubeuge. No sooner had he reached the frontier than he felt that it would be absurd for him to stay in a house, toasting himself before a good fire, when there were soldiers in bivouac outside. In spite of the remonstrances of his servant, who was not lacking in common sense, he rashly made his way to the bivouacs on the extreme frontier, on the road into Belgium. No sooner had he reached the first battalion that was resting by the side of the road than the soldiers began to stare at the sight of this young civilian in whose appearance there was nothing that suggested uniform. Night was falling, a cold wind blew. Fabrizio went up to a fire and offered to pay for hospitality. The soldiers looked at one another amazed more than anything at the idea of payment, and willingly made room for him by the fire. His servant constructed a shelter for him. But, an hour later, the _adjudant_ of the regiment happening to pass near the bivouac, the soldiers went to report to him the arrival of this stranger speaking bad French. The _adjudant_ questioned Fabrizio, who spoke to him of his enthusiasm for the Emperor in an accent which aroused grave suspicion; whereupon this under-officer requested our hero to go with him to the Colonel, whose headquarters were in a neighbouring farm. Fabrizio's servant came up with the two horses. The sight of them seemed to make so forcible an impression upon the _adjudant_ that immediately he changed his mind and began to interrogate the servant also. The latter, an old soldier, guessing his questioner's plan of campaign from the first, spoke of the powerful protection which his master enjoyed, adding that certainly they would not _bone_ his fine horses. At once a soldier called by the _adjudant_ put his hand on the servant's collar; another soldier took charge of the horses, and, with an air of severity, the _adjudant_ ordered Fabrizio to follow him and not to answer back.
Après lui avoir fait faire une bonne lieue, à pied, dans l’obscurité rendue plus profonde en apparence par le feu des bivouacs qui de toutes parts éclairaient l’horizon, l’adjudant remit Fabrice à un officier de gendarmerie qui, d’un air grave, lui demanda ses papiers. Fabrice montra son passeport qui le qualifiait marchand de baromètres portant sa marchandise.After making him cover a good league on foot, in the darkness rendered apparently more intense by the fires of the bivouacs which lighted the horizon on every side, the adjutant handed Fabrizio over to an officer of _gendarmerie_ who, with a grave air, asked for his papers. Fabrizio showed his passport, which described him as a dealer in barometers travelling with his wares.
– Sont-ils bêtes, s’écria l’officier, c’est aussi trop fort !"What fools they are!" cried the officer; "this really is too much."
Il fit des questions à notre héros qui parla de l’Empereur et de la liberté dans les termes du plus vif enthousiasme ; sur quoi l’officier de gendarmerie fut saisi d’un rire fou.He put a number of questions to our hero, who spoke of the Emperor and of Liberty in terms of the keenest enthusiasm; whereupon the officer of _gendarmerie_ went off in peals of laughter.
– Parbleu ! tu n’es pas trop adroit ! s’écria-t-il. Il est un peu fort de café que l’on ose nous expédier des blancs-becs de ton espèce !"Gad! You're no good at telling a tale!" he cried. "It is a bit too much of a good thing their daring to send us young mugs like you!"
Et quoi que pût dire Fabrice, qui se tuait à expliquer qu’en effet il n’était pas marchand de baromètres, l’officier l’envoya à la prison de B…, petite ville du voisinage où notre héros arriva sur les trois heures du matin, outré de fureur et mort de fatigue.And despite all the protestations of Fabrizio, who was dying to explain that he was not really a dealer in barometers, the officer sent him to the prison of B----, a small town in the neighbourhood, where our hero arrived at about three o'clock in the morning, beside himself with rage and half dead with exhaustion.
Fabrice, d’abord étonné, puis furieux, ne comprenant absolument rien à ce qui lui arrivait, passa trente-trois longues journées dans cette misérable prison ; il écrivait lettres sur lettres au commandant de la place, et c’était la femme du geôlier, belle Flamande de trente-six ans, qui se chargeait de les faire parvenir. Mais comme elle n’avait nulle envie de faire fusiller un aussi joli garçon, et que d’ailleurs il payait bien, elle ne manquait pas de jeter au feu toutes ces lettres. Le soir, fort tard, elle daignait venir écouter les doléances du prisonnier ; elle avait dit à son mari que le blanc-bec avait de l’argent, sur quoi le prudent geôlier lui avait donné carte blanche. Elle usa de la permission et reçut quelques napoléons d’or, car l’adjudant n’avait enlevé que les chevaux, et l’officier de gendarmerie n’avait rien confisqué du tout. Une après-midi du mois de juin, Fabrice entendit une forte canonnade assez éloignée. On se battait donc enfin ! son cœur bondissait d’impatience. Il entendit aussi beaucoup de bruit dans la ville ; en effet un grand mouvement s’opérait, trois divisions traversaient B… Quand, sur les onze heures du soir, la femme du geôlier vint partager ses peines, Fabrice fut plus aimable encore que de coutume ; puis lui prenant les mains :Fabrizio, astonished at first, then furious, understanding absolutely nothing of what was happening to him, spent thirty-three long days in this wretched prison; he wrote letter after letter to the town commandant, and it was the gaoler's wife, a handsome Fleming of six-and-thirty, who undertook to deliver them. But as she had no wish to see so nice-looking a boy shot, and as moreover he paid well, she put all these letters without fail in the fire. Late in the evening, she would deign to come in and listen to the prisoner's complaints; she had told her husband that the young greenhorn had money, after which the prudent gaoler allowed her a free hand. She availed herself of this licence and received several gold napoleons in return, for the _adjudant_ had taken only the horses, and the officer of _gendarmerie_ had confiscated nothing at all. One afternoon in the month of June, Fabrizio heard a violent cannonade at some distance. So they were fighting at last! His heart leaped with impatience. He heard also a great deal of noise in the town; as a matter of fact a big movement of troops was being effected; three divisions were passing through B----. When, about eleven o'clock, the gaoler's wife came in to share his griefs, Fabrizio was even more friendly than usual; then, seizing hold of her hands:
– Faites-moi sortir d’ici, je jurerai sur l’honneur de revenir dans la prison dès qu’on aura cessé de se battre."Get me out of here; I swear on my honour to return to prison as soon as they have stopped fighting."
– Balivernes que tout cela ! As-tu du quibus ? Il parut inquiet, il ne comprenait pas le mot “quibus”. La geôlière, voyant ce mouvement, jugea que les eaux étaient basses, et, au lieu de parler de napoléons d’or comme elle l’avait résolu, elle ne parla plus que de francs."Stuff and nonsense! Have you the _quibus_?" He seemed worried; he did not understand the word _quibus_. The gaoler's wife, noticing his dismay, decided that he must be in low water, and instead of talking in gold napoleons as she had intended talked now only in francs.
– Ecoute, lui dit-elle, si tu peux donner une centaine de francs, je mettrai un double napoléon sur chacun des yeux du caporal qui va venir relever la garde pendant la nuit. Il ne pourra te voir partir de prison, et si son régiment doit filer dans la journée, il acceptera."Listen," she said to him, "if you can put down a hundred francs, I will place a double napoleon on each eye of the corporal who comes to change the guard during the night. He won't be able to see you breaking out of prison, and if his regiment is to march to-morrow he will accept."
Le marché fut bientôt conclu. La geôlière consentit même à cacher Fabrice dans sa chambre d’où il pourrait plus facilement s’évader le lendemain matin.The bargain was soon struck. The gaoler's wife even consented to hide Fabrizio in her own room, from which he could more easily make his escape in the morning.
Le lendemain, avant l’aube, cette femme tout attendrie dit à Fabrice :Next day, before dawn, the woman, who was quite moved, said to Fabrizio:
– Mon cher petit, tu es encore bien jeune pour faire ce vilain métier : crois-moi, n’y reviens plus."My dear boy, you are still far too young for that dirty trade; take my advice, don't go back to it."
– Mais quoi ! répétait Fabrice, il est donc criminel de vouloir défendre la patrie ?"What!" stammered Fabrizio, "is it a crime then to wish to defend one's country?"
– Suffit. Rappelle-toi toujours que je t’ai sauvé la vie ; ton cas était net, tu aurais été fusillé, mais ne le dis à personne, car tu nous ferais perdre notre place à mon mari et à moi ; surtout ne répète jamais ton mauvais conte d’un gentilhomme de Milan déguisé en marchand de baromètres, c’est trop bête. Ecoute-moi bien, je vais te donner les habits d’un hussard mort avant-hier dans la prison : n’ouvre la bouche que le moins possible, mais enfin, si un maréchal des logis ou un officier t’interroge de façon à te forcer de répondre, dis que tu es resté malade chez un paysan qui t’a recueilli par charité comme tu tremblais la fièvre dans un fossé de la route. Si l’on n’est pas satisfait de cette réponse, ajoute que tu vas rejoindre ton régiment. On t’arrêtera peut-être à cause de ton accent : alors dis que tu es né en Piémont, que tu es un conscrit resté en France l’année passée, etc."Enough said. Always remember that I saved your life; your case was clear, you would have been shot. But don't say a word to anyone, or you will lose my husband and me our job; and whatever you do, don't go about repeating that silly tale about being a gentleman from Milan disguised as a dealer in barometers, it's too stupid. Listen to me now, I'm going to give you the uniform of a hussar who died the other day in the prison; open your mouth as little as you possibly can; but if a serjeant or an officer asks you questions so that you have to answer, say that you've been lying ill in the house of a peasant who took you in out of charity when you were shivering with fever in a ditch by the roadside. If that does not satisfy them, you can add that you are going back to your regiment. They may perhaps arrest you because of your accent; then say that you were born in Piedmont, that you're a conscript who was left in France last year, and all that sort of thing."
Pour la première fois, après trente-trois jours de fureur, Fabrice comprit le fin mot de tout ce qui lui arrivait. On le prenait pour un espion. Il raisonna avec la geôlière, qui, ce matin-là, était fort tendre, et enfin tandis qu’armée d’une aiguille elle rétrécissait les habits du hussard, il raconta son histoire bien clairement à cette femme étonnée. Elle y crut un instant ; il avait l’air si naïf, et il était si joli habillé en hussard !For the first time, after thirty-three days of blind fury, Fabrizio grasped the clue to all that had happened. They took him for a spy. He argued with the gaoler's wife, who, that morning, was most affectionate; and finally, while armed with a needle she was taking in the hussar's uniform to fit him, he told his whole story in so many words to the astonished woman. For an instant she believed him; he had so innocent an air, and looked so nice dressed as a hussar.
– Puisque tu as tant de bonne volonté pour te battre, lui dit-elle enfin à demi persuadée, il fallait donc en arrivant à Paris t’engager dans un régiment. En payant à boire à un maréchal des logis, ton affaire était faite ! La geôlière ajouta beaucoup de bons avis pour l’avenir, et enfin, à la petite pointe du jour, mit Fabrice hors de chez elle, après lui avoir fait jurer cent et cent fois que jamais il ne prononcerait son nom, quoi qu’il pût arriver. Dès que Fabrice fut sorti de la petite ville, marchant gaillardement le sabre de hussard sous le bras, il lui vint un scrupule. Me voici, se dit-il, avec l’habit et la feuille de route d’un hussard mort en prison, où l’avait conduit, dit-on, le vol d’une vache et de quelques couverts d’argent ! j’ai pour ainsi dire succédé à son être… et cela sans le vouloir ni le prévoir en aucune manière ! Gare la prison !… Le présage est clair, j’aurai beaucoup à souffrir de la prison !"Since you have such a desire to fight," she said to him at length half convinced, "what you ought to have done as soon as you reached Paris was to enlist in a regiment. If you had paid for a serjeant's drink, the whole thing would have been settled." The gaoler's wife added much good advice for the future, and finally, at the first streak of dawn, let Fabrizio out of the house, after making him swear a hundred times over that he would never mention her name, whatever happened. As soon as Fabrizio had left the little town, marching boldly with the hussar's sabre under his arm, he was seized by a scruple. "Here I am," he said to himself, "with the clothes and the marching orders of a hussar who died in prison, where he was sent, they say, for stealing a cow and some silver plate! I have, so to speak, inherited his identity ... and without wishing it or expecting it in any way! Beware of prison! The omen is clear, I shall have much to suffer from prisons!"
Il n’y avait pas une heure que Fabrice avait quitté sa bienfaitrice, lorsque la pluie commença à tomber avec une telle force qu’à peine le nouvel hussard pouvait-il marcher, embarrassé par des bottes grossières qui n’étaient pas faites pour lui. Il fit rencontre d’un paysan monté sur un méchant cheval, il acheta le cheval en s’expliquant par signes ; la geôlière lui avait recommandé de parler le moins possible, à cause de son accent.Not an hour had passed since Fabrizio's parting from his benefactress when the rain began to fall with such violence that the new hussar was barely able to get along, hampered by a pair of heavy boots which had not been made for him. Meeting a peasant mounted upon a sorry horse, he bought the animal, explaining by signs what he wanted; the gaoler's wife had recommended him to speak as little as possible, in view of his accent.
Ce jour-là l’armée, qui venait de gagner la bataille de Ligny, était en pleine marche sur Bruxelles ; on était à la veille de la bataille de Waterloo. Sur le midi, la pluie à verse continuant toujours, Fabrice entendit le bruit du canon ; ce bonheur lui fit oublier tout à fait les affreux moments de désespoir que venait de lui donner cette prison si injuste. Il marcha jusqu’à la nuit très avancée, et comme il commençait à avoir quelque bon sens, il alla prendre son logement dans une maison de paysan fort éloignée de la route. Ce paysan pleurait et prétendait qu’on lui avait tout pris ; Fabrice lui donna un écu, et il trouva de l’avoine. Mon cheval n’est pas beau, se dit Fabrice ; mais qu’importe, il pourrait bien se trouver du goût de quelque adjudant, et il alla coucher à l’écurie à ses côtés. Une heure avant le jour, le lendemain, Fabrice était sur la route, et, à force de caresses, il était parvenu à faire prendre le trot à son cheval. Sur les cinq heures, il entendit la canonnade : c’étaient les préliminaires de Waterloo.That day the army, which had just won the battle of Ligny, was marching straight on Brussels. It was the eve of the battle of Waterloo. Towards midday, the rain still continuing to fall in torrents, Fabrizio heard the sound of the guns; this joy made him completely oblivious of the fearful moments of despair in which so unjust an imprisonment had plunged him. He rode on until late at night, and, as he was beginning to have a little common sense, went to seek shelter in a peasant's house a long way from the road. This peasant wept and pretended that everything had been taken from him; Fabrizio gave him a crown, and he found some . barley. "My horse is no beauty," Fabrizio said to himself, "but that makes no difference, he may easily take the fancy of some _adjutant_," and he went to lie down in the stable by its side. An hour before dawn Fabrizio was on the road, and, by copious endearments, succeeded in making his horse trot. About five o'clock, he heard the cannonade: it was the preliminaries of Waterloo.
CHAPITRE IIICHAPTER THREE
Fabrice trouva bientôt des vivandières, et l’extrême reconnaissance qu’il avait pour la geôlière de B… le porta à leur adresser la parole : il demanda à l’une d’elles où était le 4erégiment de hussards, auquel il appartenait.Fabrizio soon came upon some vivandières, and the extreme gratitude that he felt for the gaoler's wife of B---- impelled him to address them; he asked one of them where he would find the 4th Hussar Regiment, to which he belonged.
– Tu ferais tout aussi bien de ne pas tant te presser mon petit soldat, dit la cantinière touchée par la pâleur et les beaux yeux de Fabrice. Tu n’as pas encore la poigne assez ferme pour les coups de sabre qui vont se donner aujourd’hui. Encore si tu avais un fusil, je ne dis pas, tu pourrais lâcher ta balle tout comme un autre."You would do just as well not to be in such a hurry, young soldier," said the cantinière, touched by Fabrizio's pallor and glowing eyes. "Your wrist is not strong enough yet for the sabre-thrusts they'll be giving to-day. If you had a musket, I don't say, maybe you could let off your round as well as any of them."
Ce conseil déplut à Fabrice ; mais il avait beau pousser son cheval, il ne pouvait aller plus vite que la charrette de la cantinière. De temps à autre le bruit du canon semblait se rapprocher et les empêchait de s’entendre, car Fabrice était tellement hors de lui d’enthousiasme et de bonheur, qu’il avait renoué la conversation. Chaque mot de la cantinière redoublait son bonheur en le lui faisant comprendre. A l’exception de son vrai nom et de sa fuite de prison, il finit par tout dire à cette femme qui semblait si bonne. Elle était fort étonnée et ne comprenait rien du tout à ce que lui racontait ce beau jeune soldat.This advice displeased Fabrizio; but however much he urged on his horse, he could go no faster than the cantinière in her cart. Every now and then the sound of the guns seemed to come nearer and prevented them from hearing each other speak, for Fabrizio was so beside himself with enthusiasm and delight that he had renewed the conversation. Every word uttered by the cantinière intensified his happiness by making him understand it. With the exception of his real name and his escape from prison, he ended by confiding everything to this woman who seemed such a good soul. She was greatly surprised and understood nothing at all of what this handsome young soldier was telling her.
– Je vois le fin mot, s’écria-t-elle enfin d’un air de triomphe : vous êtes un jeune bourgeois amoureux de la femme de quelque capitaine du 4ede hussards. Votre amoureuse vous aura fait cadeau de l’uniforme que vous portez, et vous courez après elle. Vrai, comme Dieu est là-haut, vous n’avez jamais été soldat ; mais, comme un brave garçon que vous êtes, puisque votre régiment est au feu, vous voulez y paraître, et ne pas passer pour un capon."I see what it is," she exclaimed at length with an air of triumph. "You're a young gentleman who has fallen in love with the wife of some captain in the 4th Hussars. Your mistress will have made you a present of the uniform you're wearing, and you're going after her. As sure as God's in heaven, you've never been a soldier; but, like the brave boy you are, seeing your regiment's under fire, you want to be there too, and not let them think you a chicken."
Fabrice convint de tout : c’était le seul moyen qu’il eût de recevoir de bons conseils. « J’ignore toutes les façons d’agir de ces Français, se disait-il, et, si je ne suis pas guidé par quelqu’un, je parviendrai encore à me faire jeter en prison, et l’on me volera mon cheval.Fabrizio agreed with everything; it was his only way of procuring good advice. "I know nothing of the ways of these French people," he said to himself, "and if I am not guided by someone I shall find myself being put in prison again, and they'll steal my horse."
– D’abord, mon petit, lui dit la cantinière, qui devenait de plus en plus son amie, conviens que tu n’as pas vingt et un ans : c’est tout le bout du monde si tu en as dix-sept."First of all, my boy," said the cantinière, who was becoming more and more of a friend to him, "confess that you're not one-and-twenty: at the very most you might be seventeen."
C’était la vérité, et Fabrice l’avoua de bonne grâce.This was the truth, and Fabrizio admitted as much with good grace.
– Ainsi, tu n’es pas même conscrit ; c’est uniquement à cause des beaux yeux de la madame que tu vas te faire casser les os. Peste ! elle n’est pas dégoûtée. Si tu as encore quelques-uns de ces jaunets qu’elle t’a remis, il faut primo que tu achètes un autre cheval ; vois comme ta rosse dresse les oreilles quand le bruit du canon ronfle d’un peu près ; c’est là un cheval de paysan qui te fera tuer dès que tu seras en ligne. Cette fumée blanche, que tu vois là-bas par-dessus la haie, ce sont des feux de peloton, mon petit ! Ainsi, prépare-toi à avoir une fameuse venette, quand tu vas entendre siffler les balles. Tu ferais aussi bien de manger un morceau tandis que tu en as encore le temps."Then, you aren't even a conscript; it's simply because of Madame's pretty face that you're going to get your bones broken. Plague it, she can't be particular. If you've still got some of the yellow-boys she sent you, you must first of all buy yourself another horse; look how your screw pricks up his ears when the guns sound at all near; that's a peasant's horse, and will be the death of you as soon as you reach the line. That white smoke you see over there above the hedge, that's the infantry firing, my boy. So prepare for a fine fright when you hear the bullets whistling over you. You'll do as well to eat a bit while there's still time."
Fabrice suivit ce conseil, et, présentant un napoléon à la vivandière, la pria de se payer.Fabrizio followed this advice and, presenting a napoleon to the vivandière, asked her to accept payment.
– C’est pitié de le voir ! s’écria cette femme ; le pauvre petit ne sait pas seulement dépenser son argent ! Tu mériterais bien qu’après avoir empoigné ton napoléon je fisse prendre son grand trot à Cocotte ; du diable si ta rosse pourrait me suivre. Que ferais-tu, nigaud, en me voyant détaler ? Apprends que, quand le brutal gronde, on ne montre jamais d’or. Tiens, lui dit-elle, voilà dix-huit francs cinquante centimes, et ton déjeuner te coûte trente sous. Maintenant, nous allons bientôt avoir des chevaux à revendre. Si la bête est petite, tu en donneras dix francs, et, dans tous les cas, jamais plus de vingt francs, quand ce serait le cheval des quatre fils Aymon."It makes one weep to see him!" cried the woman; "the poor child doesn't even know how to spend his money! It would be no more than you deserve if I pocketed your napoleon and put Cocotte into a trot; damned if your screw could catch me up. What would you do, stupid, if you saw me go off? Bear in mind, when the brute growls, never to show your gold. Here," she went on, "here's 18 francs, 50 centimes, and your breakfast costs you 30 sous. Now, we shall soon have some horses for sale. If the beast is a small one, you'll give ten francs, and, in any case, never more than twenty, not if it was the horse of the Four Sons of Aymon."
Le déjeuner fini, la vivandière, qui pérorait toujours, fut interrompue par une femme qui s’avançait à travers champs, et qui passa sur la route.The meal finished, the vivandière, who was still haranguing, was interrupted by a woman who had come across the fields and passed them on the road.
– Holà, hé ! lui cria cette femme ; holà ! Margot ! ton 6eléger est sur la droite."Hallo there, hi!" this woman shouted. "Hallo, Margot! Your 6th Light are over there on the right."
– Il faut que je te quitte, mon petit, dit la vivandière à notre héros ; mais en vérité tu me fais pitié ; j’ai de l’amitié pour toi, sacré dié ! Tu ne sais rien de rien, tu vas te faire moucher, comme Dieu est Dieu ! Viens-t’en au 6eléger avec moi."I must leave you, my boy," said the vivandière to our hero; "but really and truly I pity you; I've taken quite a fancy to you, upon my word I have. You don't know a thing about anything, you're going to get a wipe in the eye, as sure as God's in heaven! Come along to the 6th Light with me."
– Je comprends bien que je ne sais rien, lui dit Fabrice, mais je veux me battre et suis résolu d’aller là-bas vers cette fumée blanche."I quite understand that I know nothing," Fabrizio told her, "but I want to fight, and I'm determined to go over there towards that white smoke."
– Regarde comme ton cheval remue les oreilles ! Dès qu’il sera là-bas, quelque peu de vigueur qu’il ait, il te forcera la main, il se mettra à galoper, et Dieu sait où il te mènera. Veux-tu m’en croire ? Dès que tu seras avec les petits soldats, ramasse un fusil et une giberne, mets-toi à côté des soldats et fais comme eux, exactement. Mais, mon Dieu, je parie que tu ne sais pas seulement déchirer une cartouche."Look how your horse is twitching his ears! As soon as he gets over there, even if he's no strength left, he'll take the bit in his teeth and start galloping, and heaven only knows where he'll land you. Will you listen to me now? As soon as you get to the troops, pick up a musket and a cartridge pouch, get down among the men and copy what you see them do, exactly the same: But, good heavens, I'll bet you don't even know how to open a cartridge."
Fabrice, fort piqué, avoua cependant à sa nouvelle amie qu’elle avait deviné juste.Fabrizio, stung to the quick, admitted nevertheless to his new friend that she had guessed aright.
– Pauvre petit ! il va être tué tout de suite ; vrai comme Dieu ! ça ne sera pas long. Il faut absolument que tu viennes avec moi, reprit la cantinière d’un air d’autorité."Poor boy! He'll be killed straight away; sure as God! It won't take long. You've got to come with me, absolutely," went on the cantinière in a tone of authority.
– Mais je veux me battre."But I want to fight."
– Tu te battras aussi ; va, le 6eléger est un fameux, et aujourd’hui il y en a pour tout le monde."You shall fight too; why, the 6th Light are famous fighters, and there's fighting enough to-day for everyone."
– Mais serons-nous bientôt à votre régiment ?"But shall we come soon to the regiment?"
– Dans un quart d’heure tout au plus."In a quarter of an hour at the most."
« Recommandé par cette brave femme, se dit Fabrice, mon ignorance de toutes choses ne me fera pas prendre pour un espion, et je pourrai me battre. » A ce moment, le bruit du canon redoubla, un coup n’attendait pas l’autre."With this honest woman's recommendation," Fabrizio told himself, "my ignorance of everything won't make them take me for a spy, and I shall have a chance of fighting." At this moment the noise of the guns redoubled, each explosion coming straight on top of the last.
– C’est comme un chapelet, dit Fabrice."It's like a Rosary," said Fabrizio.
– On commence à distinguer les feux de peloton, dit la vivandière en donnant un coup de fouet à son petit cheval qui semblait tout animé par le feu."We're beginning to hear the infantry fire now," said the vivandière, whipping up her little horse, which seemed quite excited by the firing.
La cantinière tourna à droite et prit un chemin de traverse au milieu des prairies ; il y avait un pied de boue ; la petite charrette fut sur le point d’y rester : Fabrice poussa à la roue. Son cheval tomba deux fois ; bientôt le chemin, moins rempli d’eau, ne fut plus qu’un sentier au milieu du gazon. Fabrice n’avait pas fait cinq cents pas que sa rosse s’arrêta tout court : c’était un cadavre, posé en travers du sentier, qui faisait horreur au cheval et au cavalier.The cantinière turned to the right and took a side road that ran through the fields; there was a foot of mud in it; the little cart seemed about to be stuck fast: Fabrizio pushed the wheel. His horse fell twice; presently the road, though with less water on it, was nothing more than a bridle path through the grass. Fabrizio had not gone five hundred yards when his nag stopped short: it was a corpse, lying across the path, which terrified horse and rider alike.
La figure de Fabrice, très pâle naturellement, prit une teinte verte fort prononcée : la cantinière, après avoir regardé le mort, dit, comme se parlant à elle-même :Fabrizio's face, pale enough by nature, assumed a markedly green tinge; the cantinière, after looking at the dead man, said, as though speaking to herself:
– Ça n’est pas de notre division. Puis, levant les yeux sur notre héros, elle éclata de rire."That's not one of our Division." Then, raising her eyes to our hero, she burst out laughing.
– Ah ! ah ! mon petit ! s’écria-t-elle, en voilà du nanan ! Fabrice restait glacé. Ce qui le frappait surtout c’était la saleté des pieds de ce cadavre qui déjà était dépouillé de ses souliers, et auquel on n’avait laissé qu’un mauvais pantalon tout souillé de sang."Aha, my boy! There's a titbit for you!" Fabrizio sat frozen. What struck him most of all was the dirtiness of the feet of this corpse which had already been stripped of its shoes and left with nothing but an old pair of trousers all clotted with blood.
– Approche, lui dit la cantinière ; descends de cheval ; il faut que tu t’y accoutumes ; tiens, s’écria-t-elle, il en a eu par la tête."Come nearer," the cantinière ordered him, "get off your horse, you'll have to get accustomed to them; look," she cried, "he's stopped one in the head."
Une balle, entrée à côté du nez, était sortie par la tempe opposée, et défigurait ce cadavre d’une façon hideuse ; il était resté avec un œil ouvert.A bullet, entering on one side of the nose, had gone out at the opposite temple, and disfigured the corpse in a hideous fashion. It lay with one eye still open.
– Descends donc de cheval, petit, dit la cantinière, et donne-lui une poignée de main pour voir s’il te la rendra."Get off your horse then, lad," said the cantinière, "and give him a shake of the hand to see if he'll return it."
Sans hésiter, quoique prêt à rendre l’âme de dégoût, Fabrice se jeta à bas de cheval et prit la main du cadavre qu’il secoua ferme ; puis il resta comme anéanti ; il sentait qu’il n’avait pas la force de remonter à cheval. Ce qui lui faisait horreur surtout c’était cet œil ouvert.Without hesitation, although ready to yield up his soul with disgust, Fabrizio flung himself from his horse and took the hand of the corpse which he shook vigorously; then he stood still as though paralysed. He felt that he had not the strength to mount again. What horrified him more than anything was that open eye.
« La vivandière va me croire un lâche », se disait-il avec amertume ; mais il sentait l’impossibilité de faire un mouvement : il serait tombé. Ce moment fut affreux ; Fabrice fut sur le point de se trouver mal tout à fait. La vivandière s’en aperçut, sauta lestement à bas de sa petite voiture, et lui présenta, sans mot dire, un verre d’eau-de-vie qu’il avala d’un trait ; il put remonter sur sa rosse, et continua la route sans dire une parole. La vivandière le regardait de temps à autre du coin de l’œil."The vivandière will think me a coward," he said to himself bitterly. But he felt the impossibility of making any movement; he would have fallen. It was a frightful moment; Fabrizio was on the point of being physically sick. The vivandière noticed this, jumped lightly down from her little carriage, and held out to him, without saying a word, a glass of brandy which he swallowed at a gulp; he was able to mount his screw, and continued on his way without speaking. The vivandière looked at him now and again from the corner of her eye.
– Tu te battras demain, mon petit, lui dit-elle enfin, aujourd’hui tu resteras avec moi. Tu vois bien qu’il faut que tu apprennes le métier de soldat."You shall fight to-morrow, my boy," she said at length; "to-day you're going to stop with me. You can see now that you've got to learn the business before you can become a soldier."
– Au contraire, je veux me battre tout de suite, s’écria notre héros d’un air sombre, qui sembla de bon augure à la vivandière. Le bruit du canon redoublait et semblait s’approcher. Les coups commençaient à former comme une basse continue ; un coup n’était séparé du coup voisin par aucun intervalle, et sur cette basse continue, qui rappelait le bruit d’un torrent lointain, on distinguait fort bien les feux de peloton."On the contrary, I want to start fighting at once," exclaimed our hero with a sombre air which seemed to the vivandière to augur well. The noise of the guns grew twice as loud and seemed to be coming nearer. The explosions began to form a continuous bass; there was no interval between one and the next, and above this running bass, which suggested the roar of a torrent in the distance, they could make out quite plainly the rattle of musketry.
Dans ce moment la route s’enfonçait au milieu d’un bouquet de bois ; la vivandière vit trois ou quatre soldats des nôtres qui venaient à elle courant à toutes jambes ; elle sauta lestement à bas de sa voiture et courut se cacher à quinze ou vingt pas du chemin. Elle se blottit dans un trou qui était resté au lieu où l’on venait d’arracher un grand arbre. « Donc, se dit Fabrice, je vais voir si je suis un lâche ! » Il s’arrêta auprès de la petite voiture abandonnée par la cantinière et tira son sabre. Les soldats ne firent pas attention à lui et passèrent en courant le long du bois, à gauche de la route.At this point the road dived down into a clump of trees. The vivandière saw three or four soldiers of our army who were coming towards her as fast as their legs would carry them; she jumped nimbly down from her cart and ran into cover fifteen or twenty paces from the road. She hid herself in a hole which had been left where a big tree had recently been uprooted. "Now," thought Fabrizio, "we shall see whether I am a coward!" He stopped by the side of the little cart which the woman had abandoned, and drew his sabre. The soldiers paid no attention to him and passed at a run along the wood, to the left of the road.
– Ce sont des nôtres, dit tranquillement la vivandière en revenant tout essoufflée vers sa petite voiture… Si ton cheval était capable de galoper, je te dirais : pousse en avant jusqu’au bout du bois, vois s’il y a quelqu’un dans la plaine. Fabrice ne se le fit pas dire deux fois, il arracha une branche à un peuplier, l’effeuilla et se mit à battre son cheval à tour de bras ; la rosse prit le galop un instant puis revint à son petit trot accoutumé. La vivandière avait mis son cheval au galop :"They're ours," said the vivandière calmly, as she came back, quite breathless, to her little cart.... "If your horse was capable of galloping, I should say: push ahead as far as the end of the wood, and see if there's anyone on the plain." Fabrizio did not wait to be told twice, he tore off a branch from a poplar, stripped it and started to lash his horse with all his might; the animal broke into a gallop for a moment, then fell back into its regular slow trot. The vivandière had put her horse into a gallop.
– Arrête-toi donc, arrête ! criait-elle à Fabrice."Stop, will you, stop!" she called after Fabrizio.
Bientôt tous les deux furent hors du bois ; en arrivant au bord de la plaine, ils entendirent un tapage effroyable, le canon et la mousqueterie tonnaient de tous les côtés, à droite, à gauche, derrière. Et comme le bouquet de bois d’où ils sortaient occupait un tertre élevé de huit ou dix pieds au-dessus de la plaine, ils aperçurent assez bien un coin de la bataille ; mais enfin il n’y avait personne dans le pré au-delà du bois. Ce pré était bordé, à mille pas de distance, par une longue rangée de saules, très touffus ; au-dessus des saules paraissait une fumée blanche qui quelquefois s’élevait dans le ciel en tournoyant.Presently both were clear of the wood. Coming to the edge of the plain, they heard a terrifying din, guns and muskets thundered on every side, right, left, behind them. And as the clump of trees from which they emerged grew on a mound rising nine or ten feet above the plain, they could see fairly well a corner of the battle; but still there was no one to be seen in the meadow beyond the wood. This meadow was bordered, half a mile away, by a long row of willows, very bushy; above the willows appeared a white smoke which now and again rose eddying into the sky.
– Si je savais seulement où est le régiment ! disait la cantinière embarrassée. Il ne faut pas traverser ce grand pré tout droit. A propos, toi, dit-elle à Fabrice, si tu vois un soldat ennemi, pique-le avec la pointe de ton sabre, ne va pas t’amuser à le sabrer."If I only knew where the regiment was," said the cantinière, in some embarrassment. "It won't do to go straight ahead over this big field. By the way," she said to Fabrizio, "if you see one of the enemy, stick him with the point of your sabre, don't play about with the blade."
A ce moment, la cantinière aperçut les quatre soldats dont nous venons de parler, ils débouchaient du bois dans la plaine à gauche de la route. L’un d’eux était à cheval.At this moment, the cantinière caught sight of the four soldiers whom we mentioned a little way back; they were coming out of the wood on to the plain to the left of the road. One of them was on horseback.
– Voilà ton affaire, dit-elle à Fabrice. Holà ! ho ! cria-t-elle à celui qui était à cheval, viens donc ici boire le verre d’eau-de-vie ; les soldats s’approchèrent."There you are," she said to Fabrizio. "Hallo there!" she called to the mounted man, "come over here and have a glass of brandy." The soldiers approached.
– Où est le 6eléger ? cria-t-elle."Where are the 6th Light?" she shouted.
– Là-bas, à cinq minutes d’ici, en avant de ce canal qui est le long des saules ; même que le colonel Macon vient d’être tué."Over there, five minutes away, across that canal that runs along by the willows; why, Colonel Macon has just been killed."
– Veux-tu cinq francs de ton cheval, toi ?"Will you take five francs for your horse, you?"
– Cinq francs ! tu ne plaisantes pas mal, petite mère, un cheval d’officier que je vais vendre cinq napoléons avant un quart d’heure."Five francs! That's not a bad one, ma! An officer's horse I can sell in ten minutes for five napoleons."
– Donne-m’en un de tes napoléons, dit la vivandière à Fabrice."Give me one of your napoleons," said the vivandière to Fabrizio.
Puis s’approchant du soldat à cheval :Then going up to the mounted soldier:
– Descends vivement, lui dit-elle, voilà ton napoléon."Get off, quickly," she said to him, "here's your napoleon."
Le soldat descendit, Fabrice sauta en selle gaiement, la vivandière détachait le petit portemanteau qui était sur la rosse.The soldier dismounted, Fabrizio sprang gaily on to the saddle, the vivandière unstrapped the little portmanteau which was on his old horse.
– Aidez-moi donc, vous autres ! dit-elle aux soldats, c’est comme ça que vous laissez travailler une dame !"Come and help me, all of you!" she said to the soldiers, "is that the way you leave a lady to do the work?"
Mais à peine le cheval de prise sentit le portemanteau, qu’il se mit à se cabrer, et Fabrice, qui montait fort bien, eut besoin de toute sa force pour le contenir.But no sooner had the captured horse felt the weight of the portmanteau than he began to rear, and Fabrizio, who was an excellent horseman, had to use all his strength to hold him.
– Bon signe ! dit la vivandière, le monsieur n’est pas accoutumé au chatouillement du portemanteau."A good sign!" said the vivandière, "the gentleman is not accustomed to being tickled by portmanteaus."
– Un cheval de général, s’écriait le soldat qui l’avait vendu, un cheval qui vaut dix napoléons comme un liard !"A general's horse," cried the man who had sold it, "a horse that's worth ten napoleons if it's worth a Hard."
– Voilà vingt francs, lui dit Fabrice, qui ne se sentait pas de joie de se trouver entre les jambes un cheval qui eût du mouvement."Here are twenty francs," said Fabrizio, who could not contain himself for joy at feeling between his legs a horse that could really move.
A ce moment, un boulet donna dans la ligne de saules, qu’il prit de biais, et Fabrice eut le curieux spectacle de toutes ces petites branches volant de côté et d’autre comme rasées par un coup de faux.At that moment a shot struck the line of willows, through which it passed obliquely, and Fabrizio had the curious spectacle of all those little branches flying this way and that as though mown down by a stroke of the scythe.
– Tiens, voilà le brutal qui s’avance, lui dit le soldat en prenant ses vingt francs."Look, there's the brute advancing," the soldier said to him as he took the twenty francs.
Il pouvait être deux heures.It was now about two o'clock.
Fabrice était encore dans l’enchantement de ce spectacle curieux, lorsqu’une troupe de généraux, suivis d’une vingtaine de hussards, traversèrent au galop un des angles de la vaste prairie au bord de laquelle il était arrêté : son cheval hennit, se cabra deux ou trois fois de suite, puis donna des coups de tête violents contre la bride qui le retenait. « Eh bien, soit ! » se dit Fabrice.Fabrizio was still under the spell of this strange spectacle when a party of generals, followed by a score of hussars, passed at a gallop across one corner of the huge field on the edge of which he had halted: his horse neighed, reared several times in succession, then began violently tugging the bridle that was holding him. "All right, then," Fabrizio said to himself.
Le cheval laissé à lui-même partit ventre à terre et alla rejoindre l’escorte qui suivait les généraux. Fabrice compta quatre chapeaux bordés. Un quart d’heure après, par quelques mots que dit un hussard son voisin, Fabrice comprit qu’un de ces généraux était le célèbre maréchal Ney. Son bonheur fut au comble ; toutefois il ne put deviner lequel des quatre généraux était le maréchal Ney ; il eût donné tout au monde pour le savoir, mais il se rappela qu’il ne fallait pas parler. L’escorte s’arrêta pour passer un large fossé rempli d’eau par la pluie de la veille, il était bordé de grands arbres et terminait sur la gauche la prairie à l’entrée de laquelle Fabrice avait acheté le cheval. Presque tous les hussards avaient mis pied à terre ; le bord du fossé était à pic et fort glissant, et l’eau se trouvait bien à trois ou quatre pieds en contrebas au-dessous de la prairie. Fabrice, distrait par sa joie, songeait plus au maréchal Ney et à la gloire qu’à son cheval, lequel étant fort animé, sauta dans le canal ; ce qui fit rejaillir l’eau à une hauteur considérable. Un des généraux fut entièrement mouillé par la nappe d’eau, et s’écria en jurant :The horse, left to his own devices, dashed off hell for leather to join the escort that was following the generals. Fabrizio counted four gold-laced hats. A quarter of an hour later, from a few words said by one hussar to the next, Fabrizio gathered that one of these generals was the famous Marshal Ney. His happiness knew no bounds; only he had no way of telling which of the four generals was Marshal Ney; he would have given everything in the world to know, but he remembered that he had been told not to speak. The escort halted, having to cross a wide ditch left full of water by the rain overnight; it was fringed with tall trees and formed the left-hand boundary of the field at the entrance to which Fabrizio had bought the horse. Almost all the hussars had dismounted; the bank of the ditch was steep and very slippery and the water lay quite three or four feet below the level of the field. Fabrizio, distracted with joy, was thinking more of Marshal Ney and of glory than of his horse, which, being highly excited, jumped into the canal, thus splashing the water up to a considerable height. One of the generals was soaked to the skin by the sheet of water, and cried with an oath:
– Au diable la f… bête !"Damn the f---- brute!"
Fabrice se sentit profondément blessé de cette injure. « Puis-je en demander raison ? » se dit-il. En attendant, pour prouver qu’il n’était pas si gauche, il entreprit de faire monter à son cheval la rive opposée du fossé ; mais elle était à pic et haute de cinq à six pieds. Il fallut y renoncer ; alors il remonta le courant, son cheval ayant de l’eau jusqu’à la tête, et enfin trouva une sorte d’abreuvoir ; par cette pente douce il gagna facilement le champ de l’autre côté du canal. Il fut le premier homme de l’escorte qui y parut, il se mit à trotter fièrement le long du bord : au fond du canal les hussards se démenaient, assez embarrassés de leur position ; car en beaucoup d’endroits l’eau avait cinq pieds de profondeur. Deux ou trois chevaux prirent peur et voulurent nager, ce qui fit un barbotement épouvantable. Un maréchal des logis s’aperçut de la manœuvre que venait de faire ce blanc-bec, qui avait l’air si peu militaire.Fabrizio felt deeply hurt by this insult. "Can I ask him to apologise?" he wondered. Meanwhile, to prove that he was not so clumsy after all, he set his horse to climb the opposite bank of the ditch; but it rose straight up and was five or six feet high. He had to abandon the attempt; then he rode up stream, his horse being up to its head in water, and at last found a sort of drinking-place. By this gentle slope he was easily able to reach the field on the other side of the canal. He was the first man of the escort to appear there; he started to trot proudly down the bank; below him, in the canal, the hussars were splashing about, somewhat embarrassed by their position, for in many places the water was five feet deep. Two or three horses took fright and began to swim, making an appalling mess. A serjeant noticed the manœuvre that this youngster, who looked so very unlike a soldier, had just carried out.
– Remontez ! il y a un abreuvoir à gauche ! s’écria-t-il, et peu à peu tous passèrent."Up here! There is a watering-place on the left!" he shouted, and in time they all crossed.
En arrivant sur l’autre rive, Fabrice y avait trouvé les généraux tout seuls ; le bruit du canon lui sembla redoubler ; ce fut à peine s’il entendit le général, par lui si bien mouillé, qui criait à son oreille :On reaching the farther bank, Fabrizio had found the generals there by themselves; the noise of the guns seemed to him to have doubled; and it was all he could do to hear the general whom he had given such a good soaking and who now shouted in his ear:
– Où as-tu pris ce cheval ?"Where did you get that horse?"
Fabrice était tellement troublé qu’il répondit en italien :Fabrizio was so much upset that he answered in Italian:
– L’ho comprato poco fa. (Je viens de l’acheter à l’instant.)"L'ho comprato poco fa." (I bought it just now.)
– Que dis-tu ? lui cria le général."What's that you say?" cried the general.
Mais le tapage devint tellement fort en ce moment, que Fabrice ne put lui répondre. Nous avouerons que notre héros était fort peu héros en ce moment. Toutefois la peur ne venait chez lui qu’en seconde ligne ; il était surtout scandalisé de ce bruit qui lui faisait mal aux oreilles. L’escorte prit le galop ; on traversait une grande pièce de terre labourée, située au-delà du canal, et ce champ était jonché de cadavres.But the din at that moment became so terrific that Fabrizio could not answer him. We must admit that our hero was very little of a hero at that moment. However, fear came to him only as a secondary consideration; he was principally shocked by the noise, which hurt his ears. The escort broke into a gallop; they crossed a large batch of tilled land which lay beyond the canal. And this field was strewn with dead.
– Les habits rouges ! les habits rouges ! criaient avec joie les hussards de l’escorte."Red-coats! red-coats!" the hussars of the escort exclaimed joyfully,
Et d’abord Fabrice ne comprenait pas ; enfin il remarqua qu’en effet presque tous les cadavres étaient vêtus de rouge. Une circonstance lui donna un frisson d’horreur ; il remarqua que beaucoup de ces malheureux habits rouges vivaient encore, ils criaient évidemment pour demander du secours, et personne ne s’arrêtait pour leur en donner. Notre héros, fort humain, se donnait toutes les peines du monde pour que son cheval ne mît les pieds sur aucun habit rouge. L’escorte s’arrêta ; Fabrice, qui ne faisait pas assez d’attention à son devoir de soldat, galopait toujours en regardant un malheureux blessé.and at first Fabrizio did not understand; then he noticed that as a matter of fact almost all these bodies wore red uniforms. One detail made him shudder with horror; he observed that many of these unfortunate red-coats were still alive; they were calling out, evidently asking for help, and no one stopped to give it them. Our hero, being most humane, took every possible care that his horse should not tread upon any of the red-coats. The escort halted; Fabrizio, who was not paying sufficient attention to his military duty, galloped on, his eyes fixed on a wounded wretch in front of him.
– Veux-tu bien t’arrêter, blanc-bec ! lui cria le maréchal des logis. Fabrice s’aperçut qu’il était à vingt pas sur la droite en avant des généraux, et précisément du côté où ils regardaient avec leurs lorgnettes. En revenant se ranger à la queue des autres hussards restés à quelques pas en arrière, il vit le plus gros de ces généraux qui parlait à son voisin, général aussi, d’un air d’autorité et presque de réprimande ; il jurait. Fabrice ne put retenir sa curiosité ; et, malgré le conseil de ne point parler, à lui donné par son amie la geôlière, il arrangea une petite phrase bien française, bien correcte, et dit à son voisin :"Will you halt, you young fool!" the serjeant shouted after him. Fabrizio discovered that he was twenty paces on the generals' right front, and precisely in the direction in which they were gazing through their glasses. As he came back to take his place behind the other hussars, who had halted a few paces in rear of them, he noticed the biggest of these generals, who was speaking to his neighbour, a general also, in a tone of authority and almost of reprimand; he was swearing. Fabrizio could not contain his curiosity; and, in spite of the warning not to speak, given him by his friend the gaoler's wife, he composed a short sentence in good French, quite correct, and said to his neighbour:
– Quel est-il ce général qui gourmande son voisin ?"Who is that general who is chewing up the one next to him?"
– Pardi, c’est le maréchal !"Gad, it's the Marshal!"
– Quel maréchal ?"What Marshal?"
– Le maréchal Ney, bêta ! Ah çà ! où as-tu servi jusqu’ici ?"Marshal Ney, you fool! I say, where have you been serving?"
Fabrice, quoique fort susceptible, ne songea point à se fâcher de l’injure ; il contemplait, perdu dans une admiration enfantine, ce fameux prince de la Moskova, le brave des braves.Fabrizio, although highly susceptible, had no thought of resenting this insult; he was studying, lost in childish admiration, the famous Prince de la Moskowa, the "Bravest of the Brave."
Tout à coup on partit au grand galop. Quelques instants après, Fabrice vit, à vingt pas en avant, une terre labourée qui était remuée d’une façon singulière. Le fond des sillons était plein d’eau, et la terre fort humide, qui formait la crête de ces sillons, volait en petits fragments noirs lancés à trois ou quatre pieds de haut. Fabrice remarqua en passant cet effet singulier ; puis sa pensée se remit à songer à la gloire du maréchal. Il entendit un cri sec auprès de lui : c’étaient deux hussards qui tombaient atteints par des boulets ; et, lorsqu’il les regarda, ils étaient déjà à vingt pas de l’escorte. Ce qui lui sembla horrible, ce fut un cheval tout sanglant qui se débattait sur la terre labourée, en engageant ses pieds dans ses propres entrailles ; il voulait suivre les autres : le sang coulait dans la boue.Suddenly they all moved off at full gallop. A few minutes later Fabrizio saw, twenty paces ahead of him, a ploughed field the surface of which was moving in a singular fashion. The furrows were full of water and the soil, very damp, which formed the ridges between these furrows kept flying off in little black lumps three or four feet into the air. Fabrizio noticed as he passed this curious effect; then his thoughts turned to dreaming of the Marshal and his glory. He heard a sharp cry close to him; two hussars fell struck by shot; and, when he looked back at them, they were already twenty paces behind the escort. What seemed to him horrible was a horse streaming with blood that was struggling on the ploughed land, its hooves caught in its own entrails; it was trying to follow the others: its blood ran down into the mire.
« Ah ! m’y voilà donc enfin au feu ! se dit-il. J’ai vu le feu ! se répétait-il avec satisfaction. Me voici un vrai militaire. » A ce moment, l’escorte allait ventre à terre, et notre héros comprit que c’étaient des boulets qui faisaient voler la terre de toutes parts. Il avait beau regarder du côté d’où venaient les boulets, il voyait la fumée blanche de la batterie à une distance énorme, et, au milieu du ronflement égal et continu produit par les coups de canon, il lui semblait entendre des décharges beaucoup plus voisines ; il n’y comprenait rien du tout."Ah! So I am under fire at last!" he said to himself. "I have seen shots fired!" he repeated with a sense of satisfaction. "Now I am a real soldier." At that moment, the escort began to go hell for leather, and our hero realised that it was shot from the guns that was making the earth fly up all round him. He looked vainly in the direction from which the balls were coming, he saw the white smoke of the battery at an enormous distance, and, in the thick of the steady and continuous rumble produced by the artillery fire, he seemed to hear shots discharged much closer at hand: he could not understand in the least what was happening.
A ce moment, les généraux et l’escorte descendirent dans un petit chemin plein d’eau, qui était à cinq pieds en contrebas.At that moment, the generals and their escort dropped into a little road filled with water which ran five feet below the level of the fields.
Le maréchal s’arrêta, et regarda de nouveau avec sa lorgnette. Fabrice, cette fois, put le voir tout à son aise ; il le trouva très blond, avec une grosse tête rouge. « Nous n’avons point des figures comme celle-là en Italie, se dit-il. Jamais, moi qui suis si pâle et qui ai des cheveux châtains, je ne serai comme ça », ajoutait-il avec tristesse. Pour lui ces paroles voulaient dire : « Jamais je ne serai un héros. » Il regarda les hussards ; à l’exception d’un seul, tous avaient des moustaches jaunes. Si Fabrice regardait les hussards de l’escorte, tous le regardaient aussi. Ce regard le fit rougir, et, pour finir son embarras, il tourna la tête vers l’ennemi. C’étaient des lignes fort étendues d’hommes rouges ; mais, ce qui l’étonna fort, ces hommes lui semblaient tout petits. Leurs longues files, qui étaient des régiments ou des divisions, ne lui paraissaient pas plus hautes que des haies. Une ligne de cavaliers rouges trottait pour se rapprocher du chemin en contrebas que le maréchal et l’escorte s’étaient mis à suivre au petit pas, pataugeant dans la boue. La fumée empêchait de rien distinguer du côté vers lequel on s’avançait ; l’on voyait quelquefois des hommes au galop se détacher sur cette fumée blanche.The Marshal halted and looked again through his glasses. Fabrizio, this time, could examine him at his leisure. He found him to be very fair, with a big red face. "We don't have any faces like that in Italy," he said to himself. "With my pale cheeks and chestnut hair, I shall never look like that," he added despondently. To him these words implied: "I shall never be a hero." He looked at the hussars; with a solitary exception, all of them had yellow moustaches. If Fabrizio was studying the hussars of the escort, they were all studying him as well. Their stare made him blush, and, to get rid of his embarrassment, he turned his head towards the enemy. They consisted of widely extended lines of men in red, but, what greatly surprised him, these men seemed to be quite minute. Their long files, which were regiments or divisions, appeared no taller than hedges. A line of red cavalry were trotting in the direction of the sunken road along which the Marshal and his escort had begun to move at a walk, splashing through the mud. The smoke made it impossible to distinguish anything in the direction in which they were advancing; now and then one saw men moving at a gallop against this background of white smoke.
Tout à coup, du côté de l’ennemi, Fabrice vit quatre hommes qui arrivaient ventre à terre. « Ah ! nous sommes attaqués », se dit-il ; puis il vit deux de ces hommes parler au maréchal. Un des généraux de la suite de ce dernier partit au galop du côté de l’ennemi, suivi de deux hussards de l’escorte et des quatre hommes qui venaient d’arriver. Après un petit canal que tout le monde passa, Fabrice se trouva à côté d’un maréchal des logis qui avait l’air fort bon enfant. « Il faut que je parle à celui-là, se dit-il, peut-être ils cesseront de me regarder. » Il médita longtemps.Suddenly, from the direction of the enemy, Fabrizio saw four men approaching hell for leather. "Ah! We are attacked," he said to himself; then he saw two of these men speak to the Marshal. One of the generals on the latter's staff set off at a gallop towards the enemy, followed by two hussars of the escort and by the four men who had just come up. After a little canal which they all crossed, Fabrizio found himself riding beside a serjeant who seemed a good-natured fellow. "I must speak to this one," he said to himself, "then perhaps they'll stop staring at me." He thought for a long time.
– Monsieur, c’est la première fois que j’assiste à la bataille, dit-il enfin au maréchal des logis ; mais ceci est-il une véritable bataille ?"Sir, this is the first time that I have been present at a battle," he said at length to the serjeant. "But is this a real battle?"
– Un peu. Mais vous, qui êtes-vous ?"Something like. But who are you?"
– Je suis le frère de la femme d’un capitaine."I am the brother of a captain's wife."
– Et comment l’appelez-vous, ce capitaine ?"And what is he called, your captain?"
Notre héros fut terriblement embarrassé ; il n’avait point prévu cette question. Par bonheur, le maréchal et l’escorte repartaient au galop. Quel nom français dirai-je ? pensait-il. Enfin il se rappela le nom du maître d’hôtel où il avait logé à Paris ; il rapprocha son cheval de celui du maréchal des logis, et lui cria de toutes ses forces :Our hero was terribly embarrassed; he had never anticipated this question. Fortunately, the Marshal and his escort broke into a gallop. "What French name shall I say?" he wondered. At last he remembered the name of the innkeeper with whom he had lodged in Paris; he brought his horse up to the serjeant's, and shouted to him at the top of his voice:
– Le capitaine Meunier !"Captain Meunier!"
L’autre, entendant mal à cause du roulement du canon, lui répondit :The other, not hearing properly in the roar of the guns, replied:
– Ah ! le capitaine Teulier ? Eh bien ! il a été tué.« Bravo ! se dit Fabrice. Le capitaine Teulier ; il faut faire l’affligé. »"Oh, Captain Teulier? Well, he's been killed." "Splendid," thought Fabrizio. "Captain Teulier; I must look sad."
– Ah, mon Dieu ! cria-t-il, et il prit une mine piteuse. On était sorti du chemin en contrebas, on traversait un petit pré, on allait ventre à terre, les boulets arrivaient de nouveau, le maréchal se porta vers une division de cavalerie. L’escorte se trouvait au milieu de cadavres et de blessés ; mais ce spectacle ne faisait déjà plus autant d’impression sur notre héros ; il avait autre chose à penser."Good God!" he cried; and assumed a piteous mien. They had left the sunken road and were crossing a small meadow, they were going hell for leather, shots were coming over again, the Marshal headed for a division of cavalry. The escort found themselves surrounded by dead and wounded men; but this sight had already ceased to make any impression on our hero; he had other things to think of.
Pendant que l’escorte était arrêtée, il aperçut la petite voiture d’une cantinière, et sa tendresse pour ce corps respectable l’emportant sur tout, il partit au galop pour la rejoindre.While the escort was halted, he caught sight of the little cart of a cantinière, and his affection for this honourable corps sweeping aside every other consideration, set off at a gallop to join her.
– Restez donc, s… ! lui cria le maréchal des logis."Stay where you are, curse you," the serjeant shouted after him.
« Que peut-il me faire ici ? » pensa Fabrice, et il continua de galoper vers la cantinière. En donnant de l’éperon à son cheval, il avait eu quelque espoir que c’était sa bonne cantinière du matin ; les chevaux et les petites charrettes se ressemblaient fort, mais la propriétaire était tout autre, et notre héros lui trouva l’air fort méchant. Comme il l’abordait, Fabrice l’entendit qui disait :"What can he do to me here?" thought Fabrizio, and he continued to gallop towards the cantinière. When he put spurs to his horse, he had had some hope that it might be his good cantinière of the morning; the horse and the little cart bore a strong resemblance, but their owner was quite different, and our hero thought her appearance most forbidding. As he came up to her, Fabrizio heard her say:
– Il était pourtant bien bel homme !"And he was such a fine-looking man, too!"
Un fort vilain spectacle attendait là le nouveau soldat ; on coupait la cuisse à un cuirassier, beau jeune homme de cinq pieds dix pouces. Fabrice ferma les yeux et but coup sur coup quatre verres d’eau-de-vie.A very ugly sight awaited the new recruit; they were sawing off a cuirassier's leg at the thigh, a handsome young fellow of five feet ten. Fabrizio shut his eyes and drank four glasses of brandy straight off.
– Comme tu y vas, gringalet ! s’écria la cantinière. L’eau-de-vie lui donna une idée : il faut que j’achète la bienveillance de mes camarades les hussards de l’escorte."How you do go for it, you boozer!" cried the cantinière. The brandy gave him an idea: "I must buy the goodwill of my comrades, the hussars of the escort."
– Donnez-moi le reste de la bouteille, dit-il à la vivandière."Give me the rest of the bottle," he said to the vivandière.
– Mais sais-tu, répondit-elle, que ce reste-là coûte dix francs, un jour comme aujourd’hui ?"What do you mean," was her answer, "what's left there costs ten francs, on a day like this."
Comme il regagnait l’escorte au galop :As he rejoined the escort at a gallop :
– Ah ! tu nous rapportes la goutte ! s’écria le maréchal des logis, c’est pour ça que tu désertais ? Donne."Ah! You're bringing us a drop of drink," cried the serjeant. "That was why you deserted, was it? Hand it over."
La bouteille circula ; le dernier qui la prit la jeta en l’air après avoir bu.The bottle went round, the last man to take it flung it in the air after drinking.
– Merci, camarade ! cria-t-il à Fabrice."Thank you, chum!" he cried to Fabrizio.
– Tous les yeux le regardèrent avec bienveillance. Ces regards ôtèrent un poids de cent livres de dessus le cœur de Fabrice : c’était un de ces cœurs de fabrique trop fine qui ont besoin de l’amitié de ce qui les entoure. Enfin il n’était plus mal vu de ses compagnons, il y avait liaison entre eux ! Fabrice respira profondément, puis d’une voix libre, il dit au maréchal des logis :All eyes were fastened on him kindly. This friendly gaze lifted a hundredweight from Fabrizio's heart; it was one of those hearts of too delicate tissue which require the friendship of those around it. So at last he had ceased to be looked at askance by his comrades; there was a bond between them! Fabrizio breathed a deep sigh of relief, then in a bold voice said to the serjeant:
– Et si le capitaine Teulier a été tué, où pourrais-je rejoindre ma sœur ?"And if Captain Teulier has been killed, where shall I find my sister?"
Il se croyait un petit Machiavel, de dire si bien Teulier au lieu de Meunier.He fancied himself a little Machiavelli to be saying Teulier so naturally instead of Meunier.
– C’est ce que vous saurez ce soir, lui répondit le maréchal des logis."That's what you'll find out to-night," was the serjeant's reply.
L’escorte repartit et se porta vers des divisions d’infanterie. Fabrice se sentait tout à fait enivré ; il avait bu trop d’eau-de-vie, il roulait un peu sur sa selle : il se souvint fort à propos d’un mot que répétait le cocher de sa mère : « Quand on a levé le coude, il faut regarder entre les oreilles de son cheval, et faire comme fait le voisin. » Le maréchal s’arrêta longtemps auprès de plusieurs corps de cavalerie qu’il fit charger ; mais pendant une heure ou deux notre héros n’eut guère la conscience de ce qui se passait autour de lui. Il se sentait fort las, et quand son cheval galopait il retombait sur la selle comme un morceau de plomb.The escort moved on again and made for some divisions of infantry. Fabrizio felt quite drunk; he had taken too much brandy, he was rolling slightly in his saddle: he remembered most opportunely a favourite saying of his mother's coachman: "When you've been lifting your elbow, look straight between your horse's ears, and do what the man next you does." The Marshal stopped for some time beside a number of cavalry units which he ordered to charge; but for an hour or two our hero was barely conscious of what was going on round about him. He was feeling extremely tired, and when his horse galloped he fell back on the saddle like a lump of lead.
Tout à coup le maréchal des logis cria à ses hommes :Suddenly the serjeant called out to his men:
– Vous ne voyez donc pas l’Empereur, s… ! Sur-le-champ l’escorte cria vive l’Empereur ! à tue-tête. On peut penser si notre héros regarda de tous ses yeux, mais il ne vit que des généraux qui galopaient, suivis, eux aussi, d’une escorte. Les longues crinières pendantes que portaient à leurs casques les dragons de la suite l’empêchèrent de distinguer les figures. « Ainsi, je n’ai pu voir l’Empereur sur un champ de bataille, à cause de ces maudits verres d’eau-de-vie ! » Cette réflexion le réveilla tout à fait."Don't you see the Emperor, curse you!" Whereupon the escort shouted: "Vive l'Empereur!" at the top of their voices. It may be imagined that our hero stared till his eyes started out of his head, but all he saw was some generals galloping, also followed by an escort. The long floating plumes of horsehair which the dragoons of the bodyguard wore on their helmets prevented him from distinguishing their faces. "So I have missed seeing the Emperor on a field of battle, all because of those cursed glasses of brandy!" This reflexion brought him back to his senses.
On redescendit dans un chemin rempli d’eau, les chevaux voulurent boire.They went down into a road filled with water, the horses wished to drink.
– C’est donc l’Empereur qui a passé là ? dit-il à son voisin."So that was the Emperor who went past then?" he asked the man next to him.
– Eh ! certainement, celui qui n’avait pas d’habit brodé. Comment ne l’avez-vous pas vu ? lui répondit le camarade avec bienveillance."Why, surely, the one with no braid on his coat. How is it you didn't see him?" his comrade answered kindly.
Fabrice eut grande envie de galoper après l’escorte de l’Empereur et de s’y incorporer. Quel bonheur de faire réellement la guerre à la suite de ce héros ! C’était pour cela qu’il était venu en France. « J’en suis parfaitement le maître, se dit-il, car enfin je n’ai d’autre raison pour faire le service que je fais, que la volonté de mon cheval qui s’est mis à galoper pour suivre ces généraux. »Fabrizio felt a strong desire to gallop after the Emperor's escort and embody himself in it. What a joy to go really to war in the train of that hero! It was for that that he had come to France. "I am quite at liberty to do it," he said to himself, "for after all I have no other reason for being where I am but the will of my horse, which started galloping after these generals."
Ce qui détermina Fabrice à rester, c’est que les hussards ses nouveaux camarades lui faisaient bonne mine ; il commençait à se croire l’ami intime de tous les soldats avec lesquels il galopait depuis quelques heures. Il voyait entre eux et lui cette noble amitié des héros du Tasse et de l’Arioste. S’il se joignait à l’escorte de l’Empereur, il y aurait une nouvelle connaissance à faire ; peut-être même on lui ferait la mine car ces autres cavaliers étaient des dragons et lui portait l’uniforme de hussard ainsi que tout ce qui suivait le maréchal. La façon dont on le regardait maintenant mit notre héros au comble du bonheur ; il eût fait tout au monde pour ses camarades ; son âme et son esprit étaient dans les nues. Tout lui semblait avoir changé de face depuis qu’il était avec des amis, il mourait d’envie de faire des questions. « Mais je suis encore un peu ivre, se dit-il, il faut que je me souvienne de la geôlière. » Il remarqua en sortant du chemin creux que l’escorte n’était plus avec le maréchal Ney ; le général qu’ils suivaient était grand, mince, et avait la figure sèche et l’œil terrible.What made Fabrizio decide to stay where he was was that the hussars, his new comrades, seemed so friendly towards him; he began to imagine himself the intimate friend of all the troopers with whom he had been galloping for the last few hours. He saw arise between them and himself that noble friendship of the heroes of Tasso and Ariosto. If he were to attach himself to the Emperor's escort, there would be fresh acquaintances to be made, perhaps they would look at him askance, for these other horsemen were dragoons, and he was wearing the hussar uniform like all the rest that were following the Marshal. The way in which they now looked at him set our hero on a pinnacle of happiness; he would have done anything in the world for his comrades; his mind and soul were in the clouds. Everything seemed to have assumed a new aspect now that he was among friends; he was dying to ask them various questions. "But I am still a little drunk," he said to himself, "I must bear in mind what the gaoler's wife told me." He noticed on leaving the sunken road that the escort was no longer with Marshal Ney; the general whom they were following was tall and thin, with a dry face and an awe-inspiring eye.
Ce général n’était autre que le comte d’A…, le lieutenant Robert du 15 mai 1796. Quel bonheur il eût trouvé à voir Fabrice del Dongo.This general was none other than Comte d'A----, the Lieutenant Robert of the 15th of May, 1796. How delighted he would have been to meet Fabrizio del Dongo!
Il y avait déjà longtemps que Fabrice n’apercevait plus la terre volant en miettes noires sous l’action des boulets ; on arriva derrière un régiment de cuirassiers, il entendit distinctement les biscaïens frapper sur les cuirasses et il vit tomber plusieurs hommes.It was already some time since Fabrizio had noticed the earth flying off in black crumbs on being struck by shot; they came in rear of a regiment of cuirassiers, he could hear distinctly the rattle of the grapeshot against their breastplates, and saw several men fall.
Le soleil était déjà fort bas, et il allait se coucher lorsque l’escorte, sortant d’un chemin creux, monta une petite pente de trois ou quatre pieds pour entrer dans une terre labourée. Fabrice entendit un petit bruit singulier tout près de lui : il tourna la tête, quatre hommes étaient tombés avec leurs chevaux ; le général lui-même avait été renversé, mais il se relevait tout couvert de sang. Fabrice regardait les hussards jetés par terre : trois faisaient encore quelques mouvements convulsifs, le quatrième criait :The sun was now very low and had begun to set when the escort, emerging from a sunken road, mounted a little bank three or four feet high to enter a ploughed field. Fabrizio heard an odd little sound quite close to him: he turned his head, four men had fallen with their horses; the general himself had been unseated, but picked himself up, covered in blood. Fabrizio looked at the hussars who were lying on the ground: three of them were still making convulsive movements, the fourth cried:
– Tirez-moi de dessous."Pull me out!"
Le maréchal des logis et deux ou trois hommes avaient mis pied à terre pour secourir le général qui, s’appuyant sur son aide de camp, essayait de faire quelques pas ; il cherchait à s’éloigner de son cheval qui se débattait renversé par terre et lançait des coups de pied furibonds.The serjeant and two or three men had dismounted to assist the general, who, leaning upon his aide-de-camp, was attempting to walk a few. steps; he was trying to get away from his horse, which lay on the ground struggling and kicking out madly.
Le maréchal des logis s’approcha de Fabrice. A ce moment notre héros entendit dire derrière lui et tout près de son oreille :The serjeant came up to Fabrizio. At that moment our hero heard a voice say behind him and quite close to his ear:
– C’est le seul qui puisse encore galoper."This is the only one that can still gallop."
Il se sentit saisir les pieds ; on les élevait en même temps qu’on lui soutenait le corps par-dessous les bras ; on le fit passer par-dessus la croupe de son cheval, puis on le laissa glisser jusqu’à terre, où il tomba assis.He felt himself seized by the feet; they were taken out of the stirrups at the same time as someone caught him underneath the arms; he was lifted over his horse's tail and then allowed to slip to the ground, where he landed sitting.
L’aide de camp prit le cheval de Fabrice par la bride ; le général, aidé par le maréchal des logis, monta et partit au galop ; il fut suivi rapidement par les six hommes qui restaient. Fabrice se releva furieux, et se mit à courir après eux en criant :The aide-de-camp took Fabrizio's horse by the bridle; the general, with the help of the serjeant, mounted and rode off at a gallop; he was quickly followed by the six men who were left of the escort. Fabrizio rose up in a fury, and began to run after them shouting:
– Ladri ! ladri !(voleurs ! voleurs !)"Ladri! Ladri!" (Thieves! Thieves!)
Il était plaisant de courir après des voleurs au milieu d’un champ de bataille.It was an amusing experience to run after horse-stealers across a battlefield.
L’escorte et le général, comte d’A…, disparurent bientôt derrière une rangée de saules. Fabrice, ivre de colère, arriva aussi à cette ligne de saules ; il se trouva tout contre un canal fort profond qu’il traversa. Puis, arrivé de l’autre côté, il se remit à jurer en apercevant de nouveau, mais à une très grande distance, le général et l’escorte qui se perdaient dans les arbres.The escort and the general, Comte d'A----, disappeared presently behind a row of willows. Fabrizio, blind with rage, also arrived at this line of willows; he found himself brought to a halt by a canal of considerable depth which he crossed. Then, on reaching the other side, he began swearing again as he saw once more, but far away in the distance, the general and his escort vanishing among the trees.
– Voleurs ! voleurs ! criait-il maintenant en français."Thieves! Thieves!" he cried, in French this time.
Désespéré, bien moins de la perte de son cheval que de la trahison, il se laissa tomber au bord du fossé, fatigué et mourant de faim. Si son beau cheval lui eût été enlevé par l’ennemi, il n’y eût pas songé ; mais se voir trahir et voler par ce maréchal des logis qu’il aimait tant et par ces hussards qu’il regardait comme des frères ! c’est ce qui lui brisait le cœur. Il ne pouvait se consoler de tant d’infamie, et, le dos appuyé contre un saule, il se mit à pleurer à chaudes larmes. Il défaisait un à un tous ses beaux rêves d’amitié chevaleresque et sublime, comme celle des héros de la Jérusalem délivrée. Voir arriver la mort n’était rien, entouré d’âmes héroïques et tendres, de nobles amis qui vous serrent la main au moment du dernier soupir ! mais garder son enthousiasme, entouré de vils fripons ! ! ! Fabrice exagérait comme tout homme indigné. Au bout d’un quart d’heure d’attendrissement, il remarqua que les boulets commençaient à arriver jusqu’à la rangée d’arbres à l’ombre desquels il méditait. Il se leva et chercha à s’orienter. Il regardait ces prairies bordées par un large canal et la rangée de saules touffus : il crut se reconnaître. Il aperçut un corps d’infanterie qui passait le fossé et entrait dans les prairies, à un quart de lieue en avant de lui. « J’allais m’endormir, se dit-il ; il s’agit de n’être pas prisonnier » ; et il se mit à marcher très vite. En avançant il fut rassuré, il reconnut l’uniforme, les régiments par lesquels il craignait d’être coupé étaient français. Il obliqua à droite pour les rejoindre.In desperation, not so much at the loss of his horse as at the treachery to himself, he let himself sink down on the side of the ditch, tired out and dying of hunger. If his fine horse had been taken from him by the enemy, he would have thought no more about it; but to see himself betrayed and robbed by that serjeant whom he liked so much and by those hussars whom he regarded as brothers! That was what broke his heart. He could find no consolation for so great an infamy, and, leaning his back against a willow, began to shed hot tears. He abandoned one by one all those beautiful dreams of a chivalrous and sublime friendship, like that of the heroes of the Gerusalemme Liberata. To see death come to one was nothing, surrounded by heroic and tender hearts, by noble friends who clasp one by the hand as one yields one's dying breath! But to retain one's enthusiasm surrounded by a pack of vile scoundrels! Like all angry men Fabrizio exaggerated. After a quarter of an hour of this melting mood, he noticed that the guns were beginning to range on the row of trees in the shade of which he sat meditating. He rose and tried to find his bearings. He scanned those fields bounded by a wide canal and the row of pollard willows: he thought he knew where he was. He saw a body of infantry crossing the ditch and marching over the fields, a quarter of a league in front of him. "I was just falling asleep," he said to himself; "I must see that I'm not taken prisoner." And he put his best foot foremost. As he advanced, his mind was set at rest; he recognized the uniforms, the regiments by which he had been afraid of being cut off were French. He made a right incline so as to join them.
Après la douleur morale d’avoir été si indignement trahi et volé, il en était une autre qui, à chaque instant, se faisait sentir plus vivement : il mourait de faim. Ce fut donc avec une joie extrême qu’après avoir marché, ou plutôt couru pendant dix minutes, il s’aperçut que le corps d’infanterie, qui allait très vite aussi, s’arrêtait comme pour prendre position. Quelques minutes plus tard, il se trouvait au milieu des premiers soldats.After the moral anguish of having been so shamefully betrayed and robbed, there came another which, at every moment, made itself felt more keenly; he was dying of hunger. It was therefore with infinite joy that after having walked, or rather run, for ten minutes, he saw that the column of infantry, which also had been moving very rapidly, was halting to take up a position. A few minutes later, he was among the nearest of the soldiers.
– Camarades, pourriez-vous me vendre un morceau de pain ?"Friends, could you sell me a mouthful of bread?"
– Tiens, cet autre qui nous prend pour des boulangers !"I say, here's a fellow who thinks we're bakers!"
Ce mot dur et le ricanement général qui le suivit accablèrent Fabrice. La guerre n’était donc plus ce noble et commun élan d’âmes amantes de la gloire qu’il s’était figuré d’après les proclamations de Napoléon ! Il s’assit, ou plutôt se laissa tomber sur le gazon ; il devint très pâle. Le soldat qui lui avait parlé, et qui s’était arrêté à dix pas pour nettoyer la batterie de son fusil avec son mouchoir, s’approcha et lui jeta un morceau de pain, puis, voyant qu’il ne le ramassait pas, le soldat lui mit un morceau de ce pain dans la bouche. Fabrice ouvrit les yeux, et mangea ce pain sans avoir la force de parler. Quand enfin il chercha des yeux le soldat pour le payer, il se trouva seul, les soldats les plus voisins de lui étaient éloignés de cent pas et marchaient. Il se leva machinalement et les suivit. Il entra dans un bois ; il allait tomber de fatigue et cherchait déjà de l’œil une place commode ; mais quelle ne fut pas sa joie en reconnaissant d’abord le cheval, puis la voiture, et enfin la cantinière du matin ! Elle accourut à lui et fut effrayée de sa mine.This harsh utterance and the general guffaw that followed it had a crushing effect on Fabrizio. So war was no longer that noble and universal uplifting of souls athirst for glory which he had imagined it to be from Napoleon's proclamations! He sat down, or rather let himself fall on the grass; he turned very pale. The soldier who had spoken to him, and who had stopped ten paces off to clean the lock of his musket with his handkerchief, came nearer and flung him a lump of bread; then, seeing that he did not pick it up, broke off a piece which he put in our hero's mouth. Fabrizio opened his eyes, and ate the bread without having the strength to speak. When at length he looked round for the soldier to pay him, he found himself alone; the men nearest to him were a hundred yards off and were marching. Mechanically he rose and followed them. He entered a wood; he was dropping with exhaustion, and already had begun to look round for a comfortable resting-place; but what was his delight on recognising first of all the horse, then the cart, and finally the cantinière of that morning! She ran to him and was frightened by his appearance.
– Marche encore, mon petit, lui dit-elle ; tu es donc blessé ? et ton beau cheval ? En parlant ainsi elle le conduisait vers sa voiture, où elle le fit monter, en le soutenant par-dessous les bras. A peine dans la voiture, notre héros, excédé de fatigue, s’endormit profondément."Still going, my boy," she said to him; "you're wounded then? And where's your fine horse?" So saying she led him towards the cart, upon which she made him climb, supporting him under the arms. No sooner was he in the cart than our hero, utterly worn out, fell fast asleep.
CHAPITRE IVCHAPTER FOUR
Rien ne put le réveiller, ni les coups de fusil tirés fort près de la petite charrette, ni le trot du cheval que la cantinière fouettait à tour de bras. Le régiment attaqué à l’improviste par des nuées de cavalerie prussienne, après avoir cru à la victoire toute la journée, battait en retraite, ou plutôt s’enfuyait du côté de la France.Nothing could awaken him, neither the muskets fired close to the cart nor the trot of the horse which the cantinière was flogging with all her might. The regiment, attacked unexpectedly by swarms of Prussisn cavalry, after imagining all day that they were winning the battle, was beating a retreat or rather fleeing in the direction of France.
Le colonel, beau jeune homme, bien ficelé, qui venait de succéder à Macon, fut sabré ; le chef de bataillon qui le remplaça dans le commandement, vieillard à cheveux blancs, fit faire halte au régiment.The colonel, a handsome young man, well turned out, who had succeeded Macon, was sabred; the battalion commander who took his place, an old man with white hair, ordered the regiment to halt.
– F… ! dit-il aux soldats, du temps de la république on attendait pour filer d’y être forcé par l’ennemi… Défendez chaque pouce de terrain et faites-vous tuer, s’écriait-il en jurant ; c’est maintenant le sol de la patrie que ces Prussiens veulent envahir !"Damn you," he cried to his men, "in the days of the Republic we waited till we were forced by the enemy before running away. Defend every inch of ground, and get yourselves killed!" he shouted, and swore at them. "It is the soil of the Fatherland that these Prussians want to invade now!"
La petite charrette s’arrêta, Fabrice se réveilla tout à coup. Le soleil était couché depuis longtemps ; il fut tout étonné de voir qu’il était presque nuit. Les soldats couraient de côté et d’autre dans une confusion qui surprit fort notre héros ; il trouva qu’ils avaient l’air penaud.The little cart halted; Fabrizio awoke with a start. The sun had set some time back; he was quite astonished to see that it was almost night. The troops were running in all directions in a confusion which greatly surprised our hero; they looked shame-faced, he thought.
– Qu’est-ce donc ? dit-il à la cantinière."What is happening?" he asked the cantinière.
– Rien du tout. C’est que nous sommes flambés, mon petit ; c’est la cavalerie des Prussiens qui nous sabre, rien que ça. Le bêta de général a d’abord cru que c’était la nôtre. Allons, vivement, aide-moi à réparer le trait de Cocotte qui s’est cassé."Nothing at all. Only that we're in the soup, my boy; it's the Prussian cavalry mowing us down, that's all. The idiot of a general thought at first they were our men. Come, quick, help me to mend Cocotte's trace; it's broken."
Quelques coups de fusil partirent à dix pas de distance : notre héros, frais et dispos, se dit : « Mais réellement, pendant toute la journée, je ne me suis pas battu, j’ai seulement escorté un général. »Several shots were fired ten yards off. Our hero, cool and composed, said to himself: "But really, I haven't fought at all, the whole day; I have only escorted a general.
– Il faut que je me batte, dit-il à la cantinière.--I must go and fight," he said to the cantinière.
– Sois tranquille, tu te battras, et plus que tu ne voudras ! Nous sommes perdus !"Keep calm, you shall fight, and more than you want! We're done for."
– Aubry, mon garçon, cria-t-elle à un caporal qui passait, regarde toujours de temps à autre où en est la petite voiture."Aubry, my lad," she called out to a passing corporal, "keep an eye on the little cart now and then."
– Vous allez vous battre ? dit Fabrice à Aubry."Are you going to fight?" Fabrizio asked Aubry.
– Non, je vais mettre mes escarpins pour aller à la danse !"Oh, no, I'm putting my pumps on to go to a dance!"
– Je vous suis."I shall follow you."
– Je te recommande le petit hussard, cria la cantinière, le jeune bourgeois a du cœur. Le caporal Aubry marchait sans mot dire. Huit ou dix soldats le rejoignirent en courant, il les conduisit derrière un gros chêne entouré de ronces. Arrivé là, il les plaça au bord du bois, toujours sans mot dire, sur une ligne fort étendue ; chacun était au moins à dix pas de son voisin."I tell you, he's all right, the little hussar," cried the cantinière. "The young gentleman has a stout heart." Corporal Aubry marched on without saying a word. Eight or nine soldiers ran up and joined him; he led them behind a big oak surrounded by brambles. On reaching it he posted them along the edge of the wood, still without uttering a word, on a widely extended front, each man being at least ten paces from the next.
– Ah çà ! vous autres, dit le caporal, et c’était la première fois qu’il parlait, n’allez pas faire feu avant l’ordre, songez que vous n’avez plus que trois cartouches."Now then, you men," said the corporal, opening his mouth for the first time, "don't fire till I give the order: remember you've only got three rounds each."
« Mais que se passe-t-il donc ? » se demandait Fabrice. Enfin, quand il se trouva seul avec le caporal, il lui dit :"Why, what is happening?" Fabrizio wondered. At length, when he found himself alone with the corporal, he said to him :
– Je n’ai pas de fusil."I have no musket."
– Tais-toi d’abord ! Avance-toi là, à cinquante pas en avant du bois, tu trouveras quelqu’un des pauvres soldats du régiment qui viennent d’être sabrés ; tu lui prendras sa giberne et son fusil. Ne va pas dépouiller un blessé, au moins ; prends le fusil et la giberne d’un qui soit bien mort, et dépêche-toi, pour ne pas recevoir les coups de fusil de nos gens."Will you hold your tongue? Go forward there: fifty paces in front of the wood you'll find one of the poor fellows of the Regiment who've been sabred; you will take his cartridge-pouch and his musket. Don't strip a wounded man, though; take the pouch and musket from one who's properly dead, and hurry up or you'll be shot in the back by our fellows."
Fabrice partit en courant et revint bien vite avec un fusil et une giberne.Fabrizio set off at a run and returned the next minute with a musket and a pouch.
– Charge ton fusil et mets-toi là derrière cet arbre, et surtout ne va pas tirer avant l’ordre que je t’en donnerai… Dieu de Dieu ! dit le caporal en s’interrompant, il ne sait pas même charger son arme !… (Il aida Fabrice en continuant son discours.) Si un cavalier ennemi galope sur toi pour te sabrer, tourne autour de ton arbre et ne lâche ton coup qu’à bout portant quand ton cavalier sera à trois pas de toi ; il faut presque que ta baïonnette touche son uniforme."Load your musket and stick yourself behind this tree, and whatever you do don't fire till you get the order from me.... Great God in heaven!" the corporal broke off, "he doesn't even know how to load!" He helped Fabrizio to do this while going on with his instructions. "If one of the enemy's cavalry gallops at you to cut you down, dodge round your tree and don't fire till he's within three paces: wait till your bayonet's practically touching his uniform.
« Jette donc ton grand sabre, s’écria le caporal, veux-tu qu’il te fasse tomber, nom de D… ! Quels soldats on nous donne maintenant !"Throw that great sabre away," cried the corporal. "Good God, do you want it to trip you up? Fine sort of soldiers they're sending us these days!"
En parlant ainsi, il prit lui-même le sabre qu’il jeta au loin avec colère.As he spoke he himself took hold of the sabre which he flung angrily away.
– Toi, essuie la pierre de ton fusil avec ton mouchoir. Mais as-tu jamais tiré un coup de fusil ?"You there, wipe the flint of your musket with your handkerchief. Have you never fired a musket?"
– Je suis chasseur."I am a hunter."
– Dieu soit loué ! reprit le caporal avec un gros soupir. Surtout ne tire pas avant l’ordre que je te donnerai."Thank God for that!" went on the corporal with a loud sigh. "Whatever you do, don't fire till I give the order."
Et il s’en alla.And he moved away.
Fabrice était tout joyeux. « Enfin je vais me battre réellement, se disait-il, tuer un ennemi ! Ce matin ils nous envoyaient des boulets, et moi je ne faisais rien que m’exposer à être tué ; métier de dupe. » Il regardait de tous côtés avec une extrême curiosité. Au bout d’un moment, il entendit partir sept à huit coups de fusil tout près de lui. Mais, ne recevant point l’ordre de tirer, il se tenait tranquille derrière son arbre. Il était presque nuit ; il lui semblait être à l’espère, à la chasse de l’ours, dans la montagne de la Tramezzina, au-dessus de Grianta. Il lui vint une idée de chasseur ; il prit une cartouche dans sa giberne et en détacha la balle : « Si je le vois, dit-il, il ne faut pas que je le manque », et il fit couler cette seconde balle dans le canon de son fusil. Il entendit tirer deux coups de feu tout à côté de son arbre ; en même temps il vit un cavalier vêtu de bleu qui passait au galop devant lui, se dirigeant de sa droite à sa gauche. « Il n’est pas à trois pas, se dit-il, mais à cette distance je suis sûr de mon coup », il suivit bien le cavalier du bout de son fusil et enfin pressa la détente ; le cavalier tomba avec son cheval. Notre héros se croyait à la chasse : il courut tout joyeux sur la pièce qu’il venait d’abattre. Il touchait déjà l’homme qui lui semblait mourant, lorsque, avec une rapidité incroyable, deux cavaliers prussiens arrivèrent sur lui pour le sabrer. Fabrice se sauva à toutes jambes vers le bois ; pour mieux courir il jeta son fusil. Les cavaliers prussiens n’étaient plus qu’à trois pas de lui lorsqu’il atteignit une nouvelle plantation de petits chênes gros comme le bras et bien droits qui bordaient le bois. Ces petits chênes arrêtèrent un instant les cavaliers, mais ils passèrent et se remirent à poursuivre Fabrice dans une clairière. De nouveau ils étaient près de l’atteindre, lorsqu’il se glissa entre sept à huit gros arbres. A ce moment, il eut presque la figure brûlée par la flamme de cinq ou six coups de fusil qui partirent en avant de lui. Il baissa la tête ; comme il la relevait, il se trouva vis-à-vis du caporal.Fabrizio was supremely happy. "Now I'm going to do some real fighting," he said to himself, "and kill one of the enemy. This morning they were sending cannonballs over, and I did nothing but expose myself and risk getting killed; that's a fool's game." He gazed all round him with extreme curiosity. Presently he heard seven or eight shots fired quite close at hand. But receiving no order to fire he stood quietly behind his tree. It was almost night; he felt he was in a look-out, bear-shooting, on the mountain of Tramezzina, above Grianta. A hunter's idea came to him: he took a cartridge from his pouch and removed the ball. "If I see him," he said, "it won't do to miss him," and he slipped this second ball into the barrel of his musket. He heard shots fired close to his tree; at the same moment he saw a horseman in blue pass in front of him at a gallop, going from right to left. "It is more than three paces," he said to himself, "but at that range I am certain of my mark." He kept the trooper carefully sighted with his musket and finally pressed the trigger: the trooper fell with his horse. Our hero imagined he was stalking game: he ran joyfully out to collect his bag. He was actually touching the man, who appeared to him to be dying, when, with incredible speed, two Prussian troopers charged down on him to sabre him. Fabrizio dashed back as fast as he could go to the wood; to gain speed he flung his musket away. The Prussian troopers were not more than three paces from him when he reached another plantation of young oaks, as thick as his arm and quite upright, which fringed the wood. These little oaks delayed the horsemen for a moment, but they passed them and continued their pursuit of Fabrizio along a clearing. Once again they were just overtaking him when he slipped in among seven or eight big trees. At that moment his face was almost scorched by the flame of five or six musket shots fired from in front of him. He ducked his head; when he raised it again he found himself face to face with the corporal.
– Tu as tué le tien ? lui dit le caporal Aubry."Did you kill your man?" Corporal Aubry asked him.
– Oui, mais j’ai perdu mon fusil."Yes; but I've lost my musket."
– Ce n’est pas les fusils qui nous manquent ; tu es un bon b… ; malgré ton air cornichon, tu as bien gagné ta journée, et ces soldats-ci viennent de manquer ces deux qui te poursuivaient et venaient droit à eux ; moi, je ne les voyais pas. Il s’agit maintenant de filer rondement ; le régiment doit être à un demi-quart de lieue, et, de plus, il y a un petit bout de prairie où nous pouvons être ramassés au demi-cercle."It's not muskets we're short of. You're not a bad b------; though you do look as green as a cabbage you've won the day all right, and these men here have just missed the two who were chasing you and coming straight at them. I didn't see them myself. What we've got to do now is to get away at the double; the Regiment must be half a mile off, and there's a bit of a field to cross, too, where we may find ourselves surrounded."
Tout en parlant, le caporal marchait rapidement à la tête de ses dix hommes. A deux cents pas de là, en entrant dans la petite prairie dont il avait parlé, on rencontra un général blessé qui était porté par son aide de camp et par un domestique.As he spoke, the corporal marched off at a brisk pace at the head of his ten men. Two hundred yards farther on, as they entered the little field he had mentioned, they came upon a wounded general who was being carried by his aide-de-camp and an orderly.
– Vous allez me donner quatre hommes, dit-il au caporal d’une voix éteinte, il s’agit de me transporter à l’ambulance ; j’ai la jambe fracassée."Give me four of your men," he said to the corporal in a faint voice, "I've got to be carried to the ambulance; my leg is shattered."
– Va te faire f…, répondit le caporal, toi et tous les généraux. Vous avez tous trahi l’Empereur aujourd’hui."Go and f---- yourself!" replied the corporal, "you and all your generals. You've all of you betrayed the Emperor to-day."
– Comment, dit le général en fureur, vous méconnaissez mes ordres ! Savez-vous que je suis le général comte B***, commandant votre division, etc."What," said the general, furious, "you dispute my orders. Do you know that I am General Comte B----, commanding your Division," and so on.
Il fit des phrases. L’aide de camp se jeta sur les soldats. Le caporal lui lança un coup de baïonnette dans le bras, puis fila avec ses hommes en doublant le pas.He waxed rhetorical. The aide-de-camp flung himself on the men. The corporal gave him a thrust in the arm with his bayonet, then made off with his party at the double.
– Puissent-ils être tous comme toi, répétait le caporal en jurant, les bras et les jambes fracassés ! Tas de freluquets ! Tous vendus aux Bourbons, et trahissant l’Empereur !"I wish they were all in your boat," he repeated with an oath; "I'd shatter their arms and legs for them. A pack of puppies! All of them bought by the Bourbons, to betray the Emperor!"
Fabrice écoutait avec saisissement cette affreuse accusation.Fabrizio listened with a thrill of horror to this frightful accusation.
Vers les dix heures du soir, la petite troupe rejoignit le régiment à l’entrée d’un gros village qui formait plusieurs rues fort étroites, mais Fabrice remarqua que le caporal Aubry évitait de parler à aucun des officiers. Impossible d’avancer, s’écria le caporal ! Toutes ces rues étaient encombrées d’infanterie, de cavaliers et surtout de caissons d’artillerie et de fourgons. Le caporal se présenta à l’issue de trois de ces rues ; après avoir fait vingt pas, il fallait s’arrêter : tout le monde jurait et se fâchait.About ten o'clock that night the little party overtook their regiment on the outskirts of a large village which divided the road into several very narrow streets; but Fabrizio noticed that Corporal Aubry avoided speaking to any of the officers. "We can't get on," he called to his men. All these streets were blocked with infantry, cavalry, and, worst of all, by the limbers and wagons of the artillery. The corporal tried three of these streets in turn; after advancing twenty yards he was obliged to halt. Everyone was swearing and losing his temper.
– Encore quelque traître qui commande ! s’écria le caporal ; si l’ennemi a l’esprit de tourner le village nous sommes tous prisonniers comme des chiens. Suivez-moi, vous autres."Some traitor in command here, too!" cried the corporal: "if the enemy has the sense to surround the village, we shall all be caught like rats in a trap. Follow me, you."
Fabrice regarda ; il n’y avait plus que six soldats avec le caporal. Par une grande porte ouverte ils entrèrent dans une vaste basse-cour ; de la basse-cour ils passèrent dans une écurie, dont la petite porte leur donna entrée dans un jardin. Ils s’y perdirent un moment, errant de côté et d’autre. Mais enfin, en passant une haie, ils se trouvèrent dans une vaste pièce de blé noir. En moins d’une demi-heure, guidés par les cris et le bruit confus, ils eurent regagné la grande route au-delà du village. Les fossés de cette route étaient remplis de fusils abandonnés ; Fabrice en choisit un mais la route, quoique fort large, était tellement encombrée de fuyards et de charrettes, qu’en une demi-heure de temps, à peine si le caporal et Fabrice avaient avancé de cinq cents pas ; on disait que cette route conduisait à Charleroi. Comme onze heures sonnaient à l’horloge du village :Fabrizio looked round; there were only six men left with the corporal. Through a big gate which stood open they came into a huge courtyard; from this courtyard they passed into a stable, the back door of which let them into a garden. They lost their way for a moment and wandered blindly about. But finally, going through a hedge, they found themselves in a huge field of buckwheat. In less than half an hour, guided by the shouts and confused noises, they had regained the high road on the other side of the village. The ditches on either side of this road were filled with muskets that had been thrown away; Fabrizio selected one: but the road, although very broad, was so blocked with stragglers and transport that in the next half-hour the corporal and Fabrizio had not advanced more than five hundred yards at the most; they were told that this road led to Charleroi. As the village clock struck eleven:
– Prenons de nouveau à travers champ, s’écria le caporal."Let us cut across the fields again," said the corporal.
La petite troupe n’était plus composée que de trois soldats, le caporal et Fabrice. Quand on fut à un quart de lieue de la grande route :The little party was reduced now to three men, the corporal and Fabrizio. When they had gone a quarter of a league from the high road:
– Je n’en puis plus, dit un des soldats."I'm done," said one of the soldiers.
– Et moi itou, dit un autre."Me, too!" said another.
– Belle nouvelle ! Nous en sommes tous logés là, dit le caporal ; mais obéissez-moi, et vous vous en trouverez bien."That's good news! We're all in the same boat," said the corporal; "but do what I tell you and you'll get through all right."
Il vit cinq ou six arbres le long d’un petit fossé au milieu d’une immense pièce de blé.His eye fell on five or six trees marking the line of a little ditch in the middle of an immense cornfield.
– Aux arbres ! dit-il à ses hommes ; couchez-vous là, ajouta-t-il quand on y fut arrivé, et surtout pas de bruit. Mais, avant de s’endormir, qui est-ce qui a du pain ?"Make for the trees!" he told his men; "lie down," he added when they had reached the trees, "and not a sound, remember. But before you go to sleep, who's got any bread?"
– Moi, dit un des soldats."I have," said one of the men.
– Donne, dit le caporal, d’un air magistral ; il divisa le pain en cinq morceaux et prit le plus petit."Give it here," said the corporal in a tone of authority. He divided the bread into five pieces and took the smallest himself.
– Un quart d’heure avant le point du jour, dit-il en mangeant, vous allez avoir sur le dos la cavalerie ennemie. Il s’agit de ne pas se laisser sabrer. Un seul est flambé, avec de la cavalerie sur le dos, dans ces grandes plaines, cinq au contraire peuvent se sauver : restez avec moi bien unis, ne tirez qu’à bout portant, et demain soir je me fais fort de vous rendre à Charleroi."A quarter of an hour before dawn," he said as he ate it, "you'll have the enemy's cavalry on your backs. You've got to see you're not sabred. A man by himself is done for with cavalry after him on these big plains, but five can get away; keep in close touch with me, don't fire till they're at close range, and to-morrow evening I'll undertake to get you to Charleroi."
Le caporal les éveilla une heure avant le jour ; il leur fit renouveler la charge de leurs armes, le tapage sur la grande route continuait, et avait duré toute la nuit : c’était comme le bruit d’un torrent entendu dans le lointain.The corporal roused his men an hour before daybreak and made them recharge their muskets. The noise on the high road still continued; it had gone on all night: it was like the sound of a torrent heard from a long way off.
– Ce sont comme des moutons qui se sauvent, dit Fabrice au caporal, d’un air naïf."They're like a flock of sheep running away," said Fabrizio with a guileless air to the corporal.
– Veux-tu bien te taire, blanc-bec ! dit le caporal indigné."Will you shut your mouth, you young fool!" said the corporal, greatly indignant.
Et les trois soldats qui composaient toute son armée avec Fabrice regardèrent celui-ci d’un air de colère, comme s’il eût blasphémé. Il avait insulté la nation.And the three soldiers who with Fabrizio composed his whole force scowled angrily at our hero as though he had uttered blasphemy. He had insulted the nation.
« Voilà qui est fort ! pensa notre héros ; j’ai déjà remarqué cela chez le vice-roi à Milan ; ils ne fuient pas, non ! Avec ces Français il n’est pas permis de dire la vérité quand elle choque leur vanité. Mais quant à leur air méchant je m’en moque, et il faut que je le leur fasse comprendre. » On marchait toujours à cinq cents pas de ce torrent de fuyards qui couvraient la grande route. A une lieue de là le caporal et sa troupe traversèrent un chemin qui allait rejoindre la route et où beaucoup de soldats étaient couchés. Fabrice acheta un cheval assez bon qui lui coûta quarante francs, et parmi tous les sabres jetés de côté et d’autre, il choisit avec soin un grand sabre droit. « Puisqu’on dit qu’il faut piquer pensa-t-il, celui-ci est le meilleur. » Ainsi équipé il mit son cheval au galop et rejoignit bientôt le caporal qui avait pris les devants. Il s’affermit sur ses étriers, prit de la main gauche le fourreau de son sabre droit, et dit aux quatre Français :"That is where their strength lies!" thought our hero. "I noticed it before with the Viceroy at Milan; they are not running away, oh, no! With these Frenchmen you must never speak the truth if it shocks their vanity. But as for their savage scowls, they don't trouble me, and I must let them understand as much." They kept on their way, always at an interval of five hundred yards from the torrent of fugitives that covered the high road. A league farther on, the corporal and his party crossed a road running into the high road in which a number of soldiers were lying. Fabrizio purchased a fairly good horse which cost him forty francs, and among all the sabres that had been thrown down everywhere made a careful choice of one that was long and straight. "Since I'm told I've got to stick them," he thought, "this is the best." Thus equipped, he put his horse into a gallop and soon overtook the corporal who had gone on ahead. He sat up in his stirrups, took hold with his left hand of the scabbard of his straight sabre, and said to the four Frenchmen:
– Ces gens qui se sauvent sur la grande route ont l’air d’un troupeau de moutons… Ils marchent comme des moutons effrayés…"Those people going along the high road look like a flock of sheep ... they are running like frightened sheep. ..."
Fabrice avait beau appuyer sur le mot “mouton”, ses camarades ne se souvenaient plus d’avoir été fâchés par ce mot une heure auparavant. Ici se trahit un des contrastes des caractères italien et français ; le Français est sans doute le plus heureux, il glisse sur les événements de la vie et ne garde pas rancune.In spite of his dwelling upon the word sheep, his companions had completely forgotten that it had annoyed them an hour earlier. Here we see one of the contrasts between the Italian character and the French; the Frenchman is no doubt the happier of the two; he glides lightly over the events of life and bears no malice afterwards.
Nous ne cacherons point que Fabrice fut très satisfait de sa personne après avoir parlé des moutons. On marchait en faisant la petite conversation. A deux lieues de là le caporal, toujours fort étonné de ne point voir la cavalerie ennemie, dit à Fabrice :We shall not attempt to conceal the fact that Fabrizio was highly pleased with himself after using the word sheep. They marched on, talking about nothing in particular. After covering two leagues more, the corporal, still greatly astonished to see no sign of the enemy's cavalry, said to Fabrizio:
– Vous êtes notre cavalerie, galopez vers cette ferme sur ce petit tertre, demandez au paysan s’il veut nous vendre à déjeuner, dites bien que nous ne sommes que cinq. S’il hésite donnez-lui cinq francs d’avance de votre argent mais soyez tranquille, nous reprendrons la pièce blanche après le déjeuner."You are our cavalry; gallop over to that farm on the little hill; ask the farmer if he will sell us breakfast: mind you tell him there are only five of us. If he hesitates, put down five francs of your money in advance; but don't be frightened, we'll take the dollar back from him after we've eaten."
Fabrice regarda le caporal, il vit en lui une gravité imperturbable, et vraiment l’air de la supériorité morale ; il obéit. Tout se passa comme l’avait prévu le commandant en chef, seulement Fabrice insista pour qu’on ne reprît pas de vive force les cinq francs qu’il avait donnés au paysan.Fabrizio looked at the corporal; he saw in his face an imperturbable gravity and really an air of moral superiority; he obeyed. Everything fell out as the commander in chief had anticipated; only, Fabrizio insisted on their not taking back by force the five francs he had given to the farmer.
– L’argent est à moi, dit-il à ses camarades, je ne paie pas pour vous, je paie pour l’avoine qu’il a donnée à mon cheval."The money is mine," he said to his friends; "I'm not paying for you, I'm paying for the oats he's given my horse."
Fabrice prononçait si mal le français, que ses camarades crurent voir dans ses paroles un ton de supériorité, ils furent vivement choqués, et dès lors dans leur esprit un duel se prépara pour la fin de la journée. Ils le trouvaient fort différent d’eux-mêmes, ce qui les choquait ; Fabrice au contraire commençait à se sentir beaucoup d’amitié pour eux.Fabrizio's French accent was so bad that his companions thought they detected in his words a note of superiority; they were keenly annoyed, and from that moment a duel began to take shape in their minds for the end of the day. They found him very different from themselves, which shocked them; Fabrizio, on the contrary, was beginning to feel a warm friendship towards them.
On marchait sans rien dire depuis deux heures, lorsque le caporal, regardant la grande route, s’écria avec un transport de joie :They had marched without saying a word for a couple of hours when the corporal, looking across at the high road, exclaimed in a transport of joy:
– Voici le régiment !"There's the Regiment!"
On fut bientôt sur la route ; mais, hélas ! autour de l’aigle il n’y avait pas deux cents hommes. L’œil de Fabrice eut bientôt aperçu la vivandière ; elle marchait à pied, avait les yeux rouges et pleurait de temps à autre. Ce fut en vain que Fabrice chercha la petite charrette et Cocotte.They were soon on the road; but, alas, round the eagle were mustered not more than two hundred men. Fabrizio's eye soon caught sight of the vivandière: she was going on foot, her eyes were red and every now and again she burst into tears. Fabrizio looked in vain for the little cart and Cocotte.
– Pillés, perdus, volés, s’écria la vivandière répondant aux regards de notre héros. Celui-ci, sans mot dire, descendit de son cheval, le prit par la bride, et dit à la vivandière :"Stripped, ruined, robbed!" cried the vivandière, in answer to our hero's inquiring glance. He, without a word, got down from his horse, took hold of the bridle and said to the vivandière:
– Montez."Mount!"
Elle ne se le fit pas dire deux fois.She did not have to be told twice.
– Raccourcis-moi les étriers, fit-elle."Shorten the stirrups for me," was her only remark.
Une fois bien établie à cheval elle se mit à raconter à Fabrice tous les désastres de la nuit. Après un récit d’une longueur infinie, mais avidement écouté par notre héros qui, à dire vrai, ne comprenait rien à rien, mais avait une tendre amitié pour la vivandière, celle-ci ajouta :As soon as she was comfortably in the saddle she began to tell Fabrizio all the disasters of the night. After a narrative of endless length but eagerly drunk in by our hero who, to tell the truth, understood nothing at all of what she said but had a tender feeling for the vivandière, she went on:
– Et dire que ce sont les Français qui m’ont pillée, battue, abîmée…"And to think that they were Frenchmen who robbed me, beat me, destroyed me...."
– Comment ! ce ne sont pas les ennemis ? dit Fabrice d’un air naïf, qui rendait charmante sa belle figure grave et pâle…"What! It wasn't the enemy?" said Fabrizio with an air of innocence which made his grave, pale face look charming.
– Que tu es bête, mon pauvre petit ! dit la vivandière, souriant au milieu de ses larmes ; et quoique ça, tu es bien gentil."What a fool you are, you poor boy!" said the vivandière, smiling through her tears; "but you're very nice, for all that."
– Et tel que vous le voyez, il a fort bien descendu son Prussien, dit le caporal Aubry qui, au milieu de la cohue générale, se trouvait par hasard de l’autre côté du cheval monté par la cantinière. Mais il est fier, continua le caporal…"And such as he is, he brought down his Prussian properly," said Corporal Aubry, who, in the general confusion round them, happened to be on the other side of the horse on which the cantinière was sitting. "But he's proud," the corporal went on....
Fabrice fit un mouvement.Fabrizio made an impulsive movement.
– Et comment t’appelles-tu ? continua le caporal, car enfin, s’il y a un rapport, je veux te nommer."And what's your name?" asked the corporal; "for if there's a report going in I should like to mention you."
– Je m’appelle Vasi, répondit Fabrice, faisant une mine singulière, c’est-à-dire Boulot, ajouta-t-il se reprenant vivement."I'm called Vasi," replied Fabrizio, with a curious expression on his face. "Boulot, I mean," he added, quickly correcting himself.
Boulot avait été le nom du propriétaire de la feuille de route que la geôlière de B… lui avait remise ; l’avant-veille il l’avait étudiée avec soin, tout en marchant, car il commençait à réfléchir quelque peu et n’était plus si étonné des choses. Outre la feuille de route du hussard Boulot, il conservait précieusement le passeport italien d’après lequel il pouvait prétendre au noble nom de Vasi, marchand de baromètres. Quand le caporal lui avait reproché d’être fier, il avait été sur le point de répondre : « Moi fier ! moi Fabrice Valserra, marchesino del Dongo, qui consens à porter le nom d’un Vasi, marchand de baromètres ! »Boulot was the name of the late possessor of the marching orders which the gaoler's wife at B---- had given him; on his way from B---- he had studied them carefully, for he was beginning to think a little and was no longer so easily surprised. In addition to the marching orders of Trooper Boulot, he had stowed away in a safe place the precious Italian passport according to which he was entitled to the noble appellation of Vasi, dealer in barometers. When the corporal had charged him with being proud, it had been on the tip of his tongue to retort: "I proud! I, Fabrizio Volterra, Marchesino del Dongo, who consent to go by the name of a Vasi, dealer in barometers!"
Pendant qu’il faisait des réflexions et qu’il se disait : « Il faut bien me rappeler que je m’appelle Boulot, ou gare la prison dont le sort me menace », le caporal et la cantinière avaient échangé plusieurs mots sur son compte.While he was making these reflexions and saying to himself: "I must not forget that I am called B'oulot, or look out for the prison fate threatens me with," the corporal and the cantinière had been exchanging a few words with regard to him.
– Ne m’accusez pas d’être une curieuse, lui dit la cantinière en cessant de le tutoyer ; c’est pour votre bien que je vous fais des questions. Qui êtes-vous, là, réellement ?"Don't say I'm inquisitive," said the cantinière, ceasing to address him in the second person singular, "it's for your good I ask you these questions. Who are you, now, really?"
Fabrice ne répondit pas d’abord ; il considérait que jamais il ne pourrait trouver d’amis plus dévoués pour leur demander conseil, et il avait un pressant besoin de conseils. « Nous allons entrer dans une place de guerre, le gouverneur voudra savoir qui je suis, et gare la prison si je fais voir par mes réponses que je ne connais personne au 4erégiment de hussards dont je porte l’uniforme ! » En sa qualité de sujet de l’Autriche, Fabrice savait toute l’importance qu’il faut attacher à un passeport. Les membres de sa famille, quoique nobles et dévots, quoique appartenant au parti vainqueur, avaient été vexés plus de vingt fois à l’occasion de leurs passeports ; il ne fut donc nullement choqué de la question que lui adressait la cantinière. Mais comme, avant que de répondre, il cherchait les mots français les plus clairs, la cantinière, piquée d’une vive curiosité, ajouta pour l’engager à parler :Fabrizio did not reply at first. He was considering that never again would he find more devoted friends to ask for advice, and he was in urgent need of advice from someone. "We are coming into a fortified place, the governor will want to know who I am, and ware prison if I let him see by my answers that I know nobody in the 4th Hussar Regiment, whose uniform I am wearing!" In his capacity as an Austrian subject, Fabrizio knew all about the importance to be attached to a passport. Various members of his family, although noble and devout, although supporters of the winning side, had been in trouble a score of times over their passports; he was therefore not in the least put out by the question which the cantinière had addressed to him. But as, before answering, he had to think of the French words which would express his meaning most clearly, the cantinière, pricked by a keen curiosity, added, to induce him to speak:
– Le caporal Aubry et moi nous allons vous donner de bons avis pour vous conduire."Corporal Aubry and I are going to give you some good advice."
– Je n’en doute pas, répondit Fabrice : je m’appelle Vasi et je suis de Gênes ; ma sœur, célèbre par sa beauté, a épousé un capitaine. Comme je n’ai que dix-sept ans, elle me faisait venir auprès d’elle pour me faire voir la France, et me former un peu ; ne la trouvant pas à Paris et sachant qu’elle était à cette armée, j’y suis venu, je l’ai cherchée de tous les côtés sans pouvoir la trouver. Les soldats, étonnés de mon accent, m’ont fait arrêter. J’avais de l’argent alors, j’en ai donné au gendarme, qui m’a remis une feuille de route, un uniforme et m’a dit : « File, et jure-moi de ne jamais prononcer mon nom. »"I have no doubt you are," replied Fabrizio. "My name is Vasi and I come from Genoa; my sister, who is famous for her beauty, is married to a captain. As I am only seventeen, she made me come to her to let me see something of France, and form my character a little; not finding her in Paris, and knowing that she was with this army, I came on here. I've searched for her everywhere and haven't found her. The soldiers, who were puzzled by my accent, had me arrested. I had money then, I gave some to the gendarme, who let me have some marching orders and a uniform, and said to me: 'Get away with you, and swear you'll never mention my name.' "
– Comment s’appelait-il ? dit la cantinière."What was he called?" asked the cantinière.
– J’ai donné ma parole, dit Fabrice."I've given my word," said Fabrizio.
– Il a raison, reprit le caporal, le gendarme est un gredin, mais le camarade ne doit pas le nommer. Et comment s’appelle-t-il, ce capitaine, mari de votre sœur ? Si nous savons son nom, nous pourrons le chercher."He's right," put in the corporal, "the gendarme is a sweep, but our friend ought not to give his name. And what is the other one called, this captain, your sister's husband? If we knew his name, we could try to find him."
– Teulier, capitaine au 4ede hussards, répondit notre héros."Teulier, Captain in the 4th Hussars," replied our hero.
– Ainsi, dit le caporal avec assez de finesse, à votre accent étranger, les soldats vous prirent pour un espion ?"And, so," said the corporal, with a certain subtlety, "from your foreign accent the soldiers took you for a spy?"
– C’est là le mot infâme ! s’écria Fabrice, les yeux brillants. Moi qui aime tant l’Empereur et les Français ! Et c’est par cette insulte que je suis le plus vexé."That's the abominable word!" cried Fabrizio, his eyes blazing. "I who love the Emperor so and the French people! And it was that insult that annoyed me more than anything."
– Il n’y a pas d’insulte, voilà ce qui vous trompe ; l’erreur des soldats était fort naturelle, reprit gravement le caporal Aubry."There's no insult about it; that's where you're wrong; the soldiers' mistake was quite natural," replied Corporal Aubry gravely.
Alors il lui expliqua avec beaucoup de pédanterie qu’à l’armée il faut appartenir à un corps et porter un uniforme, faute de quoi il est tout simple qu’on vous prenne pour un espion. L’ennemi nous en lâche beaucoup : tout le monde trahit dans cette guerre.And he went on to explain in the most pedantic manner that in the army one must belong to some corps and wear a uniform, failing which it was quite simple that people should take one for a spy. "The enemy sends us any number of them; everybody's a traitor in this war."
Les écailles tombèrent des yeux de Fabrice ; il comprit pour la première fois qu’il avait tort dans tout ce qui lui arrivait depuis deux mois.The scales fell from Fabrizio's eyes; he realised for the first time that he had been in the wrong in everything that had happened to him during the last two months.
– Mais il faut que le petit nous raconte tout, dit la cantinière dont la curiosité était de plus en plus excitée."But make the boy tell us the whole story," said the cantinière, her curiosity more and more excited.
Fabrice obéit. Quand il eut fini :Fabrizio obeyed. When he had finished:
– Au fait, dit la cantinière parlant d’un air grave au caporal, cet enfant n’est point militaire ; nous allons faire une vilaine guerre maintenant que nous sommes battus et trahis. Pourquoi se ferait-il casser les os gratis pro Deo ?"It comes to this," said the cantinière, speaking in a serious tone to the corporal, "this child is not a soldier at all; we're going to have a bloody war now that we've been beaten and betrayed. Why should he go and get his bones broken free, gratis and for nothing?"
– Et même, dit le caporal, qu’il ne sait pas charger son fusil, ni en douze temps, ni à volonté, c’est moi qui ai chargé le coup qui a descendu le Prussien."Especially," put in the corporal, "as he doesn't even know how to load his musket, neither by numbers, nor in his own time. It was I put in the shot that brought down the Prussian."
– De plus, il montre son argent à tout le monde, ajouta la cantinière ; il sera volé de tout dès qu’il ne sera plus avec nous."Besides, he lets everyone see the colour of his money," added the cantinière; "he will be robbed of all he has as soon as he hasn't got us to look after him."
– Le premier sous-officier de cavalerie qu’il rencontre, dit le caporal, le confisque à son profit pour se faire payer la goutte, et peut-être on le recrute pour l’ennemi, car tout le monde trahit. Le premier venu va lui ordonner de le suivre, et il le suivra ; il ferait mieux d’entrer dans notre régiment."The first cavalry non-com he comes across," said the corporal, "will take it from him to pay for his drink, and perhaps they'll enlist him for the enemy; they're all traitors. The first man he meets will order him to follow, and he'll follow him; he would do better to join our Regiment."
– Non pas, s’il vous plaît, caporal ! s’écria vivement Fabrice ; il est plus commode d’aller à cheval, et d’ailleurs je ne sais pas charger un fusil, et vous avez vu que je manie un cheval."No, please, if you don't mind, Corporal!" Fabrizio exclaimed with animation; "I am more comfortable on a horse. And, besides, I don't know how to load a musket, and you have seen that I can manage a horse."
Fabrice fut très fier de ce petit discours. Nous ne rendrons pas compte de la longue discussion sur sa destinée future qui eut lieu entre le caporal et la cantinière. Fabrice remarqua qu’en discutant ces gens répétaient trois ou quatre fois toutes les circonstances de son histoire : les soupçons des soldats, le gendarme lui vendant une feuille de route et un uniforme, la façon dont la veille il s’était trouvé faire partie de l’escorte du maréchal, l’Empereur vu au galop, le cheval escofié, etc.Fabrizio was extremely proud of this little speech. We need not report the long discussion that followed between the corporal and the cantinière as to his future destiny. Fabrizio noticed that in discussing him these people repeated three or four times all the circumstances of his story: the soldiers' suspicions, the gendarme selling him marching orders and a uniform, the accident by which, the day before, he had found himself forming part of the Marshal's escort, the glimpse of the Emperor as he galloped past, the horse that had been scoffed from him, and so on indefinitely.
Avec une curiosité de femme, la cantinière revenait sans cesse sur la façon dont on l’avait dépossédé du bon cheval qu’elle lui avait fait acheter.With feminine curiosity the cantinière kept harking back incessantly to the way in which he had been dispossessed of the good horse which she had made him buy.
– Tu t’es senti saisir par les pieds, on t’a fait passer doucement par-dessus la queue de ton cheval, et l’on t’a assis par terre ! « Pourquoi répéter si souvent, se disait Fabrice, ce que nous connaissons tous trois parfaitement bien ? » Il ne savait pas encore que c’est ainsi qu’en France les gens du peuple vont à la recherche des idées."You felt yourself seized by the feet, they lifted you gently over your horse's tail, and sat you down on the ground!" "Why repeat so often," Fabrizio said to himself, "what all three of us know perfectly well?" He had not yet discovered that this is how, in France, the lower orders proceed in quest of ideas.
– Combien as-tu d’argent ? lui dit tout à coup la cantinière."How much money have you?" the cantinière asked him suddenly.
Fabrice n’hésita pas à répondre ; il était sûr de la noblesse d’âme de cette femme : c’est là le beau côté de la France.Fabrizio had no hesitation in answering. He was sure of the nobility of the woman's nature; that is the fine side of France.
– En tout, il peut me rester trente napoléons en or et huit ou dix écus de cinq francs."Altogether, I may have got left thirty napoleons in gold, and eight or nine five-franc pieces."
– En ce cas, tu as le champ libre ! s’écria la cantinière ; tire-toi du milieu de cette armée en déroute ; jette-toi de côté, prends la première route un peu frayée que tu trouveras là sur ta droite ; pousse ton cheval ferme, toujours t’éloignant de l’armée. A la première occasion achète des habits de pékin. Quand tu seras à huit ou dix lieues, et que tu ne verras plus de soldats, prends la poste, et va te reposer huit jours et manger des biftecks dans quelque bonne ville. Ne dis jamais à personne que tu as été à l’armée ; les gendarmes te ramasseraient comme déserteur ; et, quoique tu sois bien gentil, mon petit, tu n’es pas encore assez fûté pour répondre à des gendarmes. Dès que tu auras sur le dos des habits de bourgeois, déchire ta feuille de route en mille morceaux et reprends ton nom véritable ; dis que tu es Vasi. Et d’où devra-t-il dire qu’il vient ? fit-elle au caporal."In that case, you have a clear field!" exclaimed the cantinière. "Get right away from this rout of an army; clear out, take the first road with ruts on it that you come to on the right; keep your horse moving and your back to the army. At the first opportunity, buy some civilian clothes. When you've gone nine or ten leagues and there are no more soldiers in sight, take the mail-coach, and go and rest for a week and eat beefsteaks in some nice town. Never let anyone know that you've been in the army, or the police will take you up as a deserter; and, nice as you are, my boy, you're not quite clever enough yet to stand up to the police. As soon as you've got civilian clothes on your back, tear up your marching orders into a thousand pieces and go back to your real name: say that you're Vasi. And where ought he to say he comes from?" she asked the corporal.
– De Cambrai sur l’Escaut : c’est une bonne ville toute petite, entends-tu ? et où il y a une cathédrale et Fénelon."From Cambrai on the Scheldt: it's a good town and quite small, if you know what I mean. There's a cathedral there, and Fénelon."
– C’est ça, dit la cantinière ; ne dis jamais que tu as été à la bataille, ne souffle mot de B***, ni du gendarme qui t’a vendu la feuille de route. Quand tu voudras rentrer à Paris, rends-toi d’abord à Versailles, et passe la barrière de Paris de ce côté-là en flânant, en marchant à pied comme un promeneur. Couds tes napoléons dans ton pantalon ; et surtout quand tu as à payer quelque chose, ne montre tout juste que l’argent qu’il faut pour payer. Ce qui me chagrine, c’est qu’on va t’empaumer, on va te chiper tout ce que tu as ; et que feras-tu une fois sans argent ? toi qui ne sais pas te conduire ? etc."That's right," said the cantinière. "Never let on to anyone that you've been in battle, don't breathe a word about B------, or the gendarme who sold you the marching orders. When you're ready to go back to Paris, make first for Versailles, and pass the Paris barrier from that side in a leisurely way, on foot, as if you were taking a stroll. Sew up your napoleons inside your breeches, and remember, when you have to pay for anything, shew only the exact sum that you want to spend. What makes me sad is that they'll take you and rob you and strip you of everything you have. And whatever will you do without money, you that don't know how to look after yourself ..." and so on.
La bonne cantinière parla longtemps encore ; le caporal appuyait ses avis par des signes de tête, ne pouvant trouver jour à saisir la parole. Tout à coup cette foule qui couvrait la grande route, d’abord doubla le pas ; puis, en un clin d’œil, passa le petit fossé qui bordait la route à gauche, et se mit à fuir à toutes jambes.The good woman went on talking for some time still; the corporal indicated his support by nodding his head, not being able to get a word in himself. Suddenly the crowd that was packing the road first of all doubled its pace, then, in the twinkling of an eye, crossed the little ditch that bounded the road on the left and fled helter-skelter across country.
– Les Cosaques ! les Cosaques ! criait-on de tous les côtés.Cries of "The Cossacks! The Cossacks!" rose from every side.
– Reprends ton cheval ! s’écria la cantinière."Take back your horse!" the cantinière shouted.
– Dieu m’en garde ! dit Fabrice. Galopez ! fuyez ! je vous le donne. Voulez-vous de quoi racheter une petite voiture ? La moitié de ce que j’ai est à vous."God forbid!" said Fabrizio. "Gallop! Away with you! I give him to you. Do you want someting to buy another cart with? Half of what I have is yours."
– Reprends ton cheval, te dis-je ! s’écria la cantinière en colère ; et elle se mettait en devoir de descendre. Fabrice tira son sabre :'Take back your horse, I tell you!" cried the cantinière angrily; and she prepared to dismount. Fabrizio drew his sabre.
– Tenez-vous bien ! lui cria-t-il, et il donna deux ou trois coups de plat de sabre au cheval, qui prit le galop et suivit les fuyards."Hold on tight!" she shouted to her, and gave two or three strokes with the flat of his sabre to the horse, which broke into a gallop and followed the fugitives.
Notre héros regarda la grande route ; naguère trois ou quatre mille individus s’y pressaient, serrés comme des paysans à la suite d’une procession. Après le mot “cosaques” il n’y vit exactement plus personne ; les fuyards avaient abandonné des shakos, des fusils, des sabres, etc. Fabrice, étonné, monta dans un champ à droite du chemin, et qui était élevé de vingt ou trente pieds ; il regarda la grande route des deux côtés et la plaine, il ne vit pas trace de cosaques. Drôles de gens, que ces Français ! se dit-il. Puisque je dois aller sur la droite, pensa-t-il, autant vaut marcher tout de suite ; il est possible que ces gens aient pour courir une raison que je ne connais pas. Il ramassa un fusil, vérifia qu’il était chargé, remua la poudre de l’amorce, nettoya la pierre, puis choisit une giberne bien garnie, et regarda encore de tous les côtés ; il était absolument seul au milieu de cette plaine naguère si couverte de monde. Dans l’extrême lointain, il voyait les fuyards qui commençaient à disparaître derrière les arbres, et couraient toujours. « Voilà qui est bien singulier ! » se dit-il ; et, se rappelant la manœuvre employée la veille par le caporal, il alla s’asseoir au milieu d’un champ de blé. Il ne s’éloignait pas, parce qu’il désirait revoir ses bons amis, la cantinière et le caporal Aubry.Our hero stood looking at the road; a moment ago, two or three thousand people had been jostling along it, packed together like peasants at the tail of a procession. After the shout of: "Cossacks!" he saw not a soul on it; the fugitives had cast away shakoes, muskets, sabres, everything. Fabrizio, quite bewildered, climbed up into a field on the right of the road and twenty or thirty feet above it; he scanned the line of the road in both directions, and the plain, but saw no trace of the Cossacks. "Funny people, these French!" he said to himself. "Since I have got to go to the right," he thought, "I may as well start off at once; it is possible that these people have a reason for running away that I don't know." He picked up a musket, saw that it was charged, shook up the powder in the priming, cleaned the flint, then chose a cartridge-pouch that was well filled and looked round him again in all directions; he was absolutely alone in the middle of this plain which just now had been so crowded with people. In the far distance he could see the fugitives, who were beginning to disappear behind the trees, and were still running. "That's a very odd thing," he said to himself, and remembering the tactics employed by the corporal the night before, he went and sat down in the middle of a field of corn. He did not go farther because he was anxious to see again his good friends the cantinière and Corporal Aubry.
Dans ce blé, il vérifia qu’il n’avait plus que dix-huit napoléons, au lieu de trente comme il le pensait ; mais il lui restait de petits diamants qu’il avait placés dans la doublure des bottes du hussard, le matin, dans la chambre de la geôlière, à B…. Il cacha ses napoléons du mieux qu’il put, tout en réfléchissant profondément à cette disparition si soudaine. « Cela est-il d’un mauvais présage pour moi ? » se disait-il. Son principal chagrin était de ne pas avoir adressé cette question au caporal Aubry :In this cornfield, he made the discovery that he had no more than eighteen napoleons, instead of thirty as he had supposed; but he still had some small diamonds which he had stowed away in the lining of the hussar's boots, before dawn, in the gaoler's wife's room at B----. He concealed his napoleons as best he could, pondering deeply the while on the sudden disappearance of the others. "Is that a bad omen for me?" he asked himself. What distressed him most was that he had not asked Corporal Aubry the question:
« Ai-je réellement assisté à une bataille ? » Il lui semblait que oui, et il eût été au comble du bonheur, s’il en eût été certain."Have I really taken part in a battle?" It seemed to him that he had, and his happiness would have known no bounds could he have been certain of this.
« Toutefois, se dit-il, j’y ai assisté portant le nom d’un prisonnier, j’avais la feuille de route d’un prisonnier dans ma poche, et, bien plus, son habit sur moi ! Voilà qui est fatal pour l’avenir : qu’en eût dit l’abbé Blanès ? Et ce malheureux Boulot est mort en prison ! Tout cela est de sinistre augure ; le destin me conduira en prison. » Fabrice eût donné tout au monde pour savoir si le hussard Boulot était réellement coupable ; en rappelant ses souvenirs, il lui semblait que la geôlière de B… lui avait dit que le hussard avait été ramassé non seulement pour des couverts d’argent, mais encore pour avoir volé la vache d’un paysan, et battu le paysan à toute outrance : Fabrice ne doutait pas qu’il ne fût mis un jour en prison pour une faute qui aurait quelque rapport avec celle du hussard Boulot. Il pensait à son ami le curé Blanès ; que n’eût-il pas donné pour pouvoir le consulter ! Puis il se rappela qu’il n’avait pas écrit à sa tante depuis qu’il avait quitté Paris. Pauvre Gina ! se dit-il, et il avait les larmes aux yeux, lorsque tout à coup il entendit un petit bruit tout près de lui, c’était un soldat qui faisait manger le blé par trois chevaux auxquels il avait ôté la bride, et qui semblaient morts de faim ; il les tenait par le bridon. Fabrice se leva comme un perdreau, le soldat eut peur. Notre héros le remarqua, et céda au plaisir de jouer un instant le rôle de hussard."But even if I have," he said to himself, "I took part in it bearing the name of a prisoner, I had a prisoner's marching orders in my pocket, and, worse still, his coat on my backl That is the fatal threat to my future: what would the Priore Blanès say to it? And that wretched Boulot died in prison. It is all of the most sinister augury; fate will lead me to prison." Fabrizio would have given anything in the world to know whether Trooper Boulot had really been guilty; when he searched his memory, he seemed to recollect that the gaoler's wife had told him that the hussar had been taken up not only for the theft of silver plate but also for stealing a cow from a peasant and nearly beating the peasant to death: Fabrizio had no doubt that he himself would be sent to prison some day for a crime which would bear some relation to that of Trooper Boulot. He thought of his friend the parroco Blanès: what would he not have given for an opportunity of consulting him! Then he remembered that he had not written to his aunt since leaving Paris. "Poor Gina!" he said to himself. And tears stood in his eyes, when suddenly he heard a slight sound quite close to him: a soldier was feeding three horses on the standing corn; he had taken the bits out of their mouths and they seemed half dead with hunger; he was holding them by the snaffle. Fabrizio got up like a partridge; the soldier seemed frightened. Our hero noticed this, and yielded to the pleasure of playing the hussar for a moment.
– Un de ces chevaux m’appartient, f… ! s’écria-t-il, mais je veux bien te donner cinq francs pour la peine que tu as prise de me l’amener ici."One of those horses belongs to me, f---- you, but I don't mind giving you five francs for the trouble you've taken in bringing it here."
– Est-ce que tu te fiches de moi ? dit le soldat."What are you playing at?" said the soldier.
Fabrice le mit en joue à six pas de distance.Fabrizio took aim at him from a distance of six paces.
– Lâche le cheval ou je te brûle !"Let go the horse, or I'll blow your head off."
Le soldat avait son fusil en bandoulière, il donna un tour d’épaule pour le reprendre.The soldier had his musket slung on his back; he reached over his shoulder to seize it.
– Si tu fais le plus petit mouvement tu es mort ! s’écria Fabrice en lui courant dessus."If you move an inch, you're a dead man!" cried Fabrizio, rushing upon him.
– Eh bien ! donnez les cinq francs et prenez un des chevaux, dit le soldat confus, après avoir jeté un regard de regret sur la grande route où il n’y avait absolument personne. Fabrice, tenant son fusil haut de la main gauche, de la droite lui jeta trois pièces de cinq francs."All right, give me the five francs and take one of the horses," said the embarrassed soldier, after casting a rueful glance at the high road, on which there was absolutely no one to be seen. Fabrizio, keeping his musket raised in his left hand, with the right flung him three five-franc pieces.
– Descends, ou tu es mort… Bride le noir et va-t’en plus loin avec les deux autres… Je te brûle si tu remues."Dismount, or you're a dead man. Bridle the black, and go farther off with the other two. ... If you move, I fire."
Le soldat obéit en rechignant. Fabrice s’approcha du cheval et passa la bride dans son bras gauche, sans perdre de vue le soldat qui s’éloignait lentement ; quand Fabrice le vit à une cinquantaine de pas, il sauta lestement sur le cheval. Il y était à peine et cherchait l’étrier de droite avec le pied, lorsqu’il entendit siffler une balle de fort près : c’était le soldat qui lui lâchait son coup de fusil. Fabrice, transporté de colère, se mit à galoper sur le soldat qui s’enfuit à toutes jambes, et bientôt Fabrice le vit monté sur un de ses deux chevaux et galopant. « Bon, le voilà hors de portée », se dit-il. Le cheval qu’il venait d’acheter était magnifique, mais paraissait mourant de faim. Fabrice revint sur la grande route, où il n’y avait toujours âme qui vive ; il la traversa et mit son cheval au trot pour atteindre un petit pli de terrain sur la gauche où il espérait retrouver la cantinière ; mais quand il fut au sommet de la petite montée il n’aperçut, à plus d’une lieue de distance, que quelques soldats isolés. « Il est écrit que je ne la reverrai plus, se dit-il avec un soupir, brave et bonne femme ! » Il gagna une ferme qu’il apercevait dans le lointain et sur la droite de la route. Sans descendre de cheval, et après avoir payé d’avance, il fit donner de l’avoine à son pauvre cheval, tellement affamé qu’il mordait la mangeoire. Une heure plus tard, Fabrice trottait sur la grande route toujours dans le vague espoir de retrouver la cantinière, ou du moins le caporal Aubry. Allant toujours et regardant de tous les côtés il arriva à une rivière marécageuse traversée par un pont en bois assez étroit. Avant le pont, sur la droite de la route, était une maison isolée portant l’enseigne du Cheval-Blanc. « Là, je vais dîner », se dit Fabrice. Un officier de cavalerie avec le bras en écharpe se trouvait à l’entrée du pont ; il était à cheval et avait l’air fort triste ; à dix pas de lui, trois cavaliers à pied arrangeaient leurs pipes.The soldier looked savage but obeyed. Fabrizio went up to the horse and passed the rein over his left arm, without losing sight of the soldier, who was moving slowly away; when our hero saw that he had gone fifty paces, he jumped nimbly on to the horse. He had barely mounted and was feeling with his foot for the off stirrup when he heard a bullet whistle past close to his head: it was the soldier who had fired at him. Fabrizio; beside himself with rage, started galloping after the soldier who ran off as fast as his legs could carry him, and presently Fabrizio saw him mount one of his two horses and gallop away. "Good, he's out of range now," he said to himself. The horse he had just bought was a magnificent animal, but seemed half starved. Fabrizio returned to the high road, where there was still not a living soul; he crossed it and put his horse into a trot to reach a little fold in the ground on the left, where he hoped to find the cantinière; but when he was at the top of the little rise he could see nothing save, more than a league away, a few scattered troops. "It is written that I shall not see her again," he said to himself with a sigh, "the good, brave woman!" He came to a farm which he had seen in the distance on the right of the road. Without dismounting, and after paying for it in advance, he made the farmer produce some oats for his poor horse, which was so famished that it began to gnaw the manger. An hour later, Fabrizio was trotting along the high road, still in the hope of meeting the cantinière, or at any rate Corporal Aubry. Moving all the time and keeping a look-out all round him, he came to a marshy river crossed by a fairly narrow wooden bridge. Between him and the bridge, on the right of the road, was a solitary house bearing the sign of the White Horse. "There I shall get some dinner," thought Fabrizio. A cavalry officer with his arm in a sling was guarding the approach to the bridge; he was on horseback and looked very melancholy; ten paces away from him, three dismounted troopers were filling their pipes.
« Voilà des gens, se dit Fabrice, qui m’ont bien la mine de vouloir m’acheter mon cheval encore moins cher qu’il ne m’a coûté. » L’officier blessé et les trois piétons le regardaient venir et semblaient l’attendre. « Je devrais bien ne pas passer sur ce pont, et suivre le bord de la rivière à droite, ce serait la route conseillée par la cantinière pour sortir d’embarras… Oui, se dit notre héros ; mais si je prends la fuite, demain j’en serai tout honteux : d’ailleurs mon cheval a de bonnes jambes, celui de l’officier est probablement fatigué ; s’il entreprend de me démonter je galoperai. » En faisant ces raisonnements, Fabrice rassemblait son cheval et s’avançait au plus petit pas possible."There are some people," Fabrizio said to himself, "who look to me very much as though they would like to buy my horse for even less than he cost me." The wounded officer and the three men on foot watched him approach and seemed to be waiting for him. "It would be better not to cross by this bridge, but to follow the river bank to the right; that was the way the cantinière advised me to take to get clear of difficulties.... Yes," thought our hero, "but if I take to my heels now, to-morrow I shall be thoroughly ashamed of myself; besides, my horse has good legs, the officer's is probably tired; if he tries to make me dismount I shall gallop." Reasoning thus with himself, Fabrizio pulled up his horse and moved forward at the slowest possible pace.
– Avancez donc, hussard, lui cria l’officier d’un air d’autorité."Advance, you, hussar!" the officer called to him with an air of authority.
Fabrice avança quelques pas et s’arrêta.Fabrizio went on a few paces and then halted.
– Voulez-vous me prendre mon cheval ? cria-t-il."Do you want to take my horse?" he shouted.
– Pas le moins du monde ; avancez."Not in the least; advance."
Fabrice regarda l’officier : il avait des moustaches blanches, et l’air le plus honnête du monde ; le mouchoir qui soutenait son bras gauche était plein de sang, et sa main droite aussi était enveloppée d’un linge sanglant. « Ce sont les piétons qui vont sauter à la bride de mon cheval », se dit Fabrice ; mais, en y regardant de près, il vit que les piétons aussi étaient blessés.Fabrizio examined the officer; he had a white moustache, and looked the best fellow in the world; the handkerchief that held up his left arm was drenched with blood, and his right hand also was bound up in a piece of bloodstained linen. "It is the men on foot who are going to snatch my bridle," thought Fabrizio; but, on looking at them from nearer, he saw that they too were wounded.
– Au nom de l’honneur, lui dit l’officier qui portait les épaulettes de colonel, restez ici en vedette, et dites à tous les dragons, chasseurs et hussards que vous verrez que le colonel Le Baron est dans l’auberge que voilà, et que je leur ordonne de venir me joindre."On your honour as a soldier," said the officer, who wore the epaulettes of a colonel, "stay here on picket, and tell all the dragoons, chasseurs and hussars that you see that Colonel Le Baron is in the inn over there, and that I order them to come and report to me."
Le vieux colonel avait l’air navré de douleur ; dès le premier mot il avait fait la conquête de notre héros, qui lui répondit avec bon sens :The old colonel had the air of a man broken by suffering; with his first words he had made a conquest of our hero, who replied with great good sense:
– Je suis bien jeune, monsieur, pour que l’on veuille m’écouter ; il faudrait un ordre écrit de votre main."I am very young, sir, to make them listen to me; I ought to have a written order from you."
– Il a raison, dit le colonel en le regardant beaucoup, écris l’ordre, La Rose, toi qui as une main droite."He is right," said the colonel, studying him closely; "make out the order, La Rose, you've got the use of your right hand."
Sans rien dire, La Rose tira de sa poche un petit livret de parchemin, écrivit quelques lignes, et, déchirant une feuille, la remit à Fabrice ; le colonel répéta l’ordre à celui-ci, ajoutant qu’après deux heures de faction il serait relevé, comme de juste, par un des trois cavaliers blessés qui étaient avec lui. Cela dit, il entra dans l’auberge avec ses hommes. Fabrice les regardait marcher et restait immobile au bout de son pont de bois, tant il avait été frappé par la douleur morne et silencieuse de ces trois personnages. « On dirait des génies enchantés », se dit-il. Enfin il ouvrit le papier plié et lut l’ordre ainsi conçu :Without saying a word, La Rose took from his pocket a little parchment book, wrote a few lines, and, tearing out a leaf, handed it to Fabrizio; the colonel repeated the order to him, adding that after two hours on duty he would be relieved, as was right and proper, by one of the three wounded troopers he had with him. So saying he went into the inn with his men. Fabrizio watched them go and sat without moving at the end of his wooden bridge, so deeply impressed had he been by the sombre, silent grief of these three persons. "One would think they were under a spell," he said to himself. At length he unfolded the paper and read the order, which ran as follows :
Le colonel Le Baron, du 6edragons, commandant la seconde brigade de la première division de cavalerie du 14ecorps, ordonne à tous cavaliers, dragons, chasseurs et hussards de ne point passer le pont, et de le rejoindre à l’auberge du Cheval-Blanc, près le pont, où est son quartier général."Colonel Le Baron, 6th Dragoons, Commanding the 2nd Brigade of the 1st Cavalry Division of the XIV Corps, orders all cavalrymen, dragoons, chasseurs and hussars, on no account to cross the bridge, and to report to him at the White Horse Inn, by the bridge, which is his headquarters.
Au quartier général, près le pont de la Sainte, le 19 juin 1815. Pour le colonel Le Baron, blessé au bras droit, et par son ordre, le maréchal des logis,"Headquarters, by the bridge of La Sainte, June 19, 1815. "For Colonel Le Baron, wounded in the right arm, and by his orders,
La Rose."LA ROSE, Serjeant."
Il y avait à peine une demi-heure que Fabrice était en sentinelle au pont, quand il vit arriver six chasseurs montés et trois à pied ; il leur communique l’ordre du colonel.Fabrizio had been on guard at the bridge for barely half an hour when he saw six chasseurs approaching him mounted, and three on foot; he communicated the colonel's order to them.
– Nous allons revenir, disent quatre des chasseurs montés, et ils passent le pont au grand trot."We're coming back," said four of the mounted men, and crossed the bridge at a fast trot.
Fabrice parlait alors aux deux autres. Durant la discussion qui s’animait, les trois hommes à pied passent le pont. Un des deux chasseurs montés qui restaient finit par demander à revoir l’ordre, et l’emporte en disant :Fabrizio then spoke to the other two. During the discussion, which grew heated, the three men on foot crossed the bridge. Finally, one of the two mounted troopers who had stayed behind asked to see the order again, and carried it off, with:
– Je vais le porter à mes camarades, qui ne manqueront pas de revenir ; attends-les ferme. Et il part au galop ; son camarade le suit. Tout cela fut fait en un clin d’œil."I am taking it to the others, who will come back without fail; wait for them here." And off he went at a gallop; his companion followed him. All this had happened in the twinkling of an eye.
Fabrice, furieux, appela un des soldats blessés, qui parut à une des fenêtres du Cheval-Blanc.Fabrizio was furious, and called to one of the wounded soldiers, who appeared at a window of the White Horse.
Ce soldat, auquel Fabrice vit des galons de maréchal des logis, descendit et lui cria en s’approchant : – Sabre à la main donc ! vous êtes en faction. Fabrice obéit, puis lui dit :– Ils ont emporté l’ordre.This soldier, on whose arm Fabrizio saw the stripes of a cavalry serjeant, came down and shouted to him: "Draw your sabre, man, you're on picket." Fabrizio obeyed, then said: "They've carried off. the order."
– Ils ont de l’humeur de l’affaire d’hier, reprit l’autre d’un air morne. Je vais vous donner un de mes pistolets ; si l’on force de nouveau la consigne, tirez-le en l’air, je viendrai, ou le colonel lui-même paraîtra."They're out of hand after yesterday's affair," replied the other in a melancholy tone. "I'll let you have one of my pistols; if they force past you again, fire it in the air; I shall come, or the colonel himself will appear."
Fabrice avait fort bien vu un geste de surprise chez le maréchal des logis, à l’annonce de l’ordre enlevé ; il comprit que c’était une insulte personnelle qu’on lui avait faite, et se promit bien de ne plus se laisser jouer.Fabrizio had not failed to observe the serjeant's start of surprise on hearing of the theft of the order. He realised that it was a personal insult to himself, and promised himself that he would not allow such a trick to be played on him again.
Armé du pistolet d’arçon du maréchal des logis, Fabrice avait repris fièrement sa faction lorsqu’il vit arriver à lui sept hussards montés : il s’était placé de façon à barrer le pont, il leur communique l’ordre du colonel, ils en ont l’air fort contrarié, le plus hardi cherche à passer. Fabrice suivant le sage précepte de son amie la vivandière qui, la veille au matin, lui disait qu’il fallait piquer et non sabrer, abaisse la pointe de son grand sabre droit et fait mine d’en porter un coup à celui qui veut forcer la consigne.Armed with the sergeant's horse-pistol, Fabrizio had proudly resumed his guard when he saw coming towards him seven hussars, mounted. He had taken up a position that barred the bridge; he read them the colonel's order, which seemed greatly to annoy them; the most venturesome of them tried to pass. Fabrizio, following the wise counsel of his friend the vivandière, who, the morning before, had told him that he must thrust and not slash, lowered the point of his long, straight sabre and made as though to stab with it the man who was trying to pass him.
– Ah ! il veut nous tuer, le blanc-bec ! s’écrient les hussards, comme si nous n’avions pas été assez tués hier !"Oh, so he wants to kill us, the baby!" cried the hussars, "as if we hadn't been killed quite enough yesterday!"
Tous tirent leurs sabres à la fois et tombent sur Fabrice ; il se crut mort ; mais il songea à la surprise du maréchal des logis, et ne voulut pas être méprisé de nouveau. Tout en reculant sur son pont, il tâchait de donner des coups de pointe. Il avait une si drôle de mine en maniant ce grand sabre droit de grosse cavalerie, beaucoup plus lourd pour lui, que les hussards virent bientôt à qui ils avaient affaire ; ils cherchèrent alors non pas à le blesser, mais à lui couper son habit sur le corps. Fabrice reçut ainsi trois ou quatre petits coups de sabre sur les bras. Pour lui, toujours fidèle au précepte de la cantinière, il lançait de tout son cœur force coups de pointe. Par malheur un de ces coups de pointe blessa un hussard à la main : fort en colère d’être touché par un tel soldat, il riposta par un coup de pointe à fond qui atteignit Fabrice au haut de la cuisse. Ce qui fit porter le coup, c’est que le cheval de notre héros, loin de fuir la bagarre, semblait y prendre plaisir et se jeter sur les assaillants. Ceux-ci voyant couler le sang de Fabrice le long de son bras droit, craignirent d’avoir poussé le jeu trop avant, et, le poussant vers le parapet gauche du pont, partirent au galop. Dès que Fabrice eut un moment de loisir il tira en l’air son coup de pistolet pour avertir le colonel.They all drew their sabres at once and fell on Fabrizio: he gave himself up for dead; but he thought of the serjeant's surprise, and was not anxious to earn his contempt again. Drawing back on to his bridge, he tried to reach them with his sabre-point. He looked so absurd when he tried to wield this huge, straight heavy-dragoon sabre, a great deal too heavy for him, that the hussars soon saw with what sort of soldier they had to deal; they then endeavoured not to wound him but to slash his clothing. In this way Fabrizio received three or four slight sabre-cuts on his arms. For his own part, still faithful to the cantinière's precept, he kept thrusting the point of his sabre at them with all his might. As ill luck would have it, one of these thrusts wounded a hussar in the hand: highly indignant at being touched by so raw a recruit, he replied with a downward thrust which caught Fabrizio in the upper part of the thigh. What made this blow effective was that our hero's horse, so far from avoiding the fray, seemed to take pleasure in it and to be flinging himself on the assailants. These, seeing Fabrizio's blood streaming along his right arm, were afraid that they might have carried the game too far, and, pushing him against the left-hand parapet of the bridge, crossed at a gallop. As soon as Fabrizio had a moment to himself he fired his pistol in the air to warn the colonel.
Quatre hussards montés et deux à pied, du même régiment que les autres, venaient vers le pont et en étaient encore à deux cents pas lorsque le coup de pistolet partit : ils regardaient fort attentivement ce qui se passait sur le pont, et s’imaginant que Fabrice avait tiré sur leurs camarades, les quatre à cheval fondirent sur lui au galop et le sabre haut ; c’était une véritable charge. Le colonel Le Baron, averti par le coup de pistolet, ouvrit la porte de l’auberge et se précipita sur le pont au moment où les hussards au galop y arrivaient, et il leur intima lui-même l’ordre de s’arrêter.Four mounted hussars and two on foot, of the same regiment as the others, were coming towards the bridge and were still two hundred yards away from it when the pistol went off. They had been paying close attention to what was happening on the bridge, and, imagining that Fabrizio had fired at their comrades, the four mounted men galloped upon him with raised sabres: it was a regular cavalry charge. Colonel Le Baron, summoned by the pistol-shot, opened the door of the inn and rushed on to the bridge just as the galloping hussars reached it, and himself gave them the order to halt.
– Il n’y a plus de colonel ici, s’écria l’un d’eux, et il poussa son cheval.'There's no colonel here now!" cried one of them, and pressed on his horse.
Le colonel exaspéré interrompit la remontrance qu’il leur adressait, et, de sa main droite blessée, saisit la rêne de ce cheval du côté hors du montoir.The colonel in exasperation broke off the reprimand he was giving them, and with his wounded right hand seized the rein of this horse on the off side.
– Arrête ! mauvais soldat, dit-il au hussard ; je te connais, tu es de la compagnie du capitaine Henriet."Halt! You bad soldier," he said to the hussar; "I know you, you're in Captain Henriot's squadron."
– Eh bien ! que le capitaine lui-même me donne l’ordre ! Le capitaine Henriet a été tué hier, ajouta-t-il en ricanant ; et va te faire f…"Very well, then! The captain can give me the order himself! Captain Henriot was killed yesterday," he added with a snigger, "and you can go and f---- yourself!"
En disant ces paroles il veut forcer le passage et pousse le vieux colonel qui tombe assis sur le pavé du pont. Fabrice, qui était à deux pas plus loin sur le pont, mais faisant face au côté de l’auberge, pousse son cheval, et tandis que le poitrail du cheval de l’assaillant jette par terre le colonel qui ne lâche point la rêne hors du montoir, Fabrice, indigné, porte au hussard un coup de pointe à fond. Par bonheur le cheval du hussard, se sentant tiré vers la terre par la bride que tenait le colonel, fit un mouvement de côté, de façon que la longue lame du sabre de grosse cavalerie de Fabrice glissa le long du gilet du hussard et passa tout entière sous ses yeux. Furieux, le hussard se retourne et lance un coup de toutes ses forces, qui coupe la manche de Fabrice et entre profondément dans son bras : notre héros tombe.So saying, he tried to force a passage, and pushed the old colonel, who fell in a sitting position on the roadway of the bridge. Fabrizio, who was a couple of yards farther along upon the bridge, but facing the inn, pressed his horse, and, while the breast-piece of the assailant's harness threw down the old colonel, who never let go the off rein, Fabrizio, indignant, bore down upon the hussar with a driving thrust. Fortunately the hussar's horse, feeling itself pulled towards the ground by the rein which the colonel still held, made a movement sideways, with the result that the long blade of Fabrizio's heavy-cavalry sabre slid along the hussar's jacket, and the whole length of it passed beneath his eyes. Furious, the hussar turned round and, using all his strength, dealt Fabrizio a blow which cut his sleeve and went deep into his arm: our hero fell.
Un des hussards démontés voyant les deux défenseurs du pont par terre, saisit l’à-propos, saute sur le cheval de Fabrice et veut s’en emparer en le lançant au galop sur le pont.One of the dismounted hussars, seeing the two defenders of the bridge on the ground, seized the opportunity, jumped on to Fabrizio's horse and tried to make off with it by starting at a gallop across the bridge.
Le maréchal des logis, en accourant de l’auberge, avait vu tomber son colonel, et le croyait gravement blessé. Il court après le cheval de Fabrice et plonge la pointe de son sabre dans les reins du voleur ; celui-ci tombe. Les hussards, ne voyant plus sur le pont que le maréchal des logis à pied, passent au galop et filent rapidement. Celui qui était à pied s’enfuit dans la campagne.The serjeant, as he hurried from the inn, had seen his colonel fall, and supposed him to be seriously wounded. He ran after Fabrizio's horse and plunged the point of his sabre into the thief's entrails; he fell. The hussars, seeing no one now on the bridge but the serjeant, who was on foot, crossed at a gallop and rapidly disappeared. The one on foot bolted into the fields.
Le maréchal des logis s’approcha des blessés. Fabrice s’était déjà relevé, il souffrait peu, mais perdait beaucoup de sang. Le colonel se releva plus lentement ; il était tout étourdi de sa chute, mais n’avait reçu aucune blessure.– Je ne souffre, dit-il au maréchal des logis, que de mon ancienne blessure à la main.The serjeant came up to the wounded men. Fabrizio was already on his feet; he was not in great pain, but was bleeding profusely. The colonel got up more slowy; he was quite stunned by his fall, but had received no injury. "I feel nothing," he said to the serjeant, "except the old wound in my hand."
Le hussard blessé par le maréchal des logis mourait.The hussar whom the serjeant had wounded was dying.
– Le diable l’emporte ! s’écria le colonel, mais, dit-il au maréchal des logis et aux deux autres cavaliers qui accouraient, songez à ce petit jeune homme que j’ai exposé mal à propos. Je vais rester au pont moi-même pour tâcher d’arrêter ces enragés. Conduisez le petit jeune homme à l’auberge et pansez son bras ; prenez une de mes chemises."The devil take him!" exclaimed the colonel. "But," he said to the serjeant and the two troopers who came running out, "look after this young man whose life I have risked, most improperly. I shall stay on the bridge myself and try to stop these madmen. Take the young man to the inn and tie up his arm. Use one of my shirts."
CHAPITRE VCHAPTER FIVE
Toute cette aventure n’avait pas duré une minute ; les blessures de Fabrice n’étaient rien ; on lui serra le bras avec des bandes taillées dans la chemise du colonel. On voulait lui arranger un lit au premier étage de l’auberge :The whole of this adventure had not lasted a minute. Fabrizio's wounds were nothing; they tied up his arm with bandages torn from the colonel's shirt. They wanted to make up a bed for him upstairs in the inn.
– Mais pendant que je serai ici bien choyé au premier étage, dit Fabrice au maréchal des logis, mon cheval, qui est à l’écurie, s’ennuiera tout seul et s’en ira avec un autre maître."But while I am tucked up here on the first floor," said Fabrizio to the serjeant, "my horse, who is down in the stable, will get bored with being left alone and will go off with another master."
– Pas mal pour un conscrit ! dit le maréchal des logis. Et l’on établit Fabrice sur de la paille bien fraîche, dans la mangeoire même à laquelle son cheval était attaché."Not bad for a conscript!" said the serjeant. And they deposited Fabrizio on a litter of clean straw in the same stall as his horse.
Puis, comme Fabrice se sentait très faible, le maréchal des logis lui apporta une écuelle de vin chaud et fit un peu la conversation avec lui. Quelques compliments inclus dans cette conversation mirent notre héros au troisième ciel.Then, as he was feeling very weak, the serjeant brought him a bowl of mulled wine and talked to him for a little. Several compliments included in this conversation carried our hero to the seventh heaven.
Fabrice ne s’éveilla que le lendemain au point du jour ; les chevaux poussaient de longs hennissements et faisaient un tapage affreux ; l’écurie se remplissait de fumée. D’abord Fabrice ne comprenait rien à tout ce bruit, et ne savait même où il était ; enfin à demi étouffé par la fumée, il eut l’idée que la maison brûlait ; en un clin d’œil il fut hors de l’écurie et à cheval. Il leva la tête ; la fumée sortait avec violence par les deux fenêtres au-dessus de l’écurie et le toit était couvert d’une fumée noire qui tourbillonnait. Une centaine de fuyards étaient arrivés dans la nuit à l’auberge du Cheval-Blanc ; tous criaient et juraient. Les cinq ou six que Fabrice put voir de près lui semblèrent complètement ivres ; l’un d’eux voulait l’arrêter et lui criait : – Où emmènes-tu mon cheval ?Fabrizio did not wake until dawn on the following day; the horses were neighing continuously and making a frightful din; the stable was filled with smoke. At first Fabrizio could make nothing of all this noise, and did not even know where he was: finally, half stifled by the smoke, it occurred to him that the house was on fire; in the twinkling of an eye he was out of the stable and in the saddle. He raised his head; smoke was belching violently from the two windows over the stable; and the roof was covered by a black smoke which rose curling into the air. A hundred fugitives had arrived during the night at the White Horse; they were all shouting and swearing. The five or six whom Fabrizio could see close at hand seemed to him to be completely drunk; one of them tried to stop him and called out to him: "Where are you taking my horse?"
Quand Fabrice fut à un quart de lieue, il tourna la tête ; personne ne le suivait, la maison était en flammes. Fabrice reconnut le pont, il pensa à sa blessure et sentit son bras serré par des bandes et fort chaud. « Et le vieux colonel, que sera-t-il devenu ? Il a donné sa chemise pour panser mon bras. » Notre héros était ce matin-là du plus beau sang-froid du monde ; la quantité de sang qu’il avait perdue l’avait délivré de toute la partie romanesque de son caractère.When Fabrizio had gone a quarter of a league, he turned his head. There was no one following him; the building was in flames. Fabrizio caught sight of the bridge; he remembered his wound, and felt his arm compressed by bandages and very hot. "And the old colonel, what has become of him? He gave his shirt to tie up my arm." Our hero was this morning the coolest man in the world; the amount of blood he had shed had liberated him from all the romantic element in his character.
« A droite ! se dit-il, et filons. » Il se mit tranquillement à suivre le cours de la rivière qui, après avoir passé sous le pont, coulait vers la droite de la route. Il se rappelait les conseils de la bonne cantinière. « Quelle amitié ! se disait-il, quel caractère ouvert ! »"To the right!" he said to himself, "and no time to lose." He began quietly following the course of the river which, after passing under the bridge, ran to the right of the road. He remembered the good cantinière's advice. "What friendship!" he said to himself, "what an open nature!"
Après une heure de marche, il se trouva très faible. « Ah çà ! vais-je m’évanouir ? se dit-il : si je m’évanouis, on me vole mon cheval, et peut-être mes habits, et avec les habits le trésor. » Il n’avait plus la force de conduire son cheval, et il cherchait à se tenir en équilibre, lorsqu’un paysan, qui bêchait dans un champ à côté de la grande route, vit sa pâleur et vint lui offrir un verre de bière et du pain.After riding for an hour he felt very weak. "Oho! Am I going to faint?" he wondered. "If I faint, someone will steal my horse, and my clothes, perhaps, and my money and jewels with them." He had no longer the strength to hold the reins, and was trying to keep his balance in the saddle when a peasant who was digging in a field by the side of the high road noticed his pallor and came up to offer him a glass of beer and some bread.
– A vous voir si pâle, j’ai pensé que vous étiez un des blessés de la grande bataille ! lui dit le paysan."When I saw you look so pale, I thought you must be one of the wounded from the great battle," the peasant told him.
Jamais secours ne vint plus à propos. Au moment où Fabrice mâchait le morceau de pain noir, les yeux commençaient à lui faire mal quand il regardait devant lui. Quand il fut un peu remis, il remercia.Never did help come more opportunely. As Fabrizio was munching the piece of bread his eyes began to hurt him when he looked straight ahead. When he felt a little better he thanked the man.
– Et où suis-je ? demanda-t-il."And where am I?" he asked.
Le paysan lui apprit qu’à trois quarts de lieue plus loin se trouvait le bourg de Zonders, où il serait très bien soigné. Fabrice arriva dans ce bourg, ne sachant pas trop ce qu’il faisait, et ne songeant à chaque pas qu’à ne pas tomber de cheval. Il vit une grande porte ouverte, il entra : c’était l’auberge de l’Etrille. Aussitôt accourut la bonne maîtresse de la maison, femme énorme ; elle appela du secours d’une voix altérée par la pitié. Deux jeunes filles aidèrent Fabrice à mettre pied à terre ; à peine descendu de cheval, il s’évanouit complètement. Un chirurgien fut appelé, on le saigna. Ce jour-là et ceux qui suivirent, Fabrice ne savait pas trop ce qu’on lui faisait, il dormait presque sans cesse.The peasant told him that three quarters of a league farther on he would come to the township of Zonders, where he would be very well looked after. Fabrizio reached the town, not knowing quite what he was doing and thinking only at every step of not falling off his horse. He saw a big door standing open; he entered. It was the Woolcomb Inn. At once there ran out to him the good lady of the house, an enormous woman; she called for help in a voice that throbbed with pity. Two girls came and helped Fabrizio to dismount; no sooner had his feet touched the ground than he fainted completely. A surgeon was fetched, who bled him. For the rest of that day and the days that followed Fabrizio scarcely knew what was being done to him; he slept almost without interruption.
Le coup de pointe à la cuisse menaçait d’un dépôt considérable. Quand il avait sa tête à lui, il recommandait qu’on prît soin de son cheval, et répétait souvent qu’il paierait bien, ce qui offensait la bonne maîtresse de l’auberge et ses filles. Il y avait quinze jours qu’il était admirablement soigné, et il commençait à reprendre un peu ses idées, lorsqu’il s’aperçut un soir que ses hôtesses avaient l’air fort troublé. Bientôt un officier allemand entra dans sa chambre : on se servait pour lui répondre d’une langue qu’il n’entendait pas ; mais il vit bien qu’on parlait de lui ; il feignit de dormir. Quelque temps après, quand il pensa que l’officier pouvait être sorti, il appela ses hôtesses :The sabre wound in his thigh threatened to form a serious abscess. When his mind was clear again, he asked them to look after his horse, and kept on repeating that he would pay them well, which shocked the good hostess and her daughters. For a fortnight he was admirably looked after and he was beginning to be himself again when he noticed one evening that his hostesses seemed greatly upset. Presently a German officer came into his room: in answering his questions they used a language which Fabrizio did not understand, but he could see that they were speaking about him; he pretended to be asleep. A little later, when he thought that the officer must have gone, he called his hostesses.
– Cet officier ne vient-il pas m’écrire sur une liste et me faire prisonnier ? L’hôtesse en convint les larmes aux yeux."That officer came to put my name on a list, and make me a prisoner, didn't he?" The landlady assented with tears in her eyes.
– Eh bien ! il y a de l’argent dans mon dolman ! s’écria-t-il en se relevant sur son lit, achetez-moi des habits bourgeois, et, cette nuit, je pars sur mon cheval. Vous m’avez déjà sauvé la vie une fois en me recevant au moment où j’allais tomber mourant dans la rue ; sauvez-la-moi encore en me donnant les moyens de rejoindre ma mère."Very well, there is money in my dolman!" he cried, sitting up in bed; "buy me some civilian clothes and tonight I shall go away on my horse. You have already saved my life once by taking me in just as I was going to drop down dead in the street; save it again by giving me the means of going back to my mother."
En ce moment, les filles de l’hôtesse se mirent à fondre en larmes ; elles tremblaient pour Fabrice ; et comme elles comprenaient à peine le français, elles s’approchèrent de son lit pour lui faire des questions. Elles discutèrent en flamand avec leur mère ; mais, à chaque instant, des yeux attendris se tournaient vers notre héros ; il crut comprendre que sa fuite pouvait les compromettre gravement, mais qu’elles voulaient bien en courir la chance. Il les remercia avec effusion et en joignant les mains. Un juif du pays fournit un habillement complet ; mais, quand il l’apporta vers les dix heures du soir, ces demoiselles reconnurent, en comparant l’habit avec le dolman de Fabrice, qu’il fallait le rétrécir infiniment. Aussitôt elles se mirent à l’ouvrage ; il n’y avait pas de temps à perdre. Fabrice indiqua quelques napoléons cachés dans ses habits, et pria ses hôtesses de les coudre dans les vêtements qu’on venait d’acheter. On avait apporté avec les habits une belle paire de bottes neuves. Fabrice n’hésita point à prier ces bonnes filles de couper les bottes à la hussarde à l’endroit qu’il leur indiqua, et l’on cacha ses petits diamants dans la doublure des nouvelles bottes.At this point the landlady's daughters began to dissolve in tears; they trembled for Fabrizio; and, as they barely understood French, they came to his bedside to question him. They talked with their mother in Flemish; but at every moment pitying eyes were turned on our hero; he thought he could make out that his escape might compromise them seriously, but that they would gladly incur the risk. A Jew in the town supplied a complete outfit, but when he brought it to the inn about ten o'clock that night, the girls saw, on comparing it with Fabrizio's dolman, that it would require an endless amount of alteration. At once they set to work; there was no time to lose. Fabrizio showed them where several napoleons were hidden in his uniform, and begged his hostesses to stitch them into the new garments. With these had come a fine pair of new boots. Fabrizio had no hesitation in asking these kind girls to slit open the hussar's boots at the place which he shewed them, and they hid the little diamonds in the lining of the new pair.
Par un effet singulier de la perte du sang et de la faiblesse qui en était la suite, Fabrice avait presque tout à fait oublié le français ; il s’adressait en italien à ses hôtesses, qui parlaient un patois flamand, de façon que l’on s’entendait presque uniquement par signes. Quand les jeunes filles, d’ailleurs parfaitement désintéressées, virent les diamants, leur enthousiasme pour lui n’eut plus de bornes ; elles le crurent un prince déguisé. Aniken, la cadette et la plus naïve, l’embrassa sans autre façon. Fabrice, de son côté, les trouvait charmantes ; et vers minuit, lorsque le chirurgien lui eut permis un peu de vin, à cause de la route qu’il allait entreprendre, il avait presque envie de ne pas partir. « Où pourrais-je être mieux qu’ici ? » disait-il. Toutefois, sur les deux heures du matin, il s’habilla. Au moment de sortir de sa chambre, la bonne hôtesse lui apprit que son cheval avait été emmené par l’officier qui, quelques heures auparavant, était venu faire la visite de la maison.One curious result of his loss of blood and the weakness that followed from it was that Fabrizio had almost completely forgotten his French; he used Italian to address his hostesses, who themselves spoke a Flemish dialect, so that their conversation had to be conducted almost entirely in signs. When the girls, who for that matter were entirely disinterested, saw the diamonds, their enthusiasm for Fabrizio knew no bounds; they imagined him to be a prince in disguise. Aniken, the younger and less sophisticated, kissed him without ceremony. Fabrizio, for his part, found them charming, and towards midnight, when the surgeon had allowed him a little wine in view of the journey he had to take, he felt almost inclined not to go. "Where could I be better off than here?" he asked himself. However, about two o'clock in the morning, he rose and dressed. As he was leaving the room, his good hostess informed him that his horse had been taken by the officer who had come to search the house that afternoon.
– Ah ! canaille ! s’écriait Fabrice en jurant, à un blessé ! Il n’était pas assez philosophe, ce jeune Italien, pour se rappeler à quel prix lui-même avait acheté ce cheval."Ah! The swine!" cried Fabrizio with an oath, "robbing a wounded man!" He was not enough of a philosopher, this young Italian, to bear in mind the price at which he himself had acquired the horse.
Aniken lui apprit en pleurant qu’on avait loué un cheval pour lui ; elle eût voulu qu’il ne partît pas ; les adieux furent tendres. Deux grands jeunes gens, parents de la bonne hôtesse, portèrent Fabrice sur la selle ; pendant la route ils le soutenaient à cheval, tandis qu’un troisième, qui précédait le petit convoi de quelques centaines de pas, examinait s’il n’y avait point de patrouille suspecte sur les chemins. Après deux heures de marche, on s’arrêta chez une cousine de l’hôtesse de l’Etrille. Quoi que Fabrice pût leur dire, les jeunes gens qui l’accompagnaient ne voulurent jamais le quitter ; ils prétendaient qu’ils connaissaient mieux que personne les passages dans les bois.Aniken told him with tears that they had hired a horse for him. She would have liked him not to go. Their farewells were tender. Two big lads, cousins of the good landlady, helped Fabrizio into the saddle: during the journey they supported him on his horse, while a third, who walked a few hundred yards in advance of the little convoy, searched the roads for any suspicious patrol. After going for a couple of hours, they stopped at the house of a cousin of the landlady of the Woolcomb. In spite of anything that Fabrizio might say, the young men who accompanied him refused absolutely to leave him; they claimed that they knew better than anyone the hidden paths through the woods.
– Mais demain matin, quand on saura ma fuite, et qu’on ne vous verra pas dans le pays, votre absence vous compromettra, disait Fabrice."But to-morrow morning, when my flight becomes known, and they don't see you anywhere in the town, your absence will make things awkward for you," said Fabrizio.
On se remit en marche. Par bonheur, quand le jour vint à paraître, la plaine était couverte d’un brouillard épais. Vers les huit heures du matin, l’on arriva près d’une petite ville. L’un des jeunes gens se détacha pour voir si les chevaux de la poste avaient été volés. Le maître de poste avait eu le temps de les faire disparaître, et de recruter des rosses infâmes dont il avait garni ses écuries. On alla chercher deux chevaux dans les marécages où ils étaient cachés, et, trois heures après, Fabrice monta dans un petit cabriolet tout délabré, mais attelé de deux bons chevaux de poste. Il avait repris des forces. Le moment de la séparation avec les jeunes gens, parents de l’hôtesse, fut du dernier pathétique ; jamais, quelque prétexte aimable que Fabrice pût trouver, ils ne voulurent accepter d’argent.They proceeded on their way. Fortunately, when day broke at last, the plain was covered by a thick fog. About eight o'clock in the morning they came in sight of a little town. One of the young men went on ahead to see if the post-horses there had been stolen. The postmaster had had time to make them vanish and to raise a team of wretched screws with which he had filled his stables. Grooms were sent to find a pair of horses in the marshes where they were hidden, and three hours later Fabrizio climbed into a little cabriolet which was quite dilapidated but had harnessed to it a pair of good post-horses. He had regained his strength. The moment of parting with the young men, his hostess's cousins, was pathetic in the extreme; on no account, whatever friendly pretext Fabrizio might find, would they consent to take any money.
– Dans votre état, monsieur, vous en avez plus de besoin que nous, répondaient toujours ces braves jeunes gens."In your condition, sir, you need it more than we do," was the invariable reply of these worthy young fellows.
Enfin ils partirent avec des lettres où Fabrice, un peu fortifié par l’agitation de la route, avait essayé de faire connaître à ses hôtesses tout ce qu’il sentait pour elles. Fabrice écrivait les larmes aux yeux, et il y avait certainement de l’amour dans la lettre adressée à la petite Aniken.Finally they set off with letters in which Fabrizio, somewhat emboldened by the agitation of the journey, had tried to convey to his hostesses all that he felt for them. Fabrizio wrote with tears in his eyes, and there was certainly love in the letter addressed to little Aniken.
Le reste du voyage n’eut rien que d’ordinaire. En arrivant à Amiens il souffrait beaucoup du coup de pointe qu’il avait reçu à la cuisse ; le chirurgien de campagne n’avait pas songé à débrider la plaie, et malgré les saignées, il s’y était formé un dépôt. Pendant les quinze jours que Fabrice passa dans l’auberge d’Amiens, tenue par une famille complimenteuse et avide, les alliés envahissaient la France, et Fabrice devint comme un autre homme, tant il fit de réflexions profondes sur les choses qui venaient de lui arriver. Il n’était resté enfant que sur un point : ce qu’il avait vu était-ce une bataille, et en second lieu, cette bataille était-elle Waterloo ? Pour la première fois de sa vie il trouva du plaisir à lire ; il espérait toujours trouver dans les journaux, ou dans les récits de la bataille, quelque description qui lui permettrait de reconnaître les lieux qu’il avait parcourus à la suite du maréchal Ney, et plus tard avec l’autre général. Pendant son séjour à Amiens, il écrivit presque tous les jours à ses bonnes amies de l’Etrille. Dès qu’il fut guéri, il vint à Paris ; il trouva à son ancien hôtel vingt lettres de sa mère et de sa tante qui le suppliaient de revenir au plus vite. Une dernière lettre de la comtesse Pietranera avait un certain tour énigmatique qui l’inquiéta fort, cette lettre lui enleva toutes ses rêveries tendres. C’était un caractère auquel il ne fallait qu’un mot pour prévoir facilement les plus grands malheurs ; son imagination se chargeait ensuite de lui peindre ces malheurs avec les détails les plus horribles.In the rest of the journey there was nothing out of the common. He reached Amiens in great pain from the cut he had received in his thigh; it had not occurred to the country doctor to lance the wound, and in spite of the bleedings an abscess had formed. During the fortnight that Fabrizio spent in the inn at Amiens, kept by an obsequious and avaricious family, the Allies were invading France, and Fabrizio became another man, so many and profound were his reflexions on the things that had happened to him. He had remained a child upon one point only: what he had seen, was it a battle; and, if so, was that battle Waterloo? For the first time in his life he found pleasure in reading; he was always hoping to find in the newspapers, or in the published accounts of the battle, some description which would enable him to identify the ground he had covered with Marshal Ney's escort, and afterwards with the other general. During his stay at Amiens he wrote almost every day to his good friends at the Woolcomb. As soon as his wound was healed, he came to Paris. He found at his former hotel a score of letters from his mother and aunt, who implored him to return home as soon as possible. The last letter from Contessa Pietranera had a certain enigmatic tone which made him extremely uneasy; this letter destroyed all his tender fancies. His was a character to which a single word was enough to make him readily anticipate the greatest misfortunes; his imagination then stepped in and depicted these misfortunes to him with the most horrible details.
« Garde-toi bien de signer les lettres que tu écris pour donner de tes nouvelles, lui disait la comtesse. A ton retour tu ne dois point venir d’emblée sur le lac de Côme : arrête-toi à Lugano, sur le territoire suisse. » Il devait arriver dans cette petite ville sous le nom de Cavi ; il trouverait à la principale auberge le valet de chambre de la comtesse, qui lui indiquerait ce qu’il fallait faire. Sa tante finissait par ces mots : « Cache par tous les moyens possibles la folie que tu as faite, et surtout ne conserve sur toi aucun papier imprimé ou écrit ; en Suisse tu seras environné des amis de Sainte-Marguerite 4. Si j’ai assez d’argent, lui disait la comtesse, j’enverrai quelqu’un à Genève, à l’hôtel des Balances, et tu auras des détails que je ne puis écrire et qu’il faut pourtant que tu saches avant d’arriver. Mais, au nom de Dieu, pas un jour de plus à Paris ; tu y serais reconnu par nos espions. » L’imagination de Fabrice se mit à se figurer les choses les plus étranges, et il fut incapable de tout autre plaisir que celui de chercher à deviner ce que sa tante pouvait avoir à lui apprendre de si étrange. Deux fois, en traversant la France, il fut arrêté ; mais il sut se dégager ; il dut ces désagréments à son passeport italien et à cette étrange qualité de marchand de baromètres, qui n’était guère d’accord avec sa figure jeune et son bras en écharpe."Take care never to sign the letters you write to tell us what you are doing," the Contessa warned him. "On your return you must on no account come straight to the Lake of Como. Stop at Lugano, on Swiss soil." He was to arrive in this little town under the name of Cavi; he would find at the principal inn the Contessa's footman, who would tell him what to do. His aunt ended her letter as follows: "Take every possible precaution to keep your mad escapade secret, and above all do not carry on you any printed or written document; in Switzerland you will be surrounded by the friends of Santa Margherita. [Footnote: Silvio Pellico has given this name a European notoriety: it is that of the street in Milan in which the police headquarters and prisons are situated.] If I have enough money," the Contessa told him, "I shall send someone to Geneva, to the Hôtel des Balances, and you shall have particulars which I cannot put in writing but which you ought to know before coming here. But, in heaven's name, not a day longer in Paris; you will be recognised there by our spies." Fabrizio's imagination set to work to construct the wildest hypotheses, and he was incapable of any other pleasure save that of trying to guess what the strange information could be that his aunt had to give him. Twice on his passage through France he was arrested, but managed to get away; he was indebted, for these unpleasantnesses, to his Italian passport and to that strange description of him as a dealer in barometers, which hardly seemed to tally with his youthful face and the arm which he carried in a sling.
Enfin, dans Genève, il trouva un homme appartenant à la comtesse qui lui raconta de sa part, que lui, Fabrice, avait été dénoncé à la police de Milan comme étant allé porter à Napoléon des propositions arrêtées par une vaste conspiration organisée dans le ci-devant royaume d’Italie. Si tel n’eût pas été le but de son voyage, disait la dénonciation, à quoi bon prendre un nom supposé ? Sa mère chercherait à prouver ce qui était vrai ; c’est-à-dire :Finally, at Geneva, he found a man in the Contessa's service, who gave him a message from her to the effect that he, Fabrizio, had been reported to the police at Milan as having gone abroad to convey to Napoleon certain proposals drafted by a vast conspiracy organised in the former Kingdom of Italy. If this had not been the object of his journey, the report went on, why should he have gone under an assumed name? His mother was endeavouring to establish the truth, as follows:
1° Qu’il n’était jamais sorti de la Suisse ;1st, that he had never gone beyond Switzerland.
2° Qu’il avait quitté le château à l’improviste à la suite d’une querelle avec son frère aîné.2ndly, that he had left the castle suddenly after a quarrel with his elder brother.
A ce récit, Fabrice eut un sentiment d’orgueil. « J’aurais été une sorte d’ambassadeur auprès de Napoléon ! se dit-il ; j’aurais eu l’honneur de parler à ce grand homme, plût à Dieu ! » Il se souvint que son septième aïeul, le petit-fils de celui qui arriva à Milan à la suite de Sforce, eut l’honneur d’avoir la tête tranchée par les ennemis du duc, qui le surprirent comme il allait en Suisse porter des propositions aux louables cantons et recruter des soldats. Il voyait des yeux de l’âme l’estampe relative à ce fait, placée dans la généalogie de la famille. Fabrice, en interrogeant ce valet de chambre, le trouva outré d’un détail qui enfin lui échappa, malgré l’ordre exprès de le lui taire, plusieurs fois répété par la comtesse. C’était Ascagne, son frère aîné, qui l’avait dénoncé à la police de Milan. Ce mot cruel donna comme un accès de folie à notre héros. De Genève pour aller en Italie on passe par Lausanne ; il voulut partir à pied et sur-le-champ, et faire ainsi dix ou douze lieues, quoique la diligence de Genève à Lausanne dût partir deux heures plus tard. Avant de sortir de Genève, il se prit de querelle dans un des tristes cafés du pays, avec un jeune homme qui le regardait, disait-il, d’une façon singulière. Rien de plus vrai, le jeune Genevois flegmatique, raisonnable et ne songeant qu’à l’argent, le croyait fou ; Fabrice en entrant avait jeté des regards furibonds de tous les côtés, puis renversé sur son pantalon la tasse de café qu’on lui servait. Dans cette querelle, le premier mouvement de Fabrice fut tout à fait du XVIe siècle : au lieu de parler du duel au jeune Genevois, il tira son poignard et se jeta sur lui pour l’en percer. En ce moment de passion, Fabrice oubliait tout ce qu’il avait appris sur les règles de l’honneur, et revenait à l’instinct, ou, pour mieux dire, aux souvenirs de la première enfance.On hearing this story Fabrizio felt a thrill of pride. "I am supposed to have been a sort of ambassador to Napoleon," he said to himself; "I should have had the honour of speaking to that great man: would to God I had!" He recalled that his ancestor seven generations back, a grandson of him who came to Milan in the train of the Sforza, had had the honour of having his head cut off by the Duke's enemies, who surprised him as he was on his way to Switzerland to convey certain proposals to the Free Cantons and to raise troops there. He saw in his mind's eye the print that illustrated this exploit in the genealogy of the family. Fabrizio, questioning the servant, found him shocked by a detail which finally he allowed to escape him, despite the express order, several times repeated to him by the Contessa, not to reveal it. It was Ascanio, his elder brother, who had reported him to the Milan police. This cruel news almost drove our hero out of his mind. >From Geneva, in order to go to Italy, one must pass through Lausanne; he insisted on setting off at once on foot, and thus covering ten to twelve leagues, although the mail from Geneva to Lausanne was starting in two hours' time. Before leaving Geneva he picked a quarrel in one of the melancholy cafés of the place with a young man who, he said, stared at him in a singular fashion. Which was perfectly true: the young Genevan, phlegmatic, rational and interested only in money, thought him mad; Fabrizio oh coming in had glared furiously in all directions, then had upset the cup of coffee that was brought to him over his breeches. In this quarrel Fabrizio's first movement was quite of the sixteenth century: instead of proposing a duel to the young Genevan, he drew his dagger and rushed upon him to stab him with it. In this moment of passion, Fabrizio forgot everything he had ever learned of the laws of honour and reverted to instinct, or, more properly speaking, to the memories of his eariest childhood.
L’homme de confiance intime qu’il trouva dans Lugano augmenta sa fureur en lui donnant de nouveaux détails. Comme Fabrice était aimé à Grianta, personne n’eût prononcé son nom, et sans l’aimable procédé de son frère, tout le monde eût feint de croire qu’il était à Milan, et jamais l’attention de la police de cette ville n’eût été appelée sur son absence.The confidential agent whom he found at Lugano increased his fury by furnishing him with fresh details. As Fabrizio was beloved at Grianta, no one there had mentioned his name, and, but for his brother's kind intervention, everyone would have pretended to believe that he was at Milan, and the attention of the police in that city would not have been drawn to his absence.
– Sans doute les douaniers ont votre signalement, lui dit l’envoyé de sa tante, et si nous suivons la grande route, à la frontière du royaume lombardo-vénitien, vous serez arrêté."I expect the doganieri have a description of you," his aunt's envoy hinted, "and if we keep to the main road, when you come to the frontier of the Lombardo-Venetian Kingdom, you will be arrested."
Fabrice et ses gens connaissaient les moindres sentiers de la montagne qui sépare Lugano du lac de Côme : ils se déguisèrent en chasseurs, c’est-à-dire en contrebandiers, et comme ils étaient trois et porteurs de mines assez résolues, les douaniers qu’ils rencontrèrent ne songèrent qu’à les saluer. Fabrice s’arrangea de façon à n’arriver au château que vers minuit ; à cette heure, son père et tous les valets de chambre portant de la poudre étaient couchés depuis longtemps. Il descendit sans peine dans le fossé profond et pénétra dans le château par la petite fenêtre d’une cave : c’est là qu’il était attendu par sa mère et sa tante, bientôt ses sœurs accoururent. Les transports de tendresse et les larmes se succédèrent pendant longtemps, et l’on commençait à peine à parler raison lorsque les premières lueurs de l’aube vinrent avertir ces êtres qui se croyaient malheureux, que le temps volait.Fabrizio and his party were familiar with every footpath over the mountain that divides Lugano from the Lake of Como; they disguised themselves as hunters, that is to say as poachers, and as they were three in number and had a fairly resolute bearing, the doganieri whom they passed gave them a greeting and nothing more. Fabrizio arranged things so as not to arrive at the castle until nearly midnight; at that hour his father and all the powdered footmen had long been in bed. He climbed down without difficulty into the deep moat and entered the castle by the window of a cellar: it was there that his mother and aunt were waiting for him; presently his sisters came running in. Transports of affection alternated with tears for some time, and they had scarcely begun to talk reasonably when the first light of dawn came to warn these people who thought themselves so unfortunate that time was flying.
– J’espère que ton frère ne se sera pas douté de ton arrivée, lui dit Mme Pietranera ; je ne lui parlais guère depuis sa belle équipée, ce dont son amour-propre me faisait l’honneur d’être fort piqué : ce soir à souper j’ai daigné lui adresser la parole ; j’avais besoin de trouver un prétexte pour cacher la joie folle qui pouvait lui donner des soupçons. Puis, lorsque je me suis aperçue qu’il était tout fier de cette prétendue réconciliation, j’ai profité de sa joie pour le faire boire d’une façon désordonnée, et certainement il n’aura pas songé à se mettre en embuscade pour continuer son métier d’espion."I hope your brother won't have any suspicion of your being here," Signora Pietranera said to him; "I have scarcely spoken to him since that fine escapade of his, and his vanity has done me the honour of taking offence. This evening, at supper, I condescended to say a few words to him; I had to find some excuse to hide my frantic joy, which might have made him suspicious. Then, when I noticed that he was quite proud of this sham reconciliation, I took advantage of his happiness to make him drink a great deal too much, and I am certain he will never have thought of taking any steps to carry on his profession of spying."
– C’est dans ton appartement qu’il faut cacher notre hussard, dit la marquise, il ne peut partir tout de suite dans ce premier moment, nous ne sommes pas assez maîtresses de notre raison, et il s’agit de choisir la meilleure façon de mettre en défaut cette terrible police de Milan."We shall have to hide our hussar in your room," said the Marchesa; "he can't leave at once; we haven't sufficient command of ourselves at present to make plans, and we shall have to think out the best way of putting those terrible Milan police off the track."
On suivit cette idée ; mais le marquis et son fils aîné remarquèrent, le jour d’après, que la marquise était sans cesse dans la chambre de sa belle-sœur. Nous ne nous arrêterons pas à peindre les transports de tendresse et de joie qui ce jour-là encore agitèrent ces êtres si heureux. Les cœurs italiens sont, beaucoup plus que les nôtres, tourmentés par les soupçons et par les idées folles que leur présente une imagination brûlante, mais en revanche leurs joies sont bien plus intenses et durent plus longtemps. Ce jour-là la comtesse et la marquise étaient absolument privées de leur raison ; Fabrice fut obligé de recommencer tous ses récits : enfin on résolut d’aller cacher la joie commune à Milan, tant il sembla difficile de se dérober plus longtemps à la police du marquis et de son fils Ascagne.This plan was adopted; but the Marchese and his elder son noticed, next day, that the Marchesa was constantly in her sister-in-law's room. We shall not stop to depict the transports of affection and joy which continued, all that day, to convulse these happy creatures. Italian hearts are, far more than ours in France, tormented by the suspicions and wild ideas which a burning imagination presents to them, but on the other hand their joys are far more intense and more lasting. On the day in question the Contessa and Marchesa were literally out of their minds; Fabrizio was obliged to begin all his stories over again; finally they decided to go away and conceal their general joy at Milan, so difficult did it appear to be to keep it hidden any longer from the scrutiny of the Marchese and his son Ascanio.
On prit la barque ordinaire de la maison pour aller à Côme ; en agir autrement eût été réveiller mille soupçons ; mais en arrivant au port de Côme la marquise se souvint qu’elle avait oublié à Grianta des papiers de la dernière importance : elle se hâta d’y envoyer les bateliers, et ces hommes ne purent faire aucune remarque sur la manière dont ces deux dames employaient leur temps à Côme. A peine arrivées, elles louèrent au hasard une de ces voitures qui attendent pratique près de cette haute tour du Moyen Age qui s’élève au-dessus de la porte de Milan. On partit à l’instant même sans que le cocher eût le temps de parler à personne. A un quart de lieue de la ville on trouva un jeune chasseur de la connaissance de ces dames, et qui par complaisance, comme elles n’avaient aucun homme avec elles, voulut bien leur servir de chevalier jusqu’aux portes de Milan, où il se rendait en chassant. Tout allait bien, et ces dames faisaient la conversation la plus joyeuse avec le jeune voyageur, lorsqu’à un détour que fait la route pour tourner la charmante colline et le bois de San Giovanni, trois gendarmes déguisés sautèrent à la bride des chevaux.They took the ordinary boat of the household to go to Como; to have acted otherwise would have aroused endless suspicions. But on arriving at the harbour of Como the Marchesa remembered that she had left behind at Grianta papers of the greatest importance: she hastened to send the boatmen back for them, and so these men could give no account of how the two ladies were spending their time at Como. No sooner had they arrived in the town than they selected haphazard one of the carriages that ply for hire near that tall mediaeval tower which rises above the Milan gate. They started off at once, without giving the coachman time to speak to anyone. A quarter of a league from the town they found a young sportsman of their acquaintance who, out of courtesy to them as they had no man with them, kindly consented to act as their escort as far as the gates of Milan, whither he was bound for the shooting. All went well, and the ladies were conversing in the most joyous way with the young traveller when, at a bend which the road makes to pass the charming hill and wood of San Giovanni, three constables in plain clothes sprang at the horses' heads.
– Ah ! mon mari nous a trahis ! s’écria la marquise, et elle s’évanouit."Ah! My husband has betrayed us," cried the Marchesa, and fainted away.
Un maréchal des logis qui était resté un peu en arrière s’approcha de la voiture en trébuchant, et dit d’une voix qui avait l’air de sortir du cabaret :A serjeant who had remained a little way behind came staggering up to the carriage and said, in a voice that reeked of the trattoria:
– Je suis fâché de la mission que j’ai à remplir, mais je vous arrête, général Fabio Conti."I am sorry, sir, but I must do my duty and arrest you, General Fabio Conti."
Fabrice crut que le maréchal des logis lui faisait une mauvaise plaisanterie en l’appelant général. « Tu me le paieras », se dit-il ; il regardait les gendarmes déguisés et guettait le moment favorable pour sauter à bas de la voiture et se sauver à travers champs.Fabrizio thought that the serjeant was making a joke at his expense when he addressed him as "General." "You shall pay for this!" he said to himself. He examined the men in plain clothes and watched for a favourable moment to jump down from the carriage and dash across the fields.
La comtesse sourit à tout hasard, je crois, puis dit au maréchal des logis :The Contessa smiled--a smile of despair, I fancy--then said to the serjeant:
– Mais, mon cher maréchal, est-donc cet enfant de seize ans que vous prenez pour le général Conti ?"But, my dear serjeant, is it this boy of sixteen that you take for General Conti?"
– N’êtes-vous pas la fille du général ? dit le maréchal des logis."Aren't you the General's daughter?" asked the serjeant.
– Voyez mon père, dit la comtesse en montrant Fabrice. Les gendarmes furent saisis d’un rire fou."Look at my father," said the Contessa, pointing to Fabrizio. The constables went into fits of laughter.
– Montrez vos passeports sans raisonner, reprit le maréchal des logis piqué de la gaieté générale."Show me your passports and don't argue the point," said the serjeant, stung by the general mirth.
– Ces dames n’en prennent jamais pour aller à Milan, dit le cocher d’un air froid et philosophique ; elles viennent de leur château de Grianta. Celle-ci est Mme la comtesse Pietranera, celle-là, Mme la marquise del Dongo."These ladies never take passports to go to Milan," said the coachman with a calm and philosophical air: "they are coming from their castle of Grianta. This lady is the Signora Contessa Pietranera; the other is the Signora Marchesa del Dongo."
Le maréchal des logis, tout déconcerté, passa à la tête des chevaux, et là tint conseil avec ses hommes. La conférence durait bien depuis cinq minutes, lorsque la comtesse Pietranera pria ces messieurs de permettre que la voiture fût avancée de quelques pas et placée à l’ombre ; la chaleur était accablante, quoiqu’il ne fût que onze heures du matin, Fabrice, qui regardait fort attentivement de tous les côtés, cherchant le moyen de se sauver, vit déboucher d’un petit sentier à travers champs, et arriver sur la grande route, couverte de poussière, une jeune fille de quatorze à quinze ans qui pleurait timidement sous son mouchoir. Elle s’avançait à pied entre deux gendarmes en uniforme, et, à trois pas derrière elle, aussi entre deux gendarmes, marchait un grand homme sec qui affectait des airs de dignité comme un préfet suivant une procession.The serjeant, completely disconcerted, went forward to the horses' heads and there took counsel with his men. The conference had lasted for fully five minutes when the Contessa asked if the gentlemen would kindly allow the carriage to be moved forward a few yards and stopped in the shade; the heat was overpowering, though it was only eleven o'clock in the morning. Fabrizio, who was looking out most attentively in all directions, seeking a way of escape, saw coming out of a little path through the fields and on to the high road a girl of fourteen or fifteen, who was crying timidly into her handkerchief. She came forward walking between two constables in uniform, and, three paces behind her, also between constables, stalked a tall, lean man who assumed an air of dignity, like a Prefect following a procession.
– Où les avez-vous donc trouvés ? dit le maréchal des logis tout à fait ivre en ce moment."Where did you find them?" asked the serjeant, for the moment completely drunk.
– Se sauvant à travers champs, et pas plus de passeports que sur la main."Running away across the fields, with not a sign of a passport about them."
Le maréchal des logis parut perdre tout à fait la tête ; il avait devant lui cinq prisonniers au lieu de deux qu’il lui fallait. Il s’éloigna de quelques pas, ne laissant qu’un homme pour garder le prisonnier qui faisait de la majesté, et un autre pour empêcher les chevaux d’avancer.The serjeant appeared to lose his head altogether; he had before him five prisoners, instead of the two that he was expected to have. He went a little way off, leaving only one man to guard the male prisoner who put on the air of majesty, and another to keep the horses from moving.
– Reste, dit la comtesse à Fabrice qui déjà avait sauté à terre, tout va s’arranger."Wait," said the Contessa to Fabrizio, who had already jumped out of the carriage. "Everything will be settled in a minute."
On entendit un gendarme s’écrier :They heard a constable exclaim:
– Qu’importe ! s’ils n’ont pas de passeports, ils sont de bonne prise tout de même."What does it matter! If they have no passports, they're fair game whoever they are."
Le maréchal des logis semblait n’être pas tout à fait aussi décidé ; le nom de la comtesse Pietranera lui donnait de l’inquiétude, il avait connu le général, dont il ne savait pas la mort. « Le général n’est pas un homme à ne pas se venger si j’arrête sa femme mal à propos », se disait-il.The serjeant seemed not quite so certain; the name of Contessa Pietranera made him a little uneasy: he had known the General, and had not heard of his death. "The General is not the man to let it pass, if I arrest his wife without good reason," he said to himself.
Pendant cette délibération qui fut longue, la comtesse avait lié conversation avec la jeune fille qui était à pied sur la route et dans la poussière à côté de la calèche ; elle avait été frappée de sa beauté.During this deliberation, which was prolonged, the Contessa had entered into conversation with the girl, who was standing on the road, and in the dust by the side of the carriage; she had been struck by her beauty.
– Le soleil va vous faire mal, mademoiselle ; ce brave soldat, ajouta-t-elle en parlant au gendarme placé à la tête des chevaux, vous permettra bien de monter en calèche."The sun will be bad for you, Signorina. This gallant soldier," she went on, addressing the constable who was posted at the horses' heads, "will surely allow you to get into the carriage."
Fabrice, qui rôdait autour de la voiture, s’approcha pour aider la jeune fille à monter. Celle-ci s’élançait déjà sur le marchepied, le bras soutenu par Fabrice, lorsque l’homme imposant, qui était à six pas en arrière de la voiture, cria d’une voix grossie par la volonté d’être digne :Fabrizio, who was wandering round the vehicle, came up to help the girl to get in. Her foot was already on the step, her arm supported by Fabrizio, when the imposing man, who was six yards behind the carriage, called out in a voice magnified by the desire to preserve his dignity:
– Restez sur la route, ne montez pas dans une voiture qui ne vous appartient pas."Stay in the road; don't get into a carriage that does not belong to you!"
Fabrice n’avait pas entendu cet ordre ; la jeune fille, au lieu de monter dans la calèche, voulut redescendre, et Fabrice continuant à la soutenir elle tomba dans ses bras. Il sourit, elle rougit profondément ; ils restèrent un instant à se regarder après que la jeune fille se fut dégagée de ses bras.Fabrizio had not heard this order; the girl, instead of climbing into the carriage, tried to get down again, and, as Fabrizio continued to hold her up, fell into his arms. He smiled; she blushed a deep crimson; they stood for a moment looking at one another after the girl had disengaged herself from his arms.
« Ce serait une charmante compagne de prison, se dit Fabrice : quelle pensée profonde sous ce front ! elle saurait aimer. »"She would be a charming prison companion," Fabrizio said to himself. "What profound thought lies behind that brow! She would know how to love."
Le maréchal des logis s’approcha d’un air d’autorité : – Laquelle de ces dames se nomme Clélia Conti ?The serjeant came up to them with an air of authority: "Which of these ladies is named Clelia Conti?"
– Moi, dit la jeune fille."I am," said the girl.
– Et moi, s’écria l’homme âgé, je suis le général Fabio Conti, chambellan de S.A.S. monseigneur le prince de Parme ; je trouve fort inconvenant qu’un homme de ma sorte soit traqué comme un voleur."And I," cried the elderly man, "am General Fabio Conti, Chamberlain to H.S.H. the Prince of Parma; I consider it most irregular that a man in my position should be hunted down like a thief."
– Avant-hier, en vous embarquant au port de Côme, n’avez-vous pas envoyé promener l’inspecteur de police qui vous demandait votre passeport ? Eh bien ! aujourd’hui il vous empêche de vous promener."The day before yesterday, when you embarked at the harbour of Como, did you not tell the police inspector who asked for your passport to go away? Very well, his orders to-day are that you are not to go away."
– Je m’éloignais déjà avec ma barque, j’étais pressé, le temps étant à l’orage ; un homme sans uniforme m’a crié du quai de rentrer au port, je lui ai dit mon nom et j’ai continué mon voyage."I had already pushed off my boat, I was in a hurry, there was a storm threatening, a man not in uniform shouted to me from the quay to put back into harbour, I told him my name and went on."
– Et ce matin vous vous êtes enfui de Côme ?"And this morning you escaped from Como."
– Un homme comme moi ne prend pas de passeport pour aller de Milan voir le lac. Ce matin, à Côme, on m’a dit que je serais arrêté à la porte, je suis sorti à pied avec ma fille ; j’espérais trouver sur la route quelque voiture qui me conduirait jusqu’à Milan, où certes ma première visite sera pour porter mes plaintes au général commandant la province."A man like myself does not take a passport when he goes from Milan to visit the lake. This morning, at Como, I was told that I should be arrested at the gate. I left the town on foot with my daughter; I hoped to find on the road some carriage that would take me to Milan, where the first thing I shall do will certainly be to call on the General commanding the Province and lodge a complaint."
Le maréchal des logis parut soulagé d’un grand poids.A heavy weight seemed to have been lifted from the serjeant's mind.
– Eh bien ! général, vous êtes arrêté, et je vais vous conduire à Milan. Et vous, qui êtes-vous ? dit-il à Fabrice."Very well, General, you are under arrest and I shall take you to Milan. And you, who are you?" he said to Fabrizio.
– Mon fils, reprit la comtesse : Ascagne, fils du général de division Pietranera."My son," replied the Contessa; "Ascanio, son of the Divisional General Pietranera."
– Sans passeport, madame la comtesse ? dit le maréchal des logis fort radouci."Without a passport, Signora Contessa?" said the serjeant, in a much gentler tone.
– A son âge il n’en a jamais pris ; il ne voyage jamais seul, il est toujours avec moi."At his age, he has never had one; he never travels alone, he is always with me."
Pendant ce colloque, le général Conti faisait de la dignité de plus en plus offensée avec les gendarmes.During this colloquy General Conti was standing more and more on his dignity with the constables.
– Pas tant de paroles, lui dit l’un d’eux, vous êtes arrêté, suffit !"Not so much talk," said one of them; "you are under arrest, that's enough!"
– Vous serez trop heureux, dit le maréchal des logis, que nous consentions à ce que vous louiez un cheval de quelque paysan ; autrement, malgré la poussière et la chaleur, et le grade de chambellan de Parme, vous marcherez fort bien à pied au milieu de nos chevaux."You will be glad to hear," said the serjeant, "that we allow you to hire a horse from some contadino; otherwise, never mind all the dust and the heat and the Chamberlain of Parma, you would have to put your best foot foremost to keep pace with our horses."
Le général se mit à jurer.The General began to swear.
– Veux-tu bien te taire ! reprit le gendarme. Où est ton uniforme de général ? Le premier venu ne peut-il pas dire qu’il est général ?"Will you kindly be quiet!" the constable repeated. "Where is your general's uniform? Anybody can come along and say he's a general."
Le général se fâcha de plus belle. Pendant ce temps les affaires allaient beaucoup mieux dans la calèche.The General grew more and more angry. Meanwhile things were looking much brighter in the carriage.
La comtesse faisait marcher les gendarmes comme s’ils eussent été ses gens. Elle venait de donner un écu à l’un d’eux pour aller chercher du vin et surtout de l’eau fraîche dans une cassine que l’on apercevait à deux cents pas. Elle avait trouvé le temps de calmer Fabrice, qui, à toute force, voulait se sauver dans le bois qui couvrait la colline. « J’ai de bons pistolets », disait-il. Elle obtint du général irrité qu’il laisserait monter sa fille dans la voiture. A cette occasion, le général, qui aimait à parler de lui et de sa famille, apprit à ces dames que sa fille n’avait que douze ans, étant née en 1803, le 27 octobre ; mais tout le monde lui donnait quatorze ou quinze ans, tant elle avait de raison.The Contessa kept the constables running about as if they had been her servants. She had given a scudo to one of them to go and fetch wine, and, what was better still, cold water from a cottage that was visible two hundred yards away. She had found time to calm Fabrizio, who was determined, at all costs, to make a dash for the wood that covered the hill. "I have a good brace of pistols," he said. She obtained the infuriated General's permission for his daughter to get into the carriage. On this occasion the General, who loved to talk about himself and his family, told the ladies that his daughter was only twelve years old, having been born in 1803, on the 27th of October, but that, such was her intelligence, everyone took her to be fourteen or fifteen.
« Homme tout à fait commun », disaient les yeux de la comtesse à la marquise. Grâce à la comtesse, tout s’arrangea après un colloque d’une heure. Un gendarme, qui se trouva avoir affaire dans le village voisin, loua son cheval au général Conti, après que la comtesse lui eut dit :"A thoroughly common man," the Contessa's eyes signalled to the Marchesa. Thanks to the Contessa, everything was settled, after a colloquy that lasted an hour. A constable, who discovered that he had some business to do in the neighbouring village, lent his horse to General Conti, after the Contessa had said to him:
– Vous aurez 10 francs."You shall have ten francs."
Le maréchal des logis partit seul avec le général ; les autres gendarmes restèrent sous un arbre en compagnie avec quatre énormes bouteilles de vin, sorte de petites dames-jeannes, que le gendarme envoyé à la cassine avait rapportées, aidé par un paysan. Clélia Conti fut autorisée par le digne chambellan à accepter, pour revenir à Milan, une place dans la voiture de ces dames, et personne ne songea à arrêter le fils du brave général comte Pietranera. Après les premiers moments donnés à la politesse et aux commentaires sur le petit incident qui venait de se terminer, Clélia Conti remarqua la nuance d’enthousiasme avec laquelle une aussi belle dame que la comtesse parlait à Fabrice ; certainement elle n’était pas sa mère. Son attention fut surtout excitée par des allusions répétées à quelque chose d’héroïque, de hardi, de dangereux au suprême degré, qu’il avait fait depuis peu ; malgré toute son intelligence, la jeune Clélia ne put deviner de quoi il s’agissait.The serjeant went off by himself with the General; the other constables stayed behind under a tree, accompanied by four huge bottles of wine, almost small demi-johns, which the one who had been sent to the cottage had brought back, with the help of a contadino, Clelia Conti was authorised by the proud Chamberlain to accept, for the return journey to Milan, a seat in the ladies' carriage, and no one dreamed of arresting the son of the gallant General Pietranera. After the first few minutes had been devoted to an exchange of courtesies and to remarks on the little incident that had just occurred, Clelia Conti observed the note of enthusiasm with which so beautiful a lady as the Contessa spoke to Fabrizio; certainly, she was not his mother. The girl's attention was caught most of all by repeated allusions to something heroic, bold, dangerous to the last degree, which he had recently done; but for all her cleverness little Clelia could not discover what this was.
Elle regardait avec étonnement ce jeune héros dont les yeux semblaient respirer encore tout le feu de l’action. Pour lui, il était un peu interdit de la beauté si singulière de cette jeune fille de douze ans, et ses regards la faisaient rougir.She gazed with astonishment at this young hero, whose eyes seemed to be blazing still with all the fire of action. For his part, he was somewhat embarrassed by the remarkable beauty of this girl of twelve, and her steady gaze made him blush.
Une lieue avant d’arriver à Milan, Fabrice dit qu’il allait voir son oncle, et prit congé des dames.A league outside Milan Fabrizio announced that he was going to see his uncle, and took leave of the ladies.
– Si jamais je me tire d’affaire, dit-il à Clélia, j’irai voir les beaux tableaux de Parme, et alors daignerez-vous vous rappeler ce nom : Fabrice del Dongo ?"If I ever get out of my difficulties," he said to Clelia, "I shall pay a visit to the beautiful pictures at Parma, and then will you deign to remember the name: Fabrizio del Dongo?"
– Bon ! dit la comtesse, voilà comme tu sais garder l’incognito ! Mademoiselle, daignez vous rappeler que ce mauvais sujet est mon fils et s’appelle Pietranera et non del Dongo."Good!" said the Contessa, "that is how you keep your identity secret. Signorina, deign to remember that this scape-grace is my son, and is called Pietranera, and not del Dongo."
Le soir, fort tard, Fabrice rentra dans Milan par la porte Renza, qui conduit à une promenade à la mode. L’envoi des deux domestiques en Suisse avait épuisé les fort petites économies de la marquise et de sa sœur ; par bonheur, Fabrice avait encore quelques napoléons, et l’un des diamants, qu’on résolut de vendre.That evening, at a late hour, Fabrizio entered Milan by the Porta Renza, which leads to a fashionable gathering-place. The despatch of their two servants to Switzerland had exhausted the very modest savings of the Marchesa and her sister-in-law; fortunately, Fabrizio had still some napoleons left, and one of the diamonds, which they decided to sell.
Ces dames étaient aimées et connaissaient toute la ville ; les personnages les plus considérables dans le parti autrichien et dévot allèrent parler en faveur de Fabrice au baron Binder, chef de la police. Ces messieurs ne concevaient pas, disaient-ils, comment l’on pouvait prendre au sérieux l’incartade d’un enfant de seize ans qui se dispute avec un frère aîné et déserte la maison paternelle.The ladies were highly popular, and knew everyone in the town. The most important personages in the Austrian and religious party went to speak on behalf of Fabrizio to Barone Binder, the Chief of Police. These gentlemen could not conceive, they said, how anyone could take seriously the escapade of a boy of sixteen who left the paternal roof after a dispute with an elder brother.
– Mon métier est de tout prendre au sérieux, répondait doucement le baron Binder, homme sage et triste ; il établissait alors cette fameuse police de Milan, et s’était engagé à prévenir une révolution comme celle de 1746, qui chassa les Autrichiens de Gênes. Cette police de Milan, devenue depuis si célèbre par les aventures de MM. Pellico et d’Andryane, ne fut pas précisément cruelle, elle exécutait raisonnablement et sans pitié des lois sévères. L’empereur François II voulait qu’on frappât de terreur ces imaginations italiennes si hardies."My business is to take everything seriously," replied Barone Binder gently; a wise and solemn man, he was then engaged in forming the Milan police, and had undertaken to prevent a revolution like that of 1746, which drove the Austrians from Genoa. This Milan police, since rendered so famous by the adventures of Silvio Pellico and M. Andryane, was not exactly cruel; it carried out, reasonably and without pity, harsh laws. The Emperor Francis II wished these over-bold Italian imaginations to be struck by terror.
– Donnez-moi jour par jour, répétait le baron Binder aux protecteurs de Fabrice, l’indication prouvée de ce qu’a fait le jeune marchesino del Dongo ; prenons-le depuis le moment de son départ de Grianta, 8 mars, jusqu’à son arrivée, hier soir, dans cette ville, où il est caché dans une des chambres de l’appartement de sa mère, et je suis prêt à le traiter comme le plus aimable et le plus espiègle des jeunes gens de la ville. Si vous ne pouvez pas me fournir l’itinéraire du jeune homme pendant toutes les journées qui ont suivi son départ de Grianta, quels que soient la grandeur de sa naissance et le respect que je porte aux amis de sa famille, mon devoir n’est-il pas de le faire arrêter ? Ne dois-je pas le retenir en prison jusqu’à ce qu’il m’ait donné la preuve qu’il n’est pas allé porter des paroles à Napoléon de la part de quelques mécontents qui peuvent exister en Lombardie parmi les sujets de Sa Majesté Impériale et Royale ? Remarquez encore, messieurs, que si le jeune del Dongo parvient à se justifier sur ce point, il restera coupable d’avoir passé à l’étranger sans passeport régulièrement délivré, et de plus en prenant un faux nom et faisant usage sciemment d’un passeport délivré à un simple ouvrier, c’est-à-dire à un individu d’une classe tellement au-dessous de celle à laquelle il appartient."Give me, day by day," repeated Barone Binder to Fabrizio's protectors, "a certified account of what the young Marchesino del Dongo has been doing; let us follow him from the moment of his departure on the 8th of March to his arrival last night in this city, where he is hidden in one of the rooms of his mother's apartment, and I am prepared to treat him as the most well-disposed and most frolicsome young man in town. If you cannot furnish me with the young man's itinerary during all the days following his departure from Grianta, however exalted his birth may be, however great the respect I owe to the friends of his family, obviously it is my duty to order his arrest. Am I not bound to keep him in prison until he-has furnished me with proofs that he did not go to convey a message to Napoleon from such disaffected persons as may exist in Lombardy among the subjects of His Imperial and Royal Majesty? Note farther, gentlemen, that if young del Dongo succeeds in justifying himself on this point, he will still be liable to be charged with having gone abroad without a passport properly issued to himself, and also with assuming a false name and deliberately making use of a passport issued to a common workman, that is to say to a person of a class greatly inferior to that to which he himself belongs."
Cette déclaration, cruellement raisonnable, était accompagnée de toutes les marques de déférence et de respect que le chef de la police devait à la haute position de la marquise del Dongo et à celle des personnages importants qui venaient s’entremettre pour elle.This declaration, cruelly reasonable, was accompanied by all the marks of deference and respect which the Chief of Police owed to the high position of the Marchesa del Dongo and of the important personages who were intervening on her behalf.
La marquise fut au désespoir quand elle apprit la réponse du baron Binder.The Marchesa was in despair when Barone Binder's reply was communicated to her.
– Fabrice va être arrêté, s’écria-t-elle en pleurant et une fois en prison, Dieu sait quand il en sortira ! Son père le reniera !"Fabrizio will be arrested," she sobbed, "and once he is in prison, God knows when he will get out! His father will disown him!"
Mme Pietranera et sa belle-sœur tinrent conseil avec deux ou trois amis intimes, et, quoi qu’ils pussent dire, la marquise voulut absolument faire partir son fils dès la nuit suivante.Signora Pietranera and her sister-in-law took counsel with two or three ultimate friends, and, in spite of anything these might say, the Marchesa was absolutely determined to send her son away that very night.
– Mais tu vois bien, lui disait la comtesse, que le baron Binder sait que ton fils est ici ; cet homme n’est point méchant."But you can see quite well," the Contessa pointed out to her, "that Barone Binder knows that your son is here; he is not a bad man."
– Non, mais il veut plaire à l’empereur François."No; but he is anxious to please the Emperor Francis."
– Mais s’il croyait utile à son avancement de jeter Fabrice en prison, il y serait déjà, et c’est lui marquer une défiance injurieuse que de le faire sauver."But, if he thought it would lead to his promotion to put Fabrizio in prison, the boy would be there now; it is showing an insulting defiance of the Barone to send him away."
– Mais nous avouer qu’il sait où est Fabrice c’est nous dire : faites-le partir ! Non, je ne vivrai pas tant que je pourrai me répéter : Dans un quart d’heure mon fils peut être entre quatre murailles ! Quelle que soit l’ambition du baron Binder, ajoutait la marquise, il croit utile à sa position personnelle en ce pays d’afficher des ménagements pour un homme du rang de mon mari, et j’en vois une preuve dans cette ouverture de cœur singulière avec laquelle il avoue qu’il sait où prendre mon fils. Bien plus, le baron détaille complaisamment les deux contraventions dont Fabrice est accusé d’après la dénonciation de son indigne frère ; il explique que ces deux contraventions emportent la prison ; n’est-ce pas nous dire que si nous aimons mieux l’exil, c’est à nous de choisir ?"But his admission to us that he knows where Fabrizio is, is as much as to say: 'Send him away!' No, I shan't feel alive until I can no longer say to myself: 'In a quarter of an hour my son may be within. prison walls.' Whatever Barone Binder's ambition may be," the Marchesa went on, "he thinks it useful to his personal standing in this country to make certain concessions to oblige a man of my husband's rank, and I see a proof of this in the singular frankness with which he admits that he knows where to lay hands on my son. Besides, the Barone has been so kind as to let us know the two offences with which Fabrizio is charged, at the instigation of his unworthy brother; he explains that each of these offences means prison: is not that as much as to say that if we prefer exile it is for us to choose?"
– Si tu choisis l’exil, répétait toujours la comtesse, de la vie nous ne le reverrons. Fabrice, présent à tout l’entretien, avec un des anciens amis de la marquise maintenant conseiller au tribunal formé par l’Autriche, était grandement d’avis de prendre la clef des champs. Et, en effet, le soir même il sortit du palais caché dans la voiture qui conduisait au théâtre de la Scala sa mère et sa tante. Le cocher, dont on se défiait, alla faire comme d’habitude une station au cabaret, et pendant que le laquais, homme sûr, gardait les chevaux, Fabrice, déguisé en paysan, se glissa hors de la voiture et sortit de la ville. Le lendemain matin il passa la frontière avec le même bonheur, et quelques heures plus tard il était installé dans une terre que sa mère avait en Piémont, près de Novare, précisément à Romagnano, où Bayard fut tué."If you choose exile," the Contessa kept on repeating, "we shall never set eyes on him again as long as we live." Fabrizio, who was present at the whole conversation, with an old friend of the Marchesa, now a counsellor on the tribunal set up by Austria, was strongly inclined to take the key of the street and go; and, as a matter of fact, that same evening he left the palazzo, hidden in the carriage that was taking his mother and aunt to the Scala theatre. The coachman, whom they, distrusted, went as usual to wait in an osteria, and while the footmen, on whom they could rely, were looking after the horses, Fabrizio, disguised as a contadino, slipped out of the carriage and escaped from the town. Next morning he crossed the frontier with equal ease, and a few hours later had established himself on a property which his mother owned in Piedmont, near Novara, to be precise, at Romagnano, where Bayard was killed.
On peut penser avec quelle attention ces dames arrivées dans leur loge, à la Scala, écoutaient le spectacle. Elles n’y étaient allées que pour pouvoir consulter plusieurs de leurs amis appartenant au parti libéral, et dont l’apparition au palais del Dongo eût pu être mal interprétée par la police. Dans la loge, il fut résolu de faire une nouvelle démarche auprès du baron Binder. Il ne pouvait pas être question d’offrir une somme d’argent à ce magistrat parfaitement honnête homme, et d’ailleurs ces dames étaient fort pauvres, elles avaient forcé Fabrice à emporter tout ce qui restait sur le produit du diamant.It may be imagined how much attention the ladies, on reaching their box in the Scala, paid to the performance. They had gone there solely to be able to consult certain of their friends who belonged to the Liberal party and whose appearance at the palazzo del Dongo might have been misconstrued by the police. In the box it was decided to make a fresh appeal to Barone Binder. There was no question of offering a sum of money to this magistrate who was a perfectly honest man; moreover, the ladies were extremely poor; they had forced Fabrizio to take with him all the money that remained from the sale of the diamond.
Il était fort important toutefois d’avoir le dernier mot du baron. Les amis de la comtesse lui rappelèrent un certain chanoine Borda, jeune homme fort aimable, qui jadis avait voulu lui faire la cour, et avec d’assez vilaines façons ; ne pouvant réussir, il avait dénoncé son amitié pour Limercati au général Pietranera, sur quoi il avait été chassé comme un vilain. Or maintenant ce chanoine faisait tous les soirs la partie de tarots de la baronne Binder, et naturellement était l’ami intime du mari. La comtesse se décida à la démarche horriblement pénible d’aller voir ce chanoine ; et le lendemain matin de bonne heure, avant qu’il sortît de chez lui, elle se fit annoncer.It was of the utmost importance that they should be kept constantly informed of the Barone's latest decisions. The Contessa's friends reminded her of a certain Canon Borda, a most charming young man who at one time had tried to make advances to her, in a somewhat violent manner; finding himself unsuccessful he had reported her friendship for Limercati to General Pietranera, whereupon he had been dismissed from the house as a rascal. Now, at present this Canon was in the habit of going every evening to play tarocchi with Baronessa Binder, and was naturally the intimate friend of her husband. The Contessa made up her mind to take the horribly unpleasant step of going to see this Canon; and the following morning, at an early hour, before he had left the house, she sent in her name.
Lorsque le domestique unique du chanoine prononça le nom de la comtesse Pietranera, cet homme fut ému au point d’en perdre la voix ; il ne chercha point à réparer le désordre d’un négligé fort simple.When the Canon's one and only servant announced: "Contessa Pietranera," his master was so overcome as to be incapable of speech; he made no attempt to repair the disorder of a very scanty attire.
– Faites entrer et allez-vous-en, dit-il d’une voix éteinte. La comtesse entra ; Borda se jeta à genoux."Shew her in, and leave us," he said in faint accents. The Contessa entered the room; Borda fell on his knees.
– C’est dans cette position qu’un malheureux fou doit recevoir vos ordres, dit-il à la comtesse qui ce matin-là, dans son négligé à demi-déguisement, était d’un piquant irrésistible."It is in this position that an unhappy madman ought to receive your orders," he said to the Contessa, who, that morning, in a plain costume that was almost a disguise, was irresistibly attractive.
Le profond chagrin de l’exil de Fabrice, la violence qu’elle se faisait pour paraître chez un homme qui en avait agi traîtreusement avec elle, tout se réunissait pour donner à son regard un éclat incroyable.Her intense grief at Fabrizio's exile, the violence that she was doing to her own feelings in coming to the house of a man who had behaved treacherously towards her, all combined to give an incredible brilliance to her eyes.
– C’est dans cette position que je veux recevoir vos ordres, s’écria le chanoine, car il est évident que vous avez quelque service à me demander, autrement vous n’auriez pas honoré de votre présence la pauvre maison d’un malheureux fou : jadis transporté d’amour et de jalousie, il se conduisit avec vous comme un lâche, une fois qu’il vit qu’il ne pouvait vous plaire."It is in this position that I wish to recieve your orders," cried the Canon, "for it is obvious that you have some service to ask of me, otherwise you would not have honoured with your presence the poor dwelling of an unhappy madman; once before, carried away by love and jealousy, he behaved towards you like a scoundrel, as soon as he saw that he could not win your favour."
Ces paroles étaient sincères et d’autant plus belles que le chanoine jouissait maintenant d’un grand pouvoir : la comtesse en fut touchée jusqu’aux larmes ; l’humiliation, la crainte glaçaient son âme, en un instant l’attendrissement et un peu d’espoir leur succédaient. D’un état fort malheureux elle passait en un clin d’œil presque au bonheur.The words were sincere, and all the more handsome in that the Canon now enjoyed a position of great power; the Contessa was moved to tears by them; humiliation and fear had frozen her spirit; now in a moment affection and a gleam of hope took their place. From a most unhappy state she passed in a flash almost to happiness.
– Baise ma main, dit-elle au chanoine en la lui présentant, et lève-toi. (Il faut savoir qu’en Italie le tutoiement indique la bonne et franche amitié tout aussi bien qu’un sentiment plus tendre.) Je viens te demander grâce pour mon neveu Fabrice. Voici la vérité complète et sans le moindre déguisement comme on la dit à un vieil ami. A seize ans et demi il vient de faire une insigne folie ; nous étions au château de Grianta, sur le lac de Côme. Un soir, à sept heures nous avons appris, par un bateau de Côme, le débarquement de l’Empereur au golfe de Juan. Le lendemain matin Fabrice est parti pour la France, après s’être fait donner le passeport d’un de ses amis du peuple, un marchand de baromètres nommé Vasi. Comme il n’a pas l’air précisément d’un marchand de baromètres, à peine avait-il fait dix lieues en France, que sur sa bonne mine on l’a arrêté ; ses élans d’enthousiasme en mauvais français semblaient suspects. Au bout de quelque temps il s’est sauvé et a pu gagner Genève ; nous avons envoyé à sa rencontre à Lugano…"Kiss my hand," she said, as she held it out to the Canon, "and rise." (She used the second person singular, which in Italy, it must be remembered, indicates a sincere and open friendship just as much as a more tender sentiment.) "I have come to ask your favour for my nephew Fabrizio. This is the whole truth of the story without the slightest concealment, as one tells it to an old friend. At the age of sixteen and a half he has done an intensely stupid thing. We were at the castle of Grianta on the Lake of Como. One evening at seven o'clock we learned by a boat from Como of the Emperor's landing on the shore of the Gulf of Juan. Next morning Fabrizio went off to France, after borrowing the passport of one of his plebeian friends, a dealer in barometers, named Vasi. As he does not exactly resemble a dealer in barometers, he had hardly gone ten leagues into France when he was arrested on sight; his outbursts of enthusiasm in bad French seemed suspicious. After a time he escaped and managed to reach Geneva; we sent to meet him at Lugano...."
– C’est-à-dire à Genève, dit le chanoine en souriant."That is to say, Geneva," put in the Canon with a smile.
La comtesse acheva l’histoire.The Contessa finished her story.
– Je ferai pour vous tout ce qui est humainement possible, reprit le chanoine avec effusion ; je me mets entièrement à vos ordres. Je ferai même des imprudences, ajouta-t-il. Dites, que dois-je faire au moment où ce pauvre salon sera privé de cette apparition céleste, et qui fait époque dans l’histoire de ma vie ?"I will do everything for you that is humanly possible," replied the Canon effusively; "I place myself entirely at your disposal. I will even do imprudent things," he added. "Tell me, what am I to do as soon as this poor parlour is deprived of this heavenly apparition which marks an epoch in the history of my life?"
– Il faut aller chez le baron Binder lui dire que vous aimez Fabrice depuis sa naissance, que vous avez vu naître cet enfant quand vous veniez chez nous, et qu’enfin, au nom de l’amitié qu’il vous accorde, vous le suppliez d’employer tous ses espions à vérifier si, avant son départ pour la Suisse, Fabrice a eu la moindre entrevue avec aucun de ces libéraux qu’il surveille. Pour peu que le baron soit bien servi, il verra qu’il s’agit ici uniquement d’une véritable étourderie de jeunesse. Vous savez que j’avais, dans mon bel appartement du palais Dugnani, les estampes des batailles gagnées par Napoléon : c’est en lisant les légendes de ces gravures que mon neveu apprit à lire. Dès l’âge de cinq ans mon pauvre mari lui expliquait ces batailles ; nous lui mettions sur la tête le casque de mon mari, l’enfant traînait son grand sabre. Eh bien ! un beau jour, il apprend que le dieu de mon mari, que l’Empereur est de retour en France ; il part pour le rejoindre, comme un étourdi, mais il n’y réussit pas. Demandez à votre baron de quelle peine il veut punir ce moment de folie."You must go to Barone Binder and tell him that you have loved Fabrizio ever since he was born, that you saw him in his cradle when you used to come to our house, and that accordingly, in the name of the friendship he has shown for you, you beg him to employ all his spies to discover whether, before his departure for Switzerland, Fabrizio was in any sort of communication whatsoever with any of the Liberals whom he has under supervision. If the Barone's information is of any value, he is bound to see that there is nothing more in this than a piece of boyish folly. You know that I used to have, in my beautiful apartment in the palazzo Dugnani, prints of the battles won by Napoleon: it was by spelling out the legends engraved beneath them that my nephew learned to read. When he was five years old, my poor husband used to explain these battles to him; we put my husband's helmet on his head, the boy strutted about trailing his big sabre. Very well, one fine day he learns that my husband's god, the Emperor, has returned to France, he starts out to join him, like a fool, but does not succeed in reaching him. Ask your Barone with what penalty he proposes to punish this moment of folly?"
– J’oubliais une chose, s’écria le chanoine, vous allez voir que je ne suis pas tout à fait indigne du pardon que vous m’accordez. Voici, dit-il en cherchant sur la table parmi ses papiers, voici la dénonciation de cet infâme coltorto (hypocrite), voyez, signée Ascanio Valserra del Dongo, qui a commencé toute cette affaire ; je l’ai prise hier soir dans les bureaux de la police, et suis allé à la Scala, dans l’espoir de trouver quelqu’un allant d’habitude dans votre loge, par lequel je pourrais vous la faire communiquer. Copie de cette pièce est à Vienne depuis longtemps. Voilà l’ennemi que nous devons combattre. Le chanoine lut la dénonciation avec la comtesse, et il fut convenu que dans la journée, il lui en ferait tenir une copie par une personne sûre. Ce fut la joie dans le cœur que la comtesse rentra au palais del Dongo."I was forgetting one thing," said the Canon, "you shall see that I am not altogether unworthy of the pardon that you grant me. Here," he said, looking on the table among his papers, "here is the accusation by that infamous collo-torto" (that is, hypocrite), "see, signed Ascanio Vdiserra del DONGO, which gave rise to the whole trouble; I found it yesterday at the police headquarters, and went to the Scala in the hope of finding someone who was in the habit of going to your box, through whom I might be able to communicate it to you. A copy of this document reached Vienna long ago. There is the enemy that we have to fight." The Canon read the accusation through with the Contessa, and it was agreed that in the course of the day he would let her have a copy by the hand of some trustworthy person. It was with joy in her heart that the Contessa returned to the palazzo del Dongo.
– Il est impossible d’être plus galant homme que cet ancien coquin, dit-elle à la marquise ; ce soir à la Scala, à dix heures trois quarts à l’horloge du théâtre, nous renverrons tout le monde de notre loge, nous éteindrons les bougies, nous fermerons notre porte, et, à onze heures, le chanoine lui-même viendra nous dire ce qu’il a pu faire. C’est ce que nous avons trouvé de moins compromettant pour lui."No one could possibly be more of a gentleman than that reformed rake," she told the Marchesa. "This evening at the Scala, at a quarter to eleven by the theatre clock, we are to send everyone away from our box, put out the candles, and shut our door, and at eleven the Canon himself will come and tell us what he has managed to do. We decided that this would be the least compromising course for him."
Ce chanoine avait beaucoup d’esprit ; il n’eut garde de manquer au rendez-vous : il y montra une bonté complète et une ouverture de cœur sans réserve que l’on ne trouve guère que dans les pays où la vanité ne domine pas tous les sentiments. Sa dénonciation de la comtesse au général Pietranera, son mari, était un des grands remords de sa vie, et il trouvait un moyen d’abolir ce remords.This Canon was a man of spirit; he was careful to keep the appointment; he shewed when he came a complete good nature and an unreserved openness of heart such as are scarcely to be found except in countries where vanity does not predominate over every other sentiment. His denunciation of the Contessa to her husband, General Pietranera, was one of the great sorrows of his life, and he had now found a means of getting rid of that remorse.
Le matin, quand la comtesse était sortie de chez lui : « La voilà qui fait l’amour avec son neveu, s’était-il dit avec amertume, car il n’était point guéri. Altière comme elle l’est, être venue chez moi !… A la mort de ce pauvre Pietranera, elle repoussa avec horreur mes offres de service, quoique fort polies et très bien présentées par le colonel Scotti, son ancien amant. La belle Pietranera vivre avec 1 500 francs ! ajoutait le chanoine en se promenant avec action dans sa chambre ! Puis aller habiter le château de Grianta avec un abominable secatore, ce marquis del Dongo !… Tout s’explique maintenant ! Au fait, ce jeune Fabrice est plein de grâces, grand, bien fait, une figure toujours riante… et, mieux que cela, un certain regard chargé de douce volupté… une physionomie à la Corrège, ajoutait le chanoine avec amertume.That morning, when the Contessa had left his room, "So she's in love with her nephew, is she," he had said to himself bitterly, for he was by no means cured. "With her pride, to have come to me! ... After that poor Pietranera died, she repulsed with horror my offers of service, though they were most polite and admirably presented by Colonel Scotti, her old lover. The beautiful Pietranera reduced to living on fifteen hundred francs!" the Canon went on, striding vigorously up and down the room. "And then to go and live in the castle of Grianta, with an abominable seccatore like that Marchese del Dongo! ... I can see it all now! After all, that young Fabrizio is full of charm, tall, well built, always with a smile on his face ... and, better still, a deliciously voluptuous expression in his eye ... a Correggio face," the Canon added bitterly.
« La différence d’âge… point trop grande… Fabrice né après l’entrée des Français, vers 98, ce me semble ; la comtesse peut avoir vingt-sept ou vingt-huit ans, impossible d’être plus jolie, plus adorable ; dans ce pays fertile en beautés, elle les bat toutes ; la Marini, la Gherardi, la Ruga, l’Aresi, la Pietragrua, elle l’emporte sur toutes ces femmes… Ils vivaient heureux cachés sur ce beau lac de Côme quand le jeune homme a voulu rejoindre Napoléon… Il y a encore des âmes en Italie ! et, quoi qu’on fasse ! Chère patrie !… Non, continuait ce cœur enflammé par la jalousie, impossible d’expliquer autrement cette résignation à végéter à la campagne, avec le dégoût de voir tous les jours, à tous les repas, cette horrible figure du marquis del Dongo, plus cette infâme physionomie blafarde du marchesino Ascanio, qui sera pis que son père !… Eh bien ! je la servirai franchement. Au moins j’aurai le plaisir de la voir autrement qu’au bout de ma lorgnette. »"The difference in age ... not too great ... Fabrizio born after the French came, about '98, I fancy; the Contessa might be twenty-seven or twenty-eight: no one could be better looking, more adorable. In this country rich in beauties, she defeats them all, the Marini, the Gherardi, the Ruga, the Aresi, the Pietragrua, she is far and away above any of them. They were living happily together, hidden away by that beautiful Lake of Como, when the young man took it into his head to join Napoleon.... There are still souls in Italy! In spite of everything! Dear country! No," went on this heart inflamed by jealousy, "impossible to explain in any other way her resigning herself to vegetating in the country, with the disgusting spectacle, day after day, at every meal, of that horrible face of the Marchese del Dongo, as well as that unspeakable pasty physiognomy of the Marchesino Ascanio, who is going to be worse than his father! Well, I shall serve her faithfully. At least I shall have the pleasure of seeing her otherwise than through an opera-glass."
Le chanoine Borda expliqua fort clairement l’affaire à ces dames. Au fond, Binder était on ne peut pas mieux disposé ; il était charmé que Fabrice eût pris la clef des champs avant les ordres qui pouvaient arriver de Vienne ; car le Binder n’avait pouvoir de décider de rien, il attendait des ordres pour cette affaire comme pour toutes les autres ; il envoyait à Vienne chaque jour la copie exacte de toutes les informations : puis il attendait.Canon Borda explained the whole case very clearly to the ladies. At heart, Binder was as well disposed as they could wish; he was delighted that Fabrizio should have taken the key of the street before any orders could arrive from Vienna; for Barone Binder had no power to make any decision, he awaited orders in this case as in every other. He sent every day to Vienna an exact copy of all the information that reached him; then he waited.
Il fallait que dans son exil à Romagnan Fabrice :It was necessary that, in his exile at Romagnano, Fabrizio
1° Ne manquât pas d’aller à la messe tous les jours, prît pour confesseur un homme d’esprit, dévoué à la cause de la monarchie, et ne lui avouât, au tribunal de la pénitence, que des sentiments fort irréprochables.(1) Should hear mass daily without fail, take as his confessor a man of spirit, devoted to the cause of the Monarchy, and should confess to him, at the tribunal of penitence, only the most irreproachable sentiments.
2° Il ne devait fréquenter aucun homme passant pour avoir de l’esprit, et, dans l’occasion, il fallait parler de la révolte avec horreur, et comme n’étant jamais permise.(2) Should consort with no one who bore any reputation for intelligence, and, were the need to arise, must speak of rebellion with horror as a thing that no circumstances could justify.
3° Il ne devait point se faire voir au café, il ne fallait jamais lire d’autres journaux que les gazettes officielles de Turin et de Milan ; en général, montrer du dégoût pour la lecture, ne jamais lire, surtout aucun ouvrage imprimé après 1720, exception tout au plus pour les romans de Walter Scott.(3) Must never let himself be seen in the caffè, must never read any newspaper other than the official Gazette of Turin and Milan; in general he should shew a distaste for reading, and never open any book printed later than 1720, with the possible exception of the novels of Walter Scott.
4° Enfin, ajouta le chanoine avec un peu de malice, il faut surtout qu’il fasse ouvertement la cour à quelqu’une des jolies femmes du pays, de la classe noble, bien entendu ; cela montrera qu’il n’a pas le génie sombre et mécontent d’un conspirateur en herbe.(4) "Finally" (the Canon added with a touch of malice), "it is most important that he should pay court openly to one of the pretty women of the district, of the noble class, of course; this will shew that he has not the dark and dissatisfied mind of an embryo conspirator."
Avant de se coucher, la comtesse et la marquise écrivirent à Fabrice deux lettres infinies dans lesquelles on lui expliquait avec une anxiété charmante tous les conseils donnés par Borda.Before going to bed, the Contessa and the Marchesa each wrote Fabrizio an endless letter, in which they explained to him with a charming anxiety all the advice that had been given them by Borda.
Fabrice n’avait nulle envie de conspirer : il aimait Napoléon, et, en sa qualité de noble, se croyait fait pour être plus heureux qu’un autre et trouvait les bourgeois ridicules. Jamais il n’avait ouvert un livre depuis le collège, où il n’avait lu que des livres arrangés par les jésuites. Il s’établit à quelque distance de Romagnan, dans un palais magnifique, l’un des chefs-d’œuvre du fameux architecte San Micheli ; mais depuis trente ans on ne l’avait pas habité, de sorte qu’il pleuvait dans toutes les pièces et pas une fenêtre ne fermait. Il s’empara des chevaux de l’homme d’affaires, qu’il montait sans façon toute la journée ; il ne parlait point, et réfléchissait. Le conseil de prendre une maîtresse dans une famille ultra lui parut plaisant et il le suivit à la lettre. Il choisit pour confesseur un jeune prêtre intrigant qui voulait devenir évêque (comme le confesseur du Spielberg) ; mais il faisait trois lieues à pied et s’enveloppait d’un mystère qu’il croyait impénétrable, pour lire “Le Constitutionnel”, qu’il trouvait sublime. « Cela est aussi beau qu’Alfieri et le Dante ! » s’écriait-il souvent. Fabrice avait cette ressemblance avec la jeunesse française qu’il s’occupait beaucoup plus sérieusement de son cheval et de son journal que de sa maîtresse bien pensante. Mais il n’y avait pas encore de place pour l’imitation des autres dans cette âme naïve et ferme, et il ne fit pas d’amis dans la société du gros bourg de Romagnan ; sa simplicité passait pour de la hauteur ; on ne savait que dire de ce caractère. C’est un cadet mécontent de n’être pas aîné, dit le curé.' Fabrizio had no wish to be a conspirator: he loved Napoleon, and, in his capacity as a young noble, believed that he had been created to be happier than his neighbour, and thought the middle classes absurd. Never had he opened a book since leaving school, where he had read only texts arranged by the Jesuits. He established himself at some distance from Romagnano, in a magnificent palazzo, one of the masterpieces of the famous architect Sanmicheli; but for thirty years it had been uninhabited, so that the rain came into every room and not one of the windows would shut. He took possession of the agent's horses, which he rode without ceremony at all hours of the day; he never spoke, and he thought about things. The recommendation to take a mistress from an ultra family appealed to him, and he obeyed it to the letter. He chose as his confessor a young priest given to intrigue who wished to become a bishop (like the confessor of the Spielberg but he went three leagues on foot and wrapped himself in a mystery which he imagined to be impenetrable, in order to read the Constitutionnel, which he thought sublime. "It is as fine as Alfieri and Dante!" he used often to exclaim. Fabrizio had this in common with the young men of France, that he was far more seriously taken up with his horse and his newspaper than with his politically sound mistress. But there was no room as yet for imitation of others in this simple and sturdy nature, and he made no friends in the society of the large country town of Romagnano; his simplicity passed as arrogance: no one knew what to make of his character. "He is a younger son who feels himself wronged because he is not the eldest," was the parroco's comment.
CHAPITRE VICHAPTER SIX
Nous avouerons avec sincérité que la jalousie du chanoine Borda n’avait pas absolument tort ; à son retour de France, Fabrice parut aux yeux de la comtesse Pietranera comme un bel étranger qu’elle eût beaucoup connu jadis. S’il eût parlé d’amour, elle l’eût aimé ; n’avait-elle pas déjà pour sa conduite et sa personne une admiration passionnée et pour ainsi dire sans bornes ? Mais Fabrice l’embrassait avec une telle effusion d’innocente reconnaissance et de bonne amitié, qu’elle se fût fait horreur à elle-même si elle eût cherché un autre sentiment dans cette amitié presque filiale. « Au fond, se disait la comtesse, quelques amis qui m’ont connue il y a six ans, à la cour du prince Eugène, peuvent encore me trouver jolie et même jeune, mais pour lui je suis une femme respectable… et, s’il faut tout dire sans nul ménagement pour mon amour-propre, une femme âgée. » La comtesse se faisait illusion sur l’époque de la vie où elle était arrivée, mais ce n’était pas à la façon des femmes vulgaires. « A son âge, d’ailleurs, ajoutait-elle, on s’exagère un peu les ravages du temps ; un homme plus avancé dans la vie… »Let us admit frankly that Canon Borda's jealousy was not altogether unfounded: on his return from France, Fabrizio appeared to the eyes of Contessa Pietranera like a handsome stranger whom she had known well in days gone by. If he had spoken to her of love she would have loved him; had she not already conceived, for his conduct and his person, a passionate and, one might say, unbounded admiration? But Fabrizio embraced her with such an effusion of innocent gratitude and good-fellowship that she would have been horrified with herself had she sought for any other sentiment in this almost filial friendship. "After all," she said to herself, "some of my friends who knew me six years ago, at Prince Eugene's court, may still find me good-looking and even young, but for him I am a respectable woman--and, if the truth must be told without any regard for my vanity, a woman of a certain age." The Contessa was under an illusion as to the period of life at which she had arrived, but it was not the illusion of common women. "Besides, at his age," she went on, "boys are apt to exaggerate the ravages of time. A man with more experience of life . .."
La comtesse, qui se promenait dans son salon, s’arrêta devant une glace, puis sourit. Il faut savoir que depuis quelques mois le cœur de Mme Pietranera était attaqué d’une façon sérieuse et par un singulier personnage. Peu après le départ de Fabrice pour la France, la comtesse qui, sans qu’elle se l’avouât tout à fait, commençait déjà à s’occuper beaucoup de lui, était tombée dans une profonde mélancolie. Toutes ses occupations lui semblaient sans plaisir, et, si l’on ose ainsi parler, sans saveur ; elle se disait que Napoléon, voulant s’attacher ses peuples d’Italie, prendrait Fabrice pour aide de camp.The Contessa, who was pacing the floor of her drawing-room, stopped before a mirror, then smiled. It must be explained that, some months since, the heart of Signora Pietranera had been attacked in a serious fashion, and by a singular personage. Shortly after Fabrizio's departure for France, the Contessa who, without altogether admitting it to herself, was already beginning to take a great interest in him, had fallen into a profound melancholy. All her occupations seemed to her to lack pleasure, and, if one may use the word, savour; she told herself that Napoleon, wishing to secure the attachment of his Italian peoples, would take Fabrizio as his aide-de-camp.
– Il est perdu pour moi ! s’écriait-elle en pleurant, je ne le reverrai plus ; il m’écrira, mais que serai-je pour lui dans dix ans ?"He is lost to me!" she exclaimed, weeping, "I shall never see him again; he will write to me, but what shall I be to him in ten years' time?"
Ce fut dans ces dispositions qu’elle fit un voyage à Milan ; elle espérait y trouver des nouvelles plus directes de Napoléon, et, qui sait, peut-être par contrecoup des nouvelles de Fabrice. Sans se l’avouer, cette âme active commençait à être bien lasse de la vie monotone qu’elle menait à la campagne. « C’est s’empêcher de mourir, se disait-elle, ce n’est pas vivre. Tous les jours voir ces figures poudrées, le frère, le neveu Ascagne, leurs valets de chambre ! Que seraient les promenades sur le lac sans Fabrice ? » Son unique consolation était puisée dans l’amitié qui l’unissait à la marquise. Mais depuis quelque temps, cette intimité avec la mère de Fabrice, plus âgée qu’elle, et désespérant de la vie, commençait à lui être moins agréable.It was in this frame of mind that she made an expedition to Milan; she hoped to find there some more immediate news of Napoleon, and, for all she knew, incidentally news of Fabrizio. Without admitting it to herself, this active soul was beginning to be very weary of the monotonous life she was leading in the country. "It is a postponement of death," she said to herself, "it is not life." Every day to see those powdered heads, her brother, her nephew Ascanio, their footmen! What would her excursions on the lake be without Fabrizio? Her sole consolation was based on the ties of friendship that bound her to the Marchesa. But for some time now this intimacy with Fabrizio's mother, a woman older than herself and with no hope left in life, had begun to be less attractive to her.
Telle était la position singulière de Mme Pietranera : Fabrice parti, elle espérait peu de l’avenir ; son cœur avait besoin de consolation et de nouveauté. Arrivée à Milan, elle se prit de passion pour l’opéra à la mode ; elle allait s’enfermer toute seule, durant de longues heures, à la Scala, dans la loge du général Scotti, son ancien ami. Les hommes qu’elle cherchait à rencontrer pour avoir des nouvelles de Napoléon et de son armée lui semblaient vulgaires et grossiers. Rentrée chez elle, elle improvisait sur son piano jusqu’à trois heures du matin. Un soir, à la Scala, dans la loge d’une de ses amies, où elle allait chercher des nouvelles de France, on lui présenta le comte Mosca, ministre de Parme : c’était un homme aimable et qui parla de la France et de Napoléon de façon à donner à son cœur de nouvelles raisons pour espérer ou pour craindre. Elle retourna dans cette loge le lendemain : cet homme d’esprit revint, et, tout le temps du spectacle, elle lui parla avec plaisir. Depuis le départ de Fabrice, elle n’avait pas trouvé une soirée vivante comme celle-là. Cet homme qui l’amusait, le comte Mosca della Rovere Sorezana, était alors ministre de la guerre, de la police et des finances de ce fameux prince de Parme, Ernest IV, si célèbre par ses sévérités que les libéraux de Milan appelaient des cruautés. Mosca pouvait avoir quarante ou quarante-cinq ans ; il avait de grands traits, aucun vestige d’importance, et un air simple et gai qui prévenait en sa faveur ; il eût été fort bien encore, si une bizarrerie de son prince ne l’eût obligé à porter de la poudre dans les cheveux comme gages de bons sentiments politiques. Comme on craint peu de choquer la vanité, on arrive fort vite en Italie au ton de l’intimité, et à dire des choses personnelles. Le correctif de cet usage est de ne pas se revoir si l’on s’est blessé.Such was the singular position in which Signora Pietranera was placed: with Fabrizio away, she had little hope for the future. Her heart was in need of consolation and novelty. On arriving in Milan she conceived a passion for the fashionable opera; she would go and shut herself up alone for hours on end, at the Scala, in the box of her old friend General Scotti. The men whom she tried to meet in order to obtain news of Napoleon and his army seemed to her vulgar and coarse. Going home, she would improvise on her piano until three o'clock in the morning. One evening, at the Scala, in the box of one of her friends to which she had gone in search of news from France, she made the acquaintance of Conte Mosca, a Minister from Parma; he was an agreeable man who spoke of France and Napoleon in a way that gave her fresh reasons for hope or fear. She returned to the same box the following evening; this intelligent man. reappeared and throughout the whole performance she talked to him with enjoyment. Since Fabrizio's departure she had not found any evening so lively. This man who amused her, Conte Mosca della Rovere Sorezana, was at that time Minister of Police and Finance to that famous Prince of Parma, Ernesto IV, so notorious for his severities, which the Liberals of Milan called cruelties. Mosca might have been forty or forty-five; he had strongly marked features, with no trace of self-importance, and a simple and light-hearted manner which was greatly in his favour; he would have looked very well indeed, if a whim on the part of his Prince had not obliged him to wear powder on his hair as a proof of his soundness in politics. As people have little fear of wounding one another's vanity, they quickly arrive in Italy at a tone of intimacy, and make personal observations. The antidote to this practice is not to see the other person again if one's feelings have been hurt.
– Pourquoi donc, comte, portez-vous de la poudre ? lui dit Mme Pietranera la troisième fois qu’elle le voyait. De la poudre ! un homme comme vous, aimable, encore jeune et qui a fait la guerre en Espagne avec nous !"Tell me, Conte, why do you powder your hair?" Signora Pietranera asked him at their third meeting. "Powder! A man like you, attractive, still young, who fought on our side in Spain!"
– C’est que je n’ai rien volé dans cette Espagne, et qu’il faut vivre. J’étais fou de la gloire ; une parole flatteuse du général français, Gouvion-Saint-Cyr, qui nous commandait, était alors tout pour moi. A la chute de Napoléon, il s’est trouvé que, tandis que je mangeais mon bien à son service, mon père, homme d’imagination et qui me voyait déjà général, me bâtissait un palais dans Parme. En 1813, je me suis trouvé pour tout bien un grand palais à finir et une pension."Because, in the said Spain, I stole nothing, and one must live. I was athirst for glory; a flattering word from the French General, Gouvion Saint-Cyr, who commanded us, was everything to me then. When Napoleon fell, it so happened that while I was eating up my patrimony in his service, my father, a man of imagination, who pictured me as a general already, had been building me a palazzo at Parma. In 1813 I found that my whole worldly wealth consisted of a huge palazzo, half finished, and a pension."
– Une pension : 3 500 francs, comme mon mari ?"A pension: 3,500 francs, like my husband's?"
– Le comte Pietranera était général de division. Ma pension, à moi, pauvre chef d’escadron, n’a jamais été que de 800 francs, et encore je n’en ai été payé que depuis que je suis ministre des finances."Conte Pietranera commanded a Division. My pension, as a humble squadron commander, has never been more than 800 francs, and even that has been paid to me only since I became Minister of Finance."
Comme il n’y avait dans la loge que la dame d’opinions fort libérales à laquelle elle appartenait, l’entretien continua avec la même franchise. Le comte Mosca, interrogé, parla de sa vie à Parme.As there was nobody else in the box but the lady of extremely liberal views to whom it belonged, the conversation continued with the same frankness. Conte Mosca, when questioned, spoke of his life at Parma.
– En Espagne, sous le général Saint-Cyr, j’affrontais des coups de fusil pour arriver à la croix et ensuite à un peu de gloire, maintenant je m’habille comme un personnage de comédie pour gagner un grand état de maison et quelques milliers de francs. Une fois entré dans cette sorte de jeu d’échecs, choqué des insolences de mes supérieurs, j’ai voulu occuper une des premières places ; j’y suis arrivé : mais mes jours les plus heureux sont toujours ceux que de temps à autre je puis venir passer à Milan ; là vit encore, ce me semble, le cœur de votre armée d’Italie."In Spain, under General Saint-Cyr, I faced the enemy's fire to win a cross and a little glory besides, now I dress myself up like an actor in a farce to win a great social position and a few thousand francs a year. Once I had started on this sort of political chessboard, stung by the insolence of my superiors, I determined to occupy one of the foremost posts; I have reached it. But the happiest days of my life will always be those which, now and again, I manage to spend at Milan; here, it seems to me, there still survives the spirit of your Army of Italy."
La franchise, la disenvoltura avec laquelle parlait ce ministre d’un prince si redouté piqua la curiosité de la comtesse ; sur son titre elle avait cru trouver un pédant plein d’importance, elle voyait un homme qui avait honte de la gravité de sa place. Mosca lui avait promis de lui faire parvenir toutes les nouvelles de France qu’il pourrait recueillir : c’était une grande indiscrétion à Milan, dans le mois qui précéda Waterloo ; il s’agissait alors pour l’Italie d’être ou de n’être pas ; tout le monde avait la fièvre, à Milan, d’espérance ou de crainte. Au milieu de ce trouble universel, la comtesse fit des questions sur le compte d’un homme qui parlait si lestement d’une place si enviée et qui était sa seule ressource.The frankness, the disinvoltura with which this Minister of so dreaded a Prince spoke pricked the Contessa's curiosity; from his title she had expected to find a pedant filled with self-importance; what she saw was a man who was ashamed of the gravity of his position. Mosca had promised to let her have all the news from France that he could collect; this was a grave indiscretion at Milan, during the month that preceded Waterloo; the question for Italy at that time was to be or not to be; everyone at Milan was in a fever, a fever of hope or fear. Amid this universal disturbance, the Contessa started to make inquiries about a man who spoke thus lightly of so coveted a position, and one which, moreover, was his sole means of livelihood.
Des choses curieuses et d’une bizarrerie intéressante furent rapportées à Mme Pietranera : – Le comte Mosca della Rovere Sorezana, lui dit-on, est sur le point de devenir premier ministre et favori déclaré de Ranuce-Ernest IV, souverain absolu de Parme, et, de plus, l’un des princes les plus riches de l’Europe. Le comte serait déjà arrivé à ce poste suprême s’il eût voulu prendre une mine plus grave ; on dit que le prince lui fait souvent la leçon à cet égard.Certain curious information of an interesting oddity was reported to Signora Pietranera. "Conte Mosca della Rovere Sorezana," she was told, "is on the point of becoming Prime Minister and declared favourite of Ranuccio-Ernesto IV, the absolute sovereign of Parma and one of the wealthiest Princes in Europe to boot. The Conte would already have attained to this exalted position if he had cared to shew a more solemn face: they say that the Prince often lectures him on this failing.
– Qu’importent mes façons à Votre Altesse, répond-il librement, si je fais bien ses affaires ?"'What do my manners matter to Your Highness,' he answers boldly, 'so long as I conduct his affairs?'
– Le bonheur de ce favori, ajoutait-on, n’est pas sans épines. Il faut plaire à un souverain, homme de sens et d’esprit sans doute, mais qui, depuis qu’il est monté sur un trône absolu, semble avoir perdu la tête et montre, par exemple, des soupçons dignes d’une femmelette."This favourite's bed of roses," her informant went on, "is not without its thorns. He has to please a Sovereign, a man of sense and intelligence, no doubt, but a man who, since his accession to an absolute throne, seems to have lost his head altogether and shews, for instance, suspicions worthy of an old woman.
« Ernest IV n’est brave qu’à la guerre. Sur les champs de bataille, on l’a vu vingt fois guider une colonne à l’attaque en brave général ; mais après la mort de son père Ernest III, de retour dans ses Etats, où, pour son malheur, il possède un pouvoir sans limites, il s’est mis à déclamer follement contre les libéraux et la liberté. Bientôt il s’est figuré qu’on le haïssait ; enfin, dans un moment de mauvaise humeur il a fait pendre deux libéraux, peut-être peu coupables, conseillé à cela par un misérable nommé Rassi, sorte de ministre de la justice."Ernesto IV is courageous only in war. On the field of battle he has been seen a score of times leading a column to the attack like a gallant general; but after the death of his father, Ernesto III, on his return to his States, where, unfortunately for him, he possesses unlimited power, he set to work to inveigh in the most senseless fashion against Liberals and liberty. Presently he began to imagine that he was hated; finally, in a moment of ill temper, he had two Liberals hanged, who may or may not have been guilty, acting on the advice of a wretch called Rassi, a sort of Minister of Justice.
« Depuis ce moment fatal, la vie du prince a été changée ; on le voit tourmenté par les soupçons les plus bizarres. Il n’a pas cinquante ans, et la peur l’a tellement amoindri, si l’on peut parler ainsi, que, dès qu’il parle des jacobins et des projets du comité directeur de Paris, on lui trouve la physionomie d’un vieillard de quatre-vingts ans ; il retombe dans les peurs chimériques de la première enfance. Son favori Rassi, fiscal général (ou grand juge), n’a d’influence que par la peur de son maître ; et dès qu’il craint pour son crédit, il se hâte de découvrir quelque nouvelle conspiration des plus noires et des plus chimériques. Trente imprudents se réunissent-ils pour lire un numéro du “Constitutionnel”, Rassi les déclare conspirateurs et les envoie prisonniers dans cette fameuse citadelle de Parme, terreur de toute la Lombardie. Comme elle est fort élevée, cent quatre-vingts pieds, dit-on, on l’aperçoit de fort loin au milieu de cette plaine immense ; et la forme physique de cette prison, de laquelle on raconte des choses horribles, la fait reine, de par la peur, de toute cette plaine, qui s’étend de Milan à Bologne."From that fatal moment the Prince's life changed; we find him tormented by the strangest suspicions. He is not fifty, and fear has so reduced him, if one may use the expression, that whenever he speaks of Jacobins, and the plans of the Central Committee in Paris, his face becomes like that of an old man of eighty; he relapses into the fantastic fears of childhood. His favourite, Rassi, the Fiscal General (or Chief Justice), has no influence except through his master's fear; and whenever he is alarmed for his own position, he makes haste to discover some fresh conspiracy of the blackest and most fantastic order. Thirty rash fellows have banded themselves together to read a number of the Constitutionnel, Rassi declares them to be conspirators, and sends them off to prison in that famous citadel of Parma, the terror of the whole of Lombardy. As it rises to a great height, a hundred and eighty feet, people say, it is visible from a long way off in the middle of that immense plain; and the physical outlines of the prison, of which horrible things are reported, makes it the queen, governing by fear, of the whole of that plain, which extends from Milan to Bologna."
– Le croiriez-vous ? disait à la comtesse un autre voyageur, la nuit, au troisième étage de son palais, gardé par quatre-vingts sentinelles qui, tous les quarts d’heure, hurlent une phrase entière, Ernest IV tremble dans sa chambre. Toutes les portes fermées à dix verrous, et les pièces voisines, au-dessus comme au-dessous, remplies de soldats, il a peur des jacobins. Si une feuille du parquet vient à crier, il saute sur ses pistolets et croit à un libéral caché sous son lit. Aussitôt toutes les sonnettes du château sont en mouvement, et un aide de camp va réveiller le comte Mosca. Arrivé au château, ce ministre de la police se garde bien de nier la conspiration, au contraire ; seul avec le prince, et armé jusqu’aux dents, il visite tous les coins des appartements, regarde sous les lits, et, en un mot, se livre à une foule d’actions ridicules dignes d’une vieille femme. Toutes ces précautions eussent semblé bien avilissantes au prince lui-même dans les temps heureux où il faisait la guerre et n’avait tué personne qu’à coups de fusil. Comme c’est un homme d’infiniment d’esprit, il a honte de ces précautions ; elles lui semblent ridicules, même au moment où il s’y livre, et la source de l’immense crédit du comte Mosca, c’est qu’il emploie toute son adresse à faire que le prince n’ait jamais à rougir en sa présence. C’est lui, Mosca, qui, en sa qualité de ministre de la police, insiste pour regarder sous les meubles, et, dit-on à Parme, jusque dans les étuis des contrebasses. C’est le prince qui s’y oppose, et plaisante son ministre sur sa ponctualité excessive. « Ceci est un parti, lui répond le comte Mosca : songez aux sonnets satiriques dont les jacobins nous accableraient si nous vous laissions tuer. Ce n’est pas seulement votre vie que nous défendons, c’est notre honneur. »"Would you believe," said another traveller to the Contessa, "that at night, on the third floor of his palace, guarded by eighty sentinels who every quarter of an hour cry aloud a whole sentence, Ernesto IV trembles in his room. All the doors fastened with ten bolts, and the adjoining rooms, above as well as below him, packed with soldiers, he is afraid of the Jacobins. If a plank creaks in the floor, he snatches up his pistols and imagines there is a Liberal hiding under his bed. At once all the bells in the castle are set ringing, and an aide-de-camp goes to awaken Conte Mosca. On reaching the castle, the Minister of Police takes good care not to deny the existence of any conspiracy; on the contrary, alone with the Prince, and armed to the teeth, he inspects every corner of the rooms, looks under the beds, and, in a word, gives himself up to a whole heap of ridiculous actions worthy of an old woman. All these precautions would have seemed highly degrading to the Prince himself in the happy days when he used to go to war and had never killed anyone except in open combat. As he is a man of infinite spirit, he is ashamed of these precautions; they seem to him ridiculous, even at the moment when he is giving way to them, and the source of Conte Mosca's enormous reputation is that he devotes all his skill to arranging that the Prince shall never have occasion to blush in his presence. It is he, Mosca, who, in his capacity as Minister of Police, insists upon looking under the furniture, and, so people say in Parma, even in the cases in which the musicians keep their double-basses. It is the Prince who objects to this and teases his Minister over his excessive punctiliousness. 'It is a challenge,' Conte Mosca replies; 'think of the satirical sonnets the Jacobins would shower on us if we allowed you to 'be killed. It is not only your life that we are defending, it is our honour.'
Mais il paraît que le prince n’est dupe qu’à demi, car si quelqu’un dans la ville s’avise de dire que la veille on a passé une nuit blanche au château, le grand fiscal Rassi envoie le mauvais plaisant à la citadelle ; et une fois dans cette demeure élevée et en bon air, comme on dit à Parme, il faut un miracle pour que l’on se souvienne du prisonnier. C’est parce qu’il est militaire, et qu’en Espagne il s’est sauvé vingt fois le pistolet à la main, au milieu des surprises, que le prince préfère le comte Mosca à Rassi, qui est bien plus flexible et plus bas. Ces malheureux prisonniers de la citadelle sont au secret le plus rigoureux, et l’on fait des histoires sur leur compte. Les libéraux prétendent que, par une invention de Rassi, les geôliers et confesseurs ont ordre de leur persuader que tous les mois à peu près, l’un d’eux est conduit à la mort. Ce jour-là les prisonniers ont la permission de monter sur l’esplanade de l’immense tour, à cent quatre-vingts pieds d’élévation, et de là ils voient défiler un cortège avec un espion qui joue le rôle d’un pauvre diable qui marche à la mort.But it appears that the Prince is only half taken in by this, for if anyone in the town should take it into his head to remark that they have passed a sleepless night at the castle, the Grand Fiscal Rassi sends the impertinent fellow to the citadel, and once in that lofty abode, and in the fresh air, as they say at Parma, it is a miracle if anyone remembers the prisoner's existence. It is because he is a soldier, and in Spain got away a score of times, pistol in hand, from a tight corner, that the Prince prefers Conte Mosca to Rassi, who is a great deal more flexible and baser. Those unfortunate prisoners in the citadel are kept in the most rigorously secret confinement, and all sort of stories are told about them. The Liberals assert that (and this, they say, is one of Rassi's ideas) the gaolers and confessors are under orders to assure them, about once a month, that one of them is being led out to die. That day the prisoners have permission to climb to the platform of the huge tower, one hundred and eighty feet high, and from there they see a procession file along the plain with some spy who plays the part of a poor devil going to his death."
Ces contes, et vingt autres du même genre et d’une non moindre authenticité, intéressaient vivement Mme Pietranera ; le lendemain, elle demandait des détails au comte Mosca, qu’elle plaisantait vivement. Elle le trouvait amusant et lui soutenait qu’au fond il était un monstre sans s’en douter. Un jour, en rentrant à son auberge, le comte se dit : « Non seulement cette comtesse Pietranera est une femme charmante ; mais quand je passe la soirée dans sa loge, je parviens à oublier certaines choses de Parme dont le souvenir me perce le cœur. »These stories and a score of others of the same nature and of no less authenticity keenly interested Signora Pietranera: on the following day she asked Conte Mosca, whom she rallied briskly, for details. She found him amusing, and maintained to him that at heart he was a monster without knowing it. One day as he went back to his inn the Conte said to himself: "Not only is this Contessa Pietranera a charming woman; but when I spend the evening in her box I manage to forget certain things at Parma the memory of which cuts me to the heart."--
« Ce ministre, malgré son air léger et ses façons brillantes, n’avait pas une âme à la française ; il ne savait pas oublier les chagrins. Quand son chevet avait une épine, il était obligé de la briser et de l’user à force d’y piquer ses membres palpitants. » Je demande pardon pour cette phrase, traduite de l’italien.This Minister, in spite of his frivolous air and his polished manners, was not blessed with a soul of the French type; he could not forget the things that annoyed him. When there was a thorn in his pillow, he was obliged to break it off and .to blunt its point by repeated stabbings of his throbbing limbs. (I must apologise for the last two sentences, which are translated from the Italian.)
Le lendemain de cette découverte, le comte trouva que malgré les affaires qui l’appelaient à Milan, la journée était d’une longueur énorme ; il ne pouvait tenir en place ; il fatigua les chevaux de sa voiture. Vers les six heures, il monta à cheval pour aller au Corso ; il avait quelque espoir d’y rencontrer Mme Pietranera ; ne l’y ayant pas vue, il se rappela qu’à huit heures le théâtre de la Scala ouvrait ; il y entra et ne vit pas dix personnes dans cette salle immense. Il eut quelque pudeur de se trouver là. « Est-il possible, se dit-il, qu’à quarante-cinq ans sonnés je fasse des folies dont rougirait un sous-lieutenant ! Par bonheur personne ne les soupçonne. » Il s’enfuit et essaya d’user le temps en se promenant dans ces rues si jolies qui entourent le théâtre de la Scala. Elles sont occupées par des cafés qui, à cette heure, regorgent de monde ; devant chacun de ces cafés, des foules de curieux établis sur des chaises, au milieu de la rue, prennent des glaces et critiquent les passants. Le comte était un passant remarquable ; aussi eut-il le plaisir d’être reconnu et accosté. Trois ou quatre importuns, de ceux qu’on ne peut brusquer, saisirent cette occasion d’avoir audience d’un ministre si puissant. Deux d’entre eux lui remirent des pétitions ; le troisième se contenta de lui adresser des conseils fort longs sur sa conduite politique.On the morrow of this discovery, the Conte found that, notwithstanding the business that had summoned him to Milan, the day spun itself out to an enormous length; he could not stay in one place, he wore out his carriage-horses. About six o'clock he mounted his saddle-horse to ride to the Corso; he had some hope of meeting Signora Pietranera there; seeing no sign of her, he remembered that at eight o'clock the Scala Theatre opened; he entered it, and did not see ten persons in that immense auditorium. He felt somewhat ashamed of himself for being there. "Is it possible," he asked himself, "that at forty-five and past I am committing follies at which a sub-lieutenant would blush? Fortunately nobody suspects them." He fled, and tried to pass the time by strolling up and down the attractive streets that surround the Scala. They are lined with caffè which at that hour are filled to overflowing with people. Outside each of these caffè crowds of curious idlers perched on chairs in the middle of the street sip ices and criticise the passers-by. The Conte was a passer-by of importance; at once he had the pleasure of being recognised and addressed. Three or four importunate persons of the kind that one cannot easily shake off seized this opportunity to obtain an audience of so powerful a Minister. Two of them handed him petitions; the third was content with pouring out a stream of long-winded advice as to his political conduct.
« On ne dort point, dit-il, quand on a tant d’esprit ; on ne se promène point quand on est aussi puissant. » Il rentra au théâtre et eut l’idée de louer une loge au troisième rang ; de là son regard pourrait plonger, sans être remarqué de personne, sur la loge des secondes où il espérait voir arriver la comtesse. Deux grandes heures d’attente ne parurent point trop longues à cet amoureux ; sûr de n’être point vu, il se livrait avec bonheur à toute sa folie. « La vieillesse, se disait-il, n’est-ce pas, avant tout, n’être plus capable de ces enfantillages délicieux ? »"One does not sleep," he said to himself, "when one has such a brain; one ought not to walk about when one is so powerful." He returned to the theatre, where it occurred to him that he might take a box in the third tier; from there his gaze could plunge, unnoticed by anyone, into the box in the second tier in which he hoped to see the Contessa arrive. Two full hours of waiting did not seem any too long to this lover; certain of not being seen he abandoned himself joyfully to the full extent of his folly. "Old age," he said to himself, "is not that, more than anything else, the time when one is no longer capable of these delicious puerilities?"
Enfin la comtesse parut. Armé de sa lorgnette, il l’examinait avec transport. « Jeune, brillante, légère comme un oiseau, se disait-il, elle n’a pas vingt-cinq ans. Sa beauté est son moindre charme : où trouver ailleurs cette âme toujours sincère, qui jamais n’agit avec prudence, qui se livre tout entière à l’impression du moment, qui ne demande qu’à être entraînée par quelque objet nouveau ? Je conçois les folies du comte Nani. »Finally the Contessa appeared. Armed with his glasses, he studied her with rapture: "Young, brilliant, light as a bird," he said to himself, "she is not twenty-five. Her beauty is the least of her charms: where else could one find that soul, always sincere, which never acts with prudence, which abandons itself entirely to the impression of the moment, which asks only to be carried away towards some new goal? I can understand Conte Nani's foolish behaviour."
Le comte se donnait d’excellentes raisons pour être fou, tant qu’il ne songeait qu’à conquérir le bonheur qu’il voyait sous ses yeux. Il n’en trouvait plus d’aussi bonnes quand il venait à considérer son âge et les soucis quelquefois fort tristes qui remplissaient sa vie. « Un homme habile à qui la peur ôte l’esprit me donne une grande existence et beaucoup d’argent pour être son ministre ; mais que demain il me renvoie, je reste vieux et pauvre, c’est-à-dire tout ce qu’il y a au monde de plus méprisé ; voilà un aimable personnage à offrir à la comtesse ! » Ces pensées étaient trop noires, il revint à Mme Pietranera ; il ne pouvait se lasser de la regarder, et pour mieux penser à elle il ne descendait pas dans sa loge. « Elle n’avait pris Nani, vient-on de me dire, que pour faire pièce à cet imbécile de Limercati qui ne voulut pas entendre à donner un coup d’épée ou à faire donner un coup de poignard à l’assassin du mari. Je me battrais vingt fois pour elle ! » s’écria le comte avec transport. A chaque instant il consultait l’horloge du théâtre qui par des chiffres éclatants de lumière et se détachant sur un fond noir avertit les spectateurs, toutes les cinq minutes, de l’heure où il leur est permis d’arriver dans une loge amie. Le comte se disait : « Je ne saurais passer qu’une demi-heure tout au plus dans sa loge, moi, connaissance de si fraîche date ; si j’y reste davantage, je m’affiche, et grâce à mon âge et plus encore à ces maudits cheveux poudrés, j’aurai l’air attrayant d’un Cassandre. » Mais une réflexion le décida tout à coup : « Si elle allait quitter cette loge pour faire une visite, je serais bien récompensé de l’avarice avec laquelle je m’économise ce plaisir. » Il se levait pour descendre dans la loge où il voyait la comtesse ; tout à coup il ne se sentit presque plus d’envie de s’y présenter.The Conte supplied himself with excellent reasons for behaving foolishly, so long as he was thinking only of capturing the happiness which he saw before his eyes. He did not find any quite so satisfactory when he came to consider his age and the anxieties, sometimes of the saddest nature, that burdened his life. "A man of ability, whose spirit has been destroyed by fear, gives me a sumptuous life and plenty of money to be his Minister; but were he to dismiss me to-morrow, I should be left old and poor, that is to say everything that the world despises most; there's a fine partner to offer the Contessa!" These thoughts were too dark, he came back to Signora Pietranera; he could not tire of gazing at her, and, to be able to think of her better, did not go down to her box. "Her only reason for taking Nani, they tell me, was to put that imbecile Limercati in his place when he could not be prevailed upon to run a sword, or to hire someone else to stick a dagger into her husband's murderer. I would fight for her twenty times over!" cried the Conte in a transport of enthusiasm. Every moment he consulted the theatre clock which, with illuminated figures upon a black background, warned the audience every five minutes of the approach of the hour at which it was permissible for them to visit a friend's box. The Conte said to himself: "I cannot spend more than half an hour at the most in the box, seeing that I have known her so short a time; if I stay longer, I shall attract attention, and, thanks to my age and even more to this accursed powder on my hair, I shall have all the bewitching allurements of a Cassandra." But a sudden thought made up his mind once and for all. "If she were to leave that box to pay someone else a visit, I should be well rewarded for the avarice with which I am hoarding up this pleasure." He rose to go down to the box in which he could see the Contessa; all at once he found that he had lost almost all his desire to present himself to her.
« Ah ! voici qui est charmant, s’écria-t-il en riant de soi-même, et s’arrêtant sur l’escalier ; c’est un mouvement de timidité véritable ! voilà bien vingt-cinq ans que pareille aventure ne m’est arrivée. »"Ah! this is really charming," he exclaimed with a smile at his own expense, and coming to a halt on the staircase; "an impulse of genuine shyness! It must be at least five and twenty years since an adventure of this sort last came my way."
Il entra dans la loge en faisant presque effort sur lui-même ; et, profitant en homme d’esprit de l’accident qui lui arrivait, il ne chercha point du tout à montrer de l’aisance ou à faire de l’esprit en se jetant dans quelque récit plaisant ; il eut le courage d’être timide, il employa son esprit à laisser entrevoir son trouble sans être ridicule. « Si elle prend la chose de travers, se disait-il, je me perds à jamais. Quoi ! timide avec des cheveux couverts de poudre, et qui sans le secours de la poudre paraîtraient gris ! Mais enfin la chose est vraie, donc elle ne peut être ridicule que si je l’exagère ou si j’en fais trophée. » La comtesse s’était si souvent ennuyée au château de Grianta, vis-à-vis des figures poudrées de son frère, de son neveu et de quelques ennuyeux bien pensants du voisinage, qu’elle ne songea pas à s’occuper de la coiffure de son nouvel adorateur.He entered the box, almost with an effort to control himself; and, making the most, like a man of spirit, of the condition in which he found himself, made no attempt to appear at ease, or to display his wit by plunging into some entertaining story; he had the courage to be shy, he employed his wits in letting his disturbance be apparent without making himself ridiculous. "If she should take it amiss," he said to himself, "I am lost for ever. What! Shy, with my hair covered with powder, hair which, without the disguise of the powder, would be visibly grey! But, after all, it is a fact; it cannot therefore be absurd unless I exaggerate it or make a boast of it." The Contessa had spent so many weary hours at the castle of Grianta, facing the powdered heads of her brother and nephew, and of various politically sound bores of the neighbourhood, that it never occurred to her to give a thought to her new adorer's style in hairdressing.
L’esprit de la comtesse ayant un bouclier contre l’éclat de rire de l’entrée, elle ne fut attentive qu’aux nouvelles de France que Mosca avait toujours à lui donner en particulier, en arrivant dans la loge ; sans doute il inventait. En les discutant avec lui, elle remarqua ce soir-là son regard, qui était beau et bienveillant.The Contessa's mind having this protection against the impulse to laugh on his entry, she paid attention only to the news from France which Mosca always had for her in detail, on coming to her box; no doubt he used to invent it. As she discussed this news with him, she noticed this evening the expression in his eyes, which was good and kindly.
– Je m’imagine, lui dit-elle, qu’à Parme, au milieu de vos esclaves, vous n’allez pas avoir ce regard aimable, cela gâterait tout et leur donnerait quelque espoir de n’être pas pendus."I can imagine," she said to him, "that at Parma, among your slaves, you will not wear that friendly expression; it would ruin everything and give them some hope of not being hanged!"
L’absence totale d’importance chez un homme qui passait pour le premier diplomate de l’Italie parut singulière à la comtesse ; elle trouva même qu’il avait de la grâce. Enfin, comme il parlait bien et avec feu, elle ne fut point choquée qu’il eût jugé à propos de prendre pour une soirée, et sans conséquence, le rôle d’attentif.The entire absence of any sense of self-importance in a man who passed as the first diplomat in Italy seemed strange to the Contessa; she even found a certain charm in it. Moreover, as he talked well and with warmth, she was not at all displeased that he should have thought fit to take upon himself for one evening, without ulterior consequences, the part of squire of dames.
Ce fut un grand pas de fait, et bien dangereux ; par bonheur pour le ministre, qui, à Parme, ne trouvait pas de cruelles, c’était seulement depuis peu de jours que la comtesse arrivait de Grianta ; son esprit était encore tout raidi par l’ennui de la vie champêtre. Elle avait comme oublié la plaisanterie ; et toutes ces choses qui appartiennent à une façon de vivre élégante et légère avaient pris à ses yeux comme une teinte de nouveauté qui les rendait sacrées ; elle n’était disposée à se moquer de rien, pas même d’un amoureux de quarante-cinq ans et timide. Huit jours plus tard, la témérité du comte eût pu recevoir un tout autre accueil.It was a great step forward, and highly dangerous; fortunately for the Minister, who, at Parma, never met a cruel fair, the Contessa had arrived from Grianta only a few days before: her mind was still stiff with the boredom of a country life. She had almost forgotten how to make fun; and all those things that appertain to a light and elegant way of living had assumed in her eyes as it were a tint of novelty which made them sacred; she was in no mood to laugh at anyone, even a lover of forty-five, and shy. A week later, the Conte's temerity might have met with a very different sort of welcome.
A la Scala, il est d’usage de ne faire durer qu’une vingtaine de minutes ces petites visites que l’on fait dans les loges ; le comte passa toute la soirée dans celle où il avait le bonheur de rencontrer Mme Pietranera. « C’est une femme, se disait-il, qui me rend toutes les folies de la jeunesse ! » Mais il sentait bien le danger. « Ma qualité de pacha tout-puissant à quarante lieues d’ici me fera-t-elle pardonner cette sottise ? je m’ennuie tant à Parme ! » Toutefois, de quart d’heure en quart d’heure il se promettait de partir.At the Scala, it is not usual to prolong for more than twenty minutes or so these little visits to one's friends' boxes; the Conte spent the whole evening in the box in which he had been so fortunate as to meet Signora Pietranera. "She is a woman," he said to himself, "who revives in me all the follies of my youth!" But he was well aware of the danger. "Will my position as an all-powerful Bashaw in a place forty leagues away induce her to pardon me this stupid behaviour? I get so bored at Parma!" Meanwhile, every quarter of an hour, he registered a mental vow to get up and go.
– Il faut avouer, madame, dit-il en riant à la comtesse, qu’à Parme je meurs d’ennui, et il doit m’être permis de m’enivrer de plaisir quand j’en trouve sur ma route. Ainsi, sans conséquence et pour une soirée, permettez-moi de jouer auprès de vous le rôle d’amoureux. Hélas ! dans peu de jours je serai bien loin de cette loge qui me fait oublier tous les chagrins et même, direz-vous, toutes les convenances."I must explain to you, Signora," he said to the Contessa with a laugh, "that at Parma I am bored to death, and I ought to be allowed to drink my fill of pleasure when the cup comes my way. So, without involving you in anything and simply for this evening, permit me to play the part of lover in your company. Alas, in a few days I shall be far away from this box which makes me forget every care and indeed, you will say, every convention."
Huit jours après cette visite monstre dans la loge à la Scala et à la suite de plusieurs petits incidents dont le récit semblerait long peut-être, le comte Mosca était absolument fou d’amour, et la comtesse pensait déjà que l’âge ne devait pas faire objection, si d’ailleurs on le trouvait aimable. On en était à ces pensées quand Mosca fut rappelé par un courrier de Parme. On eût dit que son prince avait peur tout seul. La comtesse retourna à Grianta ; son imagination ne parant plus ce beau lieu, il lui parut désert. « Est-ce que je me serais attachée à cet homme ? » se dit-elle. Mosca écrivit et n’eut rien à jouer, l’absence lui avait enlevé la source de toutes ses pensées ; ses lettres étaient amusantes, et, par une petite singularité qui ne fut pas mal prise, pour éviter les commentaires du marquis del Dongo qui n’aimait pas à payer des ports de lettres, il envoyait des courriers qui jetaient les siennes à la poste à Côme, à Lecco, à Varèse ou dans quelque autre de ces petites villes charmantes des environs du lac. Ceci tendait à obtenir que le courrier rapportât les réponses ; il y parvint.A week after this monstrous visit to the Contessa's box, and after a series of minor incidents the narration of which here would perhaps seem tedious, Conte Mosca was absolutely mad with love, and the Contessa had already begun to think that his age need offer no objection if the suitor proved attractive in other ways. They had reached this stage when Mosca was recalled by a courier from Parma. One would have said that his Prince was afraid to be left alone. The Contessa returned to Grianta; her imagination no longer serving to adorn that lovely spot, it appeared to her a desert. "Should I be attached to this man?" she asked herself. Mosca wrote to her, and had not to play a part; absence had relieved him of the source of all his anxious thoughts; his letters were amusing, and, by a little piece of eccentricity which was not taken amiss, to escape the comments of the Marchese del Dongo, who did not like having to pay for the carriage of letters, he used to send couriers who would post his at Como or Lecco or Varese or some other of those charming little places on the shores of the lake. This was done with the idea that the courier might be employed to take back her replies. The move was successful.
Bientôt les jours de courrier firent événement pour la comtesse ; ces courriers apportaient des fleurs, des fruits, de petits cadeaux sans valeur, mais qui l’amusaient ainsi que sa belle-sœur. Le souvenir du comte se mêlait à l’idée de son grand pouvoir ; la comtesse était devenue curieuse de tout ce qu’on disait de lui, les libéraux eux-mêmes rendaient hommage à ses talents.Soon the days when the couriers came were events in the Contessa's life; these couriers brought her flowers, fruit, little presents of no value, which amused her, however, and her sister-in-law as well. Her memory of the Conte was blended with her idea of his great power; the Contessa had become curious to know everything that people said of him; the Liberals themselves paid a tribute to his talents.
La principale source de mauvaise réputation pour le comte, c’est qu’il passait pour le chef du parti ultra à la cour de Parme, et que le parti libéral avait à sa tête une intrigante capable de tout, et même de réussir, la marquise Raversi, immensément riche.The principal source of the Conte's reputation for evil was that he passed as the head of the Ultra Party at the Court of Parma, while the Liberal Party had at its head an intriguing woman capable of anything, even of succeeding, the Marchesa Raversi, who was immensely
Le prince était fort attentif à ne pas décourager celui des deux partis qui n’était pas au pouvoir ; il savait bien qu’il serait toujours le maître, même avec un ministère pris dans le salon de Mme Raversi. On donnait à Grianta mille détails sur ces intrigues ; l’absence de Mosca, que tout le monde peignait comme un ministre du premier talent et un homme d’action, permettait de ne plus songer aux cheveux poudrés, symbole de tout ce qui est lent et triste, c’était un détail sans conséquence, une des obligations de la cour, où il jouait d’ailleurs un si beau rôle. « Une cour, c’est ridicule, disait la comtesse à la marquise, mais c’est amusant ; c’est un jeu qui intéresse, mais dont il faut accepter les règles. Qui s’est jamais avisé de se récrier contre le ridicule des règles du whist ? Et pourtant une fois qu’on s’est accoutumé aux règles, il est agréable de faire l’adversaire repic et capot. »rich. The Prince made a great point of not discouraging that one of the two parties which happened not to be in power; he knew quite well that he himself would always be the master, even with a Ministry formed in Signora Raversi's drawing-room. Endless details of these intrigues were reported at Grianta. The bodily absence of Mosca, whom everyone described as a Minister of supreme talent and a man of action, made it possible not to think any more of his powdered head, a symbol of everything that is dull and sad; it was a detail of no consequence, one of the obligations of the court at which, moreover, he was playing so distinguished a part. "It is a ridiculous thing, a court," said the Contessa to the Marchesa, "but it is amusing; it is a game that it is interesting to play, but one must agree to the rules. Who ever thought of protesting against the absurdity of the rules of piquet? And yet, once you are accustomed to the rules, it is delightful to beat your adversary with repique and capot."
La comtesse pensait souvent à l’auteur de tant de lettres aimables. Le jour où elle les recevait était agréable pour elle ; elle prenait sa barque et allait les lire dans les beaux sites du lac, à la Pliniana, à Bélan, au bois des Sfondrata. Ces lettres semblaient la consoler un peu de l’absence de Fabrice. Elle ne pouvait du moins refuser au comte d’être fort amoureux ; un mois ne s’était pas écoulé, qu’elle songeait à lui avec une amitié tendre. De son côté, le comte Mosca était presque de bonne foi quand il lui offrait de donner sa démission, de quitter le ministère, et de venir passer sa vie avec elle à Milan ou ailleurs.The Contessa often thought about the writer of these entertaining letters; the days on which she received them were delightful to her; she would take her boat and go to read them in one of the charming spots by the lake, the Pliniana, Belan, the wood of the Sfrondata. These letters seemed to console her to some extent for Fabrizio's absence. She could not, at all events, refuse to allow the Conte to be deeply in love; a month had not passed before she was thinking of him with tender affection. For his part, Conte Mosca was almost sincere when he offered to hand in his resignation, to leave the Ministry and to come and spend the rest of his life with her at Milan or elsewhere.
– J’ai 400 000 francs, ajoutait-il, ce qui nous fera toujours 15 000 livres de rente."I have 400,000 francs," he added, "which will always bring us in an income of 15,000."
« De nouveau une loge, des chevaux ! etc. », se disait la comtesse, c’étaient des rêves aimables. Les sublimes beautés des aspects du lac de Côme recommençaient à la charmer. Elle allait rêver sur ses bords à ce retour de vie brillante et singulière qui, contre toute apparence, redevenait possible pour elle. Elle se voyait sur le Corso, à Milan, heureuse et gaie comme au temps du vice-roi.--"A box at the play again, horses, everything," thought the Contessa; they were pleasant dreams. The sublime beauty of the different views of the Lake of Como began to charm her once more. She went down to dream by its shores of this return to a brilliant and distinctive life, which, most unexpectedly, seemed to be coming within the bounds of possibility. She saw herself on the Corso, at Milan, happy and gay as in the days of the Viceroy:
« La jeunesse, ou du moins la vie active recommencerait pour moi ! »"Youth, or at any rate a life of action, would begin again for me."
Quelquefois son imagination ardente lui cachait les choses, mais jamais avec elle il n’y avait de ces illusions volontaires que donne la lâcheté. C’était surtout une femme de bonne foi avec elle-même. « Si je suis un peu trop âgée pour faire des folies, se disait-elle, l’envie, qui se fait des illusions comme l’amour, peut empoisonner pour moi le séjour de Milan. Après la mort de mon mari, ma pauvreté noble eut du succès, ainsi que le refus de deux grandes fortunes. Mon pauvre petit comte Mosca n’a pas la vingtième partie de l’opulence que mettaient à mes pieds ces deux nigauds Limercati et Nani. La chétive pension de veuve péniblement obtenue, les gens congédiés, ce qui eut de l’éclat, la petite chambre au cinquième qui amenait vingt carrosses à la porte, tout cela forma jadis un spectacle singulier. Mais j’aurai des moments désagréables, quelque adresse que j’y mette, si, ne possédant toujours pour fortune que la pension de veuve, je reviens vivre à Milan avec la bonne petite aisance bourgeoise que peuvent nous donner les 15 000 livres qui resteront à Mosca après sa démission. Une puissante objection, dont l’envie se fera une arme terrible, c’est que le comte, quoique séparé de sa femme depuis longtemps, est marié. Cette séparation se sait à Parme, mais à Milan elle sera nouvelle, et on me l’attribuera. Ainsi, mon beau théâtre de la Scala, mon divin lac de Côme… adieu ! adieu ! »Sometimes her ardent imagination concealed things from her, but never did she have those deliberate illusions which cowardice induces. She was above all things a woman who was honest with herself. "If I am a little too old to be doing foolish things," she said to herself, "envy, which creates illusions as love does, may poison my stay in Milan for me. After my husband's death, my noble poverty was a success, as was my refusal of two vast fortunes. My poor little Conte Mosca had not a twentieth part of the opulence that was cast at my feet by those two worms, Limercati and Nani. The meagre widow's pension which I had to struggle to obtain, the dismissal of my servants, which made some sensation, the little fifth-floor room, which brought a score of carriages to the door, all went to form at the time a striking spectacle. But I shall have unpleasant moments, however skilfully I may handle things, if, never possessing any fortune beyond my widow's pension, I go back to live at Milan on the snug little middle-class comfort which we can secure with the 15,000 lire that Mosca will have left after he retires. One strong objection, out of which eavy will forge a terrible weapon, is that the Conte, although separated long ago from his wife, is still a married man. This separation is known at Parma, but at Milan it will come as news, and they will put it down to me. So, my dear Scala, my divine Lake of Como, adieu! adieu!"
Malgré toutes ces prévisions, si la comtesse avait eu la moindre fortune, elle eût accepté l’offre de la démission de Mosca. Elle se croyait une femme âgée, et la cour lui faisait peur ; mais, ce qui paraîtra de la dernière invraisemblance de ce côté-ci des Alpes, c’est que le comte eût donné cette démission avec bonheur. C’est du moins ce qu’il parvint à persuader à son amie. Dans toutes ses lettres il sollicitait avec une folie toujours croissante une seconde entrevue à Milan, on la lui accorda.In spite of all these forebodings, if the Contessa had had the smallest income of her own she would have accepted Mosca's offer to resign his office. She regarded herself as a middle-aged woman, and the idea of the court alarmed her; but what will appear in the highest degree improbable on this side of the Alps is that the Conte would have handed in that resignation gladly. So, at least, he managed to make his friend believe. In all his letters he implored, with an ever increasing frenzy, a second interview at Milan; it was granted him.
– Vous jurer que j’ai pour vous une passion folle, lui disait la comtesse, un jour à Milan, ce serait mentir ; je serais trop heureuse d’aimer aujourd’hui, à trente ans passés, comme jadis j’aimais à vingt-deux ! Mais j’ai vu tomber tant de choses que j’avais crues éternelles ! J’ai pour vous la plus tendre amitié, je vous accorde une confiance sans bornes, et de tous les hommes, vous êtes celui que je préfère."To swear that I feel an insane passion for you," the Contessa said to him one day at Milan, "would be a lie; I should be only too glad to love to-day at thirty odd as I used to love at two and twenty! But I have seen so many things decay that I had imagined to be eternal! I have the most tender regard for you, I place an unbounded confidence in you, and of all the men I know, you are the one I like best."
La comtesse se croyait parfaitement sincère, pourtant vers la fin, cette déclaration contenait un petit mensonge. Peut-être, si Fabrice l’eût voulu, il l’eût emporté sur tout dans son cœur. Mais Fabrice n’était qu’un enfant aux yeux du comte Mosca ; celui-ci arriva à Milan trois jours après le départ du jeune étourdi pour Novare, et il se hâta d’aller parler en sa faveur au baron Binder. Le comte pensa que l’exil était une affaire sans remède.The Contessa believed herself to be perfectly sincere; and yet, in the final clause, this declaration embodied a tiny falsehood. Fabrizio, perhaps, had he chosen, might have triumphed over every rival in her heart. But Fabrizio was nothing more than a boy in Conte Mosca's eyes: he himself reached Milan three days after the young hothead's departure for Novara, and he hastened to intercede on his behalf with Barone Binder. The Conte considered that his exile was now irrevocable.
Il n’était point arrivé seul à Milan, il avait dans sa voiture le duc Sanseverina-Taxis, joli petit vieillard de soixante-huit ans, gris pommelé, bien poli, bien propre, immensément riche, mais pas assez noble. C’était son grand-père seulement qui avait amassé des millions par le métier de fermier général des revenus de l’Etat de Parme. Son père s’était fait nommer ambassadeur du prince de Parme à la cour de ***, à la suite du raisonnement que voici :He had not come to Milan alone; he had in his carriage the Duca Sanseverina-Taxis, a handsome little old man of sixty-eight, dapple-grey, very polished, very neat, immensely rich but not quite as noble as he ought to have been. It was his grandfather, only, who had amassed millions from the office of Farmer General of the Revenues of the State of Parma. His father had had himself made Ambassador of the Prince of Parma to the Court of ----, by advancing the following argument:
– Votre Altesse accorde 30 000 francs à son envoyé à la cour de ***, lequel y fait une figure fort médiocre. Si elle daigne me donner cette place, j’accepterai 6 000 francs d’appointements. Ma dépense à la cour de *** ne sera jamais au-dessous de 100 000 francs par an et mon intendant remettra chaque année 20 000 francs à la caisse des affaires étrangères à Parme. Avec cette somme, l’on pourra placer auprès de moi tel secrétaire d’ambassade que l’on voudra, et je ne me montrerai nullement jaloux des secrets diplomatiques, s’il y en a. Mon but est de donner de l’éclat à ma maison nouvelle encore, et de l’illustrer par une des grandes charges du pays."Your Highness allots 30,000 francs to his Representative at the Court of ----, where he cuts an extremely modest figure. Should Your Highness deign to appoint me to the post, I will accept 6,000 francs as salary. My expenditure at the Court of ---- will never fall below 100,000 francs a year, and my agent will pay over 20,000 francs every year to the Treasurer for Foreign Affairs at Parma. With that sum they can attach to me whatever Secretary of Embassy they choose, and I shall shew no curiosity to inquire into diplomatic secrets, if there are any. My object is to shed lustre on my house, which is still a new one, and to give it the distinction of having filled one of the great public offices."
Le duc actuel, fils de cet ambassadeur, avait eu la gaucherie de se montrer à demi libéral, et, depuis deux ans, il était au désespoir. Du temps de Napoléon, il avait perdu deux ou trois millions par son obstination à rester à l’étranger, et toutefois, depuis le rétablissement de l’ordre en Europe, il n’avait pu obtenir un certain grand cordon qui ornait le portrait de son père ; l’absence de ce cordon le faisait dépérir.The present Duca, this Ambassador's son and heir, had made the stupid mistake of coming out as a semi-Liberal, and for the last two years had been in despair. In Napoleon's time, he had lost two or three millions owing to his obstinacy in remaining abroad, and even now, after the re-establishment of order in Europe, he had not managed to secure a certain Grand Cordon which adorned the portrait of his father. The want of this Cordon was killing him by inches.
Au point d’intimité qui suit l’amour en Italie, il n’y avait plus d’objection de vanité entre les deux amants. Ce fut donc avec la plus parfaite simplicité que Mosca dit à la femme qu’il adorait :At the degree of intimacy which in Italy follows love, there was no longer any obstacle in the nature of vanity between the lovers. It was therefore with the most perfect simplicity that Mosca said to the woman he adored:
– J’ai deux ou trois plans de conduite à vous offrir, tous assez bien combinés ; je ne rêve qu’à cela depuis trois mois."I have two or three plans of conduct to offer you, all pretty well thought out; I have been thinking of nothing else for the last three months.
« 1°Je donne ma démission, et nous vivons en bons bourgeois à Milan, à Florence, à Naples, où vous voudrez. Nous avons quinze mille livres de rente, indépendamment des bienfaits du prince qui dureront plus ou moins."First: I hand in my resignation, and we retire to a quiet life at Milan or Florence or Naples or wherever you please. We have an income of 15,000 francs, apart from the Prince's generosity, which will continue for some time, more or less.
« 2 Vous daignez venir dans le pays où je puis quelque chose, vous achetez une terre, Sacca, par exemple, maison charmante, au milieu d’une forêt, dominant le cours du Pô, vous pouvez avoir le contrat de vente signé d’ici à huit jours. Le prince vous attache à sa cour. Mais ici se présente une immense objection. On vous recevra bien à cette cour ; personne ne s’aviserait de broncher devant moi ; d’ailleurs la princesse se croit malheureuse, et je viens de lui rendre des services à votre intention. Mais je vous rappellerai une objection capitale : le prince est parfaitement dévot, et comme vous le savez encore, la fatalité veut que je sois marié. De là un million de désagréments de détail. Vous êtes veuve, c’est un beau titre qu’il faudrait échanger contre un autre, et ceci fait l’objet de ma troisième proposition."Secondly: You condescend to come to the place in which I have some authority; you buy a property, Sacca, for example, a charming house in the middle of a forest, commanding the valley of the Po; you can have the contract signed within a week from now. The Prince then attaches you to his court. But here I can see an immense objection. You will be well received at court; no one would think of refusing, with me there; besides, the Princess imagines she is unhappy, and I have recently rendered her certain services with an eye to your future. But I must remind you of one paramount objection: the Prince is a bigoted churchman, and, as you already know, ill luck will have it that I am a married man. From which will arise a million minor unpleasantnesses. You are a widow; it is a fine title which would have to be exchanged for another, and this brings me to my third proposal.
« On pourrait trouver un nouveau mari point gênant. Mais d’abord il le faudrait fort avancé en âge, car pourquoi me refuseriez-vous l’espoir de le remplacer un jour ? Eh bien ? j’ai conclu cette affaire singulière avec le duc Sanseverina-Taxis, qui, bien entendu, ne sait pas le nom de la future duchesse. Il sait seulement qu’elle le fera ambassadeur et lui donnera un grand cordon qu’avait son père, et dont l’absence le rend le plus infortuné des mortels. A cela près, ce duc n’est point trop imbécile ; il fait venir de Paris ses habits et ses perruques. Ce n’est nullement un homme à méchancetés pour pensées d’avance, il croit sérieusement que l’honneur consiste à avoir un cordon, et il a honte de son bien. Il vint il y a un an me proposer de fonder un hôpital pour gagner ce cordon ; je me moquai de lui, mais il ne s’est point moqué de moi quand je lui ai proposé un mariage ; ma première condition a été, bien entendu, que jamais il ne remettrait le pied dans Parme."One might find a new husband who would not be a nuisance. But first of all he would have to be considerably advanced in years, for why should you deny me the hope of some day succeeding him? Very well, I have made this curious arrangement with the Duca Sanseverina-Taxis, who, of course, does not know the name of his future Duchessa. He knows only that she will make him an Ambassador and will procure him the Grand Cordon which his father had and the lack of which makes him the most unhappy of mortals. Apart from this, the Duca is by no means an absolute idiot; he gets his clothes and wigs from Paris. He is not in the least the sort of man who would do anything deliberately mean, he seriously believes that honour consists in his having a Cordon, and he is ashamed of his riches. He came to me a year ago proposing to found a hospital, in order to get this Cordon; I laughed at him then, but he did not by any means laugh at me when I made him a proposal of marriage; my first condition was, you can understand, that he must never set foot again in Parma."
– Mais savez-vous que ce que vous me proposez là est fort immoral ? dit la comtesse."But do you know that what you are proposing is highly immoral?" said the Contessa.
– Pas plus immoral que tout ce qu’on fait à notre cour et dans vingt autres. Le pouvoir absolu a cela de commode qu’il sanctifie tout aux yeux des peuples ; or, qu’est-ce qu’un ridicule que personne n’aperçoit ? Notre politique, pendant vingt ans, va consister à avoir peur des jacobins, et quelle peur ! Chaque année nous nous croirons à la veille de 93. Vous entendrez, j’espère, les phrases que je fais là-dessus à mes réceptions ! C’est beau ! Tout ce qui pourra diminuer un peu cette peur sera souverainement moral aux yeux des nobles et des dévots. Or, à Parme, tout ce qui n’est pas noble ou dévot est en prison, ou fait ses paquets pour y entrer ; soyez bien convaincue que ce mariage ne semblera singulier chez nous que du jour où je serai disgracié. Cet arrangement n’est une friponnerie envers personne, voilà l’essentiel, ce me semble. Le prince, de la faveur duquel nous faisons métier et marchandise, n’a mis qu’une condition à son consentement, c’est que la future duchesse fût née noble. L’an passé, ma place, tout calculé, m’a valu cent sept mille francs ; mon revenu a dû être au total de cent vingt-deux mille ; j’en ai placé vingt mille à Lyon. Eh bien ! choisissez : 1° une grande existence basée sur cent vingt-deux mille francs à dépenser, qui, à Parme, font au moins comme quatre cent mille à Milan ; mais avec ce mariage qui vous donne le nom d’un homme passable et que vous ne verrez jamais qu’à l’autel, 2° ou bien la petite vie bourgeoise avec quinze mille francs à Florence ou à Naples, car je suis de votre avis, on vous a trop admirée à Milan ; l’envie nous y persécuterait, et peut-être parviendrait-elle à nous donner de l’humeur. La grande existence à Parme aura, je l’espère, quelques nuances de nouveauté, même à vos yeux qui ont vu la cour du prince Eugène ; il serait sage de la connaître avant de s’en fermer la porte. Ne croyez pas que je cherche à influencer votre opinion. Quant à moi, mon choix est bien arrêté : j’aime mieux vivre dans un quatrième étage avec vous que de continuer seul cette grande existence."No more immoral than everything else that is done at our court and a score of others. Absolute Power has this advantage, that it sanctifies everything in the eyes of the public: what harm can there be in a thing that nobody notices? Our policy for the next twenty years is going to consist in fear of the Jacobins--and such fear, too! Every year, we shall fancy ourselves on the eve of '93. You will hear, I hope, the fine speeches I make on the subject at my receptions! They are beautiful! Everything that can in any way reduce this fear will be supremely moral in the eyes of the nobles and the bigots. And you see, at Parma, everyone who is not either a noble or a bigot is in prison, or is packing up to go there; you may be quite sure that this marriage will not be thought odd among us until the day on which I am disgraced. This arrangement involves no dishonesty towards anyone; that is the essential thing, it seems to me. The Prince, on whose favour we are trading, has placed only one condition on his consent, which is that the future Duchessa shall be of noble birth. Last year my office, all told, brought me in 107,000 francs; my total income would therefore be 122,000; I invested 20,000 at Lyons. Very well, chose for yourself; either a life of luxury based on our having 122,000 francs to spend, which, at Parma, go as far as at least 400,000 at Milan, but with this marriage which will give you the name of a passable man on whom you will never set eyes after you leave the altar; or else the simple middle-class existence on 15,000 francs at Florence or Naples, for I am of your opinion, you have been too much admired at Milan; we should be persecuted here by envy, which might perhaps succeed in souring our tempers. Our grand life at Parma will, I hope, have some touches of novelty, even in your eyes, which have seen the court of Prince Eugène; you would be wise to try it before shutting the door on it for ever. Do not think that I am seeking to influence your opinion. As for me, my mind is quite made up: I would rather live on a fourth floor with you than continue that grand life by myself."
La possibilité de cet étrange mariage fut débattue chaque jour entre les deux amants. La comtesse vit au bal de la Scala le duc Sanseverina-Taxis qui lui sembla fort présentable. Dans une de leurs dernières conversations, Mosca résumait ainsi sa proposition : il faut prendre un parti décisif, si nous voulons passer le reste de notre vie d’une façon allègre et n’être pas vieux avant le temps. Le prince a donné son approbation ; Sanseverina est un personnage plutôt bien que mal ; il possède le plus beau palais de Parme et une fortune sans bornes ; il a soixante-huit ans et une passion folle pour le grand cordon ; mais une grande tache gâte sa vie, il acheta jadis dix mille francs un buste de Napoléon par Canova. Son second péché qui le fera mourir, si vous ne venez pas à son secours, c’est d’avoir prêté vingt-cinq napoléons à Ferrante Palla, un fou de notre pays, mais quelque peu homme de génie, que depuis nous avons condamné à mort, heureusement par contumace. Ce Ferrante a fait deux cents vers en sa vie, dont rien n’approche ; je vous les réciterai, c’est aussi beau que le Dante. Le prince envoie Sanseverina à la cour de ***, il vous épouse le jour de son départ, et la seconde année de son voyage, qu’il appellera une ambassade, il reçoit ce cordon de *** sans lequel il ne peut vivre. Vous aurez en lui un frère qui ne sera nullement désagréable, il signe d’avance tous les papiers que je veux, et d’ailleurs vous le verrez peu ou jamais, comme il vous conviendra. Il ne demande pas mieux que de ne point se montrer à Parme où son grand-père fermier et son prétendu libéralisme le gênent. Rassi, notre bourreau, prétend que le duc a été abonné en secret au “Constitutionnel” par l’intermédiaire de Ferrante Pella le poète, et cette calomnie a fait longtemps obstacle sérieux au consentement du prince.The possibility of this strange marriage was debated by the loving couple every day. The Contessa saw the Duca Sanseverina-Taxis at the Scala Ball, and thought him highly presentable. In one of their final conversations, Mosca summed up his proposals in the following words: "We must take some decisive action if we wish to spend the rest of our lives in an enjoyable fashion and not grow old before our time. The Prince has given his approval; Sanseverina is a person who might easily be worse; he possesses the finest palazzo in Parma, and a boundless fortune; he is sixty-eight, and has an insane passion for the Grand Cordon; but there is one great stain on his character: he once paid 10,000 francs for a bust of Napoleon by Canova. His second sin, which will be the death of him if you do not come to his rescue, is that he lent 25 napoleons to Ferrante Palla, a lunatic of our country but also something of a genius, whom we have since sentenced to death, fortunately in his absence. This Ferrante has written a couple of hundred lines in his time which are like nothing in the world; I will repeat them to you, they are as fine as Dante. The Prince then sends Sanseverina to the Court of ----, he marries you on the day of his departure, and in the second year of his stay abroad, which he calls an Embassy, he receives the Grand Cordon of the ----, without which he cannot live. You will have in him a brother who will give you no trouble at all; he signs all the papers I require in advance, and besides you will see nothing of him, or as little as you choose. He asks for nothing better than never to shew his face at Parma, where his grandfather the tax-gatherer and his own profession of Liberalism stand in his way. Rassi, our hangman, makes out that the Duca was a secret subscriber to the Constitutionnel through Ferrante Palla the poet, and this slander was for a long time a serious obstacle in the way of the Prince's consent."
Pourquoi l’historien qui suit fidèlement les moindres détails du récit qu’on lui a fait serait-il coupable ? Est-ce sa faute si les personnages, séduits par des passions qu’il ne partage point, malheureusement pour lui, tombent dans des actions profondément immorales ? Il est vrai que des choses de cette sorte ne se font plus dans un pays où l’unique passion survivante à toutes les autres est l’argent, moyen de vanité.Why should the historian who follows faithfully all the most trivial details of the story that has been told him be held responsible? Is it his fault if his characters, led astray by passions which he, unfortunately for himself, in no way shares, descend to conduct that is profoundly unmoral? It is true that things of this sort are no longer done in a country where the sole passion that has outlived all the rest is that for money, as an excuse for vanity.
Trois mois après les événements racontés jusqu’ici, la duchesse Sanseverina-Taxis étonnait la cour de Parme par son amabilité facile et par la noble sérénité de son esprit ; sa maison fut sans comparaison la plus agréable de la ville. C’est ce que le comte Mosca avait promis à son maître. Ranuce-Ernest IV, le prince régnant, et la princesse sa femme, auxquels elle fut présentée par deux des plus grandes dames du pays, lui firent un accueil fort distingué. La duchesse était curieuse de voir ce prince maître du sort de l’homme qu’elle aimait, elle voulut lui plaire et y réussit trop. Elle trouva un homme d’une taille élevée, mais un peu épaisse ; ses cheveux, ses moustaches, ses énormes favoris étaient d’un beau blond selon ses courtisans ; ailleurs ils eussent provoqué, par leur couleur effacée, le mot ignoble de “filasse”. Au milieu d’un gros visage s’élevait fort peu un tout petit nez presque féminin. Mais la duchesse remarqua que pour apercevoir tous ces motifs de laideur, il fallait chercher à détailler les traits du prince. Au total, il avait l’air d’un homme d’esprit et d’un caractère ferme. Le port du prince, sa manière de se tenir n’étaient point sans majesté, mais souvent il voulait imposer à son interlocuteur ; alors il s’embarrassait lui-même et tombait dans un balancement d’une jambe à l’autre presque continuel. Du reste, Ernest IV avait un regard pénétrant et dominateur ; les gestes de ses bras avaient de la noblesse, et ses paroles étaient à la fois mesurées et concises.Three months after the events we have just related, the Duchessa Sanseverina-Taxis astonished the court of Parma by her easy affability and the noble serenity of her mind; her house was beyond comparison the most attractive in the town. This was what Conte Mosca had promised his master. Ranuccio-Ernesto IV, the Reigning Prince, and the Princess his Consort, to whom she was presented by two of the greatest ladies in the land, gave her a most marked welcome. The Duchessa was curious to see this Prince, master of the destiny of the man she loved, she was anxious to please him, and in this was more than successful. She found a man of tall stature but inclined to stoutness; his hair, his moustache, his enormous whiskers were of a fine gold, according to his courtiers; elsewhere they had provoked, by their faded tint, the ignoble word flaxen. From the middle of a plump face there projected to no distance at all a tiny nose that was almost feminine. But the Duchessa observed that, in order to notice all these points of ugliness, one had first to attempt to catalogue the Prince's features separately. Taken as a whole, he had the air of a man of sense and of firm character. His carriage, his way of holding himself were by no means devoid of majesty, but often he sought to impress the person he was addressing; at such times he grew embarrassed himself, and fell into an almost continuous swaying motion from one leg to the other. For the rest, Ernesto IV had a piercing and commanding gaze; his gestures with his arms had nobility, and his speech was at once measured and concise.
Mosca avait prévenu la duchesse que le prince avait, dans le grand cabinet où il recevait en audience, un portrait en pied de Louis XIV, et une table fort belle descagliola de Florence. Elle trouva que l’imitation était frappante ; évidemment il cherchait le regard et la parole noble de Louis XIV, et il s’appuyait sur la table descagliola, de façon à se donner la tournure de Joseph II. Il s’assit aussitôt après les premières paroles adressées par lui à la duchesse, afin de lui donner l’occasion de faire usage du tabouret qui appartenait à son rang. A cette cour, les duchesses, les princesses et les femmes des grands d’Espagne s’assoient seules ; les autres femmes attendent que le prince ou la princesse les y engagent ; et, pour marquer la différence des rangs, ces personnes augustes ont toujours soin de laisser passer un petit intervalle avant de convier les dames non duchesses à s’asseoir. La duchesse trouva qu’en de certains moments l’imitation de Louis XIV était un peu trop marquée chez le prince ; par exemple, dans sa façon de sourire avec bonté tout en renversant la tête.Mosca had warned the Duchessa that the Prince had, in the large cabinet in which he gave audiences, a full-length portrait of Louis XIV, and a very fine table by Scagliola of Florence. She found the imitation striking; evidently he sought to copy the gaze and the noble utterance of Louis XIV, and he leaned upon the Scagliola table so as to give himself the pose of Joseph II. He sat down as soon as he had uttered his greeting to the Duchessa, to give her an opportunity to make use of the tabouret befitting her rank. At this court, duchesses, princesses, and the wives of Grandees of Spain alone have the right to sit; other women wait until the Prince or Princess invites them; and, to mark the difference in rank, these August Personages always take care to allow a short interval to elapse before inviting the ladies who are not duchesses to be seated. The Duchessa found that at certain moments the imitation of Louis XIV was a little too strongly marked in the Prince; for instance, in his way of smiling good-naturedly and throwing back his head.
Ernest IV portait un frac à la mode arrivant de Paris ; on lui envoyait tous les mois de cette ville, qu’il abhorrait, un frac, une redingote et un chapeau. Mais, par un bizarre mélange de costumes, le jour où la duchesse fut reçue il avait pris une culotte rouge, des bas de soie et des souliers fort couverts, dont on peut trouver les modèles dans les portraits de Joseph II.Ernesto IV wore an evening coat in the latest fashion, that had come from Paris; every month he had sent to him from that city, which he abhorred, an evening coat, a frock coat, and a hat. But by an odd blend of costume, on the day on which the Duchessa was received he had put on red breeches, silk stockings and very close-fitting shoes, models for which might be found in the portraits of Joseph II.
Il reçut Mme Sanseverina avec grâce ; il lui dit des choses spirituelles et fines ; mais elle remarqua fort bien qu’il n’y avait pas excès dans la bonne réception.He received Signora Sanseverina graciously; the things he said to her were shrewd and witty; but she saw quite plainly that there was no superfluity of warmth in his reception of her.
– Savez-vous pourquoi ? lui dit le comte Mosca au retour de l’audience, c’est que Milan est une ville plus grande et plus belle que Parme. Il eût craint, en vous faisant l’accueil auquel je m’attendais et qu’il m’avait fait espérer, d’avoir l’air d’un provincial en extase devant les grâces d’une belle dame arrivant de la capitale. Sans doute aussi il est encore contrarié d’une particularité que je n’ose vous dire : le prince ne voit à sa cour aucune femme qui puisse vous le disputer en beauté. Tel a été hier soir, à son petit coucher, l’unique sujet de son entretien avec Pernice, son premier valet de chambre, qui a des bontés pour moi. Je prévois une petite révolution dans l’étiquette ; mon plus grand ennemi à cette cour est un sot qu’on appelle le général Fabio Conti. Figurez-vous un original qui a été à la guerre un jour peut-être en sa vie, et qui part de là pour imiter la tenue de Frédéric le Grand. De plus, il tient aussi à reproduire l’affabilité noble du général Lafayette, et cela parce qu’il est ici le chef du parti libéral. (Dieu sait quels libéraux !)--"Do you know why?" said Conte Mosca on her return from the audience, "it is because Milan is a larger and finer city than Parma. He was afraid, had he given you the welcome that I expected and he himself had led me to hope, of seeming like a provincial in ecstasies before the charms of a beautiful lady who has come down from the capital. No doubt, too, he is still upset by a detail which I hardly dare mention to you; the Prince sees at his court no woman who can vie with you in beauty. Yesterday evening, when he retired to bed, that was his sole topic of conversation with Pernice, his principal valet, who is good enough to confide in me. I foresee a little revolution in etiquette; my chief enemy at this court is a fool who goes by the name of General Fabio Conti. Just imagine a creature who has been on active service for perhaps one day in his life, and sets out from that day to copy the bearing of Frederick the Great. In addition to which, he aims also at copying the noble affability of General La Fayette, and that because he is the leader, here, of the Liberal Party (God knows what sort of Liberals!)."
– Je connais le Fabio Conti, dit la duchesse ; j’en ai eu la vision près de Côme ; il se disputait avec la gendarmerie."I know your Fabio Conti," said the Duchessa; "I had a good view of him once near Como; he was quarrelling with the police."
Elle raconta la petite aventure dont le lecteur se souvient peut-être.She related the little adventure which the reader may perhaps remember.
– Vous saurez un jour, madame, si votre esprit parvient jamais à se pénétrer des profondeurs de notre étiquette, que les demoiselles ne paraissent à la cour qu’après leur mariage. Eh bien, le prince a pour la supériorité de sa ville de Parme sur toutes les autres un patriotisme tellement brûlant, que je parierais qu’il va trouver un moyen de se faire présenter la petite Clélia Conti, fille de notre Lafayette. Elle est ma foi charmante, et passait encore, il y a huit jours, pour la plus belle personne des Etats du prince."You will learn one day, Signora, if your mind ever succeeds in penetrating the intricacies of our etiquette, that young ladies do not appear at court here until after their marriage. At the same time, the Prince has, for the superiority of his city of Parma over all others, a patriotism so ardent that I would wager that he will find some way of having little Clelia Conti, our La Fayette's daughter, presented to him. She is charming, upon my soul she is; and was still reckoned, a week ago, the best-looking person in the States of the Prince.
« Je ne sais, continua le comte, si les horreurs que les ennemis du souverain ont publiées sur son compte sont arrivées jusqu’au château de Grianta ; on en a fait un monstre, un ogre. Le fait est qu’Ernest IV avait tout plein de bonnes petites vertus, et l’on peut ajouter que, s’il eût été invulnérable comme Achille, il eût continué à être le modèle des potentats. Mais dans un moment d’ennui et de colère, et aussi un peu pour imiter Louis XIV faisant couper la tête à je ne sais quel héros de la Fronde que l’on découvrit vivant tranquillement et insolemment dans une terre à côté de Versailles, cinquante ans après la Fronde, Ernest IV a fait pendre un jour deux libéraux. Il paraît que ces imprudents se réunissaient à jour fixe pour dire du mal du prince et adresser au ciel des vœux ardents, afin que la peste pût venir à Parme, et les délivrer du tyran. Le mot “tyran” a été prouvé. Rassi appela cela conspirer ; il les fit condamner à mort, et l’exécution de l’un d’eux, le comte L…, fut atroce. Ceci se passait avant moi. Depuis ce moment fatal, ajouta le comte en baissant la voix, le prince est sujet à des accès de peur indignes d’un homme, mais qui sont la source unique de la faveur dont je jouis. Sans la peur souveraine, j’aurais un genre de mérite trop brusque, trop âpre pour cette cour, où l’imbécile foisonne. Croiriez-vous que le prince regarde sous les lits de son appartement avant de se coucher, et dépense un million, ce qui à Parme est comme quatre millions à Milan, pour avoir une bonne police, et vous voyez devant vous, madame la duchesse, le chef de cette police terrible. Par la police, c’est-à-dire par la peur, je suis devenu ministre de la guerre et des finances ; et comme le ministre de l’Intérieur est mon chef nominal, en tant qu’il a la police dans ses attributions, j’ai fait donner ce portefeuille au comte Zurla-Contarini, un imbécile bourreau de travail, qui se donne le plaisir d’écrire quatre-vingts lettres chaque jour. Je viens d’en recevoir une ce matin sur laquelle le comte Zurla-Contarini a eu la satisfaction d’écrire de sa propre main le numéro 20 715."I do not know," the Conte went on, "whether the horrors that the enemies of our Sovereign have disseminated against him have reached the castle of Grianta; they make him out a monster, an ogre. The truth is that Ernesto IV was full of dear little virtues, and one may add that, had he been invulnerable like Achilles, he would have continued to be the model of a potentate. But in a moment of boredom and anger, and also a little in imitation of Louis XIV cutting off the head of some hero or other of the Fronde, who was discovered living in peaceful solitude on a plot of land near Versailles, fifty years after the Fronde, one fine day Ernesto IV had two Liberals hanged. It seems that these rash fellows used to meet on fixed days to speak evil of the Prince and address ardent prayers to heaven that the plague might visit Parma and deliver them from the tyrant. The word tyrant was proved. Rassi called this conspiracy; he had them sentenced to death, and the execution of one of them, Conte L----., was atrocious. All this happened before my time. Since that fatal hour," the Conte went on, lowering his voice, "the Prince has been subject to fits of panic unworthy of a man, but these are the sole source of the favour that I enjoy. But for this royal fear, mine would be a kind of merit too abrupt, too harsh for this court, where idiocy runs rampant. Would you believe that the Prince looks under the beds in his room before going to sleep, and spends a million, which at Parma is the equivalent of four millions at Milan, to have a good police force; and you see before you, Signora Duchessa, the Chief of that terrible Police. By the police, that is to say by fear, I have become Minister of War and Finance; and as the Minister of the Interior is my nominal chief, in so far as he has the police under his jurisdiction, I have had that portfolio given to Conte Zurla-Contarini, an imbecile who is a glutton for work and gives himself the pleasure of writing eighty letters a day. I received one only this morning on which Conte Zurla-Contarini has had the satisfaction of writing with his own hand the number 20,715."
La duchesse Sanseverina fut présentée à la triste princesse de Parme Clara-Paolina, qui, parce que son mari avait une maîtresse (une assez jolie femme, la marquise Balbi), se croyait la plus malheureuse personne de l’univers, ce qui l’en avait rendue peut-être la plus ennuyeuse. La duchesse trouva une femme fort grande et fort maigre, qui n’avait pas trente-six ans et en paraissait cinquante. Une figure régulière et noble eût pu passer pour belle, quoique un peu déparée par de gros yeux ronds qui n’y voyaient guère, si la princesse ne se fût pas abandonnée elle-même. Elle reçut la duchesse avec une timidité si marquée, que quelques courtisans ennemis du comte Mosca osèrent dire que la princesse avait l’air de la femme qu’on présente, et la duchesse de la souveraine. La duchesse, surprise et presque déconcertée, ne savait où trouver des termes pour se mettre à une place inférieure à celle que la princesse se donnait à elle-même. Pour rendre quelque sang-froid à cette pauvre princesse, qui au fond ne manquait point d’esprit, la duchesse ne trouva rien de mieux que d’entamer et de faire durer une longue dissertation sur la botanique. La princesse était réellement savante en ce genre ; elle avait de fort belles serres avec force plantes des tropiques. La duchesse, en cherchant tout simplement à se tirer d’embarras, fit à jamais la conquête de la princesse Clara-Paolina, qui, de timide et d’interdite qu’elle avait été au commencement de l’audience, se trouva vers la fin tellement à son aise, que, contre toutes les règles de l’étiquette, cette première audience ne dura pas moins de cinq quarts d’heure. Le lendemain, la duchesse fit acheter des plantes exotiques, et se porta pour grand amateur de botanique.The Duchessa Sanseverina was presented to the melancholy Princess of Parma, Clara-Paolina, who, because her husband had a mistress (quite an attractive woman, the Marchesa Balbi), imagined herself to be the most unhappy person in the universe, a belief which had made her perhaps the most trying. The Duchessa found a very tall and very thin woman, who was not thirty-six and appeared fifty. A symmetrical and noble face might have passed as beautiful, though somewhat spoiled by the large round eyes which could barely see, if the Princess had not herself abandoned every attempt at beauty. She received the Duchessa with a shyness so marked that certain courtiers, enemies of Conte Mosca, ventured to say that the Princess looked like the woman who was being presented and the Duchessa like the sovereign. The Duchessa, surprised and almost disconcerted, could find no language that would put her in a place inferior to that which the Princess assumed for herself. To restore some self-possession to this poor Princess, who at heart was not wanting in intelligence, the Duchessa could think of nothing better than to begin, and keep going, a long dissertation on botany. The Princess was really learned in this science; she had some very fine hothouses with quantities of tropical plants. The Duchessa, while seeking simply for a way out of a difficult position, made a lifelong conquest of Princess Clara-Paolina, who, from the shy and speechless creature that she had been at the beginning of the audience, found herself towards the end so much at her ease that, in defiance of all the rules of etiquette, this first audience lasted for no less than an hour and a quarter. Next day, the Duchessa sent out to purchase some exotic plants, and posed as a great lover of botany.
La princesse passait sa vie avec le vénérable père Landriani, archevêque de Parme, homme de science, homme d’esprit même, et parfaitement honnête homme, mais qui offrait un singulier spectacle quand il était assis dans sa chaise de velours cramoisi (c’était le droit de sa place), vis-à-vis le fauteuil de la princesse, entourée de ses dames d’honneur et de ses deux dames pour accompagner. Le vieux prélat en longs cheveux blancs était encore plus timide, s’il se peut, que la princesse ; ils se voyaient tous les jours, et toutes les audiences commençaient par un silence d’un gros quart d’heure. C’est au point que la comtesse Alvizi, une des dames pour accompagner, était devenue une sorte de favorite, parce qu’elle avait l’art de les encourager à se parler et de les faire rompre le silence.The Princess spent all her time with the venerable Father Landriani, Archbishop of Parma, a man of learning, a man of intelligence even, and a perfectly honest man, but one who presented a singular spectacle when he was seated in his chair of crimson velvet (it was the privilege of his office) opposite the armchair of the Princess, surrounded by her maids of honour and her two ladies of company. The old prelate, with his flowing white locks, was even more timid, were such a thing possible, than the Princess; they saw one another every day, and every audience began with a silence that lasted fully a quarter of an hour. To such a state had they come that the Contessa Alvizi, one of the ladies of company, had become a sort of favourite, because she possessed the art of encouraging them to talk and so breaking the silence.
Pour terminer le cours de ses présentations, la duchesse fut admise chez S.A.S. le prince héréditaire, personnage d’une plus haute taille que son père, et plus timide que sa mère. Il était fort en minéralogie, et avait seize ans. Il rougit excessivement en voyant entrer la duchesse, et fut tellement désorienté, que jamais il ne put inventer un mot à dire à cette belle dame. Il était fort bel homme, et passait sa vie dans les bois un marteau à la main. Au moment où la duchesse se levait pour mettre fin à cette audience silencieuse :To end the series of presentations, the Duchessa was admitted to the presence of H.S.H. the Crown Prince, a personage of taller stature than his father and more timid than his mother. He was learned in mineralogy, and was sixteen years old. He blushed excessively on seeing the Duchessa come in, and was so put off his balance that he could not think of a word to say to that beautiful lady. He was a fine-looking young man, and spent his life in the woods, hammer in hand. At the moment when the Duchessa rose to bring this silent audience to an end:
– Mon Dieu ! madame, que vous êtes jolie ! s’écria le prince héréditaire, ce qui ne fut pas trouvé de trop mauvais goût par la dame présentée."My God! Signora, how pretty you are!" exclaimed the Crown Prince; a remark which was not considered to be in too bad taste by the lady presented.
La marquise Balbi, jeune femme de vingt-cinq ans, pouvait encore passer pour le plus parfait modèle du joli italien, deux ou trois ans avant l’arrivée de la duchesse Sanseverina à Parme. Maintenant c’étaient toujours les plus beaux yeux du monde et les petites mines les plus gracieuses ; mais, vue de près, sa peau était parsemée d’un nombre infini de petites rides fines, qui faisaient de la marquise comme une jeune vieille. Aperçue à une certaine distance, par exemple au théâtre, dans sa loge, c’était encore une beauté ; et les gens du parterre trouvaient le prince de fort bon goût. Il passait toutes les soirées chez la marquise Balbi, mais souvent sans ouvrir la bouche, et l’ennui où elle voyait le prince avait fait tomber cette pauvre femme dans une maigreur extraordinaire. Elle prétendait à une finesse sans bornes, et toujours souriait avec malice ; elle avait les plus belles dents du monde, et à tout hasard, n’ayant guère de sens, elle voulait, par un sourire malin, faire entendre autre chose que ce que disaient ses paroles. Le comte Mosca disait que c’étaient ces sourires continuels, tandis qu’elle bâillait intérieurement, qui lui donnaient tant de rides. La Balbi entrait dans toutes les affaires, et l’Etat ne faisait pas un marché de mille francs, sans qu’il y eût un souvenir pour la marquise (c’était le mot honnête à Parme). Le bruit public voulait qu’elle eût placé dix millions de francs en Angleterre, mais sa fortune, à la vérité de fraîche date, ne s’élevait pas en réalité à quinze cent mille francs. C’était pour être à l’abri de ses finesses, et pour l’avoir dans sa dépendance, que le comte Mosca s’était fait ministre des finances. La seule passion de la marquise était la peur déguisée en avarice sordide :Je mourrai sur la paille, disait-elle quelquefois au prince que ce propos outrait. La duchesse remarqua que l’antichambre, resplendissante de dorures, du palais de la Balbi, était éclairée par une seule chandelle coulant sur une table de marbre précieux, et les portes de son salon étaient noircies par les doigts des laquais.The Marchesa Balbi, a young woman of five-and-twenty, might still have passed for the most perfect type of leggiadria italiana, two or three years before the arrival of the Duchessa Sanseverina at Parma. As it was, she had still the finest eyes in the world and the most charming airs, but, viewed close at hand, her skin was netted with countless fine little wrinkles which made the Marchesa look like a young grandmother. Seen from a certain distance, in the theatre for instance, in her box, she was still a beauty, and the people in the pit thought that the Prince shewed excellent taste. He spent every evening with the Marchesa Balbi, but often without opening his lips, and the boredom she saw on the Prince's face had made this poor woman decline into an extraordinary thinness. She laid claim to an unlimited subtlety, and was always smiling a bitter smile; she had the prettiest teeth in the world, and in season and out, having little or no sense, would attempt by an ironical smile to give some hidden meaning to her words. Conte Mosca said that it was these continual smiles, while inwardly she was yawning, that gave her all her wrinkles. The Balbi had a finger in every pie, and the State never made a contract for 1,000 francs without there being some little ricordo (this was the polite expression at Parma) for the Marchesa. Common report would have it that she had invested six millions in England, but her fortune, which indeed was of recent origin, did not in reality amount to 1,500,000 francs. It was to be out of reach of her stratagems, and to have her dependent upon himself, that Conte Mosca had made himself Minister of Finance. The Marchesa's sole passion was fear disguised in sordid avarice: "/ shall die on straw!" she used occasionally to say to the Prince, who was shocked by such a remark. The Duchessa noticed that the ante-room, resplendent with gilding, of the Balbi's palazzo, was lighted by a single candle which guttered on a priceless marble table, and that the doors of her drawing-room were blackened by the footmen's fingers.
– Elle m’a reçue, dit la duchesse à son ami, comme si elle eût attendu de moi une gratification de cinquante francs."She received me," the Duchessa told her lover, "as though she expected me to offer her a gratuity of 50 francs."
Le cours des succès de la duchesse fut un peu interrompu par la réception que lui fit la femme la plus adroite de la cour, la célèbre marquise Raversi, intrigante consommée qui se trouvait à la tête du parti opposé à celui du comte Mosca. Elle voulait le renverser, et d’autant plus depuis quelques mois, qu’elle était nièce du comte Sanseverina, et craignait de voir attaquer l’héritage par les grâces de la nouvelle duchesse.The course of the Duchessa's successes was slightly interrupted by the reception given her by the shrewdest woman of the court, the celebrated Marchesa Raversi, a consummate intriguer who had established herself at the head of the party opposed to that of Conte Mosca. She was anxious to overthrow him, all the more so in the last few months, since she was the niece of the Duca Sanseverina, and was afraid of seeing her prospects impaired by the charms of his new Duchessa.
– La Raversi n’est point une femme à mépriser, disait le comte à son amie, je la tiens pour tellement capable de tout que je me suis séparé de ma femme uniquement parce qu’elle s’obstinait à prendre pour amant le chevalier Bentivoglio, l’un des amis de la Raversi."The Raversi is by no means a woman to be ignored," the Conte told his mistress; "I regard her as so far capable of sticking at nothing that I separated from my wife solely because she insisted on taking as her lover Cavaliere Bentivoglio, a friend of the Raversi."
Cette dame, grande virago aux cheveux fort noirs, remarquable par les diamants qu’elle portait dès le matin, et par le rouge dont elle couvrait ses joues, s’était déclarée d’avance l’ennemie de la duchesse, et en la recevant chez elle prit à tâche de commencer la guerre. Le duc Sanseverina, dans les lettres qu’il écrivait de ***, paraissait tellement enchanté de son ambassade et surtout de l’espoir du grand cordon, que sa famille craignait qu’il ne laissât une partie de sa fortune à sa femme qu’il accablait de petits cadeaux. La Raversi, quoique régulièrement laide, avait pour amant le comte Balbi, le plus joli homme de la cour : en général elle réussissait à tout ce qu’elle entreprenait.This lady, a tall virago with very dark hah-, remarkable for the diamonds which she wore all day, and the rouge with which she covered her cheeks, had declared herself in advance the Duchessa's enemy, and when she received her in her own house made it her business to open hostilities. The Duca Sanseverina, in the letters he wrote from ----, appeared so delighted with his Embassy and, above all, with the prospect of the Grand Cordon, that his family were afraid of his leaving part of his fortune to his wife, whom he loaded with little presents. The Raversi, although definitely ugly, had for a lover Conte Baldi, the handsomest man at court; generally speaking, she was successful in all her undertakings.
La duchesse tenait le plus grand état de maison. Le palais Sanseverina avait toujours été un des plus magnifiques de la ville de Parme, et le duc, à l’occasion de son ambassade et de son futur grand cordon, dépensait de fort grosses sommes pour l’embellir : la duchesse dirigeait les réparations.The Duchessa lived in the greatest style imaginable. The palazzo Sanseverina had always been one of the most magnificent in the city of Parma, and the Duca, to celebrate the occasion of his Embassy and his future Grand Cordon, was spending enormous sums upon its decoration; the Duchessa directed the work in person.
Le comte avait deviné juste : peu de jours après la présentation de la duchesse, la jeune Clélia Conti vint à la cour, on l’avait faite chanoinesse. Afin de parer le coup que cette faveur pouvait avoir l’air de porter au crédit du comte, la duchesse donna une fête sous prétexte d’inaugurer le jardin de son palais, et, par ses façons pleines de grâces, elle fit de Clélia, qu’elle appelait sa jeune amie du lac de Côme, la reine de la soirée. Son chiffre se trouva comme par hasard sur les principaux transparents. La jeune Clélia, quoique un peu pensive, fut aimable dans ses façons de parler de la petite aventure près du lac, et de sa vive reconnaissance. On la disait fort dévote et fort amie de la solitude.The Conte had guessed aright; a few days after the presentation of the Duchessa, young Clelia Conti came to court; she had been made a Canoness. In order to parry the blow which this favour might be thought to have struck at the Conte's influence, the Duchessa gave a party, on the pretext of throwing open the new garden of her palazzo, and by the exercise of her most charming manners made Clelia, whom she called her young friend of the Lake of Como, the queen of the evening. Her monogram was displayed, as though by accident, upon the principal transparencies. The young Clelia, although slightly pensive, was pleasant in the way in which she spoke of the little adventure by the Lake, and of her warm gratitude. She was said to be deeply religious and very fond of solitude.
– Je parierais, disait le comte, qu’elle a assez d’esprit pour avoir honte de son père."I would wager," said the Conte, "that she has enough sense to be ashamed of her father."
La duchesse fit son amie de cette jeune fille, elle se sentait de l’inclination pour elle ; elle ne voulait pas paraître jalouse, et la mettait de toutes ses parties de plaisir ; enfin son système était de chercher à diminuer toutes les haines dont le comte était l’objet.The Duchessa made a friend of this girl; she felt attracted towards her, she did not wish to appear jealous, and included her in all her pleasure parties; after all, her plan was to seek to diminish all the enmities of which the Conte was the object.
Tout souriait à la duchesse ; elle s’amusait de cette existence de cour où la tempête est toujours à craindre ; il lui semblait recommencer la vie. Elle était tendrement attachée au comte, qui littéralement était fou de bonheur. Cette aimable situation lui avait procuré un sang-froid parfait pour tout ce qui ne regardait que ses intérêts d’ambition. Aussi deux mois à peine après l’arrivée de la duchesse, il obtint la patente et les honneurs de premier ministre, lesquels approchent fort de ceux que l’on rend au souverain lui-même. Le comte pouvait tout sur l’esprit de son maître, on en eut à Parme une preuve qui frappa tous les esprits.Everything smiled on the Duchessa; she was amused by this court existence where a sudden storm is always to be feared; she felt as though she were beginning life over again. She was tenderly attached to the Conte, who was literally mad with happiness. The pleasing situation had bred in him an absolute impassivity towards everything in which only his professional interests were concerned. And so, barely two months after the Duchessa's arrival, he obtained the patent and honours of Prime Minister, honours which come very near to those paid to the Sovereign himself. The Conte had complete control of his master's will; they had a proof of this at Parma by which everyone was impressed.
Au sud-est, et à dix minutes de la ville, s’élève cette fameuse citadelle si renommée en Italie, et dont la grosse tour a cent quatre-vingts pieds de haut et s’aperçoit de si loin. Cette tour, bâtie sur le modèle du mausolée d’Adrien, à Rome, par les Farnèse, petits-fils de Paul III, vers le commencement du XVIe siècle, est tellement épaisse, que sur l’esplanade qui la termine on a pu bâtir un palais pour le gouverneur de la citadelle et une nouvelle prison appelée la tour Farnèse. Cette prison, construite en l’honneur du fils aîné de Ranuce-Ernest II, lequel était devenu l’amant aimé de sa belle-mère, passe pour belle et singulière dans le pays. La duchesse eut la curiosité de la voir ; le jour de sa visite, la chaleur était accablante à Parme, et là-haut, dans cette position élevée, elle trouva de l’air, ce dont elle fut tellement ravie, qu’elle y passa plusieurs heures. On s’empressa de lui ouvrir les salles de la tour Farnèse.To the southeast, and within ten minutes of the town rises that famous citadel so renowned throughout Italy, the main tower of which stands one hundred and eighty feet high and is visible from so far. This tower, constructed on the model of Hadrian's Tomb, at Rome, by the Farnese, grandsons of Paul III, in the first half of the sixteenth century, is so large in diameter that on the platform in which it ends it has been possible to build a palazzo for the governor of the citadel and a new prison called the Farnese tower. This prison, erected in honour of the eldest son of Ranuccio-Ernesto II, who had become the accepted lover of his step-mother, is regarded as a fine and singular monument throughout the country. The Duchessa was curious to see it; on the day of her visit the heat was overpowering in Parma, and up there, in that lofty position, she found fresh air, which so delighted her that she stayed for several hours. The officials made a point of throwing open to her the rooms of the Farnese tower.
La duchesse rencontra sur l’esplanade de la grosse tour un pauvre libéral prisonnier, qui était venu jouir de la demi-heure de promenade qu’on lui accordait tous les trois jours. Redescendue à Parme, et n’ayant pas encore la discrétion nécessaire dans une cour absolue, elle parla de cet homme qui lui avait raconté toute son histoire. Le parti de la marquise Raversi s’empara de ces propos de la duchesse et les répéta beaucoup, espérant fort qu’ils choqueraient le prince. En effet, Ernest IV répétait souvent que l’essentiel était surtout de frapper les imaginations.The Duchessa met on the platform of the great tower a poor Liberal prisoner who had come to enjoy the half-hour's outing that .was allowed him every third day. On her return to Parma, not having yet acquired the discretion necessary in an absolute court, she spoke of this man, who had told her the whole history of his life. The Marchesa Raversi's party seized hold of these utterances of the Duchessa and repeated them broadcast, greatly hoping that they would shock the Prince. Indeed, Ernesto IV was in the habit of repeating that the essential thing was to impress the imagination.
– Toujours est un grand mot, disait-il, et plus terrible en Italie qu’ailleurs."Perpetual is a big word," he used to say, "and more terrible in Italy than elsewhere":
En conséquence, de sa vie il n’avait accordé de grâce. Huit jours après sa visite à la forteresse, la duchesse reçut une lettre de commutation de peine signée du prince et du ministre, avec le nom en blanc. Le prisonnier dont elle écrirait le nom devait obtenir la restitution de ses biens, et la permission d’aller passer en Amérique le reste de ses jours. La duchesse écrivit le nom de l’homme qui lui avait parlé. Par malheur cet homme se trouva un demi-coquin, une âme faible ; c’était sur ses aveux que le fameux Ferrante Palla avait été condamné à mort.accordingly, never in his life had he granted a pardon. A week after her visit to the fortress the Duchessa received a letter commuting a sentence, signed by the Prince and by his Minister, with a blank left for the name. The prisoner whose name she chose to write in this space would obtain the restoration of his property, with permission to spend the rest of his days in America. The Duchessa wrote the name of the man who had talked to her. Unfortunately this man turned out to be half a rogue, a weak-kneed creature; it was on the strength of his confession that the famous Ferrante Palla had been sentenced to death.
La singularité de cette grâce mit le comble à l’agrément de la position de Mme Sanseverina. Le comte Mosca était fou de bonheur, ce fut une belle époque de sa vie, et elle eut une influence décisive sur les destinées de Fabrice. Celui-ci était toujours à Romagnan près de Novare, se confessant, chassant, ne lisant point et faisant la cour à une femme noble comme le portaient ses instructions. La duchesse était toujours un peu choquée de cette dernière nécessité. Un autre signe qui ne valait rien pour le comte, c’est qu’étant avec lui de la dernière franchise sur tout au monde, et pensant tout haut en sa présence, elle ne lui parlait jamais de Fabrice qu’après avoir songé à la tournure de sa phrase.The unprecedented nature of this pardon set the seal upon Signora Sanseverina's position. Conte Mosca was wild with delight; it was a great day in his life and one that had a decisive influence on Fabrizio's destiny. He, meanwhile, was still at Romagnano, near Novara, going to confession, hunting, reading nothing, and paying court to a lady of noble birth, as was laid down in his instructions. The Duchessa was still a trifle shocked by this last essential. Another sign which boded no good to the Conte was that, while she would speak to him with the utmost frankness about everyone else, and would think aloud in his presence, she never mentioned Fabrizio to him without first carefully choosing her words.
– Si vous voulez, lui disait un jour le comte, j’écrirai à cet aimable frère que vous avez sur le lac de Côme, et je forcerai bien ce marquis del Dongo, avec un peu de peine pour moi et mes amis de ***, à demander la grâce de votre aimable Fabrice. S’il est vrai, comme je me garderais bien d’en douter, que Fabrice soit un peu au-dessus des jeunes gens qui promènent leurs chevaux anglais dans les rues de Milan, quelle vie que celle qui à dix-huit ans ne fait rien et a la perspective de ne jamais rien faire ! Si le ciel lui avait accordé une vraie passion pour quoi que ce soit, fût-ce pour la pêche à la ligne, je la respecterais ; mais que fera-t-il à Milan même après sa grâce obtenue ? Il montera un cheval qu’il aurait fait venir d’Angleterre à une certaine heure, à une autre le désœuvrement le conduira chez sa maîtresse qu’il aimera moins que son cheval… Mais si vous m’en donnez l’ordre, je tâcherai de procurer ce genre de vie à votre neveu."If you like," the Conte said to her one day, "I will write to that charming brother you have on the Lake of Como, and I will soon force that Marchese del Dongo, if I and my friends in a certain quarter apply a little pressure, to ask for the pardon of your dear Fabrizio. If it be true, as I have not the least doubt that it is, that Fabrizio is somewhat superior to the young fellows who ride their English thoroughbreds about the streets of Milan, what a life, at eighteen, to be doing nothing with no prospect of ever having anything to do! If heaven had endowed him with a real passion for anything in the world, were it only for angling, I should respect it; but what is he to do at Milan, even after he has obtained his pardon? He will get on a horse, which he will have had sent to him from England, at a certain hour of the day; at another, idleness will take him to his mistress, for whom he will care less than he will for his horse.... But, if you say the word, I will try to procure this sort of life for your nephew."
– Je le voudrais officier, dit la duchesse."I should like him to be an officer," said the Duchessa.
– Conseilleriez-vous à un souverain de confier un poste qui, dans un jour donné, peut être de quelque importance à un jeune homme 1° susceptible d’enthousiasme ; 2° qui a montré de l’enthousiasme pour Napoléon, au point d’aller le rejoindre à Waterloo ? Songez à ce que nous serions tous si Napoléon eût vaincu à Waterloo ! Nous n’aurions point de libéraux à craindre, il est vrai, mais les souverains des anciennes familles ne pourraient régner qu’en épousant les filles de ses maréchaux. Ainsi la carrière militaire pour Fabrice, c’est la vie de l’écureuil dans la cage qui tourne : beaucoup de mouvement pour n’avancer en rien. Il aura le chagrin de se voir primer par tous les dévouements plébéiens. La première qualité chez un jeune homme aujourd’hui, c’est-à-dire pendant cinquante ans peut-être, tant que nous aurons peur et que la religion ne sera point rétablie, c’est de n’être pas susceptible d’enthousiasme et de n’avoir pas d’esprit."Would you recommend a Sovereign to entrust a post which, at a given date, may be of some importance to a young man who, in the first place, is liable to enthusiasm, and, secondly, has shewn enthusiasm for Napoleon to the extent of going to join him at Waterloo? Just think where we should all be if Napoleon had won at Waterloo! We should have no Liberals to be afraid of, it is true, but the Sovereigns of ancient Houses would be able to keep their thrones only by marrying the daughters of his Marshals. And so military life for Fabrizio would be the life of a squirrel in a revolving cage: plenty of movement with no progress. He would have the annoyance of seeing himself cut out by all sorts of plebeian devotion. The essential quality in a young man of the present day, that is to say for the next fifty years perhaps, so long as we remain in a state of fear and religion has not been re-established, is not to be liable to enthusiasm and not to shew any spirit.
« J’ai pensé à une chose, mais qui va vous faire jeter les hauts cris d’abord, et qui me donnera à moi des peines infinies et pendant plus d’un jour, c’est une folie que je veux faire pour vous. Mais, dites-moi, si vous le savez, quelle folie je ne ferais pas pour obtenir un sourire."I have thought of one thing, but one that will begin by making you cry out in protest, and will give me infinite trouble for many a day to come: it is an act of folly which I am ready to commit for you. But tell me, if you can, what folly would I not commit to win a smile?"
– Eh bien ? dit la duchesse."Well?" said the Duchessa.
– Eh bien ! nous avons eu pour archevêques à Parme trois membres de votre famille : Ascagne del Dongo qui a écrit, en 16…, Fabrice en 1699, et un second Ascagne en 1740. Si Fabrice veut entrer dans la prélature et marquer par des vertus du premier ordre, je le fais évêque quelque part, puis archevêque ici, si toutefois mon influence dure. L’objection réelle est celle-ci : resterai-je ministre assez longtemps pour réaliser ce beau plan qui exige plusieurs années ? Le prince peut mourir, il peut avoir le mauvais goût de me renvoyer. Mais enfin c’est le seul moyen que j’aie de faire pour Fabrice quelque chose qui soit digne de vous."Well, we have had as Archbishops of Parma three members of your family: Ascanio del Dongo who wrote a book in sixteen-something, Fabrizio in 1699, and another Ascanio in 1740. If Fabrizio cares to enter the prelacy, and to make himself conspicuous for virtues of the highest order, I can make him a Bishop somewhere, and then Archbishop here, provided that my influence lasts. The real objection is this: shall I remain Minister for long enough to carry out this fine plan, which will require several years? The Prince may die, he may have the bad taste to dismiss me. But, after all, it is the only way open to me of securing for Fabrizio something that is worthy of you."
On discuta longtemps : cette idée répugnait fort à la duchesse.They discussed the matter at length: the idea was highly repugnant to the Duchessa.
– Reprouvez-moi, dit-elle au comte, que toute autre carrière est impossible pour Fabrice."Prove to me again," she said to the Conte, "that every other career is impossible for Fabrizio."
Le comte prouva.The Conte proved it.
– Vous regrettez, ajouta-t-il, le brillant uniforme ; mais à cela je ne sais que faire."You regret," he added, "the brilliant uniform; but as to that, I do not know what to do."
Après un mois que la duchesse avait demandé pour réfléchir, elle se rendit en soupirant aux vues sages du ministre.After a month in which the Duchessa had asked to be allowed to think things over, she yielded with a sigh to the sage views of the Minister.
– Monter d’un air empesé un cheval anglais dans quelque grande ville, répétait le comte, ou prendre un état qui ne jure pas avec sa naissance ; je ne vois pas de milieu. Par malheur, un gentilhomme ne peut se faire ni médecin, ni avocat, et le siècle est aux avocats."Either ride stiffly upon an English horse through the streets of some big town," repeated the Conte, "or adopt a calling that is not unbefitting his birth; I can see no middle course. Unfortunately, a gentleman cannot become either a doctor or a barrister, and this age is made for barristers.
« Rappelez-vous toujours, madame, répétait le comte, que vous faites à votre neveu, sur le pavé de Milan, le sort dont jouissent les jeunes gens de son âge qui passent pour les plus fortunés. Sa grâce obtenue, vous lui donnez quinze, vingt, trente mille francs ; peu vous importe, ni vous ni moi ne prétendons faire des économies."Always bear in mind, Signora," the Conte went on, "that you are giving your nephew, on the streets of Milan, the lot enjoyed by the young men of his age who pass for the most fortunate. His pardon once procured, you will give him fifteen, twenty, thirty thousand francs; the amount does not matter; neither you nor I make any pretence of saving money."
La duchesse était sensible à la gloire ; elle ne voulait pas que Fabrice fût un simple mangeur d’argent ; elle revint au plan de son amant.The Duchessa was susceptible to the idea of fame; she did not wish Fabrizio to be simply a young man living on an allowance; she reverted to her lover's plan.
– Remarquez, lui disait le comte, que je ne prétends pas faire de Fabrice un prêtre exemplaire comme vous en voyez tant. Non ; c’est un grand seigneur avant tout ; il pourra rester parfaitement ignorant si bon lui semble, et n’en deviendra pas moins évêque et archevêque, si le prince continue à me regarder comme un homme utile."Observe," the Conte said to her, "that I do not pretend to turn Fabrizio into an exemplary priest, like so many that you see. No, he is a great gentleman, first and foremost; he can remain perfectly ignorant if it seems good to him, and will none the less become Bishop and Archbishop, if the Prince continues to regard me as a useful person.
« Si vos ordres daignent changer ma proposition en décret immuable, ajouta le comte, il ne faut point que Parme voie notre protégé dans une petite fortune. La sienne choquera, si on l’a vu ici simple prêtre : il ne doit paraître à Parme qu’avec les bas violets 5 et dans un équipage convenable. Tout le monde alors devinera que votre neveu doit être évêque, et personne ne sera choqué."If your orders deign to transform my proposal into an immutable decree," the Conte went on, "our protégé must on no account be seen in Parma living with modest means. His subsequent promotion will cause a scandal if people have seen him here as an ordinary priest; he ought not to appear in Parma until he has his violet stockings and a suitable establishment. Then everyone will assume that your nephew is destined to be a Bishop, and nobody will be shocked.
« Si vous m’en croyez, vous enverrez Fabrice faire sa théologie, et passer trois années à Naples. Pendant les vacances de l’Académie ecclésiastique, il ira, s’il veut, voir Paris et Londres ; mais il ne se montrera jamais à Parme."If you will take my advice, you will send Fabrizio to take his theology and spend three years at Naples. During the vacations of the Ecclesiastical Academy he can go if he likes to visit Paris and London, but he must never shew his face in Parma."
Ce mot donna comme un frisson à la duchesse.This sentence made the Duchessa shudder.
Elle envoya un courrier à son neveu, et lui donna rendez-vous à Plaisance. Faut-il dire que ce courrier était porteur de tous les moyens d’argent et de tous les passeports nécessaires ?She sent a courier to her nephew, asking him to meet her at Piacenza. Need it be said that this courier was the bearer of all the means of obtaining money and all the necessary passports?
Arrivé le premier à Plaisance, Fabrice courut au-devant de la duchesse, et l’embrassa avec des transports qui la firent fondre en larmes. Elle fut heureuse que le comte ne fût pas présent ; depuis leurs amours, c’était la première fois qu’elle éprouvait cette sensation.Arriving first at Piacenza, Fabrizio hastened to meet the Duchessa, and embraced her with transports of joy which made her dissolve in tears. She was glad that the Conte was not present; since they had fallen in love, it was the first time that she had experienced this sensation.
Fabrice fut profondément touché, et ensuite affligé des plans que la duchesse avait faits pour lui ; son espoir avait toujours été que, son affaire de Waterloo arrangée, il finirait par être militaire. Une chose frappa la duchesse et augmenta encore l’opinion romanesque qu’elle s’était formée de son neveu ; il refusa absolument de mener la vie de café dans une des grandes villes d’Italie.Fabrizio was profoundly touched, and then distressed by the plans which the Duchessa had made for him; his hope had always been that, his affair at Waterloo settled, he might end by becoming a soldier. One thing struck the Duchessa, and still further increased the romantic opinion that she had formed of her nephew; he refused absolutely to lead a cajffè-haunting existence in one of the big towns of Italy.
– Te vois-tu au corso de Florence ou de Naples, disait la duchesse, avec des chevaux anglais de pur sang ! Pour le soir, une voiture, un joli appartement, etc."Can't you see yourself on the Corso of Florence or Naples," said the Duchessa, "with thoroughbred English horses? For the evenings a carriage, a charming apartment," and so forth.
Elle insistait avec délices sur la description de ce bonheur vulgaire qu’elle voyait Fabrice repousser avec dédain. « C’est un héros », pensait-elle.She dwelt with exquisite relish on the details of this vulgar happiness, which she saw Fabrizio thrust from him with disdain. "He is a hero," she thought.
– Et après dix ans de cette vie agréable, qu’aurai-je fait ? disait Fabrice ; que serai-je ? Un jeune homme mûr qui doit céder le haut du pavé au premier bel adolescent qui débute dans le monde, lui aussi sur un cheval anglais."And after ten years of this agreeable life, what shall I have done?" said Fabrizio; "what shall I be? A young man of a certain age, who will have to move out of the way of the first good-looking boy who makes his appearance in society, also mounted upon an English horse."
Fabrice rejeta d’abord bien loin le parti de l’Eglise ; il parlait d’aller à New York, de se faire citoyen et soldat républicain en Amérique.Fabrizio at first utterly rejected the idea of the Church. He spoke of going to New York, of becoming an American citizen and a soldier of the Republic.
– Quelle erreur est la tienne ! Tu n’auras pas la guerre, et tu retombes dans la vie de café, seulement sans élégance, sans musique, sans amours, répliqua la duchesse. Crois-moi, pour toi comme pour moi, ce serait une triste vie que celle d’Amérique."What a mistake you are making! You won't have any war, and you'll fall back into the caffè life, only without smartness, without music, without love affairs," replied the Duchessa. "Believe me, for you just as much as for myself, it would be a wretched existence there in America."
Elle lui expliqua le culte du dieu dollar, et ce respect qu’il faut avoir pour les artisans de la rue, qui par leurs votes décident de tout. On revint au parti de l’Eglise.She explained to him the cult of the god Dollar, and the respect that had to be shewn to the artisans in the street who by their votes decided everything. They came back to the idea of the Church.
– Avant de te gendarmer, lui dit la duchesse, comprends donc ce que le comte te demande : il ne s’agit pas du tout d’être un pauvre prêtre plus ou moins exemplaire et vertueux, comme l’abbé Blanès. Rappelle-toi ce que furent tes oncles les archevêques de Parme ; relis les notices sur leurs vies, dans le supplément à la généalogie. Avant tout il convient à un homme de ton nom d’être un grand seigneur, noble généreux, protecteur de la justice, destiné d’avance à se trouver à la tête de son ordre… et dans toute sa vie ne faisant qu’une coquinerie, mais celle-là fort utile."Before you fly into a passion," the Duchessa said to him, "just try to understand what the Conte is asking you to do; there is no question whatever of your being a poor priest of more or less exemplary and virtuous life, like Priore Blanès. Remember the example of your uncles, the Archbishops of Parma; read over again the accounts of their lives in the supplement to the Genealogy. First and foremost, a man with a name like yours has to be a great gentleman, noble, generous, an upholder of justice, destined from the first to find himself at the head of his order ... and in the whole of his life doing only one dishonourable thing, and that a very useful one."
– Ainsi voilà toutes mes illusions à vau-l’eau, disait Fabrice en soupirant profondément ; le sacrifice est cruel ! je l’avoue, je n’avais pas réfléchi à cette horreur pour l’enthousiasme et l’esprit, même exercés à leur profit, qui désormais va régner parmi les souverains absolus."So all my illusions are shattered," said Fabrizio, heaving a deep sigh; "it is a cruel sacrifice! I admit, I had not taken into account this horror of enthusiasm and spirit, even when wielded to their advantage, which from now onwards is going to prevail amongst absolute monarchs."
– Songe qu’une proclamation, qu’un caprice du cœur précipite l’homme enthousiaste dans le parti contraire à celui qu’il a servi toute la vie !"Remember that a proclamation, a caprice of the heart flings the enthusiast into the bosom of the opposite party to the one he has served all his life!"
– Moi enthousiaste ! répéta Fabrice ; étrange accusation ! je ne puis pas même être amoureux !"I an enthusiast!" repeated Fabrizio; "a strange accusation! I cannot manage even to be in love!"
– Comment ? s’écria la duchesse."What!" exclaimed the Duchessa.
– Quand j’ai l’honneur de faire la cour à une beauté, même de bonne naissance, et dévote, je ne puis penser à elle que quand je la vois."When I have the honour to pay my court to a beauty, even if she is of good birth and sound religious principles, I cannot think about her except when I see her."
Cet aveu fit une étrange impression sur la duchesse.This avowal made a strange impression upon the Duchessa.
– Je te demande un mois, reprit Fabrice, pour prendre congé de Mme C. de Novare et, ce qui est encore plus difficile, des châteaux en Espagne de toute ma vie. J’écrirai à ma mère, qui sera assez bonne pour venir me voir à Belgirate, sur la rive piémontaise du lac Majeur, et le trente et unième jour après celui-ci, je serai incognito dans Parme."I ask for a month," Fabrizio went on, "in which to take leave of Signora C----, of Novara, and, what will be more difficult still, of all the castles I have been building in the air all my life. I shall write to my mother, who will be so good as to come and see me at Belgirate, on the Piedmontese shore of Lake Maggiore, and, in thirty-one days from now, I shall be in Parma incognito."
– Garde-t’en bien ! s’écria la duchesse."No, whatever you do!" cried the Duchessa.
Elle ne voulait pas que le comte Mosca la vît parler à Fabrice.She did not wish Conte Mosca to see her talking to Fabrizio.
Les mêmes personnages se revirent à Plaisance ; la duchesse cette fois était fort agitée ; un orage s’était élevé à la cour, le parti de la marquise Raversi touchait au triomphe ; il était possible que le comte Mosca fût remplacé par le général Fabio Conti, chef de ce qu’on appelait à Parme le parti libéral. Excepté le nom du rival qui croissait dans la faveur du prince, la duchesse dit tout à Fabrice. Elle discuta de nouveau les chances de son avenir, même avec la perspective de manquer de la toute-puissante protection du comte.The same pair met again at Piacenza. The Duchessa this time was highly agitated: a storm had broken at court; the Marchesa Raversi's party was on the eve of a triumph; it was on the cards that Conte Mosca might be replaced by General Fabio Conti, the leader of what was called at Parma the Liberal Party. Omitting only the name of the rival who was growing in the Prince's favour, the Duchessa told Fabrizio everything. She discussed afresh the chances of his future career, even with the prospect of his losing the all-powerful influence of the Conte.
– Je vais passer trois ans à l’Académie ecclésiastique de Naples, s’écria Fabrice ; mais puisque je dois être avant tout un jeune gentilhomme, et que tu ne m’astreins pas à mener la vie sévère d’un séminariste vertueux, ce séjour à Naples ne m’effraie nullement, cette vie-là vaudra bien celle de Romagnano ; la bonne compagnie de l’endroit commençait à me trouver jacobin. Dans mon exil j’ai découvert que je ne sais rien, pas même le latin, pas même l’orthographe. J’avais le projet de refaire mon éducation à Novare, j’étudierai volontiers la théologie à Naples : c’est une science compliquée."I am going to spend three years in the Ecclesiastical Academy at Naples," exclaimed Fabrizio; "but since I must be before all things a young gentleman, and you do not oblige me to lead the life of a virtuous seminarist, the prospect of this stay at Naples does -not frighten me in the least; the life there will be in every way as pleasant as life at Romagnano; the best society of the neighbourhood was beginning to class me as a Jacobin. In my exile I have discovered that I know nothing, not even Latin, not even how to spell. I had planned to begin my education over again at Novara; I shall willingly study theology at Naples; it is a complicated science."
La duchesse fut ravie.The Duchessa was overjoyed.
– Si nous sommes chassés, lui dit-elle, nous irons te voir à Naples. Mais puisque tu acceptes jusqu’à nouvel ordre le parti des bas violets, le comte, qui connaît bien l’Italie actuelle, m’a chargé d’une idée pour toi. Crois ou ne crois pas à ce qu’on t’enseignera, mais ne fais jamais aucune objection. Figure-toi qu’on t’enseigne les règles du jeu de whist ; est-ce que tu ferais des objections aux règles du whist ? J’ai dit au comte que tu croyais, et il s’en est félicité ; cela est utile dans ce monde et dans l’autre. Mais si tu crois, ne tombe point dans la vulgarité de parler avec horreur de Voltaire, Diderot, Raynal, et de tous ces écervelés de Français précurseurs des deux chambres. Que ces noms-là se trouvent rarement dans ta bouche ; mais enfin quand il le faut, parle de ces messieurs avec une ironie calme ; ce sont gens depuis longtemps réfutés, et dont les attaques ne sont plus d’aucune conséquence. Crois aveuglément tout ce que l’on te dira à l’Académie. Songe qu’il y a des gens qui tiendront note fidèle de tes moindres objections ; on te pardonnera une petite intrigue galante si elle est bien menée, et non pas un doute ; l’âge supprime l’intrigue et augmente le doute. Agis sur ce principe au tribunal de la pénitence. Tu auras une lettre de recommandation pour un évêque factotum du cardinal archevêque de Naples ; à lui seul tu dois avouer ton escapade en France, et ta présence, le 18 juin, dans les environs de Waterloo. Du reste abrège beaucoup, diminue cette aventure, avoue-la seulement pour qu’on ne puisse pas te reprocher de l’avoir cachée ; tu étais si jeune alors !"If we are driven out of Parma," she told him, "we shall come and visit you at Naples. But since you agree, until further orders, to try for the violet stockings, the Conte, who knows the Italy of to-day through and through, has given me an idea to suggest to you. Believe or not, as you choose, what they teach you, but never raise any objection. Imagine that they are teaching you the rules of the game of whist; would you raise any objection to the rules of whist? I have told the Conte that you do believe, and he is delighted to hear it; it is useful in this world and in the next. But, if you believe, do not fall into the vulgar habit of speaking with horror of Voltaire, Diderot, Raynal and all those harebrained Frenchmen who paved the way to the Dual Chamber. Their names should not be allowed to pass your lips, but if you must mention them, speak of these gentlemen with a calm irony: they are people who have long since been refuted and whose attacks are no longer of any consequence. Believe blindly everything that they tell you at the Academy. Bear in mind that there are people who will make a careful note of your slightest objections; they will forgive you a little amorous intrigue if it is done in the proper way, but not a doubt: age stifles intrigue but encourages doubt. Act on this principle at the tribunal of penitence. You shall have a letter of recommendation to a Bishop who is factotum to the Cardinal Archbishop of Naples: to him alone you should admit your escapade in France and your presence on the 18th of June in the neighbourhood of Waterloo. Even then, cut it as short as possible, confess it only so that they cannot reproach you with having kept it secret. You were so young at the time!
« La seconde idée que le comte t’envoie est celle-ci : S’il te vient une raison brillante, une réplique victorieuse qui change le cours de la conversation, ne cède point à la tentation de briller, garde le silence ; les gens fins verront ton esprit dans tes yeux. Il sera temps d’avoir de l’esprit quand tu seras évêque."The second idea which the Conte sends you is this: if there should occur to you a brilliant argument, a triumphant retort that will change the course of the conversation, do not give in to the temptation to shine; remain silent: people of any discernment will see your cleverness in your eyes. It will be time enough to be witty when you are a Bishop."
Fabrice débuta à Naples avec une voiture modeste et quatre domestiques, bons Milanais, que sa tante lui avait envoyés. Après une année d’étude personne ne disait que c’était un homme d’esprit, on le regardait comme un grand seigneur appliqué, fort généreux, mais un peu libertin.Fabrizio began his life at Naples with an unpretentious carriage and four servants, good Milanese, whom his aunt had sent him. After a year of study, no one said of him that he was a man of parts: people looked upon him as a great nobleman, of a studious bent, extremely generous, but something of a libertine.
Cette année, assez amusante pour Fabrice, fut terrible pour la duchesse. Le comte fut trois ou quatre fois à deux doigts de sa perte ; le prince, plus peureux que jamais parce qu’il était malade cette année-là, croyait, en le renvoyant, se débarrasser de l’odieux des exécutions faites avant l’entrée du comte au ministère. Le Rassi était le favori du cœur qu’on voulait garder avant tout. Les périls du comte lui attachèrent passionnément la duchesse, elle ne songeait plus à Fabrice. Pour donner une couleur à leur retraite possible, il se trouva que l’air de Parme, un peu humide en effet, comme celui de toute la Lombardie, ne convenait nullement à sa santé. Enfin après des intervalles de disgrâce, qui allèrent pour le comte, premier ministre, jusqu’à passer quelquefois vingt jours entiers sans voir son maître en particulier, Mosca l’emporta ; il fit nommer le général Fabio Conti, le prétendu libéral, gouverneur de la citadelle où l’on enfermait les libéraux jugés par Rassi. Si Conti use d’indulgence envers ses prisonniers, disait Mosca à son amie, on le disgracie comme un jacobin auquel ses idées politiques font oublier ses devoirs de général ; s’il se montre sévère et impitoyable, et c’est ce me semble de ce côté-là qu’il inclinera, il cesse d’être le chef de son propre parti, et s’aliène toutes les familles qui ont un des leurs à la citadelle. Ce pauvre homme sait prendre un air tout confit de respect à l’approche du prince ; au besoin il change de costume quatre fois en un jour ; il peut discuter une question d’étiquette, mais ce n’est point une tête capable de suivre le chemin difficile par lequel seulement il peut se sauver ; et dans tous les cas je suis là.That year, amusing enough for Fabrizio, was terrible for the Duchessa. The Conte was three or four times within an inch of ruin; the Prince, more timorous than ever, because he was ill that year, believed that by dismissing him he could free himself from the odium of the executions carried out before the Conte had entered his service. Rassi was the cherished favourite who must at all costs be retained. The Conte's perils won him the passionate attachment of the Duchessa; she gave no more thought to Fabrizio. To lend colour to their possible retirement, it appeared that the air of Parma, which was indeed a trifle damp as it is everywhere in Lombardy, did not at all agree with her. Finally, after intervals of disgrace which went so far as to, make the Conte, though Prime Minister, spend sometimes twenty whole days without seeing his master privately, Mosca won; he secured the appointment of General Fabio Conti, the so-called Liberal, as governor of the citadel in which were imprisoned the Liberals condemned by Rassi. "If Conti shows any leniency towards his prisoners," Mosca observed to his lady, "he will be disgraced as a Jacobin whose political theories have made him forget his duty as a general; if he shows himself stern and pitiless, and that, to my mind, is the direction in which he will tend, he ceases to be the leader of his own party and alienates all the families that have a relative in the citadel. This poor man has learned how to assume an air of awed respect on the approach of the Prince; if necessary, he changes his clothes four times a day; he can discuss a question of etiquette, but his is not a head capable of following the difficult path by which alone he can save himself from destruction; and in any case, I am there."
Le lendemain de la nomination du général Fabio Conti, qui terminait la crise ministérielle, on apprit que Parme aurait un journal ultra-monarchique.The day after the appointment of General Fabio Conti, which brought the ministerial crisis to an end, it was announced that Parma was to have an ultra-monarchist newspaper.
– Que de querelles ce journal va faire naître ! disait la duchesse."What feuds the paper will create!" said the Duchessa.
– Ce journal, dont l’idée est peut-être mon chef-d’œuvre, répondait le comte en riant, peu à peu je m’en laisserai bien malgré moi ôter la direction par les ultra-furibonds. J’ai fait attacher de beaux appointements aux places de rédacteur. De tous côtés on va solliciter ces places : cette affaire va nous faire passer un mois ou deux, et l’on oubliera les périls que je viens de courir. Les graves personnages P. et D. sont déjà sur les rangs."This paper, the idea of which is perhaps my masterpiece," replied the Conte with a smile, "I shall gradually and quite against my will allow to pass into the hands of the ultra-rabid section. I have attached some good salaries to the editorial posts. People are coming from all quarters to beg for employment on it; the excitement will help us through the next month or two, and people will forget the danger I have been in. Those seriously minded gentlemen P---- and D------ are already on the list."
– Mais ce journal sera d’une absurdité révoltante."But this paper will be quite revoltingly absurd."
– J’y compte bien, répliquait le comte. Le prince le lira tous les matins et admirera ma doctrine à moi qui l’ai fondé. Pour les détails, il approuvera ou sera choqué ; des heures qu’il consacre au travail en voilà deux de prises. Le journal se fera des affaires, mais à l’époque où arriveront les plaintes sérieuses, dans huit ou dix mois, il sera entièrement dans les mains des ultra-furibonds. Ce sera ce parti qui me gêne qui devra répondre, moi j’élèverai des objections contre le journal ; au fond, j’aime mieux cent absurdités atroces qu’un seul pendu. Qui se souvient d’une absurdité deux ans après le numéro du journal officiel ? Au lieu que les fils et la famille du pendu me vouent une haine qui durera autant que moi et qui peut-être abrégera ma vie."I am reckoning on that," replied the Conte. "The Prince will read it every morning and admire the doctrines taught by myself as its founder. As to the details, he will approve or be shocked; of the hours which he devotes every day to work, two will be taken up in this way. The paper will get itself into trouble, but when the serious complaints begin to come in, in eight or ten months' time, it will be entirely in the hands of the ultra-rabids. It will be this party, which is annoying me, that will have to answer; as for me, I shall raise objections to the paper; but after all I greatly prefer a hundred absurdities to one hanging. Who remembers an absurdity two years after the publication of the official gazette! It is better than having the sons and family of the hanged men vowing a hatred which will last as long as I shall and may perhaps shorten my life."
La duchesse, toujours passionnée pour quelque chose, toujours agissante, jamais oisive, avait plus d’esprit que toute la cour de Parme ; mais elle manquait de patience et d’impassibilité pour réussir dans les intrigues. Toutefois, elle était parvenue à suivre avec passion les intérêts des diverses coteries, elle commençait même à avoir un crédit personnel auprès du prince. Clara-Paolina, la princesse régnante, environnée d’honneurs, mais emprisonnée dans l’étiquette la plus surannée, se regardait comme la plus malheureuse des femmes. La duchesse Sanseverina lui fit la cour, et entreprit de lui prouver qu’elle n’était point si malheureuse. Il faut savoir que le prince ne voyait sa femme qu’à dîner : ce repas durait trente minutes et le prince passait des semaines entières sans adresser la parole à Clara-Paolina. Mme Sanseverina essaya de changer tout cela ; elle amusait le prince, et d’autant plus qu’elle avait su conserver toute son indépendance. Quand elle l’eût voulu, elle n’eût pas pu ne jamais blesser aucun des sots qui pullulaient à cette cour. C’était cette parfaite inhabileté de sa part qui la faisait exécrer du vulgaire des courtisans, tous comtes ou marquis, jouissant en général de cinq mille livres de rentes. Elle comprit ce malheur dès les premiers jours, et s’attacha exclusivement à plaire au souverain et à sa femme, laquelle dominait absolument le prince héréditaire. La duchesse savait amuser le souverain et profitait de l’extrême attention qu’il accordait à ses moindres paroles pour donner de bons ridicules aux courtisans qui la haïssaient. Depuis les sottises que Rassi lui avait fait faire, et les sottises de sang ne se réparent pas, le prince avait peur quelquefois, et s’ennuyait souvent, ce qui l’avait conduit à la triste envie ; il sentait qu’il ne s’amusait guère, et devenait sombre quand il croyait voir que d’autres s’amusaient ; l’aspect du bonheur le rendait furieux. « Il faut cacher nos amours », dit la duchesse à son ami ; et elle laissa deviner au prince qu’elle n’était plus que fort médiocrement éprise du comte, homme d’ailleurs si estimable.The Duchessa, always passionately interested in something, always active, never idle, had more spirit than the whole court of Parma put together; but she lacked the patience and impassivity necessary for success in intrigue. However, she had managed to follow with passionate excitement the interests of the various groups, she was beginning even to establish a certain personal reputation with the Prince. Clara-Paolina, the Princess Consort, surrounded with honours but a prisoner to the most antiquated etiquette, looked upon herself as the unhappiest of women. The Duchessa Sanseverina paid her various attentions and tried to prove to her that she was by no means so unhappy as she supposed. It should be explained that the Prince saw his wife only at dinner: this meal lasted for thirty minutes, and the Prince would spend whole weeks without saying a word to Clara-Paolina. Signora Sanseverina attempted to change all this; she amused the Prince, all the more as she had managed to retain her independence intact. Had she wished to do so, she could not have succeeded in never hurting any of the fools who swarmed about this court. It was this utter inadaptability on her part that led to her being execrated by the common run of courtiers, all Conti or Marchesi, with an average income of 5,000 lire. She realised this disadvantage after the first few days, and devoted herself exclusively to pleasing the Sovereign and his Consort, the latter of whom was in absolute control of the Crown Prince. The Duchessa knew how to amuse the Sovereign, and profited by the extreme attention he paid to her lightest word to put in some shrewd thrusts at the courtiers who hated her. After the foolish actions that Rassi had made him commit, and for foolishness that sheds blood there is no reparation, the Prince was sometimes afraid and was often bored, which had brought him to a state of morbid envy; he felt that he was deriving little amusement from life, and grew sombre when he saw other people amused; the sight of happiness made him furious. "We must keep our love secret," she told her admirer, and gave the Prince to understand that she was only very moderately attached to the Conte, who for that matter was so thoroughly deserving of esteem.
Cette découverte avait donné un jour heureux à Son Altesse. De temps à autre, la duchesse laissait tomber quelques mots du projet qu’elle aurait de se donner chaque année un congé de quelques mois qu’elle emploierait à voir l’Italie qu’elle ne connaissait point : elle irait visiter Naples, Florence, Rome. Or, rien au monde ne pouvait faire plus de peine au prince qu’une telle apparence de désertion : c’était là une de ses faiblesses les plus marquées, les démarches qui pouvaient être imputées à mépris pour sa ville capitale lui perçaient le cœur. Il sentait qu’il n’avait aucun moyen de retenir Mme Sanseverina, et Mme Sanseverina était de bien loin la femme la plus brillante de Parme. Chose unique avec la paresse italienne, on revenait des campagnes environnantes pour assister à ses jeudis ; c’étaient de véritables fêtes ; presque toujours la duchesse y avait quelque chose de neuf et de piquant. Le prince mourait d’envie de voir un de ces jeudis ; mais comment s’y prendre ? Aller chez un simple particulier ! c’était une chose que ni son père ni lui n’avaient jamais faite !This discovery had given His Highness a happy day. From time to time, the Duchessa let fall a few words about the plan she had in her mind of taking a few months' holiday every year, to be spent in seeing Italy, which she did not know at all; she would visit Naples, Florence, Rome. Now nothing in the world was more capable of distressing the Prince than an apparent desertion of this sort: it was one of his most pronounced weaknesses; any action that might be interpreted as showing contempt for his capital city pierced him to the heart. He felt that he had no way of holding Signora Sanseverina, and Signora Sanseverina was by far the most brilliant woman in Parma. A thing without parallel in the lazy Italian character, people used to drive in from the surrounding country to attend her Thursdays; they were regular festivals; almost every week the Duchessa had something new and sensational to present. The Prince was dying to see one of these Thursdays for himself; but how was it to be managed? Go to the house of a private citizen! That was a thing that neither his father nor he had ever done in their lives!
Un certain jeudi, il pleuvait, il faisait froid ; à chaque instant de la soirée le duc entendait des voitures qui ébranlaient le pavé de la place du palais, en allant chez Mme Sanseverina. Il eut un mouvement d’impatience : d’autres s’amusaient, et lui, prince souverain, maître absolu, qui devait s’amuser plus que personne au monde, il connaissait l’ennui ! Il sonna son aide de camp, il fallut le temps de placer une douzaine de gens affidés dans la rue qui conduisait du palais de Son Altesse au palais Sanseverina. Enfin, après une heure qui parut un siècle au prince, et pendant laquelle il fut vingt fois tenté de braver les poignards et de sortir à l’étourdie et sans nulle précaution, il parut dans le premier salon de Mme Sanseverina. La foudre serait tombée dans ce salon qu’elle n’eût pas produit une pareille surprise. En un clin d’œil, et à mesure que le prince s’avançait, s’établissait dans ces salons si bruyants et si gais un silence de stupeur ; tous les yeux, fixés sur le prince, s’ouvraient outre mesure. Les courtisans paraissaient déconcertés ; la duchesse elle seule n’eut point l’air étonné. Quand enfin l’on eut retrouvé la force de parler, la grande préoccupation de toutes les personnes présentes fut de décider cette importante question : la duchesse avait-elle été avertie de cette visite, ou bien a-t-elle été surprise comme tout le monde ?There came a certain Thursday of cold wind and rain; all through the evening the Prince heard carriages rattling over the pavement of the piazza outside the Palace, on their way to Signora Sanseverina's. He moved petulantly in his chair: other people were amusing themselves, and he, their sovereign Prince, their absolute master, who ought to find more amusement than anyone in the world, he was tasting the fruit of boredom! He rang for his aide-de-camp: he was obliged to wait until a dozen trustworthy men had been posted in the street that led from the Royal Palace to the palazzo Sanseverina. Finally, after an hour that seemed to the Prince an age, during which he had been minded a score of times to brave the assassins' daggers and to go boldly out without any precaution, he appeared in the first of Signora Sanseverina's drawing-rooms. A thunderbolt might have fallen upon the carpet and not produced so much surprise. In the twinkling of an eye, and as the Prince advanced through them, these gay and noisy rooms were hushed to a stupefied silence; every eye, fixed on the Prince, was strained with attention. The courtiers appeared disconcerted; the Duchessa alone shewed no sign of surprise. When finally her guests had recovered sufficient strength to speak, the great preoccupation of all present was to decide the important question: had the Duchessa been warned of this visit, or had she like everyone else been taken by surprise?
Le prince s’amusa, et l’on va juger du caractère tout de premier mouvement de la duchesse, et du pouvoir infini que les idées vagues de départ adroitement jetées lui avaient laissé prendre.The Prince was amused, and the reader may now judge of the utterly impulsive character of the Duchessa, and of the boundless power which vague ideas of departure, adroitly disseminated, had enabled her to assume.
En reconduisant le prince qui lui adressait des mots fort aimables, il lui vint une idée singulière et qu’elle osa bien lui dire tout simplement, et comme une chose des plus ordinaires.As she went to the door with the Prince, who was making her the prettiest speeches, an odd idea came to her which she ventured to put into words quite simply, and as though it were the most natural thing in the world.
– Si Votre Altesse Sérénissime voulait adresser à la princesse trois ou quatre de ces phrases charmantes qu’elle me prodigue, elle ferait mon bonheur bien plus sûrement qu’en me disant ici que je suis jolie. C’est que je ne voudrais pas pour tout au monde que la princesse pût voir de mauvais œil l’insigne marque de faveur dont Votre Altesse vient de m’honorer."If Your Serene Highness would address to the Princess three or four of these charming utterances which he lavishes on me, he could be far more certain of giving me pleasure than by telling me that I am pretty. I mean that I would not for anything in the world have the Princess look with an unfriendly eye on the signal mark of his favour with which His Highness has honoured me this evening."
Le prince la regarda fixement et répliqua d’un air sec :The Prince looked fixedly at her and replied in a dry tone:
– Apparemment que je suis le maître d’aller où il me plaît."I was under the impression that I was my own master and could go where I pleased."
La duchesse rougit.The Duchessa blushed.
– Je voulais seulement, reprit-elle à l’instant, ne pas exposer Son Altesse à faire une course inutile, car ce jeudi sera le dernier ; je vais aller passer quelques jours à Bologne ou à Florence."I wished only," she explained, instantly recovering herself, "not to expose His Highness to the risk of a bootless errand, for this Thursday will be the last; I am going for a few days to Bologna or Florence."
Comme elle rentrait dans ses salons, tout le monde la croyait au comble de la faveur, et elle venait de hasarder ce que de mémoire d’homme personne n’avait osé à Parme. Elle fit un signe au comte qui quitta sa table de whist et la suivit dans un petit salon éclairé, mais solitaire.When she reappeared in the rooms, everyone imagined her to be at the height of favour, whereas she had just taken a risk upon which, in the memory of man, no one had ever ventured. She made a sign to the Conte, who rose from the whist-table and followed her into a little room that was lighted but empty.
– Ce que vous avez fait est bien hardi, lui dit-il ; je ne vous l’aurais pas conseillé ; mais dans les cœurs bien épris, ajouta-t-il en riant, le bonheur augmente l’amour, et si vous partez demain matin, je vous suis demain soir. Je ne serai retardé que par cette corvée du ministère des finances dont j’ai eu la sottise de me charger, mais en quatre heures de temps bien employées on peut faire la remise de bien des caisses. Rentrons, chère amie, et faisons de la fatuité ministérielle en toute liberté, et sans nulle retenue, c’est peut-être la dernière représentation que nous donnons en cette ville. S’il se croit bravé, l’homme est capable de tout ; il appellera cela faire un exemple. Quand ce monde sera parti, nous aviserons aux moyens de vous barricader pour cette nuit ; le mieux serait peut-être de partir sans délai pour votre maison de Sacca, près du Pô, qui a l’avantage de n’être qu’à une demi-heure de distance des Etats autrichiens."You have done a very bold thing," he informed her; "I should not have advised it myself, but when hearts are really inflamed," he added with a smile, "happiness enhances love, and if you leave to-morrow morning, I shall follow you to-morrow night. I shall be detained here only by that burden of a Ministry of Finance which I was stupid enough to take on my shoulders; but in four hours of hard work, one can hand over a good many accounts. Let us go back, dear friend, and play at ministerial fatuity with all freedom and without reserve; it may be the last performance that we shall give in this town. If he thinks he is being defied, the man is capable of anything; he will call it making an example. When these people have gone, we can decide on a way of barricading you for to-night; the best plan perhaps would be to set off without delay for your house at Sacca, by the Po, which has the advantage of being within half an hour of Austrian territory."
L’amour et l’amour-propre de la duchesse eurent un moment délicieux ; elle regarda le comte, et ses yeux se mouillèrent de larmes. Un ministre si puissant, environné de cette foule de courtisans qui l’accablaient d’hommages égaux à ceux qu’ils adressaient au prince lui-même, tout quitter pour elle et avec cette aisance !For the Duchessa's love and self-esteem this was an exquisite moment; she looked at the Conte, and her eyes brimmed with tears. So powerful a Minister, surrounded by this swarm of courtiers who loaded him with homage equal to that which they paid to the Prince himself, to leave everything for her sake, and with such unconcern!
En rentrant dans les salons, elle était folle de joie. Tout le monde se prosternait devant elle.When she returned to the drawing-room she was beside herself with joy. Everyone bowed down before her.
« Comme le bonheur change la duchesse, disaient de toutes parts les courtisans, c’est à ne pas la reconnaître. Enfin cette âme romaine et au-dessus de tout daigne pourtant apprécier la faveur exorbitante dont elle vient d’être l’objet de la part du souverain ! »"How prosperity has changed the Duchessa!" was murmured everywhere by the courtiers, "one would hardly recognise her. So that Roman spirit, so superior to everything in the world, does, after all, deign to appreciate the extraordinary favour that has just been conferred upon her by the Sovereign!"
Vers la fin de la soirée, le comte vint à elle :Towards the end of the evening the Conte came to her:
– Il faut que je vous dise des nouvelles. Aussitôt les personnes qui se trouvaient auprès de la duchesse s’éloignèrent."I must tell you the latest news." Immediately the people who happened to be standing near the Duchessa withdrew.
– Le prince en rentrant au palais, continua le comte, s’est fait annoncer chez sa femme. Jugez de la surprise ! Je viens vous rendre compte, lui a-t-il dit, d’une soirée fort aimable, en vérité, que j’ai passée chez la Sanseverina. C’est elle qui m’a prié de vous faire le détail de la façon dont elle a arrangé ce vieux palais enfumé. Alors le prince, après s’être assis, s’est mis à faire la description de chacun de vos salons."The Prince, on his return to the Palace," the Conte went on, "had himself announced at the door of his wife's room. Imagine the surprise! 'I have come to tell you,' he said to her, 'about a really most delightful evening I have spent at the Sanseverina's. It was she who asked me to give you a full description of the way in which she has decorated that grimy old palazzo.' Then the Prince took a seat and went into a description of each of your rooms in turn.
« Il a passé plus de vingt-cinq minutes chez sa femme qui pleurait de joie ; malgré son esprit, elle n’a pas pu trouver un mot pour soutenir la conversation sur le ton léger que Son Altesse voulait bien lui donner."He spent more than twenty-five minutes with his wife, who was in tears of joy; for all her intelligence, she could not think of anything to keep the conversation going in the light tone which His Highness was pleased to impart to it."
Ce prince n’était point un méchant homme, quoi qu’en pussent dire les libéraux d’Italie. A la vérité, il avait fait jeter dans les prisons un assez bon nombre d’entre eux, mais c’était par peur, et il répétait quelquefois comme pour se consoler de certains souvenirs : Il vaut mieux tuer le diable que si le diable nous tue. Le lendemain de la soirée dont nous venons de parler, il était tout joyeux, il avait fait deux belles actions : aller au jeudi et parler à sa femme. A dîner, il lui adressa la parole ; en un mot, ce jeudi de Mme Sanseverina amena une révolution d’intérieur dont tout Parme retentit ; la Raversi fut consternée, et la duchesse eut une double joie : elle avait pu être utile à son amant et l’avait trouvé plus épris que jamais.This Prince was by no means a wicked man, whatever the Liberals of Italy might say of him. As a matter of fact, he had cast a good number of them into prison, but that was from fear, and he used to repeat now and then, as though to console himself for certain unpleasant memories: "It is better to kill the devil than to let the devil kill you." The day after the party we have been describing, he was supremely happy; he had done two good actions: he had gone to the Thursday, and he had talked to his wife. At dinner, he addressed her again; in a word, this Thursday at Signora Sanseverina's brought about a domestic revolution with which the whole of Parma rang; the Raversi was in consternation, and the Duchessa doubly delighted: she had contrived to be of use to her lover, and had found him more in love with her than ever.
– Tout cela à cause d’une idée bien imprudente qui m’est venue ! disait-elle au comte. Je serais plus libre sans doute à Rome ou à Naples, mais y trouverais-je un jeu aussi attachant ? Non, en vérité, mon cher comte, et vous faites mon bonheur."All this owing to a thoroughly rash idea which came into my mind!" she said to the Conte. "I should be more free, no doubt, in Rome or Naples, but should I find so fascinating a game to play there? No, indeed, my dear Conte, and you provide me with all my joy in life."
CHAPITRE VIICHAPTER SEVEN
C’est de petits détails de cour aussi insignifiants que celui que nous venons de raconter qu’il faudrait remplir l’histoire des quatre années qui suivirent. Chaque printemps, la marquise venait avec ses filles passer deux mois au palais Sanseverina ou à la terre de Sacca, aux bords du Pô ; il y avait des moments bien doux, et l’on parlait de Fabrice ; mais le comte ne voulut jamais lui permettre une seule visite à Parme. La duchesse et le ministre eurent bien à réparer quelques étourderies, mais en général Fabrice suivait assez sagement la ligne de conduite qu’on lui avait indiquée : un grand seigneur qui étudie la théologie et qui ne compte point absolument sur sa vertu pour faire son avancement. A Naples, il s’était pris d’un goût très vif pour l’étude de l’antiquité, il faisait des fouilles ; cette passion avait presque remplacé celle des chevaux. Il avait vendu ses chevaux anglais pour continuer des fouilles à Misène, où il avait trouvé un buste de Tibère, jeune encore, qui avait pris rang parmi les plus beaux restes de l’antiquité. La découverte de ce buste fut presque le plaisir le plus vif qu’il eût rencontré à Naples. Il avait l’âme trop haute pour chercher à imiter les autres jeunes gens, et, par exemple, pour vouloir jouer avec un certain sérieux le rôle d’amoureux. Sans doute il ne manquait point de maîtresses, mais elles n’étaient pour lui d’aucune conséquence, et, malgré son âge, on pouvait dire de lui qu’il ne connaissait point l’amour ; il n’en était que plus aimé. Rien ne l’empêchait d’agir avec le plus beau sang-froid, car pour lui une femme jeune et jolie était toujours l’égale d’une autre femme jeune et jolie ; seulement la dernière connue lui semblait la plus piquante. Une des dames les plus admirées à Naples avait fait des folies en son honneur pendant la dernière année de son séjour, ce qui d’abord l’avait amusé, et avait fini par l’excéder d’ennui, tellement qu’un des bonheurs de son départ fut d’être délivré des attentions de la charmante duchesse d’A… Ce fut en 1821, qu’ayant subi passablement tous ses examens, son directeur d’études ou gouverneur eut une croix et un cadeau, et lui partit pour voir enfin cette ville de Parme, à laquelle il songeait souvent. Il était monsignore, et il avait quatre chevaux à sa voiture ; à la poste avant Parme, il n’en prit que deux, et dans la ville fit arrêter devant l’église de Saint-Jean. Là se trouvait le riche tombeau de l’archevêque Ascagne del Dongo, son arrière-grand-oncle, l’auteur de la généalogie latine. Il pria auprès du tombeau, puis arriva à pied au palais de la duchesse qui ne l’attendait que quelques jours plus tard. Elle avait grand monde dans son salon, bientôt on la laissa seule.It is with trifling details of court life as insignificant as those related in the last chapter that we should have to fill up the history of the next four years. Every spring the Marchesa came with her daughters to spend a couple of months at the palazzo Sanseverina or on the property of Sacca, by the bank of the Po; there they spent some very pleasant hours and used to talk of Fabrizio, but the Conte would never allow him to pay a single visit to Parma. The Duchessa and the Minister had indeed to make amends for certain acts of folly, but on the whole Fabrizio followed soberly enough the line of conduct that had been laid down for him: that of a great nobleman who is studying theology and does not rely entirely on his virtues to bring him advancement. At Naples, he had acquired a keen interest in the study of antiquity, he made excavations; this new passion had almost taken the place of his passion for horses. He had sold his English thoroughbreds in order to continue his excavations at Miseno, where he had turned up a bust of Tiberius as a young man which had been classed among the finest relics of antiquity. The discovery of this bust was almost the keenest pleasure that had come to him at Naples. He had too lofty a nature to seek to copy the other young men he saw, to wish for example to play with any degree of seriousness the part of lover. Of course he never lacked mistresses, but these were of no consequence to him, and, in spite of his years, one might say of him that he still knew nothing of love: he was all the more loved on that account. Nothing prevented him from behaving with the most perfect coolness, for to him a young and pretty woman was always equivalent to any other young and pretty woman; only the latest comer seemed to him the most exciting. One of the most generally admired ladies in Naples had done all sorts of foolish things in his honour during the last year of his stay there, which at first had amused him, and had ended by boring him to tears, so much so that one of the joys of his departure was the prospect of being delivered from the attentions of the charming Duchessa d'A----. It was in 1821 that, having satisfactorily passed all his examinations, his director of studies, or governor, received a Cross and a gratuity, and he himself started out to see at length that city of Parma of which he had often dreamed. He was Monsignore, and he had four horses drawing his carriage; at the stage before Parma he took only two, and on entering the town made them stop outside the church of San Giovanni. There was to be found the costly tomb of Archbishop Ascanio del Dongo, his great-granduncle, the author of the Latin genealogy. He prayed beside the tomb, then went on foot to the palazzo of the Duchessa, who did not expect him until several days later. There was a large crowd in her drawing-room; presently they were left alone.
– Eh bien ! es-tu contente de moi ? lui dit-il en se jetant dans ses bras : grâce à toi, j’ai passé quatre années assez heureuses à Naples, au lieu de m’ennuyer à Novare avec ma maîtresse autorisée par la police."Well, are you satisfied with me?" he asked her as he flung himself into her arms; "thanks to you, I have spent four quite happy years at Naples, instead of eating my head off at Novara with my mistress authorised by the police."
La duchesse ne revenait pas de son étonnement, elle ne l’eût pas reconnu à le voir passer dans la rue ; elle le trouvait ce qu’il était en effet, l’un des plus jolis hommes de l’Italie ; il avait surtout une physionomie charmante. Elle l’avait envoyé à Naples avec la tournure d’un hardi casse-cou ; la cravache qu’il portait toujours alors semblait faire partie inhérente de son être : maintenant il avait l’air le plus noble et le plus mesuré devant les étrangers, et dans le particulier, elle lui trouvait tout le feu de sa première jeunesse. C’était un diamant qui n’avait rien perdu à être poli. Il n’y avait pas une heure que Fabrice était arrivé, lorsque le comte Mosca survint ; il arriva un peu trop tôt. Le jeune homme lui parla en si bons termes de la croix de Parme accordée à son gouverneur, et il exprima sa vive reconnaissance pour d’autres bienfaits dont il n’osait parler d’une façon aussi claire, avec une mesure si parfaite, que du premier coup d’œil le ministre le jugea favorablement.The Duchessa could not get over her astonishment; she would not have known him had she seen him go by in the street; she discovered him to be, what as a matter of fact he was, one of the best-looking men in Italy; his physiognomy in particular was charming. She had sent him to Naples a devil-may-care young rough-rider; the horsewhip he invariably carried at that time had seemed an inherent part of his person: now he had the noblest and most measured bearing before strangers, while in private conversation she found that he had retained all the ardour of his boyhood. This was a diamond that had lost nothing by being polished. Fabrizio had not been in the room an hour when Conte Mosca appeared; he arrived a little too soon. The young man spoke to him with so apt a choice of terms of the Cross of Parma that had been conferred on his governor, and expressed his lively gratitude for certain other benefits of which he did not venture to speak in so open a fashion, with so perfect a restraint, that at the first glance the Minister formed an excellent impression of him.
– Ce neveu, dit-il tout bas à la duchesse, est fait pour orner toutes les dignités auxquelles vous voudrez l’élever par la suite."This nephew," he murmured to the Duchessa, "is made to adorn all the exalted posts to which you will raise him in due course."
Tout allait à merveille jusque-là, mais quand le ministre, fort content de Fabrice, et jusque-là attentif uniquement à ses faits et gestes, regarda la duchesse, il lui trouva des yeux singuliers. « Ce jeune homme fait ici une étrange impression », se dit-il. Cette réflexion fut amère ; le comte avait atteint la cinquantaine, c’est un mot bien cruel et dont peut-être un homme éperdument amoureux peut seul sentir tout le retentissement. Il était fort bon, fort digne d’être aimé, à ses sévérités près comme ministre. Mais, à ses yeux, ce mot cruel la cinquantaine jetait du noir sur toute sa vie et eût été capable de le faire cruel pour son propre compte. Depuis cinq années qu’il avait décidé la duchesse à venir à Parme, elle avait souvent excité sa jalousie surtout dans les premiers temps, mais jamais elle ne lui avait donné de sujet de plainte réel. Il croyait même, et il avait raison, que c’était dans le dessein de mieux s’assurer de son cœur que la duchesse avait eu recours à ces apparences de distinction en faveur de quelques jeunes beaux de la cour. Il était sûr, par exemple, qu’elle avait refusé les hommages du prince, qui même, à cette occasion, avait dit un mot instructif.So far, all had gone wonderfully well, but when the Minister, thoroughly satisfied with Fabrizio, and paying attention so far only to his actions and gestures, turned to the Duchessa, he noticed a curious look in her eyes. "This young man is making a strange impression here," he said to himself. This reflexion was bitter; the Conte had reached the fifties, a cruel word of which perhaps only a man desperately in love can feel the full force. He was a thoroughly good man, thoroughly deserving to be loved, apart from his severities as a Minister. But in his eyes that cruel word fifties threw a dark cloud over his whole life and might well have made him cruel on his own account. In the five years since he had persuaded the Duchessa to settle at Parma, she had often aroused his jealousy, especially at first, but never had she given him any real grounds for complaint. He believed indeed, and rightly, that it was with the object of making herself more certain of his heart that the Duchessa had had recourse to those apparent bestowals of her favour upon various young beaux of the court. He was sure, for instance, that she had rejected the offers of the Prince, who, indeed, on that occasion, had made a significant utterance.
– Mais si j’acceptais les hommages de Votre Altesse, lui disait la duchesse en riant, de quel front oser reparaître devant le comte ?"But if I were to accept Your Highness's offer," the Duchessa had said to him with a smile, "how should I ever dare to look the Conte in the face afterwards?"
– Je serais presque aussi décontenancé que vous. Le cher comte ! mon ami ! Mais c’est un embarras bien facile à tourner et auquel j’ai songé : le comte serait mis à la citadelle pour le reste de ses jours."I should be almost as much out of countenance as you. The dear Conte! My friend! But there is a very easy way out of that difficulty, and I have thought of it: the Conte would be put in the citadel for the rest of his days."
Au moment de l’arrivée de Fabrice, la duchesse fut tellement transportée de bonheur, qu’elle ne songea pas du tout aux idées que ses yeux pourraient donner au comte. L’effet fut profond et les soupçons sans remède.At the moment of Fabrizio's arrival, the Duchessa was so beside herself with joy that she never even thought of the ideas which the look in her eyes might put into the Conte's head. The effect was profound and the suspicions it'aroused irremediable.
Fabrice fut reçu par le prince deux heures après son arrivée ; la duchesse, prévoyant le bon effet que cette audience impromptue devait produire dans le public, la sollicitait depuis deux mois : cette faveur mettait Fabrice hors de pair dès le premier instant ; le prétexte avait été qu’il ne faisait que passer à Parme pour aller voir sa mère en Piémont. Au moment où un petit billet charmant de la duchesse vint dire au prince que Fabrice attendait ses ordres, Son Altesse s’ennuyait. « Je vais voir, se dit-elle, un petit saint bien niais, une mine plate ou sournoise. » Le commandant de la place avait déjà rendu compte de la première visite au tombeau de l’oncle archevêque. Le prince vit entrer un grand jeune homme, que, sans ses bas violets, il eût pris pour quelque jeune officier.Fabrizio was received by the Prince two hours after his arrival; the Duchessa, foreseeing the good effect which this impromptu audience would have on the public, had been begging for it for the last two months; this favour put Fabrizio beyond all rivalry from the first; the pretext for it had been that he would only be passing through Parma on his way to visit his mother in Piedmont. At the moment when a charming little note from the Duchessa arrived to inform the Prince that Fabrizio awaited his orders, the Prince was feeling bored. "I shall see," he said to himself, "a saintly little simpleton, a mean or a sly face." The Town Commandant had already reported the newcomer's first visit to the tomb of his archiépiscopal uncle. The Prince saw enter the room a tall young man whom, but for his violet stockings, he would have taken for some young officer.
Cette petite surprise chassa l’ennui : « Voilà un gaillard, se dit-il, pour lequel on va me demander Dieu sait quelles faveurs, toutes celles dont je puis disposer. Il arrive, il doit être ému : je m’en vais faire de la politique jacobine ; nous verrons un peu comment il répondra. »This little surprise dispelled his boredom: "Here is a fellow," he said to himself, "for whom they will be asking me heaven knows what favours, everything that I have to bestow. He is just come, he probably feels nervous: I shall give him a little dose of Jacobin politics; we shall see how he replies."
Après les premiers mots gracieux de la part du prince :After the first gracious words on the Prince's part:
– Eh bien !Monsignore, dit-il à Fabrice, les peuples de Naples sont-ils heureux ? Le roi est-il aimé ?"Well, Monsignore," he said to Fabrizio, "and the people of Naples, are they happy? Is the King loved?"
– Altesse Sérénissime, répondit Fabrice sans hésiter un instant, j’admirais, en passant dans la rue, l’excellente tenue des soldats des divers régiments de S.M. le Roi ; la bonne compagnie est respectueuse envers ses maîtres comme elle doit l’être ; mais j’avouerai que de la vie je n’ai souffert que les gens des basses classes me parlassent d’autre chose que du travail pour lequel je les paie."Serene Highness," Fabrizio replied without a moment's hesitation, "I used to admire, when they passed me in the street, the excellent bearing of the troops of the various regiments of His Majesty the King; the better classes are respectful towards their masters, as they ought to be; but I must confess that, all my life, I have never allowed the lower orders to speak to me about anything but the work for which I am paying them."
– Peste ! dit le prince, quel sacre ! voici un oiseau bien stylé, c’est l’esprit de la Sanseverina."Plague!" said the Prince, "what a slyboots! This is a well-trained bird, I recognise the Sanseverina touch."
Piqué au jeu, le prince employa beaucoup d’adresse à faire parler Fabrice sur ce sujet si scabreux. Le jeune homme, animé par le danger, eut le bonheur de trouver des réponses admirables :Becoming interested, the Prince employed great skill in leading Fabrizio on to discuss this scabrous topic. The young man, animated by the danger he was in, was so fortunate as to hit upon some admirable rejoinders:
– C’est presque de l’insolence que d’afficher de l’amour pour son roi, disait-il, c’est de l’obéissance aveugle qu’on lui doit."It is almost insolence to boast of one's love for one's King," he said; "it is blind obedience that one owes to him."
A la vue de tant de prudence le prince eut presque de l’humeur. « Il paraît que voici un homme d’esprit qui nous arrive de Naples, et je n’aime pas cette engeance ; un homme d’esprit a beau marcher dans les meilleurs principes et même de bonne foi, toujours par quelque côté il est cousin germain de Voltaire et de Rousseau. »At the sight of so much prudence the Prince almost lost his temper: "Here, it seems, is a man of parts come among us from Naples, and I don't like that breed; a man of parts may follow the highest principles and even be quite sincere; all the same on one side or the other he is always first cousin to Voltaire and Rousseau."
Le prince se trouvait comme bravé par les manières si convenables et les réponses tellement inattaquables du jeune échappé de collège ; ce qu’il avait prévu n’arrivait point : en un clin d’œil il prit le ton de la bonhomie, et, remontant, en quelques mots, jusqu’aux grands principes des sociétés et du gouvernement, il débita, en les adaptant à la circonstance, quelques phrases de Fénelon qu’on lui avait fait apprendre par cœur dès l’enfance pour les audiences publiques.This Prince felt himself almost defied by such correctness of manner and such unassailable rejoinders coming from a youth fresh from college; what he had expected never occurred; in an instant he assumed a tone of good-fellowship and, reverting in a few words to the basic principles of society and government, repeated, adapting them to the matter in hand, certain phrases of Fénelon which he had been made to learn by heart in his boyhood for use in public audiences.
– Ces principes vous étonnent, jeune homme, dit-il à Fabrice (il l’avait appelé monsignore au commencement de l’audience, et il comptait lui donner du monsignore en le congédiant, mais dans le courant de la conversation il trouvait plus adroit, plus favorable aux tournures pathétiques, de l’interpeller par un petit nom d’amitié) ; ces principes vous étonnent, jeune homme, j’avoue qu’ils ne ressemblent guère aux tartines d’absolutisme (ce fut le mot) que l’on peut lire tous les jours dans mon journal officiel… Mais, grand Dieu ! qu’est-ce que je vais vous citer là ? ces écrivains du journal sont pour vous bien inconnus."These principles surprise you, young man," he said to Fabrizio (he had called him Monsignore at the beginning of the audience, and intended to give him his Monsignore again in dismissing him, but in the course of the conversation he felt it to be more adroit, better suited to moving turns of speech, to address him in an informal and friendly style). "These principles surprise you, young man. I admit that they bear little resemblance to the bread and butter absolutism" (this was the expression in use) "which you can read every day in my official newspaper.... But, great heavens, what is the good of my quoting that to you? Those writers in my newspaper must be quite unknown to you."
– Je demande pardon à Votre Altesse Sérénissime ; non seulement je lis le journal de Parme, qui me semble assez bien écrit, mais encore je tiens, avec lui, que tout ce qui a été fait depuis la mort de Louis XIV, en 1715, est à la fois un crime et une sottise. Le plus grand intérêt de l’homme, c’est son salut, il ne peut pas y avoir deux façons de voir à ce sujet, et ce bonheur-là doit durer une éternité. Les mots liberté, justice, bonheur du plus grand nombre, sont infâmes et criminels : ils donnent aux esprits l’habitude de la discussion et de la méfiance. Une chambre des députés se défie de ce que ces gens-là appellent le ministère. Cette fatale habitude de la méfiance une fois contractée, la faiblesse humaine l’applique à tout, l’homme arrive à se méfier de la Bible, des ordres de l’Eglise, de la tradition, etc. ; dès lors il est perdu. Quand bien même, ce qui est horriblement faux et criminel à dire, cette méfiance envers l’autorité des princes établis de Dieu donnerait le bonheur pendant les vingt ou trente années de vie que chacun de nous peut prétendre, qu’est-ce qu’un demi-siècle ou un siècle tout entier, comparé à une éternité de supplices ? etc."I beg Your Serene Highness's pardon; not only do I read the Parma newspaper, which seems to me to be very well written, but I hold, moreover, with it, that everything that has been done since the death of Louis XIV, in 1715, has been at once criminal and foolish. Man's chief interest in life is his own salvation, there can be no two ways of looking at it, and that is a happiness that lasts for eternity. The words Liberty, Justice, the Good of the Greatest Number, are infamous and criminal: they form in people's minds the habits of discussion and want of confidence. A Chamber of Deputies votes no confidence in what these people call the Ministry. This fatal habit of want of confidence once contracted, human weakness applies it to everything, man loses confidence in the Bible, the Orders of the Church, Tradition and everything else; from that moment he is lost. Even upon the assumption--which is abominably false, and criminal even to suggest--that this want of confidence in the authority of the Princes by God established were to secure one's happiness during the twenty or thirty years of life which any of us may expect to enjoy, what is half a century, or a whole century even, compared with an eternity of torment?" And so on.
On voyait, à l’air dont Fabrice parlait, qu’il cherchait à arranger ses idées de façon à les faire saisir le plus facilement possible par son auditeur, il était clair qu’il ne récitait pas une leçon.One could see, from the way in which Fabrizio spoke, that he was seeking to arrange his ideas so that they should be grasped as quickly as possible by his listener; it was clear that he was not simply repeating a lesson.
Bientôt le prince ne se soucia plus de lutter avec ce jeune homme dont les manières simples et graves le gênaient.Presently the Prince lost interest in his contest with this young man whose simple and serious manner had begun to irritate him.
– Adieu, monsignore, lui dit-il brusquement, je vois qu’on donne une excellente éducation dans l’Académie ecclésiastique de Naples, et il est tout simple que quand ces bons préceptes tombent sur un esprit aussi distingué, on obtienne des résultats brillants. Adieu ; et il lui tourna le dos."Good-.bye, Monsignore," he said to him abruptly, "I can see that they provide an excellent education at the Ecclesiastical Academy of Naples, and it is quite simple when these good precepts fall upon so distinguished a mind, one secures brilliant results. Good-bye." And he turned his back on him.
« Je n’ai point plu à cet animal-là », se dit Fabrice."I have quite failed to please this animal," thought Fabrizio.
« Maintenant il nous reste à voir, dit le prince dès qu’il fut seul, si ce beau jeune homme est susceptible de passion pour quelque chose ; en ce cas il serait complet… Peut-on répéter avec plus d’esprit les leçons de la tante ? Il me semblait l’entendre parler ; s’il y avait une révolution chez moi, ce serait elle qui rédigerait le “Moniteur”, comme jadis la San Felice à Naples ! Mais la San Felice, malgré ses vingt-cinq ans et sa beauté, fut un peu pendue ! Avis aux femmes de trop d’esprit. » En croyant Fabrice l’élève de sa tante, le prince se trompait : les gens d’esprit qui naissent sur le trône ou à côté perdent bientôt toute finesse de tact ; ils proscrivent, autour d’eux, la liberté de conversation qui leur paraît grossièreté ; ils ne veulent voir que des masques et prétendent juger de la beauté du teint ; le plaisant c’est qu’ils se croient beaucoup de tact. Dans ce cas-ci, par exemple, Fabrice croyait à peu près tout ce que nous lui avons entendu dire ; il est vrai qu’il ne songeait pas deux fois par mois à tous ces grands principes. Il avait des goûts vifs, il avait de l’esprit, mais il avait la foi."And now, it remains to be seen," said the Prince as soon as he was once more alone, "whether this fine young man is capable of passion for anything; in that case, he would be complete.... Could anyone repeat with more spirit the lessons he has learned from his aunt? I felt I could hear her speaking; should we have a revolution here, it would be she that would edit the Monitore, as the Sanfelice did at Naples! But the Sanfelice, in spite of her twenty-five summers and her beauty, got a bit of a hanging all the same! A warning to women with brains." In supposing Fabrizio to be his aunt's pupil, the Prince was mistaken: people with brains who are born on the throne or at the foot of it soon lose all fineness of touch; they proscribe, in their immediate circle, freedom of conversation which seems to them coarseness; they refuse to look at anything but masks and pretend to judge the beauty of complexions; the amusing part of it is that they imagine their touch to be of the finest. In this case, for instance, Fabrizio believed practically everything that we have heard him say; it is true that he did not think twice in a month of these great principles. He had keen appetites, he had brains, but he had faith.
Le goût de la liberté, la mode et le culte du bonheur du plus grand nombre, dont le XIXe siècle s’est entiché, n’étaient à ses yeux qu’une hérésie qui passera comme les autres, mais après avoir tué beaucoup d’âmes, comme la peste tandis qu’elle règne dans une contrée tue beaucoup de corps. Et malgré tout cela Fabrice lisait avec délices les journaux français, et faisait même des imprudences pour s’en procurer.The desire for liberty, the fashion and cult of the greatest good of the greatest number, after which the nineteenth century has run mad, were nothing in his eyes but a heresy which, like other heresies, would pass away, though not until it had destroyed many souls, as the plague while it reigns unchecked in a country destroys many bodies. And in spite of all this Fabrizio read the French newspapers with keen enjoyment, even taking rash steps to procure them.
Comme Fabrice revenait tout ébouriffé de son audience au palais, et racontait à sa tante les diverses attaques du prince :Fabrizio having returned quite flustered from his audience at the Palace, and having told his aunt of the various attacks launched on him by the Prince:
– Il faut, lui dit-elle, que tu ailles tout présentement chez le père Landriani, notre excellent archevêque ; vas-y à pied, monte doucement l’escalier, fais peu de bruit dans les antichambres ; si l’on te fait attendre, tant mieux, mille fois tant mieux ! en un mot, sois apostolique !"You ought," she told him, "to go at once to see Father Landriani, our excellent Archbishop; go there on foot; climb the staircase quietly, make as little noise as possible in the ante-rooms; if you are kept waiting, so much the better, a thousand times better! In a word, be apostolic!"
– J’entends, dit Fabrice, notre homme est un Tartufe."I understand," said Fabrizio, "our man is a Tartuffe."
– Pas le moins du monde, c’est la vertu même."Not the least bit in the world, he is virtue incarnate."
– Même après ce qu’il a fait, reprit Fabrice étonné, lors du supplice du comte Palanza ?"Even after the way he behaved," said Fabrizio in some bewilderment, "when Conte Palanza was executed?"
– Oui, mon ami, après ce qu’il a fait : le père de notre archevêque était un commis au ministère des finances, un petit bourgeois, voilà qui explique tout. Monseigneur Landriani est un homme d’un esprit vif, étendu, profond ; il est sincère, il aime la vertu : je suis convaincue que si un empereur Décius revenait au monde, il subirait le martyre comme le Polyeucte de l’Opéra, qu’on nous donnait la semaine passée. Voilà le beau côté de la médaille, voici le revers : dès qu’il est en présence du souverain, ou seulement du premier ministre, il est ébloui de tant de grandeur, il se trouble, il rougit ; il lui est matériellement impossible de dire non. De là les choses qu’il a faites, et qui lui ont valu cette cruelle réputation dans toute l’Italie ; mais ce qu’on ne sait pas, c’est que, lorsque l’opinion publique vint l’éclairer sur le procès du comte Palanza, il s’imposa pour pénitence de vivre au pain et à l’eau pendant treize semaines, autant de semaines qu’il y a de lettres dans les noms Davide Palanza. Nous avons à cette cour un coquin d’infiniment d’esprit, nommé Rassi, grand juge ou fiscal général, qui, lors de la mort du comte Palanza, ensorcela le père Landriani. A l’époque de la pénitence des treize semaines, le comte Mosca, par pitié et un peu par malice, l’invitait à dîner une et même deux fois par semaine ; le bon archevêque, pour faire sa cour, dînait comme tout le monde. Il eût cru qu’il y avait rébellion et jacobinisme à afficher une pénitence pour une action approuvée du souverain. Mais l’on savait que, pour chaque dîner, où son devoir de fidèle sujet l’avait obligé à manger comme tout le monde, il s’imposait une pénitence de deux journées de nourriture au pain et à l’eau."Yes, my friend, after the way he behaved: the father of our Archbishop was a clerk in the Ministry of Finance, a man of humble position, and that explains everything. Monsignor Landriani is a man of keen, extensive and deep intelligence; he is sincere, he loves virtue; I am convinced that if an Emperor Decius were to reappear in the world he would undergo martyrdom like Polyeuctes in the opera they played last week. So much for the good side of the medal, now for the reverse: as soon as he enters the Sovereign's, or even the Prime Minister's presence, he is dazzled by the sight of such greatness, he becomes confused, he begins to blush; it is physically impossible for him to say no. This accounts for the things he has done, things which have won him that cruel reputation throughout Italy; but what is not generally known is that, when public opinion had succeeded in enlightening him as to the trial of Conte Palanza, he set himself the penance of living upon bread and water for thirteen weeks, the same number of weeks as there are letters in the name Davide Palanza. We have at this court a rascal of infinite cleverness named Rossi, a Chief Justice or Fiscal General, who at the time of Conte Palanza's death cast a spell over Father Landriani. During his thirteen weeks' penance, Conte Mosca, from pity and also a little out of malice, used to ask him to dinner once and even twice a week: the good Archbishop, in deference to his host, ate like everyone else; he would have thought it rebellious and Jacobinical to make a public display of his penance for an action that had the Sovereign's approval. But we knew that, for each dinner at which his duty as a loyal subject had obliged him to eat like everyone else, he set himself a penance of two days more of bread and water.
« Monseigneur Landriani, esprit supérieur, savant du premier ordre, n’a qu’un faible, il veut être aimé : ainsi, attendris-toi en le regardant, et, à la troisième visite, aime-le tout à fait. Cela, joint à ta naissance, te fera adorer tout de suite. Ne marque pas de surprise s’il te reconduit jusque sur l’escalier, aie l’air d’être accoutumé à ces façons ; c’est un homme né à genoux devant la noblesse. Du reste, sois simple, apostolique, pas d’esprit, pas de brillant, pas de repartie prompte ; si tu ne l’effarouches point, il se plaira avec toi ; songe qu’il faut que de son propre mouvement il te fasse son grand vicaire. Le comte et moi nous serons surpris et même fâchés de ce trop rapide avancement, cela est essentiel vis-à-vis du souverain."Monsignor Landriani, a man of superior intellect, a scholar of the first order, has only one weakness: he likes to be loved: therefore, grow affectionate as you look at him, and, on your third visit, shew your love for him outright. That, added to your birth, will make him adore you at once. Shew no sign of surprise if he accompanies you to the head of the staircase, assume an air of being accustomed to such manners: he is a man who was born on his knees before the nobility. For the rest, be simple, apostolic, no cleverness, no brilliance, no prompt repartee; if you do not startle him at all, he will be delighted with you; do not forget that it must be on his own initiative that he makes you his Grand Vicar. The Conte and I will be surprised and even annoyed at so rapid an advancement; that is essential in dealing with the Sovereign."
Fabrice courut à l’archevêché : par un bonheur singulier, le valet de chambre du bon prélat, un peu sourd, n’entendit pas le nom del Dongo ; il annonça un jeune prêtre, nommé Fabrice ; l’archevêque se trouvait avec un curé de mœurs peu exemplaires, et qu’il avait fait venir pour le gronder. Il était en train de faire une réprimande, chose très pénible pour lui, et ne voulait pas avoir ce chagrin sur le cœur plus longtemps ; il fit donc attendre trois quarts d’heure le petit neveu du grand archevêque Ascanio del Dongo.Fabrizio hastened to the Archbishop's Palace: by a singular piece of good fortune, the worthy prelate's footman, who was slightly deaf, did not catch the name del Dongo; he announced a young priest named Fabrizio; the Archbishop happened to be closeted with a parish priest of by no means exemplary morals, for whom he had sent in order to scold him. He was in the act of delivering a reprimand, a most painful thing for him, and did not wish to be distressed by it longer than was necessary; accordingly he kept waiting for three quarters of an hour the great-nephew of the Archbishop Ascanio del Dongo.
Comment peindre ses excuses et son désespoir quand, après avoir reconduit le curé jusqu’à la seconde antichambre, et lorsqu’il demandait en repassant à cet homme qui attendait, en quoi il pouvait le servir, il aperçut les bas violets et entendit le nom Fabrice del Dongo ? La chose parut si plaisante à notre héros, que, dès cette première visite, il hasarda de baiser la main du saint prélat, dans un transport de tendresse. Il fallait entendre l’archevêque répéter avec désespoir :How are we to depict his apologies and despair when, after having conducted the priest to the farthest ante-room, and on asking, as he returned, the man who was waiting what he could do to serve him, he caught sight of the violet stockings and heard the name Fabrizio del Dongo? This accident seemed to our hero so fortunate that on this first visit he ventured to kiss the saintly prelate's hand, in a transport of affection. He was obliged to hear the Archbishop repeat in a tone of despair:
– Un del Dongo attendre dans mon antichambre !"A del Dongo kept waiting in my ante-room!"
Il se crut obligé, en forme d’excuse, de lui raconter toute l’anecdote du curé, ses torts, ses réponses, etc.The old man felt obliged, by way of apology, to relate to him the whole story of the parish priest, his misdeeds, his replies to the charges, and so forth.
« Est-il bien possible, se disait Fabrice en revenant au palais Sanseverina, que ce soit là l’homme qui a fait hâter le supplice de ce pauvre comte Palanza ! »"Is it really possible," Fabrizio asked himself as he made his way back to the palazzo Sanseverina, "that this is the man who hurried on the execution of that poor Conte Palanza?"
– Que pense Votre Excellence, lui dit en riant le comte Mosca, en le voyant rentrer chez la duchesse (le comte ne voulait pas que Fabrice l’appelât Excellence)."What is Your Excellency's impression?" Conte Mosca inquired with a smile, as he saw him enter the Duchessa's drawing-room. (The Conte would not allow Fabrizio to address him as Excellency.)
– Je tombe des nues ; je ne connais rien au caractère des hommes : j’aurais parié, si je n’avais pas su son nom, que celui-ci ne peut voir saigner un poulet."I have fallen from the clouds; I know nothing at all about human nature: I would have wagered, had I not known his name, that that man could not bear to see a chicken bleed."
– Et vous auriez gagné, reprit le comte ; mais quand il est devant le prince, ou seulement devant moi, il ne peut dire non. A la vérité, pour que je produise tout mon effet, il faut que j’aie le grand cordon jaune passé par-dessus l’habit ; en frac il me contredirait, aussi je prends toujours un uniforme pour le recevoir. Ce n’est pas à nous à détruire le prestige du pouvoir, les journaux français le démolissent bien assez vite ; à peine si la manie respectante vivra autant que nous, et vous, mon neveu, vous survivrez au respect. Vous, vous serez bon homme !"And you would have won your wager," replied the Conte; "but when he is with the Prince, or merely with myself, he cannot say no. To be quite honest, in order for me to create my full effect, I have to slip the yellow riband of my Grand Cordon over my coat; in plain evening dress he would contradict me, and so I always put on a uniform to receive him. It is not for us to destroy the prestige of power, the French newspapers are demolishing it quite fast enough; it is doubtful whether the mania of respect will last out our time, and you, my dear nephew, will outlive respect altogether. You will be simply a fellow-man!"
Fabrice se plaisait fort dans la société du comte : c’était le premier homme supérieur qui eût daigné lui parler sans comédie ; d’ailleurs ils avaient un goût commun, celui des antiquités et des fouilles. Le comte, de son côté, était flatté de l’extrême attention avec laquelle le jeune homme l’écoutait ; mais il y avait une objection capitale : Fabrice occupait un appartement dans le palais Sanseverina, passait sa vie avec la duchesse, laissait voir en toute innocence que cette intimité faisait son bonheur, et Fabrice avait des yeux, un teint d’une fraîcheur désespérante.Fabrizio delighted greatly in the Conte's society; he was the first superior person who had condescended to talk to him frankly, without make-believe; moreover they had a taste in common, that for antiquities and excavations. The Conte, for his part, was flattered by the extreme attention with which the young man listened to him; but there was one paramount objection: Fabrizio occupied a set of rooms in the palazzo Sanseverina, spent his whole time with the Duchessa, let it be seen in all innocence that this intimacy constituted his happiness in life, and Fabrizio had eyes and a complexion of a freshness that drove the older man to despair.
De longue main, Ranuce-Ernest IV, qui trouvait rarement de cruelles, était piqué de ce que la vertu de la duchesse, bien connue à la cour, n’avait pas fait une exception en sa faveur. Nous l’avons vu, l’esprit et la présence d’esprit de Fabrice l’avaient choqué dès le premier jour. Il prit mal l’extrême amitié que sa tante et lui se montraient à l’étourdie ; il prêta l’oreille avec une extrême attention aux propos de ses courtisans, qui furent infinis. L’arrivée de ce jeune homme et l’audience si extraordinaire qu’il avait obtenue firent pendant un mois à la cour la nouvelle et l’étonnement ; sur quoi le prince eut une idée.For a long time past Ranuccio-Ernesto IV, who rarely encountered a cruel fair, had felt it to be an affront that the Duchessa's virtue, which was well known at court, had not made an exception in his favour. As we have seen, the mind and the presence of mind of Fabrizio had shocked him at their first encounter. He took amiss the extreme friendship which Fabrizio and his aunt heedlessly displayed in public; he gave ear with the closest attention to the remarks of his courtiers, which were endless. The arrival of this young man and the unprecedented audience which he had obtained provided the court with news and a sensation for the next month; which gave the Prince an idea.
Il avait dans sa garde un simple soldat qui supportait le vin d’une admirable façon ; cet homme passait sa vie au cabaret, et rendait compte de l’esprit du militaire directement au souverain. Carlone manquait d’éducation, sans quoi depuis longtemps il eût obtenu de l’avancement. Or, sa consigne était de se trouver devant le palais tous les jours quand midi sonnait à la grande horloge. Le prince alla lui-même un peu avant midi disposer d’une certaine façon la persienne d’un entresol tenant à la pièce où Son Altesse s’habillait. Il retourna dans cet entresol un peu après que midi eut sonné, il y trouva le soldat ; le prince avait dans sa poche une feuille de papier et une écritoire, il dicta au soldat le billet que voici :He had in his guard a private soldier who carried his wine in the most admirable way; this man spent his time in the trattorie, and reported the spirit of the troops directly to his Sovereign. Carlone lacked education, otherwise he would long since have obtained promotion. Well, his duty was to be in the Palace every day when the strokes of twelve sounded on the great clock. The Prince went in person a little before noon to arrange in a certain way the shutters of a mezzanino communicating with the room in which His Highness dressed. He returned to this mezzanino shortly after twelve had struck, and there found the soldier; the Prince had in his pocket writing materials and a sheet of paper; he dictated to the soldier the following letter:
Votre Excellence a beaucoup d’esprit, sans doute, et c’est grâce à sa profonde sagacité que nous voyons cet Etat si bien gouverné. Mais, mon cher comte, de si grands succès ne marchent point sans un peu d’envie, et je crains fort qu’on ne rie un peu à vos dépens, si votre sagacité ne devine pas qu’un certain beau jeune homme a eu le bonheur d’inspirer, malgré lui peut-être, un amour des plus singuliers. Cet heureux mortel n’a, dit-on, que vingt-trois ans, et, cher comte, ce qui complique la question, c’est que vous et moi nous avons beaucoup plus que le double de cet âge. Le soir, à une certaine distance, le comte est charmant, sémillant, homme d’esprit, aimable au possible ; mais le matin, dans l’intimité, à bien prendre les choses, le nouveau venu a peut-être plus d’agréments. Or, nous autres femmes, nous faisons grand cas de cette fraîcheur de la jeunesse, surtout quand nous avons passé la trentaine. Ne parle-t-on pas déjà de fixer cet aimable adolescent à notre cour, par quelque belle place ? Et quelle est donc la personne qui en parle le plus souvent à votre Excellence ?"Your Excellency has great intelligence, doubtless, and it is thanks to his profound sagacity that we see this State so well governed. But, my dear Conte, such great success never comes unaccompanied by a little envy, and I am seriously afraid that people will be laughing a little at your expense if your sagacity does not discern that a certain handsome young man has had the good fortune to inspire, unintentionally it may be, a passion of the most singular order. This happy mortal is, they say, only twenty-three years old, and, dear Conte, what complicates the question is that you and I are considerably more than twice that age. In the evening, at a certain distance, the Conte is charming, scintillating, a wit, as attractive as possible; but in the morning, in an intimate scene, all things considered, the newcomer has perhaps greater attractions. Well, we poor women, we make a great point of this youthful freshness, especially when we have ourselves passed thirty. Is there not some talk already of settling this charming youth at our court, in some fine post? And if so, who is the person who speaks of it most frequently to Your Excellency?"
Le prince prit la lettre et donna deux écus au soldat.The Prince took the letter and gave the soldier two scudi.
– Ceci outre vos appointements, lui dit-il d’un air morne ; le silence absolu envers tout le monde, ou bien la plus humide des basses fosses à la citadelle."This is in addition to your pay," he said in a grim tone. "Not a single word of this to anyone, or you will find yourself in the dampest dungeon in the citadel."
Le prince avait dans son bureau une collection d’enveloppes avec les adresses de la plupart des gens de la cour, de la main de ce même soldat qui passait pour ne pas savoir écrire, et n’écrivait jamais même ses rapports de police : le prince choisit celle qu’il fallait.The Prince had in his desk a collection of envelopes bearing the addresses of most of the persons at his court, in the handwriting of this same soldier who was understood to be illiterate, and never even wrote out his own police reports: the Prince picked out the one he required.
Quelques heures plus tard, le comte Mosca reçut une lettre par la poste ; on avait calculé l’heure où elle pourrait arriver, et au moment où le facteur, qu’on avait vu entrer tenant une petite lettre à la main, sortit du palais du ministère, Mosca fut appelé chez Son Altesse. Jamais le favori n’avait paru dominé par une plus noire tristesse ; pour en jouir plus à l’aise, le prince lui cria en le voyant :A few hours later, Conte Mosca received a letter by post; the hour of its delivery had been calculated, and just as the postman, who had been seen going in with a small envelope in his hand, came out of the ministerial palace, Mosca was summoned to His Highness. Never had the favourite appeared to be in the grip of a blacker melancholy: to enjoy this at his leisure, the Prince called out to him, as he saw him come in:
– J’ai besoin de me délasser en jasant au hasard avec l’ami, et non pas de travailler avec le ministre. Je jouis ce soir d’un mal à la tête fou, et de plus il me vient des idées noires."I want to amuse myself by talking casually to my friend and not working with my Minister. I have a maddening headache this evening, and all sorts of gloomy thoughts keep coming into my mind."
Faut-il parler de l’humeur abominable qui agitait le Premier ministre, comte Mosca de la Rovère, à l’instant où il lui fut permis de quitter son auguste maître ? Ranuce-Ernest IV était parfaitement habile dans l’art de torturer un cœur, et je pourrais faire ici sans trop d’injustice la comparaison du tigre qui aime à jouer avec sa proie.I need hardly mention the abominable ill-humour which agitated the Prime Minister, Conte Mosca della Rovere, when at length he was permitted to take leave of his august master. Ranuccio-Ernesto IV was a past-master in the art of torturing a heart, and it would not be unfair at this point to make the comparison of the tiger which loves to play with its victim.
Le comte se fit reconduire chez lui au galop ; il cria en passant qu’on ne laissât monter âme qui vive, fit dire à l’auditeur de service qu’il lui rendait la liberté (savoir un être humain à portée de sa voix lui était odieux), et courut s’enfermer dans la grande galerie de tableaux. Là enfin il put se livrer à toute sa fureur ; là il passa la soirée sans lumières à se promener au hasard, comme un homme hors de lui. Il cherchait à imposer silence à son cœur, pour concentrer toute la force de son attention dans la discussion du parti à prendre. Plongé dans des angoisses qui eussent fait pitié à son plus cruel ennemi, il se disait : « L’homme que j’abhorre loge chez la duchesse, passe tous ses moments avec elle. Dois-je tenter de faire parler une de ses femmes ? Rien de plus dangereux ; elle est si bonne ; elle les paie bien ! elle en est adorée ! (Et de qui, grand Dieu, n’est-elle pas adorée !) Voici la question, reprenait-il avec rage : Faut-il laisser deviner la jalousie qui me dévore, ou ne pas en parler ?The Conte made his coachman drive him home at a gallop; he called out as he crossed the threshold that not a living soul was to be allowed upstairs, sent word to the auditor on duty that he might take himself off (the knowledge that there was a human being within earshot was hateful to him), and hastened to shut himself up in the great picture gallery. There at length he could give full vent to his fury; there he spent an hour without lights, wandering about the room like a man out of his mind. He sought to impose silence on his heart, to concentrate all the force of his attention upon deliberating what action he ought to take. Plunged in an anguish that would have moved to pity his most implacable enemy, he said to himself: "The man I abhor is living in the Duchessa's house; he spends every hour of the day with her. Ought I to try to make one of her women speak? Nothing could be more dangerous; she is so good to them; she pays them well; she is adored by them (and by whom, great God, is she not adored?)! The question is," he continued, raging: "Ought I to let her detect the jealousy that is devouring me, or not to speak of it?
Si je me tais, on ne se cachera point de moi. Je connais Gina, c’est une femme toute de premier mouvement ; sa conduite est imprévue même pour elle ; si elle veut se tracer un rôle d’avance, elle s’embrouille ; toujours, au moment de l’action, il lui vient une nouvelle idée qu’elle suit avec transport comme étant ce qu’il y a de mieux au monde, et qui gâte tout."If I remain silent, she will make no attempt to keep anything from me. I know Gina, she is a woman who acts always on the first impulse; her conduct is incalculable, even by herself; if she tries to plan out a course in advance, she goes all wrong; invariably, when it is time for action, a new idea comes into her head which she follows rapturously as though it were the most wonderful thing in the world, and upsets everything.
« Ne disant mot de mon martyre, on ne se cache point de moi et je vois tout ce qui peut se passer…"If I make no mention of my suffering, nothing will be kept back from me, and I shall see all that goes on....
« Oui, mais en parlant, je fais naître d’autres circonstances ; je fais faire des réflexions ; je préviens beaucoup de ces choses horribles qui peuvent arriver… Peut-être on l’éloigne (le comte respira), alors j’ai presque partie gagnée ; quand même on aurait un peu d’humeur dans le moment, je la calmerai… et cette humeur, quoi de plus naturel ?… elle l’aime comme un fils depuis quinze ans. Là gît tout mon espoir :comme un fils … mais elle a cessé de le voir depuis sa fuite pour Waterloo ; mais en revenant de Naples, surtout pour elle, c’est un autre homme. Un autre homme, répéta-t-il avec rage, et cet homme est charmant ; il a surtout cet air naïf et tendre et cet œil souriant qui promettent tant de bonheur ! et ces yeux-là la duchesse ne doit pas être accoutumée à les trouver à notre cour !… Ils y sont remplacés par le regard morne et sardonique. Moi-même, poursuivi par les affaires, ne régnant que par mon influence sur un homme qui voudrait me tourner en ridicule, quels regards dois-je avoir souvent ? Ah ! quelques soins que je prenne, c’est surtout mon regard qui doit être vieux en moi ! Ma gaieté n’est-elle pas toujours voisine de l’ironie ?… Je dirai plus, ici il faut être sincère, ma gaieté ne laisse-t-elle pas entrevoir, comme chose toute proche, le pouvoir absolu… et la méchanceté ? Est-ce que quelquefois je ne me dis pas à moi-même, surtout quand on m’irrite : Je puis ce que je veux ? et même j’ajoute une sottise : je dois être plus heureux qu’un autre, puisque je possède ce que les autres n’ont pas : le pouvoir souverain dans les trois quarts des choses. Eh bien ! soyons juste ; l’habitude de cette pensée doit gâter mon sourire… doit me donner un air d’égoïsme… content… Et, comme son sourire à lui est charmant ! il respire le bonheur facile de la première jeunesse, et il le fait naître. »"Yes, but by speaking I bring about a change of circumstances: I make her reflect; I give her fair warning of all the horrible things that may happen.... Perhaps she will send him away" (the Conte breathed a sigh of relief), "then I shall practically have won; even allowing her to be a little out of temper for the moment, I shall soothe her ... and a little ill-temper, what could be more natural? ... she has loved him like a son for fifteen years. There lies all my hope: like a son ... but she had ceased to see him after his dash to Waterloo; now, on his return from Naples, especially for her, he is a different man. A different man!" he repeated with fury, "and that man is charming; he has, apart from everything else, that simple and tender air and that smiling eye which hold out such a promise of happiness! And those eyes--the Duchessa cannot be accustomed to see eyes like those at this court! ... Our substitute for them is a gloomy or sardonic stare. I myself, pursued everywhere by official business, governing only by my influence over a man who would like to turn me to ridicule, what a look there must often be in mine! Ah! whatever pains I may take to conceal it, it is in my eyes that age will always shew. My gaiety, does it not always border upon irony? ... I will go farther, I must be sincere with myself; does not my gaiety allow a glimpse to be caught, as of something quite close to it, of absolute power ... and irresponsibility? Do I not sometimes say to myself, especially when people irritate me: 'I can do what I like!' and indeed go on to say what is foolish: 'I ought to be happier than other men, since I possess what others have not, sovereign power in three things out of four ... ?' Very well, let us be just! The habit of thinking thus must affect my smile, must give me a selfish, satisfied air. And, how charming his smile is! It breathes the easy happiness of extreme youth, and engenders it."
Par malheur pour le comte, ce soir-là le temps était chaud, étouffé, annonçant la tempête ; de ces temps, en un mot, qui, dans ces pays-là, portent aux résolutions extrêmes. Comment rapporter tous les raisonnements, toutes les façons de voir ce qui lui arrivait, qui, durant trois mortelles heures, mirent à la torture cet homme passionné ? Enfin le parti de la prudence l’emporta, uniquement par suite de cette réflexion : « Je suis fou, probablement ; en croyant raisonner, je ne raisonne pas ; je me retourne seulement pour chercher une position moins cruelle, je passe sans la voir à côté de quelque raison décisive. Puisque je suis aveuglé par l’excessive douleur, suivons cette règle, approuvée de tous les gens sages, qu’on appelle prudence.Unfortunately for the Conte, the weather that evening was hot, stifling, with the threat of a storm in the air; the sort of weather, in short, that in those parts carries people to extremes. How am I to find space for all the arguments, al' the ways of looking at what was happening to him, which for three mortal hours on end, kept this impassioned mar in torment? At length the side of prudence prevailed, solel; as a result of this reflexion: "I am in all probability mad; when I think I am reasoning, I am not, I am simply turning about in search of a less painful position, I pass by without seeing it some decisive argument. Since I am blinded by excessive grief, let us obey the rule, approved by every sensible man, which is called Prudence.
« D’ailleurs, une fois que j’ai prononcé le mot fatal “jalousie”, mon rôle est tracé à tout jamais. Au contraire, ne disant rien aujourd’hui, je puis parler demain, je reste maître de tout. »"Besides, once I have uttered the fatal word jealousy, my course is traced for me for ever. If on the contrary I say nothing to-day, I can speak to-morrow, I remain master of the situation."
La crise était trop forte, le comte serait devenu fou, si elle eût duré. Il fut soulagé pour quelques instants, son attention vint à s’arrêter sur la lettre anonyme. De quelle part pouvait-elle venir ? Il y eut là une recherche de noms, et un jugement à propos de chacun d’eux, qui fit diversion. A la fin le comte se rappela un éclair de malice qui avait jailli de l’œil du souverain quand il en était venu à dire vers la fin de l’audience :The crisis was too acute; the Conte would have gone mad had it continued. He was comforted for a few moments, his attention came to rest on the anonymous letter. From whose hand could it have come? There followed then a search for possible names, and a personal judgement of each, which created a diversion. In the end, the Conte remembered a gleam of malice that had darted from the eyes of the Sovereign, when it had occurred to him to say, towards the end of the audience:
– Oui, cher ami, convenons-en, les plaisirs et les soins de l’ambition la plus heureuse, même du pouvoir sans bornes, ne sont rien auprès du bonheur intime que donnent les relations de tendresse et d’amour. Je suis homme avant d’être prince, et, quand j’ai le bonheur d’aimer, ma maîtresse s’adresse à l’homme et non au prince."Yes, dear friend, let us be agreed on this point: the pleasures and cares of the most amply rewarded ambition, even of unbounded power, are as nothing compared with the intimate happiness that is afforded by relations of affection and love. I am a man first, and a Prince afterwards, and, when I have the good fortune to be in love, my mistress speaks to the man and not to the Prince."
Le comte rapprocha ce moment de bonheur malin de cette phrase de la lettre :C’est grâce à votre profonde sagacité que nous voyons cet Etat si bien gouverné.The Conte compared that moment of malicious joy with the phrase in the letter: "It is thanks to your profound sagacity that we see this State so well governed."
« Cette phrase est du prince, s’écria-t-il, chez un courtisan elle serait d’une imprudence gratuite ; la lettre vient de Son Altesse. »"Those are the Prince's words!" he exclaimed; "in a courtier they would be a gratuitous piece of imprudence; the letter comes from His Highness."
Ce problème résolu, la petite joie causée par le plaisir de deviner fut bientôt effacée par la cruelle apparition des grâces charmantes de Fabrice, qui revint de nouveau. Ce fut comme un poids énorme qui retomba sur le cœur du malheureux.This problem solved, the fault joy caused by the pleasure of guessing the solution was soon effaced by the cruel spectre of the charming graces of Fabrizio, which returned afresh. It was like an enormous weight that fell back on the heart of the unhappy man.
– Qu’importe de qui soit la lettre anonyme ! s’écria-t-il avec fureur, le fait qu’elle me dénonce en existe-t-il moins ? Ce caprice peut changer ma vie, dit-il comme pour s’excuser d’être tellement fou. Au premier moment, si elle l’aime d’une certaine façon, elle part avec lui pour Belgirate, pour la Suisse, pour quelque coin du monde. Elle est riche, et d’ailleurs, dût-elle vivre avec quelques louis chaque année, que lui importe ? Ne m’avouait-elle pas, il n’y a pas huit jours, que son palais, si bien arrangé, si magnifique, l’ennuie ? Il faut du nouveau à cette âme si jeune ! Et avec quelle simplicité se présente cette félicité nouvelle ! elle sera entraînée avant d’avoir songé au danger, avant d’avoir songé à me plaindre ! Et je suis pourtant si malheureux ! s’écria le comte fondant en larmes."What does it matter from whom the anonymous letter comes?" he cried with fury; "does the fact that it discloses to me exist any the less? This caprice may alter my whole life," he said, as though to excuse himself for being so mad. "At the first moment, if she cares for him in a certain way, she will set off with him for Belgirate, for Switzerland, for the ends of the earth. She is rich, and besides, even if she had to live on a few louis a year, what would that matter to her? Did she not admit to me, not a week ago, that her palazzo, so well arranged, so magnificent, bored her? Novelty is essential to so youthful a spirit! And with what simplicity does this new form of happiness offer itself! She will be carried away before she has begun to think of the danger, before she has begun to think of being sorry for me! And yet I am so wretched!" cried the Conte, bursting into tears.
Il s’était juré de ne pas aller chez la duchesse ce soir-là, mais il n’y put tenir ; jamais ses yeux n’avaient eu une telle soif de la regarder. Sur le minuit il se présenta chez elle ; il la trouva seule avec son neveu, à dix heures elle avait renvoyé tout le monde et fait fermer sa porte.He had sworn to himself that he would not go to the Duchessa's that evening; never had his eyes thirsted so to gaze on her. At midnight he presented himself at her door; he found her alone with her nephew; at ten o'clock she had sent all her guests away and had closed her door.
A l’aspect de l’intimité tendre qui régnait entre ces deux êtres, et de la joie naïve de la duchesse, une affreuse difficulté s’éleva devant les yeux du comte, et à l’improviste ! il n’y avait pas songé durant la longue délibération dans la galerie de tableaux : comment cacher sa jalousie ?At the sight of the tender intimacy that prevailed between these two creatures, and of the Duchessa's artless joy, a frightful difficulty arose before the eyes of the Conte, and one that was quite unforeseen. He had never thought of it during his long deliberation in the picture gallery: how was he to conceal his jealousy?
Ne sachant à quel prétexte avoir recours, il prétendit que ce soir-là, il avait trouvé le prince excessivement prévenu contre lui, contredisant toutes ses assertions, etc. Il eut la douleur de voir la duchesse l’écouter à peine, et ne faire aucune attention à ces circonstances qui, l’avant-veille encore, l’auraient jetée dans des raisonnements infinis. Le comte regarda Fabrice : jamais cette belle figure lombarde ne lui avait paru si simple et si noble ! Fabrice faisait plus d’attention que la duchesse aux embarras qu’il racontait.Not knowing what pretext to adopt, he pretended that he had found the Prince that evening excessively ill-disposed towards him, contradicting all his assertions, and so forth. He had the distress of seeing the Duchessa barely listen to him, and pay no attention to these details which, forty-eight hours earlier, would have plunged her in an endless stream of discussion. The Conte looked at Fabrizio: never had that handsome Lombard face appeared to him so simple and so noble! Fabrizio paid more attention than the Duchessa to the difficulties which he was relating.
« Réellement, se dit-il, cette tête joint l’extrême bonté à l’expression d’une certaine joie naïve et tendre qui est irrésistible. Elle semble dire : il n’y a que l’amour et le bonheur qu’il donne qui soient choses sérieuses en ce monde. Et pourtant arrive-t-on à quelque détail où l’esprit soit nécessaire, son regard se réveille et vous étonne, et l’on reste confondu."Really," he said to himself, "that head combines extreme good-nature with the expression of a certain artless and tender joy which is irresistible. It seems to be saying: 'Love and the happiness it brings are the only serious things in this world.' And yet, when one comes to some detail which requires thought, the light wakes in his eyes and surprises one, and one is left dumbfoundered.
« Tout est simple à ses yeux parce que tout est vu de haut. Grand Dieu ! comment combattre un tel ennemi ? Et après tout, qu’est-ce que la vie sans l’amour de Gina ? Avec quel ravissement elle semble écouter les charmantes saillies de cet esprit si jeune, et qui, pour une femme, doit sembler unique au monde ! »"Everything is simple in his eyes, because everything is seen from above. Great God! how is one to fight against an enemy like this? And after all, what is life without Gina's love? With what rapture she seems to be listening to the charming sallies of that mind, which is so boyish and must, to a woman, seem without a counterpart in the world!"
Une idée atroce saisit le comte comme une crampe : « Le poignarder là devant elle, et me tuer après ? »An atrocious thought gripped the Conte like a sudden cramp. "Shall I stab him here, before her face, and then kill myself?"
Il fit un tour dans la chambre, se soutenant à peine sur ses jambes, mais la main serrée convulsivement autour du manche de son poignard. Aucun des deux ne faisait attention à ce qu’il pouvait faire. Il dit qu’il allait donner un ordre à son laquais, on ne l’entendit même pas ; la duchesse riait tendrement d’un mot que Fabrice venait de lui adresser. Le comte s’approcha d’une lampe dans le premier salon, et regarda si la pointe de son poignard était bien affilée. « Il faut être gracieux et de manières parfaites envers ce jeune homme », se disait-il en revenant et se rapprochant d’eux.He took a turn through the room, his legs barely supporting him, but his hand convulsively gripping the hilt of his dagger. Neither of the others paid any attention to what he might be doing. He announced that he was going to give an order to his servant; they did not even hear him; the Duchessa was laughing tenderly at something Fabrizio had just said to her. The Conte went up to a lamp in the outer room, and looked to see whether the point of his dagger was well sharpened. "One must behave graciously, and with perfect manners to this young man," he said to himself as he returned to the other room and went up to them.
Il devenait fou ; il lui sembla qu’en se penchant ils se donnaient des baisers, là, sous ses yeux. « Cela est impossible en ma présence, se dit-il ; ma raison s’égare. Il faut se calmer ; si j’ai des manières rudes, la duchesse est capable, par simple pique de vanité, de le suivre à Belgirate ; et là, ou pendant le voyage, le hasard peut amener un mot qui donnera un nom à ce qu’ils sentent l’un pour l’autre ; et après, en un instant, toutes les conséquences.Hé became quite mad; it seemed to him that, as they leaned their heads together, they were kissing each other, there, before his eyes. "That is impossible in my presence," he told himself; "my wits have gone astray. I must calm myself; if I behave rudely, the Duchessa is quite capable, simply out of injured vanity, of following him to Belgirate; and there, or on the way there, a chance word may be spoken which will give a name to what they now feel for one another; and after that, in a moment, all the consequences.
« La solitude rendra ce mot décisif, et d’ailleurs, une fois la duchesse loin de moi, que devenir ? et si, après beaucoup de difficultés surmontées du côté du prince, je vais montrer ma figure vieille et soucieuse à Belgirate, quel rôle jouerais-je au milieu de ces gens fous de bonheur ?"Solitude will render that word decisive, and besides, once the Duchessa has left my side, what is to become of me? And if, after overcoming endless difficulties on the Prince's part, I go and shew my old and anxious face at Belgirate, what part shall I play before these people both mad with happiness?
« Ici même que suis-je autre chose que le terzo incomodo (cette belle langue italienne est toute faite pour l’amour) !Terzo incomodo (un tiers présent qui incommode) ! Quelle douleur pour un homme d’esprit de sentir qu’on joue ce rôle exécrable, et de ne pouvoir prendre sur soi de se lever et de s’en aller ! »"Here even, what else am I than the terzo incomodo?" (That beautiful Italian language is simply made for love: terzo incomodo, a third person when two are company.) What misery for a man of spirit to feel that he is playing that execrable part, and not to be able to muster the strength to get up and leave the room!
Le comte allait éclater ou du moins trahir sa douleur par la décomposition de ses traits. Comme en faisant des tours dans le salon, il se trouvait près de la porte, il prit la fuite en criant d’un air bon et intime :The Conte was on the point of breaking out, or at least of betraying his anguish by the discomposure of his features. When in one of his circuits of the room he found himself near the door, he took his flight, calling out, in a genial, intimate tone:
– Adieu vous autres ! « Il faut éviter le sang », se dit-il."Good-bye, you two! --Once must avoid bloodshed," he said to himself.
Le lendemain de cette horrible soirée, après une nuit passée tantôt à se détailler les avantages de Fabrice, tantôt dans les affreux transports de la plus cruelle jalousie, le comte eut l’idée de faire appeler un jeune valet de chambre à lui ; cet homme faisait la cour à une jeune fille nommée Chékina, l’une des femmes de chambre de la duchesse et sa favorite. Par bonheur ce jeune domestique était fort rangé dans sa conduite, avare même, et il désirait une place de concierge dans l’un des établissements publics de Parme. Le comte ordonna à cet homme de faire venir à l’instant Chékina, sa maîtresse. L’homme obéit, et une heure plus tard le comte parut à l’improviste dans la chambre où cette fille se trouvait avec son prétendu. Le comte les effraya tous deux par la quantité d’or qu’il leur donna puis il adressa ce peu de mots à la tremblante Chékina en la regardant entre les deux yeux.The day following this horrible evening, after a night spent half in compiling a detailed sum of Fabrizio's advantages, half in the frightful transports of the most cruel jealousy, it occurred to the Conte that he might send for a young servant of his own; this man was keeping company with a girl named Cecchina, one of the Duchessa's personal maids, and her favourite. As good luck would have it, this young man was very sober in his habits, indeed miserly, and was anxious to find a place as porter in one of the public institutions of Parma. The Conte ordered the man to fetch Cecchina, his mistress, instantly. The man obeyed, and an hour later the Conte appeared suddenly in the room where the girl was waiting with her lover. The Conte frightened them both by the amount of gold that he gave them, then he addressed these few words to the trembling Cecchina, looking her straight in the face:
– La duchesse fait-elle l’amour avec Monsignore ?"Is the Duchessa in love with Monsignore?"
– Non, dit cette fille prenant sa résolution après un moment de silence ;… non, pas encore, mais il baise souvent les mains de Madame, en riant il est vrai, mais avec transport."No," said the girl, gaining courage to speak after a moment's silence.... "No, not yet, but he often kisses the Signora's hands, laughing, it is true, but with real feeling."
Ce témoignage fut complété par cent réponses à autant de questions furibondes du comte ; sa passion inquiète fit bien gagner à ces pauvres gens l’argent qu’il leur avait jeté : il finit par croire à ce qu’on lui disait, et fut moins malheureux.This evidence was completed by a hundred answers to as many furious questions from the Conte; his uneasy passion made the poor couple earn in full measure the money that he had flung them: he ended by believing what they told him, and was less unhappy.
– Si jamais la duchesse se doute de cet entretien, dit-il à Chékina, j’enverrai votre prétendu passer vingt ans à la forteresse, et vous ne le reverrez qu’en cheveux blancs."If the Duchessa ever has the slightest suspicion of what we have been saying," he told Cecchina, "I shall send your lover to spend twenty years in the fortress, and when you see him again his hair will be quite white."
Quelques jours se passèrent pendant lesquels Fabrice à son tour perdit toute sa gaieté.Some days elapsed, during which Fabrizio in turn lost all his gaiety.
– Je t’assure, disait-il à la duchesse, que le comte Mosca a de l’antipathie pour moi."I assure you," he said to the Duchessa, "that Conte Mosca feels an antipathy for me."
– Tant pis pour Son Excellence, répondait-elle avec une sorte d’humeur."So much the worse for His Excellency," she replied with a trace of temper.
Ce n’était point là le véritable sujet d’inquiétude qui avait fait disparaître la gaieté de Fabrice. « La position où le hasard me place n’est pas tenable, se disait-il. Je suis bien sûr qu’elle ne parlera jamais, elle aurait horreur d’un mot trop significatif comme d’un inceste. Mais si un soir, après une journée imprudente et folle elle vient à faire l’examen de sa conscience, si elle croit que j’ai pu deviner le goût qu’elle semble prendre pour moi, quel rôle jouerais-je à ses yeux ? exactement le casto Giuseppe (proverbe italien, allusion au rôle ridicule de Joseph avec la femme de l’eunuque Putiphar).This was by no means the true cause of the uneasiness which had made Fabrizio's gaiety vanish. "The position in which chance has placed me is not tenable," he told himself. "I am quite sure that she will never say anything, she would be as much horrified by a too significant word as by an incestuous act. But if, one evening, after a rash and foolish day, she should come to examine her conscience, if she believes that I may have guessed the feeling that she seems to have formed for me, what part should I then play in her eyes? Nothing more nor less than the casto Giuseppe!" (An Italian expression alluding to the ridiculous part played by Joseph with the wife of the eunuch Potiphar.)
« Faire entendre par une belle confidence que je ne suis pas susceptible d’amour sérieux ? je n’ai pas assez de tenue dans l’esprit pour énoncer ce fait de façon à ce qu’il ne ressemble pas comme deux gouttes d’eau à une impertinence. Il ne me reste que la ressource d’une grande passion laissée à Naples, en ce cas, y retourner pour vingt-quatre heures : ce parti est sage, mais c’est bien de la peine ! Resterait un petit amour de bas étage à Parme, ce qui peut déplaire ; mais tout est préférable au rôle affreux de l’homme qui ne veut pas deviner. Ce dernier parti pourrait, il est vrai, compromettre mon avenir ; il faudrait, à force de prudence et en achetant la discrétion, diminuer le danger. »"Should I give her to understand by a fine burst of confidence that I am not capable of serious affection? I have not the necessary strength of mind to announce such a fact so that it shall not be as like as two peas to a gross impertinence. The sole resource left to me is a great passion left behind at Naples; in that case, I should return there for twenty-four hours: such a course is wise, but is it really worth the trouble? There remains a minor affair with some one of humble rank at Parma, which might annoy her; but anything is preferable to the appalling position of a man who will not see the truth. This course may, it is true, prejudice my future; I should have, by the exercise of prudence and the purchase of discretion, to minimise the danger."
Ce qu’il y avait de cruel au milieu de toutes ces pensées, c’est que réellement Fabrice aimait la duchesse de bien loin plus qu’aucun être au monde. « Il faut être bien maladroit, se disait-il avec colère, pour tant redouter de ne pouvoir persuader ce qui est si vrai ! » Manquant d’habileté pour se tirer de cette position, il devint sombre et chagrin. « Que serait-il de moi, grand Dieu ! si je me brouillais avec le seul être au monde pour qui j’aie un attachement passionné ? » D’un autre côté, Fabrice ne pouvait se résoudre à gâter un bonheur si délicieux par un mot indiscret. Sa position était si remplie de charmes ! l’amitié intime d’une femme si aimable et si jolie était si douce ! Sous les rapports plus vulgaires de la vie, sa protection lui faisait une position si agréable à cette cour, dont les grandes intrigues, grâce à elle qui les lui expliquait, l’amusaient comme une comédie ! « Mais au premier moment je puis être réveillé par un coup de foudre ! se disait-il. Ces soirées si gaies, si tendres, passées presque en tête à tête avec une femme si piquante, si elles conduisent à quelque chose de mieux, elle croira trouver en moi un amant ; elle me demandera des transports, de la folie, et je n’aurai toujours à lui offrir que l’amitié la plus vive, mais sans amour ; la nature m’a privé de cette sorte de folie sublime. Que de reproches n’ai-je pas eu à essuyer à cet égard ! Je crois encore entendre la duchesse d’A…, et je me moquais de la duchesse ! Elle croira que je manque d’amour pour elle, tandis que c’est l’amour qui manque en moi ; jamais elle ne voudra me comprendre. Souvent à la suite d’une anecdote sur la cour contée par elle avec cette grâce, cette folie qu’elle seule au monde possède, et d’ailleurs nécessaire à mon instruction, je lui baise les mains et quelquefois la joue. Que devenir si cette main presse la mienne d’une certaine façon ? »What was so cruel an element among all these thoughts was that really Fabrizio loved the Duchessa far above anyone else in the world. "I must be very clumsy," he told himself angrily, "to have such misgivings as to my ability to persuade her of what is so glaringly true!" Lacking the skill to extricate himself from this position, he grew sombre and sad. "What would become of me, Great God, if I quarrelled with the one person in the world for whom I feel a passionate attachment?" From another point of view, Fabrizio could not bring himself to spoil so delicious a happiness by an indiscreet word. His position abounded so in charm! The intimate friendship of so beautiful and attractive a woman was so pleasant! Under the most commonplace relations of life, her protection gave him so agreeable a position at this court, the great intrigues of which, thanks to her who explained them to him, were as amusing as a play! "But at any moment I may be awakened by a thunderbolt," he said to himself. "These gay, these tender evenings, passed almost in privacy with so thrilling a woman, if they lead to something better, she will expect to find in me a lover; she will call on me for frenzied raptures, for acts of folly, and I shall never have anything more to offer her than friendship, of the warmest kind, but without love; nature has not endowed me with that sort of sublime folly. What reproaches have I not had to bear on that account! I can still hear the Duchessa d'A---- speaking, and I used to laugh at the Duchessa! She will think that I am wanting in love for her, whereas it is love that is wanting in me; never will she make herself understand me. Often after some story about the court, told by her with that grace, that abandonment which she alone in the world possesses, and which is a necessary part of my education besides, I kiss her hand and sometimes her cheek. What is to happen if that hand presses mine in a certain fashion?"
Fabrice paraissait chaque jour dans les maisons les plus considérées et les moins gaies de Parme. Dirigé par les conseils habiles de la duchesse, il faisait une cour savante aux deux princes père et fils, à la princesse Clara-Paolina et à monseigneur l’archevêque. Il avait des succès, mais qui ne le consolaient point de la peur mortelle de se brouiller avec la duchesse.Fabrizio put in an appearance every day in the most respectable and least amusing drawing-rooms in Parma. Guided by the able advice of the Duchessa, he paid a sagacious court to the two Princes, father and son, to the Princess Clara-Paolina and Monsignore the Archbishop. He met with successes, but these did not in the least console him for his mortal fear of falling out with the Duchessa.
CHAPITRE VIIICHAPTER EIGHT
Ainsi moins d’un mois seulement après son arrivée à la cour, Fabrice avait tous les chagrins d’un courtisan, et l’amitié intime qui faisait le bonheur de sa vie était empoisonnée. Un soir, tourmenté par ces idées, il sortit de ce salon de la duchesse où il avait trop l’air d’un amant régnant ; errant au hasard dans la ville, il passa devant le théâtre qu’il vit éclairé ; il entra. C’était une imprudence gratuite chez un homme de sa robe et qu’il s’était bien promis d’éviter à Parme, qui après tout n’est qu’une petite ville de quarante mille habitants. Il est vrai que dès les premiers jours il s’était affranchi de son costume officiel ; le soir, quand il n’allait pas dans le très grand monde, il était simplement vêtu de noir comme un homme en deuil.So, less than a month after his arrival at court, Fabrizio had tasted all the sorrows of a courtier, and the intimate friendship which constituted the happiness of his life was poisoned. One evening, tormented by these thoughts, he left that drawing-room of the Duchessa in which he had too much of the air of a reigning lover; wandering at random through the town, he came opposite the theatre, in which he saw lights; he went in. It was a gratuitous imprudence in a man of his cloth and one that he had indeed vowed that he would avoid in Parma, which, after all, is only a small town of forty thousand inhabitants. It is true that after the first few days he had got rid of his official costume; in the evenings, when he was not going into the very highest society, he used simply to dress in black like a layman in mourning.
Au théâtre il prit une loge du troisième rang pour n’être pas vu ; l’on donnait La Jeune Hôtesse, de Goldoni. Il regardait l’architecture de la salle : à peine tournait-il les yeux vers la scène. Mais le public nombreux éclatait de rire à chaque instant ; Fabrice jeta les yeux sur la jeune actrice qui faisait le rôle de l’hôtesse, il la trouva drôle. Il regarda avec plus d’attention, elle lui sembla tout à fait gentille et surtout remplie de naturel : c’était une jeune fille naïve qui riait la première des jolies choses que Goldoni mettait dans sa bouche, et qu’elle avait l’air tout étonnée de prononcer. Il demanda comment elle s’appelait, on lui dit : – Marietta Valserra.At the theatre he took a box on the third tier, so as not to be noticed; the play was Goldoni's La Locanderia. He examined the architecture of the building, scarcely did he turn his eyes to the stage. But the crowded audience kept bursting into laughter at every moment; Fabrizio gave a glance at the young actress who was playing the part of the landlady, and found her amusing. He looked at her more closely; she seemed to him quite attractive, and, above all, perfectly natural; she was a simple-minded young girl who was the first to laugh at the witty lines Goldoni had put into her mouth, lines which she appeared to be quite surprised to be uttering. He asked what her name was, and was told: "Marietta Valserra."
« Ah ! pensa-t-il, elle a pris mon nom, c’est singulier. » Malgré ses projets il ne quitta le théâtre qu’à la fin de la pièce. Le lendemain il revint ; trois jours après il savait l’adresse de la Marietta Valserra."Ah!" he thought; "she has taken my name; that is odd." In spite of his intentions he did not leave the theatre until the end of the piece. The following evening he returned; three days later he knew Marietta Valserra's address.
Le soir même du jour où il s’était procuré cette adresse avec assez de peine, il remarqua que le comte lui faisait une mine charmante. Le pauvre amant jaloux, qui avait toutes les peines du monde à se tenir dans les bornes de la prudence, avait mis des espions à la suite du jeune homme, et son équipée du théâtre lui plaisait. Comment peindre la joie du comte lorsque le lendemain du jour où il avait pu prendre sur lui d’être aimable avec Fabrice, il apprit que celui-ci, à la vérité à demi déguisé par une longue redingote bleue, avait monté jusqu’au misérable appartement que la Marietta Valserra occupait au quatrième étage d’une vieille maison derrière le théâtre ? Sa joie redoubla lorsqu’il sut que Fabrice s’était présenté sous un faux nom, et avait eu l’honneur d’exciter la jalousie d’un mauvais garnement nommé Giletti, lequel à la ville jouait les troisièmes rôles de valet, et dans les villages dansait sur la corde. Ce noble amant de la Marietta se répandait en injures contre Fabrice et disait qu’il voulait le tuer.On the evening of the day on which, with a certain amount of trouble, he had procured this address, he noticed that the Conte was looking at him in the most friendly way. The poor jealous lover, who had all the trouble in the world in keeping within the bounds of prudence, had set spies on the young man's track, and this theatrical escapade pleased him. How are we to depict the Conte's joy when, on the day following that on which he had managed to bring himself to look amicably at Fabrizio, he learned that the latter, in the partial disguise, it must be admitted, of a long blue frock-coat, had climbed to the wretched apartment which Marietta Valserra occupied on the fourth floor of an old house behind the theatre? His joy was doubled when he heard that Fabrizio had presented himself under a false name, and had had the honour to arouse the jealousy of a scapegrace named Giletti, who in town played Third Servant, and in the villages danced on the tight rope. This noble lover of Marietta cursed Fabrizio most volubly and expressed a desire to kill him.
Les troupes d’opéra sont formées par un impresario qui engage de côté et d’autre les sujets qu’il peut payer ou qu’il trouve libres, et la troupe amassée au hasard reste ensemble une saison ou deux tout au plus. Il n’en est pas de même des compagnies comiques ; tout en courant de ville en ville et changeant de résidence tous les deux ou trois mois, elle n’en forme pas moins comme une famille dont tous les membres s’aiment ou se haïssent. Il y a dans ces compagnies des ménages établis que les beaux des villes où la troupe va jouer trouvent quelquefois beaucoup de difficultés à désunir. C’est précisément ce qui arrivait à notre héros : la petite Marietta l’aimait assez, mais elle avait une peur horrible du Giletti qui prétendait être son maître unique et la surveillait de près. Il protestait partout qu’il tuerait le monsignore, car il avait suivi Fabrice et était parvenu à découvrir son nom. Ce Giletti était bien l’être le plus laid et le moins fait pour l’amour : démesurément grand, il était horriblement maigre, fort marqué de la petite vérole et un peu louche. Du reste, plein des grâces de son métier, il entrait ordinairement dans les coulisses où ses camarades étaient réunis, en faisant la roue sur les pieds et sur les mains ou quelque autre tour gentil. Il triomphait dans les rôles où l’acteur doit paraître la figure blanchie avec de la farine et recevoir ou donner un nombre infini de coups de bâton. Ce digne rival de Fabrice avait 32 francs d’appointements par mois et se trouvait fort riche.Opera companies are formed by an impresario who engages in different places the artists whom he can afford to pay or has found unemployed, and the company collected at random remains together for one season or two at most. It is not so with comedy companies; while passing from town to town and changing their address every two or three months, they nevertheless form a family of which all the members love or loathe one another. There are in these companies united couples whom the beaux of the towns in which the actors appear find it sometimes exceedingly difficult to sunder. This is precisely what happened to our hero. Little Marietta liked him well enough, but was horribly afraid of Giletti, who claimed to be her sole lord and master and kept a close watch over her. He protested everywhere that he would kill the Monsignore, for he had followed Fabrizio, and had succeeded in discovering his name. This Giletti was quite the ugliest creature imaginable and the least fitted to be a lover: tall out of all proportion, he was horribly thin, strongly pitted by smallpox, and inclined to squint. In addition, being endowed with all the graces of his profession, he was continually coming into the wings where his fellow-actors were assembled, turning cart-wheels on his feet and hands or practising some other pretty trick. He triumphed in those parts in which the actor has to appear with his face whitened with flour and to give or receive a countless number of blows with a cudgel. This worthy rival of Fabrizio drew a monthly salary of 32 francs, and thought himself extremely well off.
Il sembla au comte Mosca revenir des portes du tombeau, quand ses observateurs lui donnèrent la certitude de tous ces détails. L’esprit aimable reparut ; il sembla plus gai et de meilleure compagnie que jamais dans le salon de la duchesse, et se garda bien de rien lui dire de la petite aventure qui le rendait à la vie. Il prit même des précautions pour qu’elle fût informée de tout ce qui se passait le plus tard possible. Enfin il eut le courage d’écouter la raison qui lui criait en vain depuis un mois que toutes les fois que le mérite d’un amant pâlit, cet amant doit voyager.Conte Mosca felt himself drawn up from the gate of the tomb when his watchers gave him the full authority for all these details. His kindly nature reappeared; he seemed more gay and better company than ever in the Duchessa's drawing-room, and took good care to say nothing to her of the little adventure which had restored him to life. He even took steps to ensure that she should be informed of everything that occurred with the greatest possibly delay. Finally he had the courage to listen to the voice of reason, which had been crying to him in vain for the last month that, whenever a lover's lustre begins to fade, it is time for that lover to travel.
Une affaire importante l’appela à Bologne, et deux fois par jour des courriers du cabinet lui apportaient bien moins les papiers officiels de ses bureaux que des nouvelles des amours de la petite Marietta, de la colère du terrible Giletti et des entreprises de Fabrice.Urgent business summoned him to Bologna, and twice a day cabinet messengers brought him not so much the official papers of his departments as the latest news of the love affairs of little Marietta, the rage of the terrible Giletti and the enterprises of Fabrizio.
Un des agents du comte demanda plusieurs fois Arlequin squelette et pâté, l’un des triomphes de Giletti (il sort du pâté au moment où son rival Brighella l’entame et le bâtonne) ; ce fut un prétexte pour lui faire passer cent francs. Giletti, criblé de dettes, se garda bien de parler de cette bonne aubaine, mais devint d’une fierté étonnante.One of the Conte's agents asked several times for Arlecchino fantasma e pasticcio, one of Giletti's triumphs (he emerges from the pie at the moment when his rival Brighella is sticking the knife into it, and gives him a drubbing); this was an excuse for making him earn 100 francs. Giletti, who was riddled with debts, took care not to speak of this windfall, but became astonishing in his arrogance.
La fantaisie de Fabrice se changea en pique d’amour-propre (à son âge, les soucis l’avaient déjà réduit à avoir des fantaisies) ! La vanité le conduisait au spectacle ; la petite fille jouait fort gaiement et l’amusait ; au sortir du théâtre il était amoureux pour une heure. Le comte revint à Parme sur la nouvelle que Fabrice courait des dangers réels ; le Giletti, qui avait été dragon dans le beau régiment des dragons Napoléon, parlait sérieusement de tuer Fabrice et prenait des mesures pour s’enfuir ensuite en Romagne. Si le lecteur est très jeune, il se scandalisera de notre admiration pour ce beau trait de vertu. Ce ne fut pas cependant un petit effort d’héroïsme de la part du comte que celui de revenir de Bologne ; car enfin, souvent, le matin, il avait le teint fatigué, et Fabrice avait tant de fraîcheur, tant de sérénité ! Qui eût songé à lui faire un sujet de reproche de la mort de Fabrice, arrivée en son absence, et pour une si sotte cause ? Mais il avait une de ces âmes rares qui se font un remords éternel d’une action généreuse qu’elles pouvaient faire et qu’elles n’ont pas faite ; d’ailleurs il ne put supporter l’idée de voir la duchesse triste, et par sa faute.Fabrizio's whim changed to a wounded pride (at his age, his anxieties had already reduced him to the state of having whims!). Vanity led him to the theatre; the little girl acted in the most sprightly fashion and amused him; on leaving the theatre, he was in love for an hour. The Conte returned to Parma on receiving the news that Fabrizio was in real danger; Giletti, who had served as a trooper in that fine regiment the Dragoni Napoleone, spoke seriously of killing him, and was making arrangements for a subsequent flight to Romagna. If the reader is very young, he will be scandalised by our admiration for this fine mark of virtue. It was, however, no slight act of heroism on the part of Conte Mosca, his return from Bologna; for, after all, frequently in the morning he presented a worn appearance, and Fabrizio was always so fresh, so serene! Who would ever have dreamed of reproaching him with the death of Fabrizio, occurring in his absence and from so stupid a cause? But his was one of those rare spirits which make an everlasting remorse out of a generous action which they might have done and did not do; besides, he could not bear the thought of seeing the Duchessa look sad, and by any fault of his.
Il la trouva, à son arrivée, silencieuse et morne ; voici ce qui s’était passé : la petite femme de chambre, Chékina, tourmentée par les remords, et jugeant de l’importance de sa faute par l’énormité de la somme qu’elle avait reçue pour la commettre, était tombée malade. Un soir, la duchesse qui l’aimait monta jusqu’à sa chambre. La petite fille ne put résister à cette marque de bonté, elle fondit en larmes, voulut remettre à sa maîtresse ce qu’elle possédait encore sur l’argent qu’elle avait reçu, et enfin eut le courage de lui avouer les questions faites par le comte et ses réponses. La duchesse courut vers la lampe qu’elle éteignit, puis dit à la petite Chékina qu’elle lui pardonnait, mais à condition qu’elle ne dirait jamais un mot de cette étrange scène à qui que ce fût :He found her, on his arrival, taciturn and gloomy. This is what had occurred: the little lady's maid, Cecchina, tormented by remorse and estimating the importance of her crime by the immensity of the sum that she had received for committing it, had fallen ill. One evening the Duchessa, who was devoted to her, went up to her room. The girl could not hold out against this mark of kindness; she dissolved in tears, was for handing over to her mistress all that she still possessed of the money she had received, and finally had the courage to confess to her the questions asked by the Conte and her own replies to them. The Duchessa ran to the lamp, which she blew out, then said to little Cecchina that she forgave her, but on condition that she never uttered a word about this strange episode to anyone in the world.
– Le pauvre comte, ajouta-t-elle d’un air léger, craint le ridicule ; tous les hommes sont ainsi."The poor Conte," she added in a careless tone, "is afraid of being laughed at; all men are like that."
La duchesse se hâta de descendre chez elle. A peine enfermée dans sa chambre, elle fondit en larmes ; elle trouvait quelque chose d’horrible dans l’idée de faire l’amour avec ce Fabrice qu’elle avait vu naître, et pourtant que voulait dire sa conduite ?The Duchessa hastened downstairs to her own apartments. No sooner had she shut the door of her bedroom than she burst into tears; there seemed to her something horrible in the idea of her making love to Fabrizio, whom she had seen brought into the world; and yet what else could her behaviour imply?
Telle avait été la première cause de la noire mélancolie dans laquelle le comte la trouva plongée ; lui arrivé, elle eut des accès d’impatience contre lui, et presque contre Fabrice ; elle eût voulu ne plus les revoir ni l’un ni l’autre ; elle était dépitée du rôle ridicule à ses yeux que Fabrice jouait auprès de la petite Marietta ; car le comte lui avait tout dit en véritable amoureux incapable de garder un secret. Elle ne pouvait s’accoutumer à ce malheur : son idole avait un défaut ; enfin dans un moment de bonne amitié elle demanda conseil au comte, ce fut pour celui-ci un instant délicieux et une belle récompense du mouvement honnête qui l’avait fait revenir à Parme.This had been the primary cause of the black melancholy in which the Conte found her plunged; on his arrival she suffered fits of impatience with him, and almost with Fabrizio; she would have liked never to set eyes on either of them again; she was contemptuous of the part, ridiculous in her eyes, which Fabrizio was playing with the little Marietta; for the Conte had told her everything, like a true lover, incapable of keeping a secret. She could not grow used to this disaster; her idol had a fault; finally, in a moment of frank friendship, she asked the Conte's advice; this was for him a delicious instant, and a fine reward for the honourable impulse which had made him return to Parma.
– Quoi de plus simple ! dit le comte en riant ; les jeunes gens veulent avoir toutes les femmes, puis le lendemain, ils n’y pensent plus. Ne doit-il pas aller à Belgirate, voir la marquise del Dongo ? Eh bien ! qu’il parte. Pendant son absence je prierai la troupe comique de porter ailleurs ses talents, je paierai les frais de route ; mais bientôt nous le verrons amoureux de la première jolie femme que le hasard conduira sur ses pas : c’est dans l’ordre, et je ne voudrais pas le voir autrement… S’il est nécessaire, faites écrire par la marquise."What could be more simple?" said the Conte, smiling. "Young men want to have every woman they see, and next day they do not give her a thought. Ought he not to be going to Belgirate, to see the Marchesa del Dongo? Very well, let him go. During his absence, I shall request the company of comedians to take their talents elsewhere, I shall pay their travelling expenses; but presently we shall see him in love with the first pretty woman that may happen to come his way: it is in the nature of things, and I should not care to see him act otherwise. ... If necessary, get the Marchesa to write to him."
Cette idée, donnée avec l’air d’une complète indifférence, fut un trait de lumière pour la duchesse, elle avait peur de Giletti. Le soir le comte annonça, comme par hasard, qu’il y avait un courrier qui, allant à Vienne passait par Milan ; trois jours après Fabrice recevait une lettre de sa mère. Il partit fort piqué de n’avoir pu encore, grâce à la jalousie de Giletti, profiter des excellentes intentions dont la petite Marietta lui faisait porter l’assurance par une mammacia, vieille femme qui lui servait de mère.This suggestion, offered with the air of a complete indifference, came as a ray of light to the Duchessa; she was frightened of Giletti. That evening, the Conte announced, as though by chance, that one of his couriers, on his way to Vienna, would be passing through Milan; three days later Fabrizio received a letter from his mother. He seemed greatly annoyed at not having yet been able, thanks to Giletti's jealousy, to profit by the excellent intentions, assurance of which little Marietta had conveyed to him through a mammaccia, an old woman who acted as her mother.
Fabrice trouva sa mère et une des ses sœurs à Belgirate, gros village piémontais, sur la rive droite du lac Majeur ; la rive gauche appartient au Milanais, et par conséquent à l’Autriche. Ce lac, parallèle au lac de Côme, et qui court aussi du nord au midi, est situé à une vingtaine de lieues plus au couchant. L’air des montagnes, l’aspect majestueux et tranquille de ce lac superbe qui lui rappelait celui près duquel il avait passé son enfance, tout contribua à changer en douce mélancolie le chagrin de Fabrice, voisin de la colère. C’était avec une tendresse infinie que le souvenir de la duchesse se présentait maintenant à lui ; il lui semblait que de loin il prenait pour elle cet amour qu’il n’avait jamais éprouvé pour aucune femme ; rien ne lui eût été plus pénible que d’en être à jamais séparé, et dans ces dispositions, si la duchesse eût daigné avoir recours à la moindre coquetterie, elle eût conquis ce cœur, par exemple, en lui opposant un rival. Mais bien loin de prendre un parti aussi décisif, ce n’était pas sans se faire de vifs reproches qu’elle trouvait sa pensée toujours attachée aux pas du jeune voyageur. Elle se reprochait ce qu’elle appelait encore une fantaisie, comme si c’eût été une horreur ; elle redoubla d’attentions et de prévenances pour le comte qui, séduit par tant de grâces, n’écoutait pas la saine raison qui prescrivait un second voyage à Bologne.Fabrizio found his mother and one of his sisters at Beigirate, a large village in Piedmont, on the right shore of Lake Maggiore; the left shore belongs to the Milanese, and consequently to Austria. This lake, parallel to the Lake of Como, and also running from north to south, is situated some ten leagues farther to the west. The mountain air, the majestic and tranquil aspect of this superb lake which recalled to him that other on the shores of which he had spent his childhood, all helped to transform into a tender melancholy Fabrizio's grief, which was akin to anger. It was with an infinite tenderness that the memory of the Duchessa now presented itself to him; he felt that in separation he was acquiring for her that love which he had never felt for any woman; nothing would have been more painful to him than to be separated from her for ever, and, he being in this frame of mind, if the Duchessa had deigned to have recourse to the slightest coquetry, she could have conquered this heart by--for instance--presenting it with a rival. But, far from taking any so decisive a step, it was not without the keenest self-reproach that she found her thoughts constantly following in the young traveller's footsteps. She reproached herself for what she still called a fancy, as though it had been something horrible; she redoubled her forethought for and attention to the Conte, who, captivated by such a display of charm, paid no heed to the sane voice of reason which was prescribing a second visit to Bologna.
La marquise del Dongo, pressée par les noces de sa fille aînée qu’elle mariait à un duc milanais, ne put donner que trois jours à son fils bien-aimé ; jamais elle n’avait trouvé en lui une si tendre amitié. Au milieu de la mélancolie qui s’emparait de plus en plus de l’âme de Fabrice, une idée bizarre et même ridicule s’était présentée et tout à coup s’était fait suivre. Oserons-nous dire qu’il voulait consulter l’abbé Blanès ? Cet excellent vieillard était parfaitement incapable de comprendre les chagrins d’un cœur tiraillé par des passions puériles et presque égales en force ; d’ailleurs il eût fallu huit jours pour lui faire entrevoir seulement tous les intérêts que Fabrice devait ménager à Parme ; mais en songeant à le consulter Fabrice retrouvait la fraîcheur de ses sensations de seize ans. Le croira-t-on ? ce n’était pas simplement comme homme sage, comme ami parfaitement doué, que Fabrice voulait lui parler ; l’objet de cette course et les sentiments qui agitèrent notre héros pendant les cinquante heures qu’elle dura, sont tellement absurdes que sans doute, dans l’intérêt du récit, il eût mieux valu les supprimer. Je crains que la crédulité de Fabrice ne le prive de la sympathie du lecteur ; mais enfin, il était ainsi, pourquoi le flatter lui plutôt qu’un autre ? Je n’ai point flatté le comte Mosca ni le prince.The Marchesa del Dongo, busy with preparations for the wedding of her elder daughter, whom she was marrying to a Milanese Duca, could give only three days to her beloved son; never had she found in him so tender an affection. Through the cloud of melancholy that was more and more closely enwrapping Fabrizio's heart, an odd and indeed ridiculous idea had presented itself, and he had suddenly decided to adopt it. Dare we say that he wished to consult Priore Blanès? That excellent old man was totally incapable of understanding the sorrows of a heart torn asunder by boyish passions more or less equal in strength; besides, it would have taken a week to make him gather even a faint impression of all the conflicting interests that Fabrizio had to consider at Parma; but in the thought of consulting him Fabrizio recaptured the freshness of his sensations at the age of sixteen. Will it be believed? It was not simply as to a man full of wisdom, to an old and devoted friend, that Fabrizio wished to speak to him; the object of this expedition, and the feelings that agitated our hero during the fifty hours that it lasted are so absurd that, doubtless, in the interests of our narrative, it would have been better to suppress them. I am afraid that Fabrizio's credulity may make him forfeit the sympathy of the reader; but after all thus it was; why flatter him more than another? I have not flattered Conte Mosca, nor the Prince.
Fabrice donc, puisqu’il faut tout dire, Fabrice reconduisit sa mère jusqu’au port de Laveno, rive gauche du lac Majeur, rive autrichienne, où elle descendit vers les huit heures du soir. (Le lac est considéré comme un pays neutre, et l’on ne demande point de passeport à qui ne descend point à terre.) Mais à peine la nuit fut-elle venue qu’il se fit débarquer sur cette même rive autrichienne, au milieu d’un petit bois qui avance dans les flots. Il avait loué une sediola, sorte de tilbury champêtre et rapide, à l’aide duquel il put suivre, à cinq cents pas de distance, la voiture de sa mère ; il était déguisé en domestique de la casa del Dongo, et aucun des nombreux employés de la police ou de la douane n’eut l’idée de lui demander son passeport. A un quart de lieue de Côme, où la marquise et sa fille devaient s’arrêter pour passer la nuit, il prit un sentier à gauche, qui, contournant le bourg de Vico, se réunit ensuite à un petit chemin récemment établi sur l’extrême bord du lac. Il était minuit, et Fabrice pouvait espérer de ne rencontrer aucun gendarme. Les arbres des bouquets de bois que le petit chemin traversait à chaque instant dessinaient le noir contour de leur feuillage sur un ciel étoilé, mais voilé par une brume légère. Les eaux et le ciel étaient d’une tranquillité profonde ; l’âme de Fabrice ne put résister à cette beauté sublime ; il s’arrêta, puis s’assit sur un rocher qui s’avançait dans le lac, formant comme un petit promontoire. Le silence universel n’était troublé, à intervalles égaux, que par la petite lame du lac qui venait expirer sur la grève. Fabrice avait un cœur italien ; j’en demande pardon pour lui : ce défaut, qui le rendra moins aimable, consistait surtout en ceci : il n’avait de vanité que par accès, et l’aspect seul de la beauté sublime le portait à l’attendrissement, et ôtait à ses chagrins leur pointe âpre et dure. Assis sur son rocher isolé, n’ayant plus à se tenir en garde contre les agents de la police, protégé par la nuit profonde et le vaste silence, de douces larmes mouillèrent ses yeux, et il trouva là, à peu de frais, les moments les plus heureux qu’il eût goûtés depuis longtemps.Fabrizo, then, since the whole truth must be told, Fabrizio escorted his mother as far as the port of Laveno, on the left shore of Lake Maggiore, the Austrian shore, where she landed about eight o'clock in the evening. (The lake is regarded as neutral territory, and no passport is required of those who do not set foot on shore.) But scarcely had night fallen when he had himself ferried to this same Austrian shore, and landed in a little wood which juts out into the water. He had hired a sediola, a sort of rustic and fast-moving tilbury, by means of which he was able, at a distance of five hundred yards, to keep up with his mother's carriage; he was disguised as a servant of the casa del Dongo, and none of the many police or customs officials ever thought of asking him for his passport. A quarter of a league before Como, where the Marchesa and her daughter were to stop for the night, he took a path to the left which, making a circuit of the village of Vico, afterwards joined a little road recently made along the extreme edge of the lake. It was midnight, and Fabrizio could count upon not meeting any of the police. The trees of the various thickets into which the little road kept continually diving traced the black outline of their foliage against a sky bright with stars but veiled by a slight mist. Water and sky were of a profound tranquillity. Fabrizio's soul could not resist this sublime beauty; he stopped, then sat down on a rock which ran out into the lake, forming almost a little promontory. The universal silence was disturbed only, at regular intervals, by the faint ripple of the lake as it lapped on the shore. Fabrizio had an Italian heart; I crave the reader's pardon for him: this defect, which will render him less attractive, consisted mainly in this: he had no vanity, save by fits and starts, and the mere sight of sublime beauty melted him to a tender mood and took from his sorrows their hard and bitter edge. Seated on his isolated rock, having no longer any need to be on his guard against the police, protected by the profound night and the vast silence, gentle tears moistened his eyes, and he found there, with little or no effort, the happiest moments that he had tasted for many a day.
Il résolut de ne jamais dire de mensonges à la duchesse, et c’est parce qu’il l’aimait à l’adoration en ce moment, qu’il se jura de ne jamais lui dire qu’il l’aimait ; jamais il ne prononcerait auprès d’elle le mot d’amour, puisque la passion que l’on appelle ainsi était étrangère à son cœur. Dans l’enthousiasme de générosité et de vertu qui faisait sa félicité en ce moment, il prit la résolution de lui tout dire à la première occasion : son cœur n’avait jamais connu l’amour. Une fois ce parti courageux bien adopté, il se sentit comme délivré d’un poids énorme. « Elle me dira peut-être quelques mots sur Marietta : eh bien ! je ne reverrai jamais la petite Marietta », se répondit-il à lui-même avec gaieté.He resolved never to tell the Duchessa any falsehood, and it was because he loved her to adoration at that moment that he vowed to himself never to say to her that he loved her; never would he utter in her hearing the word love, since the passion which bears that name was a stranger to his heart. In the enthusiasm of generosity and virtue which formed his happiness at that moment, he made the resolution to tell her, at the first opportunity, everything: his heart had never known love. Once this courageous plan had been definitely adopted, he felt himself delivered of an enormous burden. "She will perhaps have something to say to me about Marietta; very well, I shall never see my little Marietta again," he assured himself blithely.
La chaleur accablante qui avait régné pendant la journée commençait à être tempérée par la brise du matin. Déjà l’aube dessinait par une faible lueur blanche les pics des Alpes qui s’élèvent au nord et à l’orient du lac de Côme. Leurs masses, blanchies par les neiges, même au mois de juin, se dessinent sur l’azur clair d’un ciel toujours pur à ces hauteurs immenses. Une branche des Alpes s’avançant au midi vers l’heureuse Italie sépare les versants du lac de Côme de ceux du lac de Garde. Fabrice suivait de l’œil toutes les branches de ces montagnes sublimes, l’aube en s’éclaircissant venait marquer les vallées qui les séparent en éclairant la brume légère qui s’élevait du fond des gorges.The overpowering heat which had prevailed throughout the day was beginning to be tempered by the morning breeze. Already dawn was outlining in a faint white glimmer the Alpine peaks that rise to the north and east of Lake Como. Their massive shapes, bleached by their covering of snow, even in the month of June, stand out against the pellucid azure of a sky which at those immense altitudes is always pure. A spur of the Alps stretching southwards into smiling Italy separates the sloping shores of Lake Como from those of the Lake of Garda. Fabrizio followed with his eye all the branches of these sublime mountains, the dawn as it grew brighter came to mark the valleys that divide them, gilding the faint mist which rose from the gorges beneath.
Depuis quelques instants Fabrice s’était remis en marche ; il passa la colline qui forme la presqu’île de Durini, et enfin parut à ses yeux ce clocher du village de Grianta, où si souvent il avait fait des observations d’étoiles avec l’abbé Blanès. « Quelle n’était pas mon ignorance en ce temps-là ! Je ne pouvais comprendre, se disait-il, même le latin ridicule de ces traités d’astrologie que feuilletait mon maître, et je crois que je les respectais surtout parce que, n’y entendant que quelques mots par-ci par-là, mon imagination se chargeait de leur prêter un sens, et le plus romanesque possible. »Some minutes since, Fabrizio had taken the road again; he passed the hill that forms the peninsula of Burini, and at length there met his gaze that campanile of the village of Grianta in which he had so often made observations of the stars with Priore Blanès. "What bounds were there to my ignorance in those days? I could not understand," he reminded himself, "even the ridiculous Latin of those treatises on astrology which my master used to pore over, and I think I respected them chiefly because, understanding only a few words here and there, my imagination stepped in to give them a meaning, and the most romantic sense imaginable."
Peu à peu sa rêverie prit un autre cours. « Y aurait-il quelque chose de réel dans cette science ? Pourquoi serait-elle différente des autres ? Un certain nombre d’imbéciles et de gens adroits conviennent entre eux qu’ils savent le mexicain, par exemple ; ils s’imposent en cette qualité à la société qui les respecte et aux gouvernements qui les paient. On les accable de faveurs précisément parce qu’ils n’ont point d’esprit, et que le pouvoir n’a pas à craindre qu’ils soulèvent les peuples et fassent du pathos à l’aide des sentiments généreux ! Par exemple le père Bari, auquel Ernest IV vient d’accorder quatre mille francs de pension et la croix de son ordre pour avoir restitué dix-neuf vers d’un dithyrambe grec !Gradually his thoughts entered another channel. "May not there be something genuine in this science? Why should it be different from the rest? A certain number of imbeciles and quick-witted persons agree among themselves that they know (shall we say) Mexican; they impose themselves with this qualification upon society which respects them and governments which pay them. Favours are showered upon them precisely because they have no real intelligence, and authority need not fear their raising the populace and creating an atmosphere of rant by the aid of generous sentiments! For instance, Father Bari, to whom Ernesto IV has just awarded a pension of 4,000 francs and the Cross of his Order for having restored nineteen liries of a Greek dithyramb!
« Mais, grand Dieu ! ai-je bien le droit de trouver ces choses-là ridicules ? Est-ce bien à moi de me plaindre ? se dit-il tout à coup en s’arrêtant, est-ce que cette même croix ne vient pas d’être donnée à mon gouverneur de Naples ? » Fabrice éprouva un sentiment de malaise profond ; le bel enthousiasme de vertu qui naguère venait de faire battre son cœur se changeait dans le vil plaisir d’avoir une bonne part dans un vol. « Eh bien ! se dit-il enfin avec les yeux éteints d’un homme mécontent de soi, puisque ma naissance me donne le droit de profiter de ces abus, il serait d’une insigne duperie à moi de n’en pas prendre ma part ; mais il ne faut point m’aviser de les maudire en public. » Ces raisonnements ne manquaient pas de justesse ; mais Fabrice était bien tombé de cette élévation de bonheur sublime où il s’était trouvé transporté une heure auparavant. La pensée du privilège avait desséché cette plante toujours si délicate qu’on nomme le bonheur."But, Great God, have I indeed the right to find such things ridiculous? Is it for me to complain?" he asked himself, suddenly, stopping short in the road, "has not that same Cross just been given to my governor at Naples?" Fabrizio was conscious of a feeling of intense disgust; the fine enthusiasm for virtue which had just been making his heart beat high changed into the vile pleasure of having a good share in the spoils of a robbery. "After all," he said to himself at length, with the lustreless eyes of a man who is dissatisfied with himself, "since my birth gives me the right to profit by these abuses, it would be a signal piece of folly on my part not to take my share, but I must never let myself denounce them in public." This reasoning was by no means unsound; but Fabrizio had fallen a long way from that elevation of sublime happiness to which he had found himself transported an hour earlier. The thought of privilege had withered that plant, always so delicate, which we name happiness.
« S’il ne faut pas croire à l’astrologie, reprit-il en cherchant à s’étourdir, si cette science est, comme les trois quarts des sciences non mathématiques, une réunion de nigauds enthousiastes et d’hypocrites adroits et payés par qui ils servent, d’où vient que je pense si souvent et avec émotion à cette circonstance fatale ? Jadis je suis sorti de la prison de B…, mais avec l’habit et la feuille de route d’un soldat jeté en prison pour de justes causes. »"If we are not to believe in astrology," he went on, seeking to calm himself; "if this science is, like three quarters of the sciences that are not mathematical, a collection of enthusiastic simpletons and adroit hypocrites paid by the masters they serve, how does it come about that I think so often and with emotion of this fatal circumstance: I did make my escape from the prison at B----, but in the uniform and with the marching orders of a soldier who had been flung into prison with good cause?"
Le raisonnement de Fabrice ne put jamais pénétrer plus loin ; il tournait de cent façons autour de la difficulté sans parvenir à la surmonter. Il était trop jeune encore ; dans ses moments de loisir, son âme s’occupait avec ravissement à goûter les sensations produites par des circonstances romanesques que son imagination était toujours prête à lui fournir. Il était bien loin d’employer son temps à regarder avec patience les particularités réelles des choses pour ensuite deviner leurs causes. Le réel lui semblait encore plat et fangeux ; je conçois qu’on n’aime pas à le regarder, mais alors il ne faut pas en raisonner. Il ne faut pas surtout faire des objections avec les diverses pièces de son ignorance.Fabrizio's reasoning could never succeed in penetrating farther; he went a hundred ways round the difficulty without managing to surmount it. He was too young still; in his moments of leisure, his mind devoted itself with rapture to enjoying the sensations produced by the romantic circumstances with which his imagination was always ready to supply him. He was far from employing his time in studying with patience the actual details of things in order to discover their causes. Reality still seemed to him flat and muddy; I can understand a person's not caring to look at it, but then he ought not to argue about it. Above all, he ought not to fashion objections out of the scattered fragments of his ignorance.
C’est ainsi que, sans manquer d’esprit, Fabrice ne put parvenir à voir que sa demi-croyance dans les présages était pour lui une religion, une impression profonde reçue à son entrée dans la vie. Penser à cette croyance c’était sentir, c’était un bonheur. Et il s’obstinait à chercher comment ce pouvait être une science prouvée, réelle, dans le genre de la géométrie par exemple. Il recherchait avec ardeur, dans sa mémoire, toutes les circonstances où des présages observés par lui n’avaient pas été suivis de l’événement heureux ou malheureux qu’ils semblaient annoncer. Mais tout en croyant suivre un raisonnement et marcher à la vérité, son attention s’arrêtait avec bonheur sur le souvenir des cas où le présage avait été largement suivi par l’accident heureux ou malheureux qu’il lui semblait prédire, et son âme était frappée de respect et attendrie ; et il eût éprouvé une répugnance invincible pour l’être qui eût nié les présages, et surtout s’il eût employé l’ironie.Thus it was that, though not lacking in brains, Fabrizio could not manage to see that his half-belief in omens was for him a religion, a profound impression received at his entering upon life. To think of this belief was to feel, it was a happiness. And he set himself resolutely to discover how this could be a proved, a real science, in the same category as geometry, for example. He searched his memory strenuously for all the instances in which omens observed by him had not been followed by the auspicious or inauspicious events which they seemed to herald. But all this time, while he believed himself to be following a line of reasoning and marching towards the truth, his attention kept coming joyfully to rest on the memory of the occasions on which the foreboding had been amply followed by the happy or unhappy accident which it had seemed to him to predict, and his heart was filled with respect and melted; and he would have felt an invincible repugnance for the person who denied the value of omens, especially if in doing so he had had recourse to irony.
Fabrice marchait sans s’apercevoir des distances, et il en était là de ses raisonnements impuissants, lorsqu’en levant la tête il vit le mur du jardin de son père. Ce mur, qui soutenait une belle terrasse, s’élevait à plus de quarante pieds au-dessus du chemin, à droite. Un cordon de pierres de taille tout en haut, près de la balustrade, lui donnait un air monumental. « Il n’est pas mal, se dit froidement Fabrice, cela est d’une bonne architecture, presque dans le goût romain. » Il appliquait ses nouvelles connaissances en antiquités. Puis il détourna la tête avec dégoût ; les sévérités de son père, et surtout la dénonciation de son frère Ascagne au retour de son voyage en France, lui revinrent à l’esprit.Fabrizio walked on without noticing the distance he was covering, and had reached this point in his vain reasonings when, raising his head, he saw the wall of his father's garden. This wall, which supported a fine terrace, rose to a height of more than forty feet above the road, on its right. A cornice of wrought stone along the highest part, next to the balustrade, gave it a monumental air. "It is not bad," Fabrizio said to himself dispassionately, "it is good architecture, a little in the Roman style"; he applied to it his recently acquired knowledge of antiquities. Then he turned his head away in disgust; his father's severities, and especially the denunciation of himself by his brother Ascanio on his return from his wanderings in France, came back to his mind.
« Cette dénonciation dénaturée a été l’origine de ma vie actuelle ; je puis la haïr, je puis la mépriser, mais enfin elle a changé ma destinée. Que devenais-je une fois relégué à Novare et n’étant presque que souffert chez l’homme d’affaires de mon père, si ma tante n’avait fait l’amour avec un ministre puissant ? si cette tante se fût trouvée n’avoir qu’une âme sèche et commune au lieu de cette âme tendre et passionnée et qui m’aime avec une sorte d’enthousiasme qui m’étonne ? où en serais-je maintenant si la duchesse avait eu l’âme de son frère le marquis del Dongo ? »"That unnatural denunciation was the origin of my present existence; I may detest, I may despise it; when all is said and done, it has altered my destiny. What would have become of me once I had been packed off to Novara, and my presence barely tolerated in the house of my father's agent, if my aunt had not made love to a powerful Minister? If the said aunt had happened to possess merely a dry, conventional heart instead of that tender and passionate heart which loves me with a sort of enthusiasm that astonishes me? Where should I be now if the Duchessa had had the heart of her brother the Marchese del Dongo?"
Accablé par ces souvenirs cruels, Fabrice ne marchait plus que d’un pas incertain ; il parvint au bord du fossé précisément vis-à-vis la magnifique façade du château. Ce fut à peine s’il jeta un regard sur ce grand édifice noirci par le temps. Le noble langage de l’architecture le trouva insensible ; le souvenir de son frère et de son père fermait son âme à toute sensation de beauté, il n’était attentif qu’à se tenir sur ses gardes en présence d’ennemis hypocrites et dangereux. Il regarda un instant, mais avec un dégoût marqué, la petite fenêtre de la chambre qu’il occupait avant 1815 au troisième étage. Le caractère de son père avait dépouillé de tout charme les souvenirs de la première enfance. « Je n’y suis pas rentré, pensa-t-il, depuis le 7 mars à 8 heures du soir. J’en sortis pour aller prendre le passeport de Vasi, et le lendemain, la crainte des espions me fit précipiter mon départ. Quand je repassai après le voyage en France, je n’eus pas le temps d’y monter, même pour revoir mes gravures, et cela grâce à la dénonciation de mon frère. »Oppressed by these cruel memories, Fabrizio began now to walk with an uncertain step; he came to the edge of the moat immediately opposite the magnificent façade of the castle. Scarcely did he cast a glance at that great building, blackened by tune. The noble language of architecture left him unmoved, the memory of his brother and father stopped his heart to every sensation of beauty, he was attentive only to the necessity of keeping on his guard in the presence of hypocritical and dangerous enemies. He looked for an instant, but with a marked disgust, at the little window of the bedroom which he had occupied until 1815 on the third storey. His father's character had robbed of all charm the memory of his early childhood. "I have not set foot in it," he thought, "since the 7th of March, at eight o'clock in the evening. I left it to go and get the passport from Vasi, and next morning my fear of spies made me hasten my departure. When I passed through again after my visit to France, I had not time to go upstairs, even to look at my prints again, and that thanks to my brother's denouncing me."
Fabrice détourna la tête avec horreur. « L’abbé Blanès a plus de quatre-vingt-trois ans, se dit-il tristement, il ne vient presque plus au château, à ce que m’a raconté ma sœur ; les infirmités de la vieillesse ont produit leur effet. Ce cœur si ferme et si noble est glacé par l’âge. Dieu sait depuis combien de temps il ne va plus à son clocher ! je me cacherai dans le cellier, sous les cuves ou sous le pressoir jusqu’au moment de son réveil ; je n’irai pas troubler le sommeil du bon vieillard ; probablement il aura oublié jusqu’à mes traits ; six ans font beaucoup à cet âge ! je ne trouverai plus que le tombeau d’un ami ! Et c’est un véritable enfantillage, ajouta-t-il, d’être venu ici affronter le dégoût que me cause le château de mon père. »Fabrizio turned away his head in horror. "Priore Blanès is eighty-three at the very least," he said sorrowfully to himself; "he hardly ever comes to the castle now, from what my sister tells me; the infirmities of old age have had their effect on him. That heart, once so strong and noble, is frozen by age. Heaven knows how long it is since he last went up to his campanile! I shall hide myself in the cellar, under the vats or under the wine-press, until he is awake; I shall not go in and disturb the good old man in his sleep; probably he will have forgotten my face, even; six years mean a great deal at his age! I shall find only the tomb of a friend! And it is really childish of me," he added, "to have come here to provoke the disgust that the sight of my father's castle gives me."
Fabrice entrait alors sur la petite place de l’église ; ce fut avec un étonnement allant jusqu’au délire qu’il vit, au second étage de l’antique clocher, la fenêtre étroite et longue éclairée par la petite lanterne de l’abbé Blanès. L’abbé avait coutume de l’y déposer, en montant à la cage de planches qui formait son observatoire, afin que la clarté ne l’empêchât pas de lire sur son planisphère. Cette carte du ciel était tendue sur un grand vase de terre cuite qui avait appartenu jadis à un oranger du château. Dans l’ouverture, au fond du vase, brûlait la plus exiguë des lampes, dont un petit tuyau de fer-blanc conduisait la fumée hors du vase, et l’ombre du tuyau marquait le nord sur la carte. Tous ces souvenirs de choses si simples inondèrent d’émotions l’âme de Fabrice et la remplirent de bonheur.Fabrizio now came to the little piazza in front of the church; it was with an astonishment bordering on delirium that he saw, on the second stage of the ancient campanile, the long and narrow window lighted by the little lantern of Priore Blanès. The Priore was in the habit of leaving it there when he climbed to the cage of planks which formed his observatory, so that the light should not prevent him from reading the face of his plain sphere. This chart of the heavens was stretched over a great jar of terracotta which had originally belonged to one of the orange-trees at the castle. In the opening, at the bottom of the jar, burned the tiniest of lamps, the smoke of which was carried away from the jar through a little tin pipe, and the shadow of the pipe indicated the north on the chart. All these memories of things so simple in themselves deluged Fabrizio's heart with emotions and filled him with happiness.
Presque sans y songer, il fit avec l’aide de ses deux mains le petit sifflement bas et bref qui autrefois était le signal de son admission. Aussitôt il entendit tirer à plusieurs reprises la corde qui, du haut de l’observatoire ouvrait le loquet de la porte du clocher. Il se précipita dans l’escalier, ému jusqu’au transport ; il trouva l’abbé sur son fauteuil de bois à sa place accoutumée ; son œil était fixé sur la petite lunette d’un quart de cercle mural. De la main gauche, l’abbé lui fit signe de ne pas l’interrompre dans son observation ; un instant après il écrivit un chiffre sur une carte à jouer, puis, se retournant sur son fauteuil, il ouvrit les bras à notre héros qui s’y précipita en fondant en larmes. L’abbé Blanès était son véritable père.Almost without thinking, he put his hands to his lips and gave the little, short, low whistle which had formerly been the signal for his admission. At once he heard several tugs given to the cord which, from the observatory above, opened the latch of the campanile door. He dashed headlong up the staircase, moved to a transport of excitement; he found the Priore in his wooden armchair in his accustomed place; his eye was fixed on the little glass of a mura] quadrant. With his left hand the Priore made a sign to Fabrizio not to interrupt him in his observation; a moment later, he wrote down a figure upon a playing card, then, turning round in his chair, opened his arms to our hero, who flung himself into them, dissolved in tears. Priore Blanès was his true father.
– Je t’attendais, dit Blanès, après les premiers mots d’épanchement et de tendresse."I expected you," said Blanès, after the first warm words of affection.
L’abbé faisait-il son métier de savant ; ou bien, comme il pensait souvent à Fabrice, quelque signe astrologique lui avait-il par un pur hasard annoncé son retour ?Was the Priore speaking in his character as a diviner, or, indeed, as he often thought of Fabrizio, had some astrological sign, by pure chance, announced to him the young man's return?
– Voici ma mort qui arrive, dit l’abbé Blanès."This means that my death is at hand," said Priore Blanès.
– Comment ! s’écria Fabrice tout ému."What!" cried Fabrizio, quite overcome.
– Oui, reprit l’abbé d’un ton sérieux, mais point triste : cinq mois et demi ou six mois et demi après que je t’aurai revu, ma vie ayant trouvé son complément de bonheur, s’éteindra."Yes," the Priore went on in a serious but by no means sad tone: "five months and a half, or six months and a half after I have seen you again, my life having found its full complement of happiness will be extinguished
Come face al mancar dell alimentoCome face al mancar dell'alimento"
(comme la petite lampe quand l’huile vient à manquer). Avant le moment suprême, je passerai probablement un ou deux mois sans parler, après quoi je serai reçu dans le sein de notre père ; si toutefois il trouve que j’ai rempli mon devoir dans le poste où il m’avait placé en sentinelle.(as the little lamp is when its oil runs dry). "Before the supreme moment, I shall probably pass a month or two without speaking, after which I shall be received into Our Father's Bosom; provided always that He finds that I have performed my duty in the post in which He has placed me as a sentinel.
« Toi tu es excédé de fatigue, ton émotion te dispose au sommeil. Depuis que je t’attends, j’ai caché un pain et une bouteille d’eau-de-vie dans la grande caisse de mes instruments. Donne ces soutiens à ta vie et tâche de prendre assez de forces pour m’écouter encore quelques instants. Il est en mon pouvoir de te dire plusieurs choses avant que la nuit soit tout à fait remplacée par le jour ; maintenant je les vois beaucoup plus distinctement que peut-être je ne les verrai demain. Car, mon enfant, nous sommes toujours faibles, et il faut toujours faire entrer cette faiblesse en ligne de compte. Demain peut-être le vieil homme, l’homme terrestre sera occupé en moi des préparatifs de ma mort, et demain soir à 9 heures, il faut que tu me quittes."But you, you are worn out with exhaustion, your emotion makes you ready for sleep. Since I began to expect you, I have hidden a loaf of bread and a bottle of brandy for you in the great chest which holds my instruments. Give yourself that sustenance, and try to collect enough strength to listen to me for a few moments longer. It lies in my power to tell you a number of things before night shall have given place altogether to days; at present I see them a great deal more distinctly than perhaps I shall see them to-morrow. For, my child, we are at all times frail vessels, and we must always take that frailty into account. To-morrow, it may be, the old man, the earthly man in me will be occupied with preparations for my death, and to-morrow evening at nine o'clock, you will have to leave me."
Fabrice lui ayant obéi en silence comme c’était sa coutume :Fabrizio having obeyed him in silence, as was his custom:
– Donc, il est vrai, reprit le vieillard, que lorsque tu as essayé de voir Waterloo, tu n’as trouvé d’abord qu’une prison ?"Then, it is true," the old man went on, "that when you tried to see Waterloo you found nothing at first but a prison?"
– Oui, mon père, répliqua Fabrice étonné."Yes, Father," replied Fabrizio in amazement.
– Eh bien, ce fut un rare bonheur, car, averti par ma voix, ton âme peut se préparer à une autre prison bien autrement dure, bien plus terrible ! Probablement tu n’en sortiras que par un crime, mais, grâce au ciel, ce crime ne sera pas commis par toi. Ne tombe jamais dans le crime avec quelque violence que tu sois tenté ; je crois voir qu’il sera question de tuer un innocent, qui, sans le savoir, usurpe tes droits ; si tu résistes à la violente tentation qui semblera justifiée par les lois de l’honneur, ta vie sera très heureuse aux yeux des hommes…, et raisonnablement heureuse aux yeux du sage, ajouta-t-il, après un instant de réflexion ; tu mourras comme moi, mon fils, assis sur un siège de bois, loin de tout luxe, et détrompé du luxe, et comme moi n’ayant à te faire aucun reproche grave."Well, that was a rare piece of good fortune, for, warned by my voice, your soul can prepare itself for another prison, far different in its austerity, far more terrible! Probably you will escape from it only by a crime; but, thanks be to heaven, that crime will not have been committed by you. Never fall into crime, however violently you may be tempted; I seem to see that it will be a question of killing an innocent man, who, without knowing it, usurps your rights; if you resist the violent temptation which will seem to be justified by the laws of honour, your life will be most happy in the eyes of men ... and reasonably happy in the eyes of the sage," he added after a moment's reflexion; "you will die like me, my son, sitting upon a wooden seat, far from all luxury and having seen the hollowness of luxury, and like me not having to reproach yourself with any grave sin.
« Maintenant, les choses de l’état futur sont terminées entre nous, je ne pourrais ajouter rien de bien important. C’est en vain que j’ai cherché à voir de quelle durée sera cette prison ; s’agit-il de six mois, d’un an, de dix ans ? Je n’ai rien pu découvrir ; apparemment j’ai commis quelque faute, et le ciel a voulu me punir par le chagrin de cette incertitude. J’ai vu seulement qu’après la prison, mais je ne sais si c’est au moment même de la sortie, il y aura ce que j’appelle un crime, mais par bonheur je crois être sûr qu’il ne sera pas commis par toi. Si tu as la faiblesse de tremper dans ce crime, tout le reste de mes calculs n’est qu’une longue erreur. Alors tu ne mourras point avec la paix de l’âme, sur un siège de bois et vêtu de blanc."And now, the discussion of your future state is at an end between us, I could add nothing of any importance. It is in vain that I have tried to see how long this imprisonment is to last; is it to be for six months, a year, ten years? I have been able to discover nothing; apparently I have made some error, and heaven has wished to punish me by the distress of this uncertainty. I have seen only that after your prison, but I do not know whether it is to be at the actual moment of your leaving it, there will be what I call a crime; but, fortunately, I believe I can be sure that it will not be committed by you. If you are weak enough to involve yourself in this crime, all the rest of my calculations becomes simply one long error. Then you will not die with peace in your soul, on a wooden seat and clad in white."
En disant ces mots, l’abbé Blanès voulut se lever ; ce fut alors que Fabrice s’aperçut des ravages du temps ; il mit près d’une minute à se lever et à se retourner vers Fabrice. Celui-ci le laissait faire, immobile et silencieux. L’abbé se jeta dans ses bras à diverses reprises ; il le serra avec une extrême tendresse. Après quoi il reprit avec toute sa gaieté d’autrefois :As he said these words, Priore Blanès attempted to rise; it was then that Fabrizio noticed the ravages of time; it took him nearly a minute to get upon his feet and to turn towards Fabrizio. Our hero allowed him to do this, standing motionless and silent. The Priore flung himself into his arms again and again; he embraced him with extreme affection. After which he went on, with all the gaiety of the old days:
– Tâche de t’arranger au milieu de mes instruments pour dormir un peu commodément, prends mes pelisses ; tu en trouveras plusieurs de grand prix que la duchesse Sanseverina me fit parvenir il y a quatre ans. Elle me demanda une prédiction sur ton compte, que je me gardai bien de lui envoyer, tout en gardant ses pelisses et son beau quart de cercle. Toute l’annonce de l’avenir est une infraction à la règle, et a ce danger qu’elle peut changer l’événement, auquel cas toute la science tombe par terre comme un véritable jeu d’enfant ; et d’ailleurs il y avait des choses dures à dire à cette duchesse toujours si jolie. A propos, ne sois point effrayé dans ton sommeil par les cloches qui vont faire un tapage effroyable à côté de ton oreille, lorsque l’on va sonner la messe de sept heures ; plus tard, à l’étage inférieur, ils vont mettre en branle le gros bourdon qui secoue tous mes instruments. C’est aujourd’hui saint Giovita, martyr et soldat. Tu sais, le petit village de Grianta a le même patron que la grande ville de Brescia, ce qui, par parenthèse, trompa d’une façon bien plaisante mon illustre maître Jacques Marini de Ravenne. Plusieurs fois il m’annonça que je ferais une assez belle fortune ecclésiastique, il croyait que je serais curé de la magnifique église de Saint-Giovita, à Brescia ; j’ai été curé d’un petit village de sept cent cinquante feux ! Mais tout a été pour le mieux. J’ai vu, il n’y a pas dix ans de cela, que si j’eusse été curé à Brescia, ma destinée était d’être mis en prison sur une colline de la Moravie, au Spielberg. Demain je t’apporterai toutes sortes de mets délicats volés au grand dîner que je donne à tous les curés des environs qui viennent chanter à ma grand-messe. Je les apporterai en bas, mais ne cherche point à me voir, ne descends pour te mettre en possession de ces bonnes choses que lorsque tu m’auras entendu ressortir. Il ne faut pas que tu me revoies de jour, et le soleil se couchant demain à sept heures et vingt-sept minutes, je ne viendrai t’embrasser que vers les huit heures, et il faut que tu partes pendant que les heures se comptent encore par neuf, c’est-à-dire avant que l’horloge ait sonné dix heures. Prends garde que l’on ne te voie aux fenêtres du clocher : les gendarmes ont ton signalement et ils sont en quelque sorte sous les ordres de ton frère qui est un fameux tyran. Le marquis del Dongo s’affaiblit, ajouta Blanès d’un air triste, et s’il te revoyait, peut-être te donnerait-il quelque chose de la main à la main. Mais de tels avantages entachés de fraude ne conviennent point à un homme tel que toi, dont la force sera un jour dans sa conscience. Le marquis abhorre son fils Ascagne, et c’est à ce fils qu’échoiront les cinq ou six millions qu’il possède. C’est justice. Toi, à sa mort, tu auras une pension de quatre mille francs, et cinquante aunes de drap noir pour le deuil de tes gens."Try to make a place for yourself among all my instruments where you can sleep with some comfort; take my furs; you will find several of great value which the Duchessa Sanseverina sent me four years ago. She asked me for a forecast of your fate, which I took care not to give her, while keeping her furs and her fine quadrant. Every announcement of the future is a breach of the rule, and contains this danger, that it may alter the event, in which case the whole science falls to the ground, like a child's card-castle; and besides, there were things that it was hard to say to that Duchessa who is always so charming. But let me warn you, do not be startled in your sleep by the bells, which will make a terrible din in your ear when the men come to ring for the seven o'clock mass; later on, in the stage below, they will set the big campanarie going, which shakes all my instruments. To-day is the feast of San Giovila, Martyr and Soldier. As you know, the little village of Grianta has the same patron as the great city of Brescia, which, by the way, led to a most amusing mistake on the part of my illustrious master, Giacomo Marini of Ravenna. More than once he announced to me that I should have quite a fine career in the church; he believed that I was to be the curate of the magnificent church of San Giovila, at Brescia; I have been the curate of a little village of seven hundred and fifty chimneys! But all has been for the best. I have seen, and not ten years ago, that if I had been curate at Brescia, my destiny would have been to be cast into prison on a hill in Moravia, the Spielberg. To-morrow I shall bring you all manner of delicacies pilfered from the great dinner which I am giving to all the clergy of the district who are coming to sing at my high mass. I shall leave them down below, but do not make any attempt to see me, do not come down to take possession of the good things until you have heard me go out again. You must not see me again by daylight, and as the sun sets to-morrow at twenty-seven minutes past seven, I shall not come up to embrace you until about eight, and it is necessary that you depart while the hours are still numbered by nine, that is to say before the clock has struck ten. Take care that you are not seen in the windows of the campanile: the police have your description, and they are to some extent under the orders of your brother, who is a famous tyrant. The Marchese del Dongo is growing feeble," added Blanès with a sorrowful air, "and if he were to see you again, perhaps he would let something pass to you, from hand to hand. But such benefits, tainted with deceit, do not become a man like yourself, whose strength will lie one day in his conscience. The Marchese abhors his son Ascanio, and it is on that son that the five or six millions that he possesses will devolve. That is justice. You, at his death, will have a pension of 4,000 francs, and fifty ells of black cloth for your servants' mourning."
CHAPITRE IXCHAPTER NINE
L’âme de Fabrice était exaltée par les discours du vieillard, par la profonde attention et par l’extrême fatigue. Il eut grand-peine à s’endormir, et son sommeil fut agité de songes, peut-être présages de l’avenir ; le matin, à dix heures, il fut réveillé par le tremblement général du clocher, un bruit effroyable semblait venir du dehors. Il se leva éperdu, et se crut à la fin du monde, puis il pensa qu’il était en prison ; il lui fallut du temps pour reconnaître le son de la grosse cloche que quarante paysans mettaient en mouvement en l’honneur du grand saint Giovita, dix auraient suffi.Fabrizio's soul was exalted by the old man's speech, by his own keen attention to it, and by his extreme exhaustion. He had great difficulty in getting to sleep, and his slumber was disturbed by dreams, presages perhaps of the future; in the morning, at ten o'clock, he was awakened by the whole belfry's beginning to shake; an alarming noise seemed to come from outside. He rose in bewilderment and at first imagined that the end of the world had come; then he thought that he was in prison; it took him some time to recognise the sound of the big bell, which forty peasants were setting in motion in honour of the great San Giovila; ten would have been enough.
Fabrice chercha un endroit convenable pour voir sans être vu ; il s’aperçut que de cette grande hauteur, son regard plongeait sur les jardins, et même sur la cour intérieure du château de son père. Il l’avait oublié. L’idée de ce père arrivant aux bornes de la vie changeait tous ses sentiments. Il distinguait jusqu’aux moineaux qui cherchaient quelques miettes de pain sur le grand balcon de la salle à manger. Ce sont les descendants de ceux qu’autrefois j’avais apprivoisés, se dit-il. Ce balcon, comme tous les autres balcons du palais, était chargé d’un grand nombre d’orangers dans des vases de terre plus ou moins grands : cette vue l’attendrit ; l’aspect de cette cour intérieure, ainsi ornée avec ses ombres bien tranchées et marquées par un soleil éclatant, était vraiment grandiose.Fabrizio looked for a convenient place from which to see without being seen; he discovered that from this great height his gaze swept the gardens, and even the inner courtyard of his father's castle. He had forgotten this. The idea of that father arriving at the ultimate bourne of life altered all his feelings. He could even make out the sparrows that were hopping in search of crumbs upon the wide balcony of the dining-room. "They are the descendants of the ones I used to tame long ago," he said to himself. This balcony, like every balcony in the mansion, was decorated with a large number of orange-trees in earthenware tubs, of different sizes: this sight melted his heart; the view of that inner courtyard thus decorated, with its sharply defined shadows outlined by a radiant sun, was truly majestic.
L’affaiblissement de son père lui revenait à l’esprit. « Mais c’est vraiment singulier, se disait-il, mon père n’a que trente-cinq ans de plus que moi ; trente-cinq et vingt-trois ne font que cinquante-huit ! » Ses yeux, fixés sur les fenêtres de la chambre de cet homme sévère et qui ne l’avait jamais aimé, se remplirent de larmes. Il frémit, et un froid soudain courut dans ses veines lorsqu’il crut reconnaître son père traversant une terrasse garnie d’orangers, qui se trouvait de plain-pied avec sa chambre ; mais ce n’était qu’un valet de chambre. Tout à fait sous le clocher, une quantité de jeunes filles vêtues de blanc et divisées en différentes troupes étaient occupées à tracer des dessins avec des fleurs rouges, bleues et jaunes sur le sol des rues où devait passer la procession. Mais il y avait un spectacle qui parlait plus vivement à l’âme de Fabrice : du clocher, ses regards plongeaient sur les deux branches du lac à une distance de plusieurs lieues, et cette vue sublime lui fit bientôt oublier toutes les autres ; elle réveillait chez lui les sentiments les plus élevés. Tous les souvenirs de son enfance vinrent en foule assiéger sa pensée ; et cette journée passée en prison dans un clocher fut peut-être l’une des plus heureuses de sa vie.The thought of his father's failing health came back to his mind. "But it is really singular," he said to himself, "my father is only thirty-five years older than I am; thirty-five and twenty-three make only fifty-eight!" His eyes, fixed on the windows of the bedroom of that stern man who had never loved him, filled with tears. He shivered, and a sudden chill ran through his veins when he thought he saw his father crossing a terrace planted with orange-trees which was on a level with his room; but it was only one of the servants. Close underneath the campanile a number of girls dressed in white and split up into different bands were occupied in tracing patterns with red, blue and yellow flowers on the pavement of the streets through which the procession was to pass. But there was a spectacle which spoke with a more living voice to Fabrizio's soul: from the campanile his gaze shot down to the two branches of the lake, at a distance of several leagues, and this sublime view soon made him forget all the others; it awakened in him the most lofty sentiments. All the memories of his childhood came crowding to besiege his mind; and this day which he spent imprisoned in a belfry was perhaps one of the happiest days of his life.
Le bonheur le porta à une hauteur de pensées assez étrangère à son caractère ; il considérait les événements de la vie, lui, si jeune, comme si déjà il fût arrivé à sa dernière limite. « Il faut en convenir, depuis mon arrivée à Parme, se dit-il enfin, après plusieurs heures de rêveries délicieuses, je n’ai point eu de joie tranquille et parfaite, comme celle que je trouvais à Naples en galopant dans les chemins de Vomero ou en courant les rives de Misène. Tous les intérêts si compliqués de cette petite cour méchante m’ont rendu méchant… Je n’ai point du tout de plaisir à haïr, je crois même que ce serait un triste bonheur pour moi que celui d’humilier mes ennemis si j’en avais ; mais je n’ai point d’ennemi… Halte-là ! se dit-il tout à coup, j’ai pour ennemi Giletti… Voilà qui est singulier, se dit-il ; le plaisir que j’éprouverais à voir cet homme si laid aller à tous les diables, survit au goût fort léger que j’avais pour la petite Marietta… Elle ne vaut pas, à beaucoup près, la duchesse d’A… que j’étais obligé d’aimer à Naples puisque je lui avais dit que j’étais amoureux d’elle. Grand Dieu ! que de fois je me suis ennuyé durant les longs rendez-vous que m’accordait cette belle duchesse ; jamais rien de pareil dans la chambre délabrée et servant de cuisine où la petite Marietta m’a reçu deux fois, et pendant deux minutes chaque fois.Happiness carried him to an exaltation of mind quite foreign to his nature; he considered the incidents of life, he, still so young, as if already he had arrived at its farthest goal. "I must admit that, since I came to Parma," he said to himself at length after several hours of delicious musings, "I have known no tranquil and perfect joy such as I used to find at Naples in galloping over the roads of Vomero or pacing the shores of Miseno. All the complicated interests of that nasty little court have made me nasty also. ... I even believe that it would be a sorry happiness for me to humiliate my enemies if I had any; but I have no enemy. ... Stop a moment!" he suddenly interjected, "I have got an enemy, Giletti.... And here is a curious thing," he said to himself, "the pleasure that I should feel in seeing such an ugly fellow go to all the devils in hell has survived the very slight fancy that I had for little Marietta.... She does not come within a mile of the Duchessa d'A----, to whom I was obliged to make love at Naples, after I had told her that I was in love with her. Good God, how bored I have been during the long assignations which that fair Duchessa used to accord me; never anything like that in the tumbledown bedroom, serving as a kitchen as well, in which little Marietta received me twice, and for two minutes on each occasion.
« Eh, grand Dieu ! qu’est-ce que ces gens-là mangent ? C’est à faire pitié ! J’aurais dû faire à elle et à la mammacia une pension de trois beefsteacks payables tous les jours… La petite Marietta, ajouta-t-il, me distrayait des pensées méchantes que me donnait le voisinage de cette cour."Oh, good God, what on earth can those people have to eat? They make one pity them! ... I ought to have settled on her and the mammaccia a pension of three beefsteaks, payable daily.... Little Marietta," he went on, "used to distract me from the evil thoughts which the proximity of that court put in my mind.
« J’aurais peut-être bien fait de prendre la vie de café, comme dit la duchesse ; elle semblait pencher de ce côté-là, et elle a bien plus de génie que moi. Grâce à ses bienfaits, ou bien seulement avec cette pension de quatre mille francs et ce fonds de quarante mille placés à Lyon et que ma mère me destine, j’aurais toujours un cheval et quelques écus pour faire des fouilles et former un cabinet. Puisqu’il semble que je ne dois pas connaître l’amour, ce seront toujours là pour moi les grandes sources de félicité ; je voudrais, avant de mourir, aller revoir le champ de bataille de Waterloo, et tâcher de reconnaître la prairie où je fus si gaiement enlevé de mon cheval et assis par terre. Ce pèlerinage accompli, je reviendrais souvent sur ce lac sublime ; rien d’aussi beau ne peut se voir au monde, du moins pour mon cœur. A quoi bon aller si loin chercher le bonheur, il est là sous mes yeux !"I should perhaps have done well to adopt the caffè life, as the Duchessa said; she seemed to incline in that direction, and she has far more intelligence than I. Thanks to her generosity, or indeed merely with that pension of 4,000 francs and that fund of 40,000 invested at Lyons, which my mother intends for me, I should always have a horse and a few scudi to spend on digging and collecting a cabinet. Since it appears that I am not to know the taste of love, there will always be those other interests to be my great sources of happiness; I should like, before 1 die, to go back to visit the battlefield of Waterloo and try to identify the meadow where I was so neatly lifted from my horse and left sitting on the ground. That pilgrimage accomplished, I should return constantly to this sublime lake; nothing else as beautiful is to be seen in the world, for my heart at least. Why go so far afield in search of happiness? It is there, beneath my eyes!
« Ah ! se dit Fabrice, comme objection, la police me chasse du lac de Côme, mais je suis plus jeune que les gens qui dirigent les coups de cette police. Ici, ajouta-t-il en riant, je ne trouverais point de duchesse d’A…, mais je trouverais une de ces petites filles là-bas qui arrangent des fleurs sur le pavé et, en vérité, je l’aimerais tout autant : l’hypocrisie me glace même en amour, et nos grandes dames visent à des effets trop sublimes. Napoléon leur a donné des idées de mœurs et de constance."Ah," said Fabrizio to himself, "there is this objection: the police drive me away from the Lake of Como, but I am younger than the people who are setting those police on my track. Here," he added with a smile, "I should certainly not find a Duchessa d'A----, but I should find one of those little girls down there who are strewing flowers on the pavement, and, to tell the truth, I should care for her just as much. Hypocrisy freezes me, even in love, and our great ladies aim at effects that are too sublime. Napoleon has given them new ideas as to conduct and constancy.
« Diable ! se dit-il tout à coup, en retirant la tête de la fenêtre comme s’il eût craint d’être reconnu malgré l’ombre de l’énorme jalousie de bois qui garantissait les cloches de la pluie, voici une entrée de gendarmes en grande tenue. » En effet, dix gendarmes, dont quatre sous-officiers, paraissaient dans le haut de la grande rue du village. Le maréchal des logis les distribuait de cent pas en cent pas, le long du trajet que devait parcourir la procession. « Tout le monde me connaît ici ; si l’on me voit, je ne fais qu’un saut des bords du lac de Côme au Spielberg, où l’on m’attachera à chaque jambe une chaîne pesant cent dix livres : et quelle douleur pour la duchesse ! »"The devil!" he suddenly exclaimed, drawing back his head from the window, as though he had been afraid of being recognised despite the screen of the enormous wooden shutter which protected the bells from rain, "here comes a troop of police in full dress." And indeed, ten policemen, of whom four were non-commissioned officers, had come into sight at the top of the village street. The serjeant distributed them at intervals of a hundred yards along the course which the procession was to take. "Everyone knows me here; if they see me, I shall make but one bound from the shores of the Lake of Como to the Spielberg, where they will fasten to each of my legs a chain weighing a hundred and ten pounds: and what a grief for the Duchessa!"
Fabrice eut besoin de deux ou trois minutes pour se rappeler que d’abord il était placé à plus de quatre-vingts pieds d’élévation, que le lieu où il se trouvait était comparativement obscur, que les yeux des gens qui pourraient le regarder étaient frappés par un soleil éclatant, et qu’enfin ils se promenaient les yeux grands ouverts dans des rues dont toutes les maisons venaient d’être blanchies au lait de chaux, en l’honneur de la fête de saint Giovita. Malgré des raisonnements si clairs, l’âme italienne de Fabrice eût été désormais hors d’état de goûter aucun plaisir, s’il n’eût interposé entre lui et les gendarmes un lambeau de vieille toile qu’il cloua contre la fenêtre et auquel il fit deux trous pour les yeux.It took Fabrizio two or three minutes to realise that, for one thing, he was stationed at a height of more than eighty feet, that the place in which he stood was comparatively dark, that the eyes of the people who might be looking up at him were blinded by a dazzling sun, in addition to which they were walking about, their eyes wide open, in streets all the houses of which had just been whitewashed with lime, in honour of the festa of San Giovila. Despite all these clear and obvious reasons, Fabrizio's Italian nature would not have been in a state, from that moment, to enjoy any pleasure in the spectacle, had he not interposed between himself and the policemen a strip of old cloth which he nailed to the frame of the window, piercing a couple of holes in it for his eyes.
Les cloches ébranlaient l’air depuis dix minutes, la procession sortait de l’église, les mortaretti se firent entendre. Fabrice tourna la tête et reconnut cette petite esplanade garnie d’un parapet et dominant le lac, où si souvent, dans sa jeunesse, il s’était exposé à voir les mortaretti lui partir entre les jambes, ce qui faisait que le matin des jours de fête sa mère voulait le voir auprès d’elle.The bells had been making the air throb for ten minutes, the procession was coming out of the church, the mortaretti started to bang. Fabrizio turned his head and recognised that little terrace, adorned with a parapet and overlooking the lake, where so often, when he was a boy, he had risked his life to watch the mortaretti go off between his legs, with the result that on the mornings of public holidays his mother liked to see him by her side.
Il faut savoir que les mortaretti (ou petits mortiers) ne sont autre chose que des canons de fusil que l’on scie de façon à ne leur laisser que quatre pouces de longueur ; c’est pour cela que les paysans recueillent avidement les canons de fusil que, depuis 1796, la politique de l’Europe a semés à foison dans les plaines de la Lombardie. Une fois réduits à quatre pouces de longueur, on charge ces petits canons jusqu’à la gueule, on les place à terre dans une position verticale, et une traînée de poudre va de l’un à l’autre ; ils sont rangés sur trois lignes comme un bataillon, et au nombre de deux ou trois cents, dans quelque emplacement voisin du lieu que doit parcourir la procession. Lorsque le Saint-Sacrement approche, on met le feu à la traînée de poudre, et alors commence un feu de file de coups secs, le plus inégal du monde et le plus ridicule ; les femmes sont ivres de joie. Rien n’est gai comme le bruit de ces mortaretti entendu de loin sur le lac, et adouci par le balancement des eaux ; ce bruit singulier et qui avait fait si souvent la joie de son enfance chassa les idées un peu trop sérieuses dont notre héros était assiégé ; il alla chercher la grande lunette astronomique de l’abbé, et reconnut la plupart des hommes et des femmes qui suivaient la procession. Beaucoup de charmantes petites filles que Fabrice avait laissées à l’âge de onze et douze ans étaient maintenant des femmes superbes dans toute la fleur de la plus vigoureuse jeunesse ; elles firent renaître le courage de notre héros, et pour leur parler il eût fort bien bravé les gendarmes.It should be explained that the mortaretti (or little mortars) are nothing else than gun-barrels which are sawn through so as to leave them only four inches long; that is why the peasants greedily collect all the gun-barrels which, since 1796, European policy has been sowing broadcast over the plains of Lombardy. Once they have been reduced to a length of four inches, these little guns are loaded to the muzzle, they are planted in the ground in a vertical position, and a train of powder is laid from one to the next; they are drawn up in three lines like a battalion, and to the number of two or three hundred, in some suitable emplacement near the route along which the procession is to pass. When the Blessed Sacrament approaches, a match is put to the train of powder, and then begins a running fire of sharp explosions, utterly irregular and quite ridiculous; the women are wild with joy. Nothing is so gay as the sound of these mortaretti, heard at a distance on the lake and softened by the rocking of the water; this curious sound, which had so often been the delight of his boyhood, banished the somewhat too solemn thoughts by which our hero was being besieged; he went to find the Priore's big astronomical telescope, and recognised the majority of the men and women who were following the procession. A number of charming little girls, whom Fabrizio had last seen at the age of eleven or twelve, were now superb women in the full flower of the most vigorous youth; they made our hero's courage revive, and to speak to them he would readily have braved the police.
La procession passée et rentrée dans l’église par une porte latérale que Fabrice ne pouvait apercevoir, la chaleur devint bientôt extrême même au haut du clocher ; les habitants rentrèrent chez eux et il se fit un grand silence dans le village. Plusieurs barques se chargèrent de paysans retournant à Belagio, à Menagio et autres villages situés sur le lac ; Fabrice distinguait le bruit de chaque coup de rame : ce détail si simple le ravissait en extase ; sa joie actuelle se composait de tout le malheur, de toute la gêne qu’il trouvait dans la vie compliquée des cours. Qu’il eût été heureux en ce moment de faire une lieue sur ce beau lac si tranquille et qui réfléchissait si bien la profondeur des cieux ! Il entendit ouvrir la porte d’en bas du clocher : c’était la vieille servante de l’abbé Blanès, qui apportait un grand panier ; il eut toutes les peines du monde à s’empêcher de lui parler. « Elle a pour moi presque autant d’amitié que son maître, se disait-il, et d’ailleurs je pars ce soir à neuf heures ; est-ce qu’elle ne garderait pas le secret qu’elle m’aurait juré, seulement pendant quelques heures ? Mais, se dit Fabrice, je déplairais à mon ami ! je pourrais le compromettre avec les gendarmes ! » Et il laissa partir la Ghita sans lui parler. Il fit un excellent dîner, puis s’arrangea pour dormir quelques minutes : il ne se réveilla qu’à huit heures et demie du soir, l’abbé Blanès lui secouait le bras, et il était nuit.After the procession had passed and had re-entered the church by a side door which was out of Fabrizio's sight, the heat soon became intense even up in the belfry; the inhabitants returned to their homes, and a great silence fell upon the village. Several boats took on board loads of contadini returning to Bellagio, Menaggio and other villages situated on the lake; Fabrizio could distinguish the sound of each stroke of the oars: so simple a detail as this sent him into an ecstasy; his present joy was composed of all the unhappiness, all the irritation that he found in the complicated life of a court. How happy he would have been at this moment to be sailing for a league over that beautiful lake which looked so calm and reflected so clearly the depth of the sky above! He heard the door at the foot of the campanile opened: it was the Priore's old servant who brought in a great hamper, and he had all the difficulty in the world in restraining himself from speaking to her. "She is almost as fond of me as of her master," he said to himself, "and besides, I am leaving to-night at nine o'clock; would she not keep the oath of secrecy I should make her swear, if only for a few hours? But," Fabrizio reminded himself, "I should be vexing my friend! I might get him into trouble with the police!" and he let Ghita go without speaking to her. He made an excellent dinner, then settled himself down to sleep for a few minutes: he did not awake until half-past eight in the evening; the Priore Blanès was shaking him by the arm; it was dark.
Blanès était extrêmement fatigué, il avait cinquante ans de plus que la veille. Il ne parla plus de choses sérieuses ; assis sur son fauteuil de bois :Blanès was extremely tired, and looked fifty years older than the night before. He said nothing more about serious matters, sitting in his wooden armchair.
– Embrasse-moi, dit-il à Fabrice."Embrace me," he said to Fabrizio.
Il le reprit plusieurs fois dans ses bras.He clasped him again and again in his arms.
– La mort, dit-il enfin, qui va terminer cette vie si longue, n’aura rien d’aussi pénible que cette séparation. J’ai une bourse que je laisserai en dépôt à la Ghita, avec ordre d’y puiser pour ses besoins, mais de te remettre ce qui restera si jamais tu viens le demander. Je la connais ; après cette recommandation, elle est capable, par économie pour toi, de ne pas acheter de la viande quatre fois par an, si tu ne lui donnes des ordres bien précis. Tu peux toi-même être réduit à la misère, et l’obole du vieil ami te servira. N’attends rien de ton frère que des procédés atroces, et tâche de gagner de l’argent par un travail qui te rende utile à la société. Je prévois des orages étranges ; peut-être dans cinquante ans ne voudra-t-on plus d’oisifs. Ta mère et ta tante peuvent te manquer, tes sœurs devront obéir à leurs maris… Va-t’en, va-t’en ! fuis ! s’écria Blanès avec empressement."Death," he said at last, "which is coming to put an end to this long life, will have nothing about it so painful as this separation. I have a purse which I shall leave in Ghita's custody, with orders to draw on it for her own needs, but to hand over to you what is left, should you ever come to ask for it. I know her; after those instructions, she is capable, from economy on your behalf, of not buying meat four times in the year, if you do not give her quite definite orders. You may yourself be reduced to penury, and the oboi of your aged friend will be of service to you. Expect nothing from your brother but atrocious behaviour, and try to earn money by some work which will make you useful to society. I foresee strange storms; perhaps, in fifty years' time, the world will have no more room for idlers! Your mother and aunt may fail you, your sisters will have to obey their husbands.... Away with you, away with you, fly!" exclaimed Blanès urgently;
Il venait d’entendre un petit bruit dans l’horloge qui annonçait que dix heures allaient sonner, il ne voulut pas même permettre à Fabrice de l’embrasser une dernière fois.he had just heard a little sound in the clock which warned him that ten was about to strike, and he would not even allow Fabrizio to give him a farewell embrace.
– Dépêche ! dépêche ! lui cria-t-il ; tu mettras au moins une minute à descendre l’escalier ; prends garde de tomber, ce serait d’un affreux présage."Hurry, hurry!" he cried to him; "it will take you at least a minute to get down the stair; take care not to fall, that would be a terrible omen."
Fabrice se précipita dans l’escalier, et, arrivé sur la place, se mit à courir. Il était à peine arrivé devant le château de son père, que la cloche sonna dix heures ; chaque coup retentissait dans sa poitrine et y portait un trouble singulier. Il s’arrêta pour réfléchir, ou plutôt pour se livrer aux sentiments passionnés que lui inspirait la contemplation de cet édifice majestueux qu’il jugeait si froidement la veille. Au milieu de sa rêverie, des pas d’homme vinrent le réveiller ; il regarda et se vit au milieu de quatre gendarmes. Il avait deux excellents pistolets dont il venait de renouveler les amorces en dînant, le petit bruit qu’il fit en les armant attira l’attention d’un des gendarmes, et fut sur le point de le faire arrêter. Il s’aperçut du danger qu’il courait et pensa à faire feu le premier ; c’était son droit, car c’était la seule manière qu’il eût de résister à quatre hommes bien armés. Par bonheur les gendarmes, qui circulaient pour faire évacuer les cabarets, ne s’étaient point montrés tout à fait insensibles aux politesses qu’ils avaient reçues dans plusieurs de ces lieux aimables ; ils ne se décidèrent pas assez rapidement à faire leur devoir. Fabrice prit la fuite en courant à toutes jambes. Les gendarmes firent quelques pas en courant aussi et criant :Fabrizio dashed down the staircase and emerging on to the piazza began to run. He had scarcely arrived opposite his father's castle when the bell sounded ten times; each stroke reverberated in his bosom, where it left a singular sense of disturbance. He stopped to think, or rather to give himself up to the passionate feelings inspired in him by the contemplation of that majestic edifice which he had judged so coldly the night before. He was recalled from his musings by the sound of footsteps; he looked up and found himself surrounded by four constables. He had a brace of excellent pistols, the priming of which he had renewed while he dined; the slight sound that he made in cocking them attracted the attention of one of the constables, and he was within an inch of being arrested. He saw the danger he ran, and decided to fire the first shot; he would be justified in doing so, for this was the sole method open to him of resisting four well-armed men. Fortunately, the constables, who were going round to clear the osteria, had not shown themselves altogether irresponsive to the hospitality that they had received in several of those sociable resorts; they did not make up their minds quickly enough to do their duty. Fabrizio took to his heels and ran. The constables went a few yards, running also, and shouting
– Arrête ! arrête !"Stop! Stop!"
Puis tout rentra dans le silence. A trois cents pas de là, Fabrice s’arrêta pour reprendre haleine. « Le bruit de mes pistolets a failli me faire prendre ; c’est bien pour le coup que la duchesse m’eût dit, si jamais il m’eût été donné de revoir ses beaux yeux, que mon âme trouve du plaisir à contempler ce qui arrivera dans dix ans, et oublie de regarder ce qui se passe actuellement à mes côtés. »then everything relapsed into silence. After every three hundred yards Fabrizio halted to recover his breath. "The sound of my pistols nearly made me get caught; this is just the sort of thing that would make the Duchessa tell me, should it ever be granted me to see her lovely eyes again, that my mind finds pleasure in contemplating what is going to happen in ten years' time, and forgets to look out for what is actually happening beneath my nose."
Fabrice frémit en pensant au danger qu’il venait d’éviter ; il doubla le pas, mais bientôt il ne put s’empêcher de courir, ce qui n’était pas trop prudent, car il se fit remarquer de plusieurs paysans qui regagnaient leur logis. Il ne put prendre sur lui de s’arrêter que dans la montagne, à plus d’une lieue de Grianta et, même arrêté, il eut une sueur froide en pensant au Spielberg.Fabrizio shuddered at the thought of the danger he had just escaped; he increased his pace, and presently found himself impelled to run, which was not over-prudent, as it attracted the attention of several contadini who were going back to their homes. He could not bring himself to stop until he had reached the mountain, more than a league from Grianta, and even when he had stopped, he broke into a cold sweat at the thought of the Spielberg.
« Voilà une belle peur ! » se dit-il : en entendant le son de ce mot, il fut presque tenté d’avoir honte. « Mais ma tante ne me dit-elle pas que la chose dont j’ai le plus besoin c’est d’apprendre à me pardonner ? Je me compare toujours à un modèle parfait, et qui ne peut exister. Eh bien ! je me pardonne ma peur, car, d’un autre côté, j’étais bien disposé à défendre ma liberté, et certainement tous les quatre ne seraient pas restés debout pour me conduire en prison. Ce que je fais en ce moment, ajouta-t-il, n’est pas militaire ; au lieu de me retirer rapidement, après avoir rempli mon objet, et peut-être donné l’éveil à mes ennemis, je m’amuse à une fantaisie plus ridicule peut-être que toutes les prédictions du bon abbé. »"There's a fine fright!" he said aloud: on hearing the sound of this word, he was almost tempted to feel ashamed. "But does not my aunt tell me that the thing I most need is to learn to make allowances for myself? I am always comparing myself with a model of perfection, which cannot exist. Very well, I forgive myself my fright, for, from another point of view, I was quite prepared to defend my liberty, and certainly all four of them would not have remained on their feet to carry me off to prison. What I am doing at this moment," he went on, "is not military; instead of retiring rapidly, after having attained my object, and perhaps given the alarm to my enemies, I am amusing myself with a fancy more ridiculous perhaps than all the good Priore's predictions."
En effet, au lieu de se retirer par la ligne la plus courte, et de gagner les bords du lac Majeur, où sa barque l’attendait, il faisait un énorme détour pour aller voir son arbre. Le lecteur se souvient peut-être de l’amour que Fabrice portait à un marronnier planté par sa mère vingt-trois ans auparavant. « Il serait digne de mon frère, se dit-il, d’avoir fait couper cet arbre ; mais ces êtres-là ne sentent pas les choses délicates ; il n’y aura pas songé. Et d’ailleurs, ce ne serait pas d’un mauvais augure, ajouta-t-il avec fermeté. » Deux heures plus tard son regard fut consterné ; des méchants ou un orage avaient rompu l’une des principales branches du jeune arbre, qui pendait desséchée ; Fabrice la coupa avec respect, à l’aide de son poignard, et tailla bien net la coupure, afin que l’eau ne pût pas s’introduire dans le tronc. Ensuite, quoique le temps fût bien précieux pour lui, car le jour allait paraître, il passa une bonne heure à bêcher la terre autour de l’arbre chéri. Toutes ces folies accomplies, il reprit rapidement la route du lac Majeur. Au total, il n’était point triste, l’arbre était d’une belle venue, plus vigoureux que jamais, et, en cinq ans, il avait presque doublé. La branche n’était qu’un accident sans conséquence ; une fois coupée, elle ne nuisait plus à l’arbre, et même il serait plus élancé, sa membrure commençant plus haut.For indeed, instead of retiring along the shortest line, and gaining the shore of Lake Maggiore, where his boat was awaiting him, he made an enormous circuit to go and visit his tree. The reader may perhaps remember the love that Fabrizio bore for a chestnut tree planted by his mother twenty-three years earlier. "It would be quite worthy of my brother," he said to himself, "to have had the tree cut down; but those creatures are incapable of delicate shades of feeling; he will never have thought of it. And besides, that would not be a bad augury," he added with firmness. Two hours later he was shocked by what he saw; mischief-makers or a storm had broken one of the main branches of the young tree, which hung down withered; Fabrizio cut it off reverently, using his dagger, and smoothed the cut carefully, so that the rain should not get inside the trunk. Then, although time was highly precious to him, for day was about to break, he spent a good hour in turning the soil round his dear tree. All these acts of folly accomplished, he went rapidly on his way towards Lake Maggiore. All things considered, he was not at all sad; the tree was coming on well, was more vigorous than ever, and in five years had almost doubled in height. The branch was only an accident of no consequence; once it had been cut off, it did no more harm to the tree, which indeed would grow all the better if its spread began higher from the ground.
Fabrice n’avait pas fait une lieue, qu’une bande éclatante de blancheur dessinait à l’orient les pics du Resegon di Lek, montagne célèbre dans le pays. La route qu’il suivait se couvrait de paysans ; mais, au lieu d’avoir des idées militaires, Fabrice se laissait attendrir par les aspects sublimes ou touchants de ces forêts des environs du lac de Côme. Ce sont peut-être les plus belles du monde ; je ne veux pas dire celles qui rendent le plus d’écus neufs, comme on dirait en Suisse, mais celles qui parlent le plus à l’âme. Ecouter ce langage dans la position où se trouvait Fabrice, en butte aux attentions de MM. les gendarmes lombardo-vénitiens, c’était un véritable enfantillage.Fabrizio had not gone a league when a dazzling band of white indicated to the east the peaks of the Resegon di Lee, a mountain famous throughout the district. The road which he was following became thronged with contadini; but, instead of adopting military tactics, Fabrizio let himself be melted by the sublime or touching aspect of these forests in the neighbourhood of Lake Como. They are perhaps the finest in the world; I do not mean to say those that bring in most new money, as the Swiss would say, but those that speak most eloquently to the soul. To listen to this language in the position in which Fabrizio found himself, an object for the attentions of the gentlemen of the Lombardo-Venetian police, was really childish.
« Je suis à une demi-lieue de la frontière, se dit-il enfin, je vais rencontrer des douaniers et des gendarmes faisant leur ronde du matin : cet habit de drap fin va leur être suspect, ils vont me demander mon passeport ; or, ce passeport porte en toutes lettres un nom promis à la prison ; me voici dans l’agréable nécessité de commettre un meurtre. Si, comme de coutume, les gendarmes marchent deux ensemble, je ne puis pas attendre bonnement pour faire feu que l’un des deux cherche à me prendre au collet ; pour peu qu’en tombant il me retienne un instant, me voilà au Spielberg. » Fabrice, saisi d’horreur surtout de cette nécessité de faire feu le premier, peut-être sur un ancien soldat de son oncle, le comte Pietranera, courut se cacher dans le tronc creux d’un énorme châtaignier ; il renouvelait l’amorce de ses pistolets, lorsqu’il entendit un homme qui s’avançait dans le bois en chantant très bien un air délicieux de Mercadante, alors à la mode en Lombardie."I am half a league from the frontier," he reminded himself at length, "I am going to meet doganieri and constables making their morning rounds: this coat of fine cloth will look suspicious, they will ask me for my passport; now that passport is inscribed at full length with my name, which is marked down for prison; so here I am under the regrettable necessity of committing a murder. If, as is usual, the police are going about in pairs, I cannot wait quietly to fire until one of them tries to take me by the collar; he has only to clutch me for a moment while he falls, and off I go to the Spielberg." Fabrizio, horrified most of all by the necessity of firing first, possibly on an old soldier who had served under his uncle, Conte Pietranera, ran to hide himself in the hollow trunk of an enormous chestnut; he was renewing the priming of his pistols, when he heard a man coming towards him through the wood, singing very well a delicious air from Mercadante, which was popular at that time in Lombardy.
« Voilà qui est d’un bon augure ! » se dit Fabrice. Cet air qu’il écoutait religieusement lui ôta la petite pointe de colère qui commençait à se mêler à ses raisonnements. Il regarda attentivement la grande route des deux côtés, il n’y vit personne."There is a good omen for me," he said to himself. This air, to which he listened religiously, took from him the little spark of anger which was finding its way into his reasonings. He scrutinised the high road carefully, in both directions, and saw no one:
« Le chanteur arrivera par quelque chemin de traverse », se dit-il. Presque au même instant, il vit un valet de chambre très proprement vêtu à l’anglaise, et monté sur un cheval de suite, qui s’avançait au petit pas en tenant en main un beau cheval de race, peut-être un peu trop maigre."The singer must be coming along some side road," he said to himself. Almost at that moment, he saw a footman, very neatly dressed in the English style and mounted on a hack, who was coming towards him at a walk, leading a fine thoroughbred, which however was perhaps a little too thin.
« Ah ! si je raisonnais comme Mosca, se dit Fabrice, lorsqu’il me répète que les dangers que court un homme sont toujours la mesure de ses droits sur le voisin, je casserais la tête d’un coup de pistolet à ce valet de chambre, et, une fois monté sur le cheval maigre, je me moquerais fort de tous les gendarmes du monde. A peine de retour à Parme, j’enverrais de l’argent à cet homme ou à sa veuve… mais ce serait une horreur ! »"Ah! If I reasoned like Conte Mosca," thought Fabrizio, "when he assures me that the risks a man runs are always the measure of his rights over his neighbours, I should blow out this servant's brains with a pistol-shot, and, once I was mounted on the thin horse, I should laugh aloud at all the police in the world. As soon as I was safely in Parma, I should send money to the man, or to his widow ... but it would be a horrible thing to do!"
CHAPITRE XCHAPTER TEN
Tout en se faisant la morale, Fabrice sautait sur la grande route qui de Lombardie va en Suisse : en ce lieu, elle est bien à quatre ou cinq pieds en contrebas de la forêt. « Si mon homme prend peur, se dit Fabrice, il part d’un temps de galop, et je reste planté là faisant la vraie figure d’un nigaud. » En ce moment, il se trouvait à dix pas du valet de chambre qui ne chantait plus : il vit dans ses yeux qu’il avait peur ; il allait peut-être retourner ses chevaux. Sans être encore décidé à rien, Fabrice fit un saut et saisit la bride du cheval maigre.Moralising thus, Fabrizio sprang down on to the high road which runs from Lombardy into Switzerland: at this point, it is fully four or five feet below the level of the forest. "If my man takes fright," he said to himself, "he will go off at a gallop, and I shall be stranded here looking the picture of a fool." At this moment he found himself only ten yards from the footman, who had stopped singing: Fabrizio could see in his eyes that he was frightened, he was perhaps going to turn his horses. Still without having come to any decision, Fabrizio made a bound, and seized the thin horse by the bridle.
– Mon ami, dit-il au valet de chambre, je ne suis pas un voleur ordinaire, car je vais commencer par vous donner vingt francs, mais je suis obligé de vous emprunter votre cheval ; je vais être tué si je ne f… pas le camp rapidement. J’ai sur les talons les quatre frères Riva, ces grands chasseurs que vous connaissez sans doute ; ils viennent de me surprendre dans la chambre de leur sœur, j’ai sauté par la fenêtre et me voici. Ils sont sortis dans la forêt avec leurs chiens et leurs fusils. Je m’étais caché dans ce gros châtaignier creux, parce que j’ai vu l’un d’eux traverser la route, leurs chiens vont me dépister ! Je vais monter sur votre cheval et galoper jusqu’à une lieue au-delà de Côme ; je vais à Milan me jeter aux genoux du vice-roi. Je laisserai votre cheval à la poste avec deux napoléons pour vous, si vous consentez de bonne grâce. Si vous faites la moindre résistance, je vous tue avec les pistolets que voici. Si, une fois parti, vous mettez les gendarmes à mes trousses, mon cousin, le brave comte Alari, écuyer de l’empereur, aura soin de vous faire casser les os."My friend," he said to the footman, "I am not an ordinary thief, for I am going to begin by giving you twenty francs, but I am obliged to borrow your horse; I shall be killed if I don't get away pretty quickly. I have the four Riva brothers on my heels, those great hunters whom you probably know; they caught me just now in their sister's bedroom, I jumped out of the window, and here I am. They dashed out into the forest with their dogs and guns. I hid myself in that big hollow chestnut because I saw one of them cross the road; their dogs will track me down. I am going to mount your horse and gallop a league beyond Como; I am going to Milan to throw myself at the Viceroy's feet. I shall leave your horse at the post-house with two napoleons for yourself, if you consent with good grace. If you offer the slightest resistance, I shall kill you with these pistols you see here. If, after I have gone, you set the police on my track, my cousin, the gallant Conte Alari, Equerry to the Emperor, will take good care to break your bones for you."
Fabrice inventait ce discours à mesure qu’il le prononçait d’un air tout pacifique.Fabrizio invented the substance of this speech as he went on, uttering it in a wholly pacific tone.
– Au reste, dit-il en riant, mon nom n’est point un secret ; je suis le Marchesino Ascanio del Dongo, mon château est tout près d’ici, à Grianta. F…, dit-il, en élevant la voix, lâchez donc le cheval !"As far as that goes," he went on with a laugh, "my name is no secret; I am the Marchesino Ascanio del Dongo, my castle is quite close to here, at Grianta. Damn you!" he cried, raising his voice, "will you let go the horse!"
Le valet de chambre, stupéfait, ne soufflait mot. Fabrice passa son pistolet dans la main gauche, saisit la bride que l’autre lâcha, sauta à cheval et partit au galop. Quand il fut à trois cents pas, il s’aperçut qu’il avait oublié de donner les vingt francs promis ; il s’arrêta : il n’y avait toujours personne sur la route que le valet de chambre qui le suivait au galop ; il lui fit signe avec son mouchoir d’avancer, et quand il le vit à cinquante pas, il jeta sur la route une poignée de monnaie, et repartit. Il vit de loin le valet de chambre ramasser les pièces d’argent. « Voilà un homme vraiment raisonnable, se dit Fabrice en riant, pas un mot inutile. » Il fila rapidement vers le midi, s’arrêta dans une maison écartée, et se remit en route quelques heures plus tard. A deux heures du matin il était sur le bord du lac Majeur ; bientôt il aperçut sa barque qui battait l’eau, elle vint au signal convenu. Il ne vit point de paysan à qui remettre le cheval ; il rendit la liberté au noble animal, trois heures après il était à Belgirate. Là, se trouvant en pays ami, il prit quelque repos ; il était fort joyeux, il avait réussi parfaitement bien. Oserons-nous indiquer les véritables causes de sa joie ? Son arbre était d’une venue superbe, et son âme avait été rafraîchie par l’attendrissement profond qu’il avait trouvé dans les bras de l’abbé Blanès. « Croit-il réellement, se disait-il, à toutes les prédictions qu’il m’a faites ; ou bien comme mon frère m’a fait la réputation d’un jacobin, d’un homme sans foi ni loi, capable de tout, a-t-il voulu seulement m’engager à ne pas céder à la tentation de casser la tête à quelque animal qui m’aura joué un mauvais tour ? » Le surlendemain Fabrice était à Parme où il amusa fort la duchesse et le comte, en leur narrant avec la dernière exactitude, comme il faisait toujours, toute l’histoire de son voyage.The servant, stupefied, never breathed a word. Fabrizio transferred the pistol to his left hand, seized the bridle which the other dropped, sprang into the saddle, and made off at a canter. When he had gone three hundred yards, it occurred to him that he had forgotten to give the man the twenty francs he had promised him; he stopped; there was still no one upon the road but the footman, who was following him at a gallop; he signalled to him with his handkerchief to come on, and when he judged him to be fifty yards off, flung a handful of small change on to the road and went on again. >From a distance he looked and saw the footman gathering up the money. "There is a truly reasonable man," Fabrizio said to himself with a laugh, "not an unnecessary word." He proceeded rapidly southwards, halted, towards midday, at a lonely house, and took the road again a few hours later. At two o'clock in the morning he was on the shore of Lake Maggiore; he soon caught sight of his boat, which was tacking to and fro; at the agreed signal, it made for the shore. He could see no contadino to whom to hand over the horse, so he gave the noble animal its liberty, and three hours later was at Belgirate. There, finding himself on friendly soil, he took a little rest; he was exceedingly joyful, everything had proved a complete success. Dare we indicate the true causes of his joy? His tree showed a superb growth, and his soul had been refreshed by the deep affection which he had found in the arms of Priore Blanès. "Does he really believe," he asked himself, "in all the predictions he has made me? Or was he, since my brother has given me the reputation of a Jacobin, a man without law or honour, sticking at nothing, was he seeking simply to bind me not to yield to the temptation to break the head of some animal who may have done me a bad turn?" Two days later, Fabrizio was at Parma, where he greatly amused the Duchessa and the Conte, when he related to them, with the utmost exactitude, which he always observed, the whole story of his travels.
A son arrivée, Fabrice trouva le portier et tous les domestiques du palais Sanseverina chargés des insignes du plus grand deuil.On his arrival, Fabrizio found the porter and all the servants of the palazzo Sanseverina wearing the tokens of the deepest mourning.
– Quelle perte avons-nous faite ? demanda-t-il à la duchesse."Whom have we lost?" he inquired of the Duchessa.
– Cet excellent homme qu’on appelait mon mari vient de mourir à Baden. Il me laisse ce palais ; c’était une chose convenue, mais en signe de bonne amitié, il y ajoute un legs de trois cent mille francs qui m’embarrasse fort ; je ne veux pas y renoncer en faveur de sa nièce, la marquise Raversi, qui me joue tous les jours des tours pendables. Toi qui es amateur, il faudra que tu me trouves quelque bon sculpteur ; j’élèverai au duc un tombeau de trois cent mille francs."That excellent man whom people called my husband has just died at Baden. He has left me this palazzo, that had been arranged beforehand, but as a sign of good fellowship he has added a legacy of 300,000 francs, which embarrasses me greatly; I have no desire to surrender it to his niece, the Marchesa Raversi, who plays the most damnable tricks on me every day. You are interested in art, you must find me some good sculptor; I shall erect a tomb to the Duca which will cost 300,000 francs."
Le comte se mit à dire des anecdotes sur la Raversi.The Conte began telling anecdotes about the Raversi.
– C’est en vain que j’ai cherché à l’amadouer par des bienfaits, dit la duchesse. Quant aux neveux du duc, je les ai tous faits colonels ou généraux. En revanche, il ne se passe pas de mois qu’ils ne m’adressent quelque lettre anonyme abominable, j’ai été obligée de prendre un secrétaire pour lire les lettres de ce genre."I have tried to win her by kindness, but all in vain," said the Duchessa. "As for the Duca's nephews, I have made them all colonels or generals. In return for which, not a month passes without their sending me some abominable anonymous letter; I have been obliged to engage a secretary simply to read letters of that sort."
– Et ces lettres anonymes sont leurs moindres péchés, reprit le comte Mosca ; ils tiennent manufacture de dénonciations infâmes. Vingt fois j’aurais pu faire traduire toute cette clique devant les tribunaux, et Votre Excellence peut penser, ajouta-t-il en s’adressant à Fabrice, si mes bons juges les eussent condamnés."And these anonymous letters are their mildest offence," the Conte joined in; "they make a regular business of inventing infamous accusations. A score of times I could have brought the whole gang before the courts, and Your Excellency may imagine," he went on, addressing Fabrizio, "whether my good judges would have convicted them."
– Eh bien ! voilà qui me gâte tout le reste, répliqua Fabrice avec une naïveté bien plaisante à la cour, j’aurais mieux aimé les voir condamnés par des magistrats jugeant en conscience."Ah, well, that is what spoils it all for me," replied Fabrizio with a simplicity which was quite refreshing at court; "I should prefer to see them sentenced by magistrates judging according to their conscience."
– Vous me ferez plaisir, vous qui voyagez pour vous instruire, de me donner l’adresse de tels magistrats, je leur écrirai avant de me mettre au lit."You would oblige me greatly, since you are travelling with a view to gaining instruction, if you would give me the addresses of such magistrates; I shall write to them before I go to bed."
– Si j’étais ministre, cette absence de juges honnêtes gens blesserait mon amour-propre."If I were Minister, this absence of judges who were honest men would wound my self-respect."
– Mais il me semble, répliqua le comte, que Votre Excellence, qui aime tant les Français, et qui même jadis leur prêta secours de son bras invincible, oublie en ce moment une de leurs grandes maximes : Il vaut mieux tuer le diable que si le diable vous tue. Je voudrais voir comment vous gouverneriez ces âmes ardentes, et qui lisent toute la journée l’histoire de la Révolution de France avec des juges qui renverraient acquittés les gens que j’accuse. Ils arriveraient à ne pas condamner les coquins le plus évidemment coupables et se croiraient des Brutus. Mais je veux vous faire une querelle ; votre âme si délicate n’a-t-elle pas quelque remords au sujet de ce beau cheval un peu maigre que vous venez d’abandonner sur les rives du lac Majeur ?"But it seems to me," said the Conte, "that Your Excellency, who is so fond of the French, and did indeed once lend them the aid of his invincible arm, is forgetting for the moment one of their great maxims: 'It is better to kill the devil than to let the devil kill you.' I should like to see how you would govern these burning souls, who read every day the History of the Revolution in France, with judges who would acquit the people whom I accuse. They would reach the point of not convicting the most obviously guilty scoundrels, and would fancy themselves Brutuses. But I should like to pick a crow with you; does not your delicate soul feel a touch of remorse at the thought of that fine (though perhaps a little too thin) horse which you have just abandoned on the shore of Lake Maggiore?"
– Je compte bien, dit Fabrice d’un grand sérieux, faire remettre ce qu’il faudra au maître du cheval pour le rembourser des frais d’affiches et autres, à la suite desquels il se le sera fait rendre par les paysans qui l’auront trouvé ; je vais lire assidûment le journal de Milan, afin d’y chercher l’annonce d’un cheval perdu ; je connais fort bien le signalement de celui-ci."I fully intend," said Fabrizio, with the utmost seriousness, "to send whatever is necessary to the owner of the horse to recompense him for the cost of advertising and any other expenses which he may be made to incur by the contadini who may have found it; I shall study the Milan newspaper most carefully to find the announcement of a missing horse; I know the description of that one very well."
– Il est vraiment primitif, dit le comte à la duchesse. Et que serait devenue Votre Excellence, poursuivit-il en riant, si lorsqu’elle galopait ventre à terre sur ce cheval emprunté, il se fût avisé de faire un faux pas ? Vous étiez au Spielberg, mon cher petit neveu, et tout mon crédit eût à peine pu parvenir à faire diminuer d’une trentaine de livres le poids de la chaîne attachée à chacune de vos jambes. Vous auriez passé en ce lieu de plaisance une dizaine d’années ; peut-être vos jambes se fussent-elles enflées et gangrenées, alors on les eût fait couper proprement…"He is truly primitive" said the Conte to the Duchessa. "And where would Your Excellency be now," he went on with a smile, "if, while he was galloping away hell for leather on this borrowed horse, it had taken it into its head to make a false step? You would be in the Spielberg, my dear young nephew, and all my authority would barely have managed to secure the reduction by thirty pounds of the weight of the chain attached to each of your legs. You would have had some ten years to spend in that pleasure-resort; perhaps your legs would have become swollen and gangrened, then they would have cut them clean off."
– Ah ! de grâce, ne poussez pas plus loin un si triste roman, s’écria la duchesse les larmes aux yeux. Le voici de retour…"Oh, for pity's sake, don't go any farther with so sad a romance!" cried the Duchessa, with tears in her eyes. "Here he is back again. ..."
– Et j’en ai plus de joie que vous, vous pouvez le croire, répliqua le ministre, d’un grand sérieux ; mais enfin pourquoi ce cruel enfant ne m’a-t-il pas demandé un passeport sous un nom convenable, puisqu’il voulait pénétrer en Lombardie ? A la première nouvelle de son arrestation je serais parti pour Milan, et les amis que j’ai dans ce pays-là auraient bien voulu fermer les yeux et supposer que leur gendarmerie avait arrêté un sujet du prince de Parme. Le récit de votre course est gracieux, amusant, j’en conviens volontiers, répliqua le comte en reprenant un ton moins sinistre ; votre sortie du bois sur la grande route me plaît assez ; mais entre nous, puisque ce valet de chambre tenait votre vie entre ses mains, vous aviez droit de prendre la sienne. Nous allons faire à Votre Excellence une fortune brillante, du moins voici Madame qui me l’ordonne, et je ne crois pas que mes plus grands ennemis puissent m’accuser d’avoir jamais désobéi à ses commandements. Quel chagrin mortel pour elle et pour moi si dans cette espèce de course au clocher que vous venez de faire avec ce cheval maigre, il eût fait un faux pas. Il eût presque mieux valu, ajouta le comte, que ce cheval vous cassât le cou."And I am more delighted than you, you may well believe," replied the Minister with great seriousness, "but after all why did not this cruel boy come to me for a passport in a suitable name, since he was anxious to penetrate into Lombardy? On the first news of his arrest, I should have set off for Milan, and the friends I have in those parts would have obligingly shut their eyes and pretended to believe that their police had arrested a subject of the Prince of Parma. The story of your adventures is charming, amusing, I readily agree," the Conte went on, adopting a less sinister tone; "your rush from the wood on to the high road quite thrills me; but, between ourselves, since this servant held your life in his hands, you had the right to take his. We are about to arrange a brilliant future for Your Excellency; at least, the Signora here orders me to do so, and I do not believe that my greatest enemies can accuse me of having ever disobeyed her commands. What a bitter grief for her and for myself if, in this sort of steeplechase which you appear to have been riding on this thin horse, he had made a false step! It would almost have been better," the Conte added, "if the horse had broken your neck for you."
– Vous êtes bien tragique ce soir, mon ami, dit la duchesse tout émue."You are very tragic this evening, my friend," said the Duchessa, quite overcome.
– C’est que nous sommes environnés d’événements tragiques, répliqua le comte aussi avec émotion ; nous ne sommes pas ici en France, où tout finit par des chansons ou par un emprisonnement d’un an ou deux, et j’ai réellement tort de vous parler de toutes ces choses en riant. Ah çà ! mon petit neveu, je suppose que je trouve jour à vous faire évêque, car bonnement je ne puis pas commencer par l’archevêché de Parme, ainsi que le veut, très raisonnablement, Mme la Duchesse ici présente ; dans cet évêché où vous serez loin de nos sages conseils, dites-nous un peu quelle sera votre politique ?"That is because we are surrounded by tragic events," replied the Conte, also with emotion; "we are not in France, where everything ends in song, or in imprisonment for a year or two, and really it is wrong of me to speak of all this to you in a jocular tone. Well, now, my young nephew, just suppose that I find a chance to make you a Bishop, for really I cannot begin with the Archbishopric of Parma, as is desired, most reasonably, by the Signora Duchessa here present; in that Bishopric, where you will be far removed from our sage counsels, just tell us roughly what your policy will be?"
– Tuer le diable plutôt qu’il ne me tue, comme disent fort bien mes amis les Français, répliqua Fabrice avec des yeux ardents ; conserver par tous les moyens possibles, y compris le coup de pistolet, la position que vous m’aurez faite. J’ai lu dans la généalogie des del Dongo l’histoire de celui de nos ancêtres qui bâtit le château de Grianta. Sur la fin de sa vie, son bon ami Galéas, duc de Milan, l’envoie visiter un château fort sur notre lac ; on craignait une nouvelle invasion de la part des Suisses. « Il faut pourtant que j’écrive un mot de politesse au commandant », lui dit le duc de Milan en le congédiant ; il écrit et lui remet une lettre de deux lignes ; puis il la lui redemande pour la cacheter. « Ce sera plus poli », dit le prince. Vespasien del Dongo part, mais en naviguant sur le lac, il se souvient d’un vieux conte grec, car il était savant ; il ouvre la lettre de son bon maître et y trouve l’ordre adressé au commandant du château, de le mettre à mort aussitôt son arrivée. Le Sforce, trop attentif à la comédie qu’il jouait avec notre aïeul, avait laissé un intervalle entre la dernière ligne du billet et sa signature ; Vespasien del Dongo y écrit l’ordre de le reconnaître pour gouverneur général de tous les châteaux sur le lac, et supprime la tête de la lettre. Arrivé et reconnu dans le fort, il jette le commandant dans un puits, déclare la guerre au Sforce, et au bout de quelques années il échange sa forteresse contre ces terres immenses qui ont fait la fortune de toutes les branches de notre famille, et qui un jour me vaudront à moi quatre mille livres de rente."To kill the devil rather than let him kill me, in the admirable words of my friends the French," replied Fabrizio with blazing eyes; "to keep, by every means in my power, including pistols, the position you will have secured for me. I have read in the del Dongo genealogy the story of that ancestor of ours who built the castle of Grianta. Towards the end of his life, his good friend Galeazze, Duke of Milan, sent him to visit a fortress on our lake; they were afraid of another invasion by the Swiss. 'I must just write a few civil words to the governor,' the Duke of Milan said to him as he was sending him off. He wrote and handed our ancestor a note of a couple of lines; then he asked for it back to seal it. 'It will be more polite,' the Prince explained. Vespasiano del Dongo started off, but, as he was sailing over the lake, an old Greek tale came into his mind, for he was a man of learning; he opened his liege lord's letter and found inside an order addressed to the governor of the castle to put him to death as soon as he should arrive. The Sforza, too much intent on the trick he was playing our ancestor, had left a space between the end of the letter and his signature; Vespasiano del Dongo wrote in this space an order proclaiming himself Governor General of all the castles on the lake, and tore off the original letter. Arriving at the fort, where his authority was duly acknowledged, he flung the commandant down a well, declared war on the Sforza, and after a few years exchanged his fortress 'for those vast estates which have made the fortune of every branch of our family, and one day will bring in to me, personally, an income of four thousand lire."
– Vous parlez comme un académicien, s’écria le comte en riant ; c’est un beau coup de tête que vous nous racontez là, mais ce n’est que tous les dix ans que l’on a l’occasion amusante de faire de ces choses piquantes. Un être à demi stupide, mais attentif, mais prudent tous les jours, goûte très souvent le plaisir de triompher des hommes à imagination. C’est par une folie d’imagination que Napoléon s’est rendu au prudent John Bull, au lieu de chercher à gagner l’Amérique. John Bull, dans son comptoir, a bien ri de sa lettre où il cite Thémistocle. De tous temps les vils Sancho Pança l’emporteront à la longue sur les sublimes don Quichotte. Si vous voulez consentir à ne rien faire d’extraordinaire, je ne doute pas que vous ne soyez un évêque très respecté, si ce n’est très respectable. Toutefois, ma remarque subsiste ; Votre Excellence s’est conduite avec légèreté dans l’affaire du cheval, elle a été à deux doigts d’une prison éternelle."You talk like an academician," exclaimed the Conte, laughing; "that was a bold stroke with a vengeance; but it is only once in ten years that one has a chance to do anything so sensational. A creature who is half an idiot, but who keeps a sharp look-out, and acts prudently all his life, often enjoys the pleasure of triumphing over men of imagination. It was by a foolish error of imagination that Napoleon was led to surrender to the prudent John Bull, instead of seeking to conquer America. John Bull, in his counting-house, had a hearty laugh at his letter in which he quotes Themistocles. In all ages, the base Sancho Panza triumphs, you will find, in the long run, over the sublime Don Quixote. If you are willing to agree to do nothing extraordinary, I have no doubt that you will be a highly respected, if not a highly respectable Bishop. In any case, what I said just now holds good: Your Excellency acted with great levity in the affair of the horse; he was within a finger's breadth of perpetual imprisonment."
Ce mot fit tressaillir Fabrice, il resta plongé dans un profond étonnement. « Etait-ce là, se disait-il, cette prison dont je suis menacé ? Est-ce le crime que je ne devais pas commettre ? » Les prédictions de Blanès, dont il se moquait fort en tant que prophéties, prenaient à ses yeux toute l’importance de présages véritables.This statement made Fabrizio shudder. He remained plunged in a profound astonishment. "Was that," he wondered, "the prison with which I am threatened? Is that the crime which I was not to commit?" The predictions of Blanès, which as prophecies he utterly derided, assumed in his eyes all the importance of authentic forecasts.
– Eh bien ! qu’as-tu donc ? lui dit la duchesse étonnée ; le comte t’a plongé dans les noires images."Why, what is the matter with you?" the Duchessa asked him, in surprise; "the Conte has plunged you in a sea of dark thoughts."
– Je suis illuminé par une vérité nouvelle, et au lieu de me révolter contre elle, mon esprit l’adopte. Il est vrai, j’ai passé bien près d’une prison sans fin ! Mais ce valet de chambre était si joli dans son habit à l’anglaise ! quel dommage de le tuer !"I am illuminated by a new truth, and, instead of revolting against it, my mind adopts it. It is true, I passed very near to an endless imprisonment! But that footman looked so nice in his English jacket! It would have been such a pity to kill him!"
Le ministre fut enchanté de son petit air sage.The Minister was enchanted with his little air of wisdom.
– Il est fort bien de toutes façons, dit-il en regardant la duchesse. Je vous dirai, mon ami, que vous avez fait une conquête, et la plus désirable de toutes, peut-être."He is excellent in every respect," he said, with his eyes on the Duchessa. "I may tell you, my friend, that you have made a conquest, and one that is perhaps the most desirable of all."
« Ah ! pensa Fabrice, voici une plaisanterie sur la petite Marietta. » Il se trompait ; le comte ajouta :"Ah!" thought Fabrizio, "now for some joke about little Marietta." He was mistaken; the Conte went on to say:
– Votre simplicité évangélique a gagné le cœur de notre vénérable archevêque, le père Landriani. Un de ces jours nous allons faire de vous un grand vicaire, et, ce qui fait le charme de cette plaisanterie, c’est que les trois grands vicaires actuels, gens de mérite, travailleurs, et dont deux, je pense, étaient grands vicaires avant votre naissance, demanderont, par une belle lettre adressée à leur archevêque, que vous soyez le premier en rang parmi eux. Ces messieurs se fondent sur vos vertus d’abord, et ensuite sur ce que vous êtes petit-neveu du célèbre archevêque Ascagne del Dongo. Quand j’ai appris le respect qu’on avait pour vos vertus, j’ai sur-le-champ nommé capitaine le neveu du plus ancien des vicaires généraux ; il était lieutenant depuis le siège de Tarragone par le maréchal Suchet."Your Gospel simplicity has won the heart of our venerable Archbishop, Father Landriani. One of these days we are going to make a Grand Vicar of you, and the charming part of the whole joke is that the three existing Grand Vicars, all most deserving men, workers, two of whom, I fancy, were Grand Vicars before you were born, will demand, in a finely worded letter addressed to their Archbishop, that you shall rank first among them. These gentlemen base their plea in the first place upon your virtues, and also upon the fact that you are the great-nephew of the famous Archbishop Ascanio del Dongo. When I learned the respect that they felt for your virtues, I immediately made the senior Vicar General's nephew a captain; he had been a lieutenant ever since the siege of Tarragona by Marshal Suchet."
– Va-t’en tout de suite en négligé, comme tu es, faire une visite de tendresse à ton archevêque, s’écria la duchesse. Raconte-lui le mariage de ta sœur ; quand il saura qu’elle va être duchesse, il te trouvera bien plus apostolique. Du reste, tu ignores tout ce que le comte vient de te confier sur ta future nomination."Go right away now, dressed as you are, and pay a friendly visit to your Archbishop!" exclaimed the Duchessa. "Tell him about your sister's wedding; when he hears that she is to be a Duchessa, he will think you more apostolic than ever. But, remember, you know nothing of what the Conte has just told you about your future promotion."
Fabrice courut au palais archiépiscopal ; il y fut simple et modeste, c’était un ton qu’il prenait avec trop de facilité ; au contraire, il avait besoin d’efforts pour jouer le grand seigneur. Tout en écoutant les récits un peu longs de monseigneur Landriani, il se disait : « Aurais-je dû tirer un coup de pistolet au valet de chambre qui tenait par la bride le cheval maigre ? » Sa raison lui disait oui, mais son cœur ne pouvait s’accoutumer à l’image sanglante du beau jeune homme tombant de cheval défiguré.Fabrizio hastened to the archiépiscopal palace; there he shewed himself simple and modest, a tone which he assumed only too easily; whereas it required an effort for him to play the great gentleman. As he listened to the somewhat prolix Stories of Monsignor Landriani, he was saying to himself: "Ought I to have fired my pistol at the footman who was leading the thin horse?" His reason said to him: "Yes," but his heart could not accustom itself to the bleeding image of the handsome young man, falling from his horse, all disfigured.
« Cette prison où j’allais m’engloutir, si le cheval eût bronché, était-elle la prison dont je suis menacé par tant de présages ? »"That prison in which I should have been swallowed up, if the horse had stumbled, was that the prison with which I was threatened by all those forecasts?"
Cette question était de la dernière importance pour lui, et l’archevêque fut content de son air de profonde attention.This question was of the utmost importance to him, and the Archbishop was gratified by his air of profound attention.
CHAPITRE XICHAPTER ELEVEN
Au sortir de l’archevêché, Fabrice courut chez la petite Marietta ; il entendit de loin la grosse voix de Giletti qui avait fait venir du vin et se régalait avec le souffleur et les moucheurs de chandelle, ses amis. La mammacia, qui faisait fonctions de mère, répondit seule à son signal.On leaving the Archbishop's Palace, Fabrizio hastened to see little Marietta; he could hear from the street the loud voice of Giletti, who had sent out for wine and was regaling himself with his friends the prompter and the candle-snuffers. The mammaccia, who played the part of mother, came alone in answer to his signal.
– Il y a du nouveau depuis toi, s’écria-t-elle ; deux ou trois de nos acteurs sont accusés d’avoir célébré par une orgie la fête du grand Napoléon, et notre pauvre troupe, qu’on appelle jacobine, a reçu l’ordre de vider les Etats de Parme, et vive Napoléon ! Mais le ministre a, dit-on, craché au bassinet. Ce qu’il y a de sûr, c’est que Giletti a de l’argent, je ne sais pas combien, mais je lui ai vu une poignée d’écus. Marietta a reçu cinq écus de notre directeur pour frais de voyage jusqu’à Mantoue et Venise, et moi un. Elle est toujours bien amoureuse de toi, mais Giletti lui fait peur ; il y a trois jours, à la dernière représentation que nous avons donnée, il voulait absolument la tuer ; il lui a lancé deux fameux soufflets, et, ce qui est abominable, il lui a déchiré son châle bleu. Si tu voulais lui donner un châle bleu, tu serais bien bon enfant, et nous dirions que nous l’avons gagné à une loterie. Le tambour-maître des carabiniers donne un assaut demain, tu en trouveras l’heure affichée à tous les coins de rues. Viens nous voir ; s’il est parti pour l’assaut, de façon à nous faire espérer qu’il restera dehors un peu longtemps, je serai à la fenêtre et je te ferai signe de monter. Tâche de nous apporter quelque chose de bien joli, et la Marietta t’aime à la passion."A lot has happened since you were here," she cried; "two or three of our actors are accused of having celebrated the great Napoleon's festa with an orgy, and our poor company, which they say is Jacobin, has been ordered to leave the States of Parma, and evviva Napoleone! But the Minister has had a finger in that pie, they say. One thing certain is that Giletti has got money, I don't know how much, but I've seen him with a fistful of scudi. Marietta has had five scudi from our manager to pay for the journey to Mantua and Venice, and I have had one. She is still in love with you, but Giletti frightens her; three days ago, at the last performance we gave, he absolutely wanted to kill her; he dealt her two proper blows, and, what was abominable of him, tore her blue shawl. If you would care to. give her a blue shawl, you would be a very good boy, and we can say that we won it in a lottery. The drum-major of the carabinieri is giving an assault-at-arms to-morrow, you will find the hour posted up at all the street corners. Come and see us; if he has gone to the assault, and we have any reason to hope that he will stay away for some time, I shall be at the window, and I shall give you a signal to come up. Try to bring us something really nice, and Marietta will be madly in love with you."
En descendant l’escalier tournant de ce taudis infâme, Fabrice était plein de componction : « Je ne suis point changé, se disait-il ; toutes mes belles résolutions prises au bord de notre lac quand je voyais la vie d’un œil si philosophique se sont envolées. Mon âme était hors de son assiette ordinaire, tout cela était un rêve et disparaît devant l’austère réalité. Ce serait le moment d’agir », se dit Fabrice en rentrant au palais Sanseverina sur les onze heures du soir. Mais ce fut en vain qu’il chercha dans son cœur le courage de parler avec cette sincérité sublime qui lui semblait si facile la nuit qu’il passa aux rives du lac de Côme. « Je vais fâcher la personne que j’aime le mieux au monde ; si je parle, j’aurai l’air d’un mauvais comédien ; je ne vaux réellement quelque chose que dans de certains moments d’exaltation. »As he made his way down the winding staircase of this foul rookery, Fabrizio was filled with compunction. "I have not altered in the least," he said to himself; "all the fine resolutions I made on the shore of our lake, when I looked at life with so philosophic an eye, have gone to the winds. My mind has lost its normal balance; the whole thing was a dream, and vanishes before the stern reality. Now would be the time for action," he told himself as he entered the palazzo Sanseverina about eleven o'clock that evening. But it was in vain that he sought in his heart for the courage to speak with that sublime sincerity which had seemed to him so easy, the night he spent by the shore of the Lake of Como. "I am going to vex the person whom I love best in the world; if I speak, I shall simply seem to be jesting in the worst of taste; I am not worth anything, really, except in certain moments of exaltation."
– Le comte est admirable pour moi, dit-il à la duchesse, après lui avoir rendu compte de la visite à l’archevêché ; j’apprécie d’autant plus sa conduite que je crois m’apercevoir que je ne lui plais que fort médiocrement ; ma façon d’agir doit donc être correcte à son égard. Il a ses fouilles de Sanguigna dont il est toujours fou, à en juger du moins par son voyage d’avant-hier ; il a fait douze lieues au galop pour passer deux heures avec ses ouvriers. Si l’on trouve des fragments de statues dans le temple antique dont il vient de découvrir les fondations, il craint qu’on ne les lui vole ; j’ai envie de lui proposer d’aller passer trente-six heures à Sanguigna. Demain, vers les cinq heures, je dois revoir l’archevêque, je pourrai partir dans la soirée et profiter de la fraîcheur de la nuit pour faire la route."The Conte has behaved admirably towards me," he said to the Duchessa, after he had given her an account of his visit to the Archbishop's Palace; "I appreciate his conduct all the more, in that I think I am right in saying that personally I have made only a very moderate impression on him: my behaviour towards him ought therefore to be strictly correct. He has his excavations at Sanguigna, about which he is still madly keen, if one is to judge, that is, by his expedition the day before yesterday: he went twelve leagues at a gallop in order to spend a couple of hours with his workmen. If they find fragments of statues in the ancient temple, the foundations of which he has just laid bare, he is afraid of their being stolen; I should like to propose to him that I should go and spend a night or two at Sanguigna. To-morrow, about five, I have to see the Archbishop again; I can start in the evening and take advantage of the cool night air for the journey."
La duchesse ne répondit pas d’abord.The Duchessa did not at first reply.
– On dirait que tu cherches des prétextes pour t’éloigner de moi, lui dit-elle ensuite avec une extrême tendresse ; à peine de retour de Belgirate, tu trouves une raison pour partir."One would think you were seeking excuses for staying away from me," she said to him at length with extreme affection: "No sooner do you come back from Belgirate than you find a reason for going off again."
« Voici une belle occasion de parler, se dit Fabrice. Mais sur le lac j’étais un peu fou, je ne me suis pas aperçu dans mon enthousiasme de sincérité que mon compliment finit par une impertinence ; il s’agirait de dire : Je t’aime de l’amitié la plus dévouée, etc. etc., mais mon âme n’est pas susceptible d’amour. N’est-ce pas dire : Je vois que vous avez de l’amour pour moi ; mais prenez garde, je ne puis vous payer en même monnaie ? Si elle a de l’amour, la duchesse peut se fâcher d’être devinée, et elle sera révoltée de mon impudence si elle n’a pour moi qu’une amitié toute simple… et ce sont de ces offenses qu’on ne pardonne point. »"Here is a fine opportunity for speaking," thought Fabrizio. "But by the lake I was a trifle mad; I did not realise, in my enthusiasm for sincerity, that my compliment ended in an impertinence. It was a question of saying: 'I love you with the most devoted friendship, etc., etc., but my heart is not susceptible to love.' Is not that as much as to say: 'I see that you are in love with me: but take care, I cannot pay you back in the same coin.' If it is love that she feels, the Duchessa may be annoyed at its being guessed, and she will be revolted by my impudence if all that she feels for me is friendship pure and simple ... and that is one of the offences people never forgive."
Pendant qu’il pesait ces idées importantes, Fabrice, sans s’en apercevoir, se promenait dans le salon, d’un air grave et plein de hauteur, en homme qui voit le malheur à dix pas de lui.While he weighed these important thoughts in his mind, Fabrizio, quite unconsciously, was pacing up and down the drawing-room with the grave air, full of dignity, of a man who sees disaster staring him in the face.
La duchesse le regardait avec admiration ; ce n’était plus l’enfant qu’elle avait vu naître, ce n’était plus le neveu toujours prêt à lui obéir : c’était un homme grave et duquel il serait délicieux de se faire aimer. Elle se leva de l’ottomane où elle était assise, et, se jetant dans ses bras avec transport :The Duchessa gazed at him with admiration; this was no longer the child she had seen come into the world, this was no longer the nephew always ready to obey her; this was a serious man, a man whom it would be delicious to make fall in love with her. She rose from the ottoman on which she was sitting, and, flinging herself into his arms in a transport of emotion:
– Tu veux donc me fuir ? lui dit-elle."So you want to run away from me?" she asked him.
– Non, répondit-il de l’air d’un empereur romain, mais je voudrais être sage."No," he replied with the air of a Roman Emperor, "but I want to act wisely."
Ce mot était susceptible de diverses interprétations ; Fabrice ne se sentit pas le courage d’aller plus loin et de courir le hasard de blesser cette femme adorable. Il était trop jeune, trop susceptible de prendre de l’émotion ; son esprit ne lui fournissait aucune tournure aimable pour faire entendre ce qu’il voulait dire. Par un transport naturel et malgré tout raisonnement, il prit dans ses bras cette femme charmante et la couvrit de baisers. Au même instant, on entendit le bruit de la voiture du comte qui entrait dans la cour, et presque en même temps lui-même parut dans le salon ; il avait l’air tout ému.This speech was capable of several interpretations; Fabrizio did not feel that he had the courage to go any farther and to run the risk of wounding this adorable woman. He was too young, too susceptible to sudden emotion; his brain could not supply him with any elegant turn of speech to give expression to what he wished to say. By a natural transport, and in defiance of all reason, he took this charming woman in his arms and smothered her in kisses. At that moment the Conte's carriage could be heard coming into the courtyard, and almost immediately the Conte himself entered the room; he seemed greatly moved.
– Vous inspirez des passions bien singulières, dit-il à Fabrice, qui resta presque confondu du mot."You inspire very singular passions," he said to Fabrizio, who stood still, almost dumbfoundered by this remark.
« L’archevêque avait ce soir l’audience que Son Altesse Sérénissime lui accorde tous les jeudis ; le prince vient de me raconter que l’archevêque, d’un air tout troublé, a débuté par un discours appris par cœur et fort savant, auquel d’abord le prince ne comprenait rien. Landriani a fini par déclarer qu’il était important pour l’église de Parme que Monsignore Fabrice del Dongo fût nommé son premier vicaire général, et, par la suite, dès qu’il aurait vingt-quatre ans accomplis, son coadjuteur avec future succession."The Archbishop had this evening the audience which His Serene Highness grants him every Thursday; the Prince has just been telling me that the Archbishop, who seemed greatly troubled, began with a set speech, learned by heart, and extremely clever, of which at first the Prince could understand nothing at all. Landriani ended by declaring that it was important for the Church in Parma that Monsignor Fabrizio del Dongo should be appointed his First Vicar General, and, in addition, as soon as he should have completed his twenty-fourth year, his Coadjutor with eventual succession.
« Ce mot m’a effrayé, je l’avoue, dit le comte ; c’est aller un peu bien vite, et je craignais une boutade d’humeur chez le prince. » Mais il m’a regardé en riant et m’a dit en français : « Ce sont là de vos coups, monsieur ! »"The last clause alarmed me, I must admit," said the Conte: "it is going a little too fast, and I was afraid of an outburst from the Prince; but he looked at me with a smile, and said to me in French: 'Ce sont là de vos coups, monsieur!'
– « Je puis faire serment devant Dieu et devant Votre Altesse, me suis-je écrié avec toute l’onction possible, que j’ignorais parfaitement le mot de “future succession”. » Alors j’ai dit la vérité, ce que nous répétions ici même il y a quelques heures ; j’ai ajouté, avec entraînement, que, par la suite, je me serais regardé comme comblé des faveurs de Son Altesse, si elle daignait m’accorder un petit évêché pour commencer. Il faut que le prince m’ait cru, car il a jugé à propos de faire le gracieux ; il m’a dit, avec toute la simplicité possible : « Ceci est une affaire officielle entre l’archevêque et moi, vous n’y entrez pour rien ; le bonhomme m’adresse une sorte de rapport fort long et passablement ennuyeux, à la suite duquel il arrive à une proposition officielle ; je lui ai répondu très froidement que le sujet était bien jeune, et surtout bien nouveau dans ma cour ; que j’aurais presque l’air de payer une lettre de change tirée sur moi par l’Empereur, en donnant la perspective d’une si haute dignité au fils d’un des grands officiers de son royaume lombardo-vénitien. L’archevêque a protesté qu’aucune recommandation de ce genre n’avait eu lieu. C’était une bonne sottise à me dire à moi ; j’en ai été surpris de la part d’un homme aussi entendu ; mais il est toujours désorienté quand il m’adresse la parole, et ce soir il était plus troublé que jamais, ce qui m’a donné l’idée qu’il désirait la chose avec passion. Je lui ai dit que je savais mieux que lui qu’il n’y avait point eu de haute recommandation en faveur de del Dongo, que personne à ma cour ne lui refusait de la capacité, qu’on ne parlait point trop mal de ses mœurs, mais que je craignais qu’il ne fût susceptible d’enthousiasme, et que je m’étais promis de ne jamais élever aux places considérables les fous de cette espèce avec lesquels un prince n’est sûr de rien. Alors, a continué Son Altesse, j’ai dû subir un pathos presque aussi long que le premier : l’archevêque me faisait l’éloge de l’enthousiasme de la maison de Dieu. Maladroit, me disais-je, tu t’égares, tu compromets la nomination qui était presque accordée ; il fallait couper court et me remercier avec effusion. Point : il continuait son homélie avec une intrépidité ridicule, je cherchais une réponse qui ne fût point trop défavorable au petit del Dongo ; je l’ai trouvée, et assez heureuse, comme vous allez en juger : “Monseigneur, lui ai-je dit, Pie VII fut un grand pape et un grand saint ; parmi tous les souverains, lui seul osa dire non au tyran qui voyait l’Europe à ses pieds ! eh bien ! il était susceptible d’enthousiasme, ce qui l’a porté, lorsqu’il était évêque d’Imola, à écrire sa fameuse pastorale du citoyen cardinal Chiaramonti en faveur de la république cisalpine.”" 'I can take my oath, before God and before Your Highness,' I exclaimed with all the unction possible, 'that I knew absolutely nothing about the words eventual succession.' Then I told him the truth, what in fact we were discussing together here a few hours ago; I added, impulsively, that, so far as the future was concerned, I should regard myself as most bounteously rewarded with His Highness's favour if he would deign to allow me a minor Bishopric to begin with. The Prince must have believed me, for he thought fit to be gracious; he said to me with the greatest possible simplicity: 'This is an official matter between the Archbishop and myself; you do not come into it at all; the worthy man delivered me a kind of report, of great length and tedious to a degree, at the end of which he came to an official proposal; I answered him very coldly that the person in question was extremely young, and, moreover, a very recent arrival at my court, that I should almost be giving the impression that I was honouring a bill of exchange drawn upon me by the Emperor, in giving the prospect of so high a dignity to the son of one of the principal officers of his Lombardo-Venetian Kingdom. The Archbishop protested that no recommendation of that sort had been made. That was a pretty stupid thing to say to me. I was surprised to hear it come from a man of his experience; but he always loses his head when he speaks to me, and this evening he was more troubled than ever, which gave me the idea that he was passionately anxious to secure the appointment. I told him that I knew better than he that there had been no recommendation from any high quarter in favour of this del Dongo, that nobody at my court denied his capacity, that they did not speak at all too badly of his morals, but that I was afraid of his being liable to enthusiasm, and that I had made it a rule never to promote to considerable positions fools of that sort, with whom a Prince can never be sure of anything. Then,' His Highness went on, 'I had to submit to a fresh tirade almost as long as the first; the Archbishop sang me the praises of the enthusiasm of the Casa di Dio. Clumsy fellow, I said to myself, you are going astray, you are endangering an appointment which was almost confirmed; you ought to have cut your speech short and thanked me effusively. Not a bit of it; he continued his homily with a ridiculous intrepidity; I had to think of a reply which would not be too unfavourable to young del Dongo; I found one, and by no means a bad one, as you shall judge for yourself. Monsignore, I said to him, Pius VII was a great Pope and a great saint: among all the Sovereigns, he alone dared to say No to the tyrant who saw Europe at his feet: very well, he was liable to enthusiasm, which led him, when he was Bishop of Imola, to write that famous Pastoral of the Citizen-Cardinal Chiaramonti, in support of the Cisalpine Republic.
« Mon pauvre archevêque est resté stupéfait, et, pour achever de le stupéfier, je lui ai dit d’un air fort sérieux : “Adieu, monseigneur, je prendrai vingt-quatre heures pour réfléchir à votre proposition.” Le pauvre homme a ajouté quelques supplications assez mal tournées et assez inopportunes après le mot “adieu” prononcé par moi. Maintenant, comte Mosca della Rovère, je vous charge de dire à la duchesse que je ne veux pas retarder de vingt-quatre heures une chose qui peut lui être agréable ; asseyez-vous là et écrivez à l’archevêque le billet d’approbation qui termine toute cette affaire. J’ai écrit le billet, il l’a signé, il m’a dit : « Portez-le à l’instant même à la duchesse. » Voici le billet, madame, et c’est ce qui m’a donné un prétexte pour avoir le bonheur de vous revoir ce soir."'My poor Archbishop was left stupefied, and, to complete his stupefaction, I said to him with a very serious air: Good-bye, Monsignore, I shall take twenty-four hours to consider your proposal. The poor man added various supplications, by no means well expressed and distinctly inopportune after the word Good-bye had been uttered by me. Now, Conte Mosca della Rovere, I charge you to inform the Duchessa that I have no wish to delay for twenty-four hours a decision which may be agreeable to her; sit down there and write the Archbishop the letter of approval which will bring the whole matter to an end.' I wrote the letter, he signed it, and said to me: 'Take it, immediately, to the Duchessa.' Here, Signora, is the letter, and it is this that has given me an excuse for taking the pleasure of seeing you again this evening."
La duchesse lut le billet avec ravissement. Pendant le long récit du comte, Fabrice avait eu le temps de se remettre : il n’eut point l’air étonné de cet incident, il prit la chose en véritable grand seigneur qui naturellement a toujours cru qu’il avait droit à ces avancements extraordinaires, à ces coups de fortune qui mettraient un bourgeois hors des gonds ; il parla de sa reconnaissance, mais en bons termes, et finit par dire au comte :The Duchessa read the letter with rapture. While the Conte was telling his long story, Fabrizio had had time to collect himself: he shewed no sign of astonishment at the incident, he took the whole thing like a true nobleman who naturally has always supposed himself entitled to these extraordinary advancements, these strokes of fortune which would unhinge a plebeian mind; he spoke of his gratitude, but in polished terms, and ended by saying to the Conte:
– Un bon courtisan doit flatter la passion dominante ; hier vous témoigniez la crainte que vos ouvriers de Sanguigna ne volent les fragments de statues antiques qu’ils pourraient découvrir ; j’aime beaucoup les fouilles, moi ; si vous voulez bien le permettre, j’irai voir les ouvriers. Demain soir, après les remerciements convenables au palais et chez l’archevêque, je partirai pour Sanguigna."A good courtier ought to flatter the ruling passion; yesterday you expressed the fear that your workmen at Sanguigna might steal any fragments of ancient sculpture they brought to light; I am extremely fond of excavation, myself; with your kind permission, I will go to superintend the workmen. To-morrow evening, after suitably expressing my thanks at the Palace and to the Archbishop, I shall start for Sanguigna."
– Mais devinez-vous, dit la duchesse au comte, d’où vient cette passion subite du bon archevêque pour Fabrice ?"But can you guess," the Duchessa asked the Conte, "what can have given rise to this sudden passion on our good Archbishop's part for Fabrizio?"
– Je n’ai pas besoin de deviner ; le grand vicaire dont le frère est capitaine me disait hier : « Le père Landriani part de ce principe certain, que le titulaire est supérieur au coadjuteur », et il ne se sent pas de joie d’avoir sous ses ordres un del Dongo et de l’avoir obligé. Tout ce qui met en lumière la haute naissance de Fabrice ajoute à son bonheur intime : il a un tel homme pour aide de camp ! En second lieu Mgr Fabrice lui a plu, il ne se sent point timide devant lui ; enfin il nourrit depuis dix ans une haine bien conditionnée pour l’évêque de Plaisance, qui affiche hautement la prétention de lui succéder sur le siège de Parme, et qui de plus est fils d’un meunier. C’est dans ce but de succession future que l’évêque de Plaisance a pris des relations fort étroites avec la marquise Raversi, et maintenant ces liaisons font trembler l’archevêque pour le succès de son dessein favori, avoir un del Dongo à son état-major, et lui donner des ordres."I have no need to guess; the Grand Vicar whose nephew I made a captain said to me yesterday: 'Father Landriani starts from this absolute principle, that the titular is superior to the coadjutor, and is beside himself with joy at the prospect of having a del Dongo under his orders, and of having done him a service.' Everything that can draw attention to Fabrizio's noble birth adds to his secret happiness: that he should have a man like that as his aide-de-camp! In the second place, Monsignor Fabrizio has taken his fancy, he does not feel in the least shy before him; finally, he has been nourishing for the last ten years a very vigorous hatred of the Bishop of Piacenza, who openly boasts of his claim to succeed him in the see of Parma, and is moreover the son of a miller. It is with a view to this eventual succession that the Bishop of Piacenza has formed very close relations with the Marchesa Raversi, and now their intimacy is making the Archbishop tremble for the success of his favourite scheme, to have a del Dongo on his staff and to give him orders."
Le surlendemain, de bonne heure, Fabrice dirigeait les travaux de la fouille de Sanguigna, vis-à-vis Colorno (c’est le Versailles des princes de Parme) ; ces fouilles s’étendaient dans la plaine tout près de la grande route qui conduit de Parme au pont de Casal-Maggiore, première ville de l’Autriche. Les ouvriers coupaient la plaine par une longue tranchée profonde de huit pieds et aussi étroite que possible ; on était occupé à rechercher, le long de l’ancienne voie romaine, les ruines d’un second temple qui, disait-on dans le pays, existait encore au Moyen Age. Malgré les ordres du prince, plusieurs paysans ne voyaient pas sans jalousie ces longs fossés traversant leurs propriétés. Quoi qu’on pût leur dire, ils s’imaginaient qu’on était à la recherche d’un trésor, et la présence de Fabrice était surtout convenable pour empêcher quelque petite émeute. Il ne s’ennuyait point, il suivait ces travaux avec passion ; de temps à autre on trouvait quelque médaille, et il ne voulait pas laisser le temps aux ouvriers de s’accorder entre eux pour l’escamoter.Two days after this, at an early hour in the morning, Fabrizio was directing the work of excavation at Sanguigna, opposite Colorno (which is the Versailles of the Princes of Parma); these excavations extended over the plain close to the high road which runs from Parma to the bridge of Casalmaggiore, the first town on Austrian territory. The workmen were intersecting the plain with a long trench, eight feet deep and as narrow as possible: they were engaged in seeking, along the old Roman Way, for the ruins of a second temple which, according to local reports, had still been in existence in the Middle Ages. Despite the Prince's orders, many of the contadini looked with misgivings on these long ditches running across their property. Whatever one might say to them, they imagined that a search was being made for treasure, and Fabrizio's presence was especially desirable with a view to preventing any little unrest. He was by no means bored, he followed the work with keen interest; from time to time they turned up some medal, and he saw to it that the workmen did not have time to arrange among themselves to make off with it.
La journée était belle, il pouvait être six heures du matin : il avait emprunté un vieux fusil à un coup, il tira quelques alouettes ; l’une d’elles blessée alla tomber sur la grande route ; Fabrice, en la poursuivant, aperçut de loin une voiture qui venait de Parme et se dirigeait vers la frontière de Casal-Maggiore. Il venait de recharger son fusil lorsque la voiture fort délabrée s’approchant au tout petit pas, il reconnut la petite Marietta ; elle avait à ses côtés le grand escogriffe Giletti, et cette femme âgée qu’elle faisait passer pour sa mère.The day was fine, the time about six o'clock in the morning: he had borrowed an old gun, single-barrelled; he shot several larks; one of them, wounded, was falling upon the high road. Fabrizio, as he went after it, caught sight, in the distance, of a carriage that was coming from Parma and making for the frontier at Casalmaggiore. He had just reloaded his gun when, the carriage which was extremely dilapidated coming towards him at a snail's pace, he recognised little Marietta; she had, on either side of her, the big bully Giletti and the old woman whom she passed off as her mother.
Giletti s’imagina que Fabrice s’était placé ainsi au milieu de la route, et un fusil à la main, pour l’insulter et peut-être même pour lui enlever la petite Marietta. En homme de cœur il sauta à bas de la voiture ; il avait dans la main gauche un grand pistolet fort rouillé, et tenait de la droite une épée encore dans son fourreau, dont il se servait lorsque les besoins de la troupe forçaient de lui confier quelque rôle de marquis.Giletti imagined that Fabrizio had posted himself there in the middle of the road, and with a gun in his hand, to insult him, and perhaps even to carry off his little Marietta. Like a man of valour, he jumped down from the carriage; he had in his left hand a large and very rusty pistol, and held in his right a sheathed sword, which he used when the limitations of the company obliged them to cast him for the part of some Marchese.
– Ah ! brigand ! s’écria-t-il, je suis bien aise de te trouver ici à une lieue de la frontière ; je vais te faire ton affaire ; tu n’es plus protégé ici par tes bas violets."Ha! Brigand!" he shouted, "I am very glad to find you here, a league from the frontier; I'll settle your account for you, right away; you're not protected here by your violet stockings."
Fabrice faisait des mines à la petite Marietta et ne s’occupait guère des cris jaloux du Giletti, lorsque tout à coup il vit à trois pieds de sa poitrine le bout du pistolet rouillé ; il n’eut que le temps de donner un coup sur ce pistolet, en se servant de son fusil comme d’un bâton : le pistolet partit, mais ne blessa personne.Fabrizio was engaged in smiling at little Marietta, and barely heeding the jealous shouts of Giletti, when suddenly he saw within three feet of his chest the muzzle of the rusty pistol; he was just in time to aim a blow at it, using his gun as a club: the pistol went off, but did not hit anyone.
– Arrêtez donc, f…, cria Giletti au veturino : en même temps il eut l’adresse de sauter sur le bout du fusil de son adversaire et de le tenir éloigné de la direction de son corps ; Fabrice et lui tiraient le fusil chacun de toutes ses forces. Giletti, beaucoup plus vigoureux, plaçant une main devant l’autre, avançait toujours vers la batterie, et était sur le point de s’emparer du fusil, lorsque Fabrice, pour l’empêcher d’en faire usage, fit partir le coup. Il avait bien observé auparavant que l’extrémité du fusil était à plus de trois pouces au-dessus de l’épaule de Giletti : la détonation eut lieu tout près de l’oreille de ce dernier. Il resta un peu étonné, mais se remit en un clin d’œil."Stop, will you, you ----," cried Giletti to the vetturino; at the same time he was quick enough to spring to the muzzle of his adversary's gun and to hold it so that it pointed away from his body; Fabrizio and he pulled at the gun, each with his whole strength. Giletti, who was a great deal the more vigorous of the two, placing one hand in front of the other, kept creeping forward towards the lock, and was on the point of snatching away the gun when Fabrizio, to prevent him from making use of it, fired. He had indeed seen, first, that the muzzle of the gun was more than three inches above Giletti's shoulder: still, the detonation occurred close to the man's ear. He was somewhat startled at first, but at once recovered himself:
– Ah ! tu veux me faire sauter le crâne, canaille ! je vais te faire ton compte. Giletti jeta le fourreau de son épée de marquis, et fondit sur Fabrice avec une rapidité admirable. Celui-ci n’avait point d’arme et se vit perdu."Oh, so you want to blow my head off, you scum! Just let me settle your reckoning." Giletti flung away the scabbard of his Marchese's sword, and fell upon Fabrizio with admirable swiftness. Our hero had no weapon, and gave himself up for lost.
Il se sauva vers la voiture, qui était arrêtée à une dizaine de pas derrière Giletti ; il passa à gauche, et saisissant de la main le ressort de la voiture, il tourna rapidement tout autour et repassa tout près de la portière droite qui était ouverte. Giletti, lancé avec ses grandes jambes et qui n’avait pas eu l’idée de se retenir au ressort de la voiture fit plusieurs pas dans sa première direction avant de pouvoir s’arrêter. Au moment où Fabrice passait auprès de la portière ouverte, il entendit Marietta qui lui disait à demi-voix :He made for the carriage, which had stopped some ten yards beyond Giletti; he passed to the left of it, and, grasping the spring of the carriage in his hand, made a quick turn which brought him level with the door on the right-hand side, which stood open. Giletti, who had started off on his long legs and had not thought of checking himself by catching hold of the spring, went on for several paces in the same direction before he could stop. As Fabrizio passed by the open door, he heard Marietta whisper to him:
– Prends garde à toi ; il te tuera. Tiens !"Take care of yourself; he will kill you. Here!"
Au même instant, Fabrice vit tomber de la portière une sorte de grand couteau de chasse ; il se baissa pour le ramasser, mais, au même instant il fut touché à l’épaule par un coup d’épée que lui lançait Giletti. Fabrice, en se relevant, se trouva à six pouces de Giletti qui lui donna dans la figure un coup furieux avec le pommeau de son épée ; ce coup était lancé avec une telle force qu’il ébranla tout à fait la raison de Fabrice ; en ce moment il fut sur le point d’être tué. Heureusement pour lui, Giletti était encore trop près pour pouvoir lui donner un coup de pointe. Fabrice, quand il revint à soi, prit la fuite en courant de toutes ses forces ; en courant, il jeta le fourreau du couteau de chasse et ensuite, se retournant vivement, il se trouva à trois pas de Giletti qui le poursuivait. Giletti était lancé, Fabrice lui porta un coup de pointe ; Giletti avec son épée eut le temps de relever un peu le couteau de chasse, mais il reçut le coup de pointe en plein dans la joue gauche. Il passa tout près de Fabrice qui se sentit percer la cuisse, c’était le couteau de Giletti que celui-ci avait eu le temps d’ouvrir. Fabrice fit un saut à droite ; il se retourna, et enfin les deux adversaires se trouvèrent à une juste distance de combat.As he spoke, Fabrizio saw fall from the door a sort of big hunting knife, he stooped to pick it up, but as he did so was wounded in the shoulder by a blow from Giletti's sword. Fabrizio, on rising to his feet, found himself within six inches of Giletti, who struck him a furious blow in the face with the hilt of his sword; this blow was delivered with so much force that it completely took away Fabrizio's senses. At that moment, he was on the point of being killed. Fortunately for him, Giletti was still too near to be able to give him a thrust with the point. Fabrizio, when he came to himself, took to flight, and ran as fast as his legs would carry him; as he ran, he flung away the sheath of the hunting knife, and then, turning smartly round, found himself three paces ahead of Giletti, who was in pursuit. Giletti rushed on, Fabrizio struck at him with the point of his knife; Giletti was in time to beat up the knife a little with his sword, but he received the point of the blade full in the left cheek. He passed close by Fabrizio, who felt his thigh pierced: it was Giletti's knife, which he had found time to open. Fabrizio sprang to the right; he turned round, and at last the two adversaries found themselves at a proper fighting distance.
Giletti jurait comme un damné.Giletti swore like a lost soul:
– Ah ! je vais te couper la gorge, gredin de prêtre, répétait-il à chaque instant."Ah! I shall slit your throat for you, you rascally priest," he kept on repeating every moment.
Fabrice était tout essoufflé et ne pouvait parler ; le coup de pommeau d’épée dans la figure le faisait beaucoup souffrir, et son nez saignait abondamment ; il para plusieurs coups avec son couteau de chasse et porta plusieurs bottes sans trop savoir ce qu’il faisait ; il lui semblait vaguement être à un assaut public. Cette idée lui avait été suggérée par la présence de ses ouvriers qui, au nombre de vingt-cinq ou trente, formaient cercle autour des combattants, mais à distance fort respectueuse ; car on voyait ceux-ci courir à tout moment et s’élancer l’un sur l’autre.Fabrizio was quite out of breath and could not speak: the blow on his face from the sword-hilt was causing him a great deal of pain, and his nose was bleeding abundantly. He parried a number of strokes with his hunting knife, and made a number of passes without knowing quite what he was doing. He had a vague feeling that he was at a public display. This idea had been suggested to him by the presence of the workmen, who, to the number of twenty-five or thirty, formed a circle round the combatants, but at a most respectful distance; for at every moment they saw them start to run, and spring upon one another.
Le combat semblait se ralentir un peu ; les coups ne se suivaient plus avec la même rapidité, lorsque Fabrice se dit : « A la douleur que je ressens au visage, il faut qu’il m’ait défiguré. » Saisi de rage à cette idée, il sauta sur son ennemi la pointe du couteau de chasse en avant. Cette pointe entra dans le côté droit de la poitrine de Giletti et sortit vers l’épaule gauche ; au même instant l’épée de Giletti pénétrait de toute sa longueur dans le haut du bras de Fabrice, mais l’épée glissa sous la peau, et ce fut une blessure insignifiante.The fight seemed to be slackening a little; the strokes no longer followed one another with the same rapidity, when Fabrizio said to himself: "To judge by the pain which I feel in my face, he must have disfigured me." In a spasm of rage at this idea, he leaped upon his enemy with the point of his hunting knife forwards. This point entered Giletti's chest on the right side and passed out near his left shoulder; at the same moment Giletti's sword passed right to the hilt through the upper part of Fabrizio's arm, but the blade glided under the skin and the wound was not serious.
Giletti était tombé ; au moment où Fabrice s’avançait vers lui, regardant sa main gauche qui tenait un couteau, cette main s’ouvrait machinalement et laissait échapper son arme.Giletti had fallen; as Fabrizio advanced towards him, looking down at his left hand which was clasping a knife, that hand opened mechanically and let the weapon slip to the ground.
« Le gredin est mort », se dit Fabrice ; il le regarda au visage, Giletti rendait beaucoup de sang par la bouche. Fabrice courut à la voiture."The rascal is dead," said Fabrizio to himself. He looked at Giletti's face: blood was pouring from his mouth. Fabrizio ran to the carriage.
– Avez-vous un miroir ? cria-t-il à Marietta. Marietta le regardait très pâle et ne répondait pas. La vieille femme ouvrit d’un grand sang-froid un sac à ouvrage vert, et présenta à Fabrice un petit miroir à manche grand comme la main. Fabrice, en se regardant, se maniait la figure : « Les yeux sont sains, se disait-il, c’est déjà beaucoup. » Il regarda les dents, elles n’étaient point cassées."Have you a mirror?" he cried to Marietta. Marietta stared at him, deadly pale, and made no answer. The old woman with great coolness opened à green workbag and handed Fabrizio a little mirror with a handle, no bigger than his hand. Fabrizio as he looked at himself felt his face carefully: "My eyes are all right," he said to himself, "that is something, at any rate." He examined his teeth; they were not broken at all.
– D’où vient donc que je souffre tant ? se disait-il à demi-voix."Then how is it that I am in such pain?" he asked himself, half aloud.
La vieille femme lui répondit :The old woman answered him:
– C’est que le haut de votre joue a été pilé entre le pommeau de l’épée de Giletti et l’os que nous avons là. Votre joue est horriblement enflée et bleue : mettez-y des sangsues à l’instant, et ce ne sera rien."It is because the top of your cheek has been crushed between the hilt of Giletti's sword and the bone we keep there. Your cheek is horribly swollen and blue: put leeches on it instantly, and it will be all right."
– Ah ! des sangsues à l’instant, dit Fabrice en riant, et il reprit tout son sang-froid. Il vit que les ouvriers entouraient Giletti et le regardaient sans oser le toucher."Ah! Leeches, instantly!" said Fabrizio with a laugh, and recovered all his coolness. He saw that the workmen had gathered round Giletti, and were gazing at him, without venturing to touch him.
– Secourez donc cet homme, leur cria-t-il ; ôtez-lui son habit…"Look after that man there!" he called to them; "take his coat off."
Il allait continuer, mais, en levant les yeux, il vit cinq ou six hommes à trois cents pas sur la grande route qui s’avançaient à pied et d’un pas mesuré vers le lieu de la scène.He was going to say more, but, on raising his eyes, saw five or six men at a distance of three hundred yards on the high road, who were advancing on foot and at a measured pace towards the scene of action.
« Ce sont des gendarmes, pensa-t-il, et comme il y a un homme de tué, ils vont m’arrêter, et j’aurai l’honneur de faire une entrée solennelle dans la ville de Parme. Quelle anecdote pour les courtisans amis de la Raversi et qui détestent ma tante ! »"They are police," he thought, "and, as there has been a man killed, they will arrest me, and I shall have the honour of making a solemn entry into the city of Parma. What a story for the Raversi's friends at court who detest my aunt!"
Aussitôt, et avec la rapidité de l’éclair, il jette aux ouvriers ébahis tout l’argent qu’il avait dans ses poches, il s’élance dans la voiture.Immediately, with the rapidity of a flash of lightning, he flung to the open-mouthed workmen all the money that he had in his pockets and leaped into the carriage.
– Empêchez les gendarmes de me poursuivre, crie-t-il à ses ouvriers, et je fais votre fortune ; dites-leur que je suis innocent, que cet homme m’a attaqué et voulait me tuer."Stop the police from pursuing me!" he cried to his men, "and your fortunes are all made; tell them that I am innocent, that this man attacked me and wanted to kill me.
– Et toi, dit-il au veturino, mets tes chevaux au galop, tu auras quatre napoléons d’or si tu passes le Pô avant que ces gens là-bas puissent m’atteindre."And you," he said to the vetturino, "make your horses gallop; you shall have four golden napoleons if you cross the Po before these people behind can overtake me."
– Ça va ! dit le veturino ; mais n’ayez donc pas peur, ces hommes là-bas sont à pied, et le trot seul de mes petits chevaux suffit pour les laisser fameusement derrière."Right you are," said the man; "but there's nothing to be afraid of: those men back there are on foot, and my little horses have only to trot to leave them properly in the lurch."
Disant ces paroles il les mit au galop.So saying, he put the animals into a gallop.
Notre héros fut choqué de ce mot “peur” employé par le cocher : c’est que réellement il avait eu une peur extrême après le coup de pommeau d’épée qu’il avait reçu dans la figure.Our hero was shocked to hear the word "afraid" used by the driver: the fact being that really he had been extremely afraid after the blow from the sword-hilt which had struck him in the face.
– Nous pouvons contre-passer des gens à cheval venant vers nous, dit le veturino prudent et qui songeait aux quatre napoléons, et les hommes qui nous suivent peuvent crier qu’on nous arrête."We may run into people on horseback coming towards us," said the prudent vetturino, thinking of the four napoleons, "and the men who are following us may call out to them to stop us...."
Ceci voulait dire : Rechargez vos armes…Which meant, in other words: "Reload your weapons."
– Ah ! que tu es brave, mon petit abbé ! s’écriait la Marietta en embrassant Fabrice."Oh, how brave you are, my little Abate!" cried Marietta as she embraced Fabrizio.
La vieille femme regardait hors de la voiture par la portière : au bout d’un peu de temps elle rentra la tête.The old woman was looking out through the window of the carriage; presently she drew in her head.
– Personne ne vous poursuit, monsieur, dit-elle à Fabrice d’un grand sang-froid ; et il n’y a personne sur la route devant vous. Vous savez combien les employés de la police autrichienne sont formalistes : s’ils vous voient arriver ainsi au galop, sur la digue au bord du Pô, ils vous arrêteront, n’en ayez aucun doute."No one is following you, sir," she said to Fabrizio with great coolness; "and there is no one on the road in front of you. You know how particular the officials of the Austrian police are: if they see you arrive like this at a gallop, along the embankment by the Po, they will arrest you, no doubt about it."
Fabrice regarda par la portière.Fabrizio looked out of the window.
– Au trot, dit-il au cocher. Quel passeport avez-vous ? dit-il à la vieille femme."Trot," he said to the driver. "What passport have you?" he asked the old woman.
– Trois au lieu d’un, répondit-elle, et qui nous ont coûté chacun quatre francs : n’est-ce pas une horreur pour de pauvres artistes dramatiques qui voyagent toute l’année ! Voici le passeport de M. Giletti, artiste dramatique, ce sera vous ; voici nos deux passeports à la Mariettina et à moi. Mais Giletti avait tout notre argent dans sa poche, qu’allons-nous devenir ?"Three, instead of one," she replied, "and they cost us four francs apiece; a dreadful thing, isn't it, for poor dramatic artists who are kept travelling all the year round! Here is the passport of Signor Giletti, dramatic artist: that will be you; here are our two passports, Marietta's and mine. But ' Giletti had all our money in his pocket; what is to become of us?"
– Combien avait-il ? dit Fabrice."What had he?" Fabrizio asked.
– Quarante beaux écus de cinq francs, dit la vielle femme."Forty good scudi of five francs," said the old woman.
– C’est-à-dire six de la petite monnaie, dit la Marietta en riant ; je ne veux pas que l’on trompe mon petit abbé."You mean six, and some small change," said Marietta With a smile: "I won't have my little Abate cheated."
– N’est-il pas tout naturel, monsieur, reprit la vieille femme d’un grand sang-froid, que je cherche à vous accrocher trente-quatre écus ? Qu’est-ce que trente-quatre écus pour vous ? Et nous, nous avons perdu notre protecteur ; qui est-ce qui se chargera de nous loger, de débattre les prix avec les veturini quand nous voyageons, et de faire peur à tout le monde ? Giletti n’était pas beau, mais il était bien commode, et si la petite que voilà n’était pas une sotte, qui d’abord s’est amourachée de vous, jamais Giletti ne se fût aperçu de rien, et vous nous auriez donné de beaux écus. Je vous assure que nous sommes bien pauvres."Isn't it only natural, sir," replied the old woman with great coolness, "that I should try to tap you for thirty-four scudi? What are thirty-four scudi to you, and we--we have lost our protector. Who is there now to find us lodgings, to beat down prices with the vetturini when we are on the road, and to put the fear of God into everyone? Giletti was not beautiful, but he was most useful; and if the little girl there hadn't been a fool, and fallen in love with you from the first, Giletti would never have noticed anything, and you would have given us good money. I can assure you that we are very poor."
Fabrice fut touché ; il tira sa bourse et donna quelques napoléons à la vieille femme.Fabrizio was touched; he took out his purse and gave several napoleons to the old woman.
– Vous voyez, lui dit-il, qu’il ne m’en reste que quinze, ainsi il est inutile dorénavant de me tirer aux jambes."You see," he said to her, "I have only fifteen left, so it is no use your trying to pull my leg any more."
La petite Marietta lui sauta au cou, et la vieille lui baisait les mains. La voiture avançait toujours au petit trot. Quand on vit de loin les barrières jaunes rayées de noir qui annoncent les possessions autrichiennes, la vieille femme dit à Fabrice :Little Marietta flung her arms round his neck, and the old woman kissed his hands. The carriage was moving all this time at a slow trot. When they saw in the distance the yellow barriers striped with black which indicated the beginning of Austrian territory, the old woman said to Fabrizio:
– Vous feriez mieux d’entrer à pied avec le passeport de Giletti dans votre poche ; nous, nous allons nous arrêter un instant, sous prétexte de faire un peu de toilette. Et d’ailleurs, la douane visitera nos effets. Vous, si vous m’en croyez, traversez Casal-Maggiore d’un pas nonchalant ; entrez même au café et buvez le verre d’eau-de-vie ; une fois hors du village, filez ferme. La police est vigilante en diable en pays autrichien : elle saura bientôt qu’il y a eu un homme de tué : vous voyagez avec un passeport qui n’est pas le vôtre, il n’en faut pas tant pour passer deux ans en prison. Gagnez le Pô à droite en sortant de la ville, louez une barque et réfugiez-vous à Ravenne ou à Ferrare ; sortez au plus vite des Etats autrichiens. Avec deux louis vous pourrez acheter un autre passeport de quelque douanier, celui-ci vous serait fatal ; rappelez-vous que vous avez tué l’homme."You would do best to cross the frontier on foot with Giletti's passport in your pocket; as for us, we shall stop for a minute, on the excuse of making ourselves tidy. And besides, the dogana will want to look at our things. If you will take my advice, you will go through Casalmaggiore at a careless stroll; even go into the caffè and drink a glass of brandy, once you are past the village, put your best foot foremost. The police are as sharp as the devil in an Austrian country; they will pretty soon know there has been a man killed; you are travelling with a passport which is not yours, that is more than enough to get you two years in prison. Make for the Po on your right after you leave the town, hire a boat and get away to Ravenna or Ferrara; get clear of the Austrian States as quickly as ever you can. With a couple of louis you should be able to buy another passport from some doganiere; it would be fatal to use this one; don't forget that you have killed the man."
En approchant à pied du pont de bateaux de Casal-Maggiore, Fabrice relisait attentivement le passeport de Giletti. Notre héros avait grand-peur, il se rappelait vivement tout ce que le comte Mosca lui avait dit du danger qu’il y avait pour lui à rentrer dans les Etats autrichiens ; or, il voyait à deux cents pas devant lui le pont terrible qui allait lui donner accès en ce pays, dont la capitale à ses yeux était le Spielberg. Mais comment faire autrement ? Le duché de Modène qui borne au midi l’Etat de Parme lui rendait les fugitifs en vertu d’une convention expresse ; la frontière de l’Etat qui s’étend dans les montagnes du côté de Gênes était trop éloignée ; sa mésaventure serait connue à Parme bien avant qu’il pût atteindre ces montagnes ; il ne restait donc que les Etats de l’Autriche sur la rive gauche du Pô. Avant qu’on eût le temps d’écrire aux autorités autrichiennes pour les engager à l’arrêter, il se passerait peut-être trente-six heures ou deux jours. Toutes réflexions faites, Fabrice brûla avec le feu de son cigare son propre passeport ; il valait mieux pour lui en pays autrichien être un vagabond que d’être Fabrice del Dongo, et il était possible qu’on le fouillât.As he approached, on foot, the bridge of boats at Casalmaggiore, Fabrizio carefully reread Giletti's passport. Our hero was in great fear, he recalled vividly all that Conte Mosca had said to him about the danger involved in his entering Austrian territory; well, two hundred yards ahead of him he saw the terrible bridge which was about to give him access to that country, the capital of which, in his eyes, was the Spielberg. But what else was he to do? The Duchy of Modena, which marches with the State of Parma on the South, returned its fugitives in compliance with a special convention; the frontier of the State which extends over the mountains in the direction of Genoa was too far off; his misadventure would be known at Parma long before he could reach those mountains; there remained therefore nothing but the Austrian States on the left bank of the Po. Before there was time to write to the Austrian authorities asking them to arrest him, thirty-six hours, or even two days must elapse. All these considerations duly weighed, Fabrizio set a light with his cigar to his own passport; it was better for him, on Austrian soil, to be a vagabond than to be Fabrizio del Dongo, and it was possible that they might search him.
Indépendamment de la répugnance bien naturelle qu’il avait à confier sa vie au passeport du malheureux Giletti, ce document présentait des difficultés matérielles : la taille de Fabrice atteignait tout au plus à cinq pieds cinq pouces, et non pas à cinq pieds dix pouces comme l’énonçait le passeport ; il avait près de vingt-quatre ans et paraissait plus jeune, Giletti en avait trente-neuf. Nous avouerons que notre héros se promena une grande demi-heure sur une contre-digue du Pô voisine du pont de barques, avant de se décider à y descendre. « Que conseillerais-je à un autre qui se trouverait à ma place ? se dit-il enfin. Evidemment de passer : il y a péril à rester dans l’Etat de Parme ; un gendarme peut être envoyé à la poursuite de l’homme qui en a tué un autre, fût-ce même à son corps défendant. » Fabrice fit la revue de ses poches, déchira tous les papiers et ne garda exactement que son mouchoir et sa boîte à cigares ; il lui importait d’abréger l’examen qu’il allait subir. Il pensa à une terrible objection qu’on pourrait lui faire et à laquelle il ne trouvait que de mauvaises réponses : il allait dire qu’il s’appelait Giletti et tout son linge était marqué F.D.Quite apart from the very natural repugnance which he felt towards entrusting his life to the passport of the unfortunate Giletti, this document presented material difficulties. Fabrizio's height was, at the most, five feet five inches, and not five feet ten inches as was stated on the passport. He was not quite twenty-four, and looked younger. Giletti had been thirty-nine. We must confess that our hero paced for a good half-hour along a flood-barrier of the Po near the bridge of boats before making up his mind to go down on to it. "What should I advise anyone else to do in my place?" he asked himself finally. "Obviously, to cross: there is danger in remaining in the State of Parma; a constable may be sent in pursuit of the man who has killed another man, even in self-defence." Fabrizio went through his pocket, tore up all his papers, and kept literally nothing but his handkerchief and his cigar-case; it was important for him to curtail the examination which he would have to undergo. He thought of a terrible objection which might be raised, and to which he could find no satisfactory answer: he was going to say that his name was Giletti, and all his linen was marked F. D.
Comme on voit, Fabrice était un de ces malheureux tourmentés par leur imagination ; c’est assez le défaut des gens d’esprit en Italie. Un soldat français d’un courage égal ou même inférieur se serait présenté pour passer sur le pont tout de suite, et sans songer d’avance à aucune difficulté ; mais aussi il y aurait porté tout son sang-froid, et Fabrice était bien loin d’être de sang-froid, lorsque au bout du pont un petit homme, vêtu de gris, lui dit :As we have seen, Fabrizio was one of those unfortunates who are tormented by their imagination; it is a characteristic fault of men of intelligence in Italy. A French soldier of equal or even inferior courage would have gone straight to the bridge and have crossed it without more ado, without thinking beforehand of any possible difficulties; but also he would have carried with him all his coolness, and Fabrizio was far from feeling cool when, at the end of the bridge, a little man, dressed in grey, said to him:
– Entrez au bureau de police pour votre passeport."Go into the police office and shew your passport."
Ce bureau avait des murs sales garnis de clous auxquels les pipes et les chapeaux sales des employés étaient suspendus. Le grand bureau de sapin derrière lequel ils étaient retranchés était tout taché d’encre et de vin ; deux ou trois gros registres reliés en peau verte portaient des taches de toutes couleurs, et la tranche de leurs pages était noircie par les mains. Sur les registres placés en pile l’un sur l’autre il y avait trois magnifiques couronnes de laurier qui avaient servi l’avant-veille pour une des fêtes de l’Empereur.This office had dirty walls studded with nails from which hung the pipes and the soiled hats of the officials. The big deal table behind which they were installed was spotted all over with stains of ink and wine; two or three fat registers bound in raw hide bore stains of all colours, and the margins of the pages were black with finger-marks. On top of the registers which were piled one on another lay three magnificent wreaths of laurel which had done duty a couple of days before for one of the Emperor's festivals.
Fabrice fut frappé de tous ces détails, ils lui serrèrent le cœur ; il paya ainsi le luxe magnifique et plein de fraîcheur qui éclatait dans son joli appartement du palais Sanseverina. Il était obligé d’entrer dans ce sale bureau et d’y paraître comme inférieur ; il allait subir un interrogatoire.Fabrizio was impressed by all these details; they gave him a tightening of the heart; this was the price he must pay for the magnificent luxury, so cool and clean, that caught the eye in his charming rooms in the palazzo Sanseverina. He was obliged to enter this dirty office and to appear there as an inferior; he was about to undergo an examination.
L’employé qui tendit une main jaune pour prendre son passeport était petit et noir, il portait un bijou de laiton à sa cravate. « Ceci est un bourgeois de mauvaise humeur », se dit Fabrice ; le personnage parut excessivement surpris en lisant le passeport, et cette lecture dura bien cinq minutes.The official who stretched out a yellow hand to take his passport was small and dark. He wore a brass pin in his necktie. "This is an ill-tempered fellow," thought Fabrizio. The gentleman seemed excessively surprised as he read the passport, and his perusal of it lasted fully five minutes.
– Vous avez eu un accident, dit-il à l’étranger en indiquant sa joue du regard."You have met with an accident," he said to the stranger, looking at his cheek.
– Le veturino nous a jetés en bas de la digue du Pô."The vetturino flung us out over the embankment."
Puis le silence recommença et l’employé lançait des regards farouches sur le voyageur.Then the silence was resumed, and the official cast sour glances at the traveller.
« J’y suis, se dit Fabrice, il va me dire qu’il est fâché d’avoir une mauvaise nouvelle à m’apprendre et que je suis arrêté. » Toutes sortes d’idées folles arrivèrent à la tête de notre héros, qui dans ce moment n’était pas fort logique. Par exemple, il songea à s’enfuir par la porte du bureau qui était restée ouverte."I see it now," Fabrizio said to himself, "he is going to inform me that he is sorry to have bad news to give me, and that I am under arrest." All sorts of wild ideas surged simultaneously into our hero's brain, which at this moment was not very logical. For instance, he thought of escaping by a door in the office which stood open.
« Je me défais de mon habit ; je me jette dans le Pô, et sans doute je pourrai le traverser à la nage. Tout vaut mieux que le Spielberg. » L’employé de police le regardait fixement au moment où il calculait les chances de succès de cette équipée, cela faisait deux bonnes physionomies. La présence du danger donne du génie à l’homme raisonnable, elle le met, pour ainsi dire, au-dessus de lui-même ; à l’homme d’imagination elle inspire des romans, hardis il est vrai, mais souvent absurdes."I get rid of my coat, I jump into the Po, and no doubt I shall be able to swim across it. Anything is better than the Spielberg." The police official was staring fixedly at him, while he calculated the chances of success of this dash for safety; they furnished two interesting types of the human countenance. The presence of danger gives a touch of genius to the reasoning man, places him, so to speak, above his own level: in the imaginative man it inspires romances, bold, it is true, but frequently absurd.
Il fallait voir l’œil indigné de notre héros sous l’œil scrutateur de ce commis de police orné de ses bijoux de cuivre. « Si je le tuais, se disait Fabrice, je serai condamné pour meurtre à vingt ans de galère ou à la mort, ce qui est bien moins affreux que le Spielberg avec une chaîne de cent vingt livres à chaque pied et huit onces de pain pour toute nourriture, et cela dure vingt ans ; ainsi je n’en sortirais qu’à quarante-quatre ans. » La logique de Fabrice oubliait que, puisqu’il avait brûlé son passeport, rien n’indiquait à l’employé de police qu’il fût le rebelle Fabrice del Dongo.You ought to have seen the indignant air of our hero under the searching eye of this police official, adorned with his brass jewelry. "If I were to kill him," thought Fabrizio, "I should be convicted of murder and sentenced to twenty years in the galleys, or to death, which is a great deal less terrible than the Spielberg with a chain weighing a hundred and twenty pounds on each foot and nothing but eight ounces of bread to live on; and that lasts for twenty years; so that I should not get out until I was forty-four." Fabrizio's logic overlooked the fact that, as he had burned his own passport, there was nothing to indicate to the police official that he was the rebel, Fabrizio del Dongo.
Notre héros était suffisamment effrayé, comme on le voit ; il l’eût été bien davantage s’il eût connu les pensées qui agitaient le commis de police. Cet homme était ami de Giletti ; on peut juger de sa surprise lorsqu’il vit son passeport entre les mains d’un autre ; son premier mouvement fut de faire arrêter cet autre, puis il songea que Giletti pouvait bien avoir vendu son passeport à ce beau jeune homme qui apparemment venait de faire quelque mauvais coup à Parme. « Si je l’arrête, se dit-il, Giletti sera compromis ; on découvrira facilement qu’il a vendu son passeport ; d’un autre côté, que diront mes chefs si l’on vient à vérifier que moi, ami de Giletti, j’ai visé son passeport porté par un autre ? » L’employé se leva en bâillant et dit à Fabrice :Our hero was sufficiently alarmed, as we have seen; he would have been a great deal more so could he have read the thoughts that were disturbing the official's mind. This man was a friend of Giletti; one may judge of his surprise when he saw his friend's passport in the hands of a stranger; his first impulse was to have that stranger arrested, then he reflected that Giletti might easily have sold his passport to this fine young man who apparently had just been doing something disgraceful at Parma. "If I arrest him," he said to himself, "Giletti will get into trouble; they will at once discover that he has sold his passport; on the other hand, what will my chiefs say if it is proved that I, a friend of Giletti, put a visa on his passport when it was carried by someone else." The official got up with a yawn and said to Fabrizio:
– Attendez, monsieur. Puis, par une habitude de police, il ajouta : – Il s’élève une difficulté. Fabrice dit à part soi : « Il va s’élever ma fuite. »"Wait a minute, sir"; then, adopting a professional formula, added: "A difficulty has arisen." On which Fabrizio murmured: "What is going to arise is my escape."
En effet, l’employé quittait le bureau dont il laissait la porte ouverte, et le passeport était resté sur la table de sapin. « Le danger est évident, pensa Fabrice ; je vais prendre mon passeport et repasser le pont au petit pas, je dirai au gendarme, s’il m’interroge, que j’ai oublié de faire viser mon passeport par le commissaire de police du dernier village des Etats de Parme. » Fabrice avait déjà son passeport à la main, lorsque, à son inexprimable étonnement, il entendit le commis aux bijoux de cuivre qui disait :As a matter of fact, the official went out of the office, leaving the door open; and the passport was left lying on the deal table. "The danger is obvious," thought Fabrizio; "I shall take my passport and walk slowly back across the bridge; I shall tell the constable, if he questions me, that I forgot to have my passport examined by the commissary of police in the last village in the State of Parma." Fabrizio had already taken the passport in his hand when, to his unspeakable astonishment, he heard the clerk with the brass jewelry say:
– Ma foi je n’en puis plus ; la chaleur m’étouffe ; je vais au café prendre la demi-tasse. Entrez au bureau quand vous aurez fini votre pipe, il y a un passeport à viser ; l’étranger est là."Upon my soul, I can't do any more work; the heat is stifling; I am going to the caffè to have half a glass. Go into the office when you have finished your pipe, there's a passport to be stamped; the party is in there."
Fabrice, qui sortait à pas de loup, se trouva face à face avec un beau jeune homme qui se disait en chantonnant : « Eh bien ! visons donc ce passeport, je vais leur faire mon paraphe. »Fabrizio, who was stealing out on tiptoe, found himself face to face with a handsome young man who was saying to himself, or rather humming: "Well, let us see this passport; I'll put my scrawl on it.
– Où monsieur veut-il aller ?"Where does the gentleman wish to go?"
– A Mantoue, Venise et Ferrare."To Mantua, Venice and Ferrara."
– Ferrare soit, répondit l’employé en sifflant ; il prit une griffe, imprima le visa en encre bleue sur le passeport, écrivit rapidement les mots : Mantoue, Venise et Ferrare dans l’espace laissé en blanc par la griffe, puis il fit plusieurs tours en l’air avec la main, signa et reprit de l’encre pour son paraphe qu’il exécuta avec lenteur et en se donnant des soins infinis. Fabrice suivait tous les mouvements de cette plume ; le commis regarda son paraphe avec complaisance, il y ajouta cinq ou six points, enfin il remit le passeport à Fabrice en disant d’un air léger : – Bon voyage, monsieur."Ferrara it is," said the official, whistling; he took up a die, stamped the visa in blue ink on the passport, rapidly wrote in the words: "Mantua, Venice and Ferrara," in the space left blank by the stamp, then waved his hand several times in the air, signed, and dipped his pen in the ink to make his flourish, which he executed slowly and with infinite pains. Fabrizio followed every movement of his pen; the clerk studied his flourish with satisfaction, adding five or six finishing touches, then handed the passport back to Fabrizio, saying in a careless tone: "A good journey, sir!"
Fabrice s’éloignait d’un pas dont il cherchait à dissimuler la rapidité, lorsqu’il se sentit arrêter par le bras gauche : instinctivement il mit la main sur le manche de son poignard, et s’il ne se fût vu entouré de maisons, il fût peut-être tombé dans une étourderie. L’homme qui lui touchait le bras gauche, lui voyant l’air tout effaré, lui dit en forme d’excuse :Fabrizio made off at a pace the alacrity of which he was endeavouring to conceal, when he felt himself caught by the left arm: instinctively his hand went to the hilt of his dagger, and if he had not observed that he was surrounded by houses he might perhaps have done something rash. The man who was touching his left arm, seeing that he appeared quite startled, said by way of apology:
– Mais j’ai appelé monsieur trois fois, sans qu’il répondît ; monsieur a-t-il quelque chose à déclarer à la douane ?"But I called the gentleman three times, and got no answer; has the gentleman anything to declare before the customs?"
– Je n’ai sur moi que mon mouchoir ; je vais ici tout près chasser chez un de mes parents."I have nothing on me but my handkerchief; I am going to a place quite near here, to shoot with one of my family."
Il eût été bien embarrassé si on l’eût prié de nommer ce parent. Par la grande chaleur qu’il faisait et avec ces émotions Fabrice était mouillé comme s’il fût tombé dans le Pô. « Je ne manque pas de courage entre les comédiens, mais les commis ornés de bijoux de cuivre me mettent hors de moi ; avec cette idée je ferai un sonnet comique pour la duchesse. »He would have been greatly embarrassed had he been asked to name this relative. What with the great heat and his various emotions, Fabrizio was as wet as if he had fallen into the Po. "I am not lacking in courage to face actors, but clerks with brass jewelry send me out of my mind; I shall make a humorous sonnet out of that to amuse the Duchessa."
A peine entré dans Casal-Maggiore, Fabrice prit à droite une mauvaise rue qui descend vers le Pô. J’ai grand besoin, se dit-il, des secours de Bacchus et de Cérés, et il entra dans une boutique au dehors de laquelle pendait un torchon gris attaché à un bâton ; sur le torchon était écrit le mot “Trattoria”. Un mauvais drap de lit soutenu par deux cerceaux de bois fort minces, et pendant jusqu’à trois pieds de terre, mettait la porte de la Trattoria à l’abri des rayons directs du soleil. Là, une femme à demi nue et fort jolie reçut notre héros avec respect, ce qui lui fit le plus vif plaisir ; il se hâta de lui dire qu’il mourait de faim. Pendant que la femme préparait le déjeuner, entra un homme d’une trentaine d’années, il n’avait pas salué en entrant ; tout à coup il se releva du banc où il s’était jeté d’un air familier, et dit à Fabrice :Entering Casalmaggiore, Fabrizio at once turned to the right along a mean street which leads down to the Po. "I am in great need," he said to himself, "of the succour of Bacchus and Ceres," and he entered a shop outside which there hung a grey clout fastened to a stick; on the clout was inscribed the word Trattoria. A meagre piece of bed-linen supported on two slender wooden hoops and hanging down to within three feet of the ground sheltered the doorway of the Trattoria from the vertical rays of the sun. There, a half-undressed and extremely pretty woman received our hero with respect, which gave him the keenest pleasure; he hastened to inform her that he was dying of hunger. While the woman was preparing his breakfast, there entered a man of about thirty; he had given no greeting on coming in; suddenly he rose from the bench on which he had flung himself down with a familiar air, and said to Fabrizio:
– Eccellenza, la riverisco (je salue Votre Excellence). Fabrice était très gai en ce moment, et au lieu de former des projets sinistres, il répondit en riant : – Et d’où diable connais-tu mon Excellence ?"Eccellenza, la riverisco!" (Excellency, your servant!) Fabrizio was in the highest spirits at the moment, and, instead of forming sinister plans, replied with a laugh: "And how the devil do you know my Excellency?"
– Comment ! Votre Excellence ne reconnaît pas Ludovic, l’un des cochers de Mme la duchesse Sanseverina ? A Sacca, la maison de campagne où nous allions tous les ans, je prenais toujours la fièvre ; j’ai demandé la pension à Madame et me suis retiré. Me voici riche ; au lieu de la pension de douze écus par an à laquelle tout au plus je pouvais avoir droit, Madame m’a dit que pour me donner le loisir de faire des sonnets, car je suis poète en langue vulgaire, elle m’accordait vingt-quatre écus, et M. le comte m’a dit que si jamais j’étais malheureux, je n’avais qu’à venir lui parler. J’ai eu l’honneur de mener Monsignore pendant un relais lorsqu’il est allé faire sa retraite comme un bon chrétien à la chartreuse de Velleja.“What! Doesn’t Your Excellency remember Lodovico, one of the Signora Duchessa Sanseverina’s coachmen? At Sacca, the place in the country where we used to go every year, I always took fever; I asked the Signora for a pension, and retired from service. Now I am rich; instead of the pension of twelve scudi a year, which was the most I was entitled to expect, the Signora told me that, to give me the leisure to compose sonnets, for I am a poet in the lingua volgare, she would allow me twenty-four scudi and the Signor Conte told me that if ever I was in difficulties I had only to come and tell him. I have had the honour to drive Monsignore for a stage, when he went to make his retreat, like a good Christian, in the Certosa of Velleja.”
Fabrice regarda cet homme et le reconnut un peu. C’était un des cochers les plus coquets de la casa Sanseverina : maintenant qu’il était riche, disait-il, il avait pour tout vêtement une grosse chemise déchirée et une culotte de toile, jadis teinte en noir, qui lui arrivait à peine aux genoux ; une paire de souliers et un mauvais chapeau complétaient l’équipage. De plus, il ne s’était pas fait la barbe depuis quinze jours. En mangeant son omelette, Fabrice fit la conversation avec lui absolument comme d’égal à égal ; il crut voir que Ludovic était l’amant de l’hôtesse. Il termina rapidement son déjeuner, puis dit à demi-voix à Ludovic : – J’ai un mot pour vous.Fabrizio studied the man's face and began to recognise him. He had been one of the smartest coachmen in the Sanseverina establishment; now that he was what he called rich his entire clothing consisted of a coarse shirt, in holes, and a pair of cloth breeches, dyed black at some time in he past, which barely came down to his knees; a pair of shoes and a villainous hat completed his equipment. In addition to this, he had not shaved for a fortnight. As he ate his omelette Fabrizio engaged in conversation with him, absolutely as between equals; he thought he detected that Lodovico was in love with their hostess. He finished his meal rapidly, then said in a low voice to Lodovico: "I want a word with you."
– Votre Excellence peut parler librement devant elle, c’est une femme réellement bonne, dit Ludovic d’un air tendre."Your Excellency can speak openly before her, she is a really good woman," said Lodovico with a tender air.
– Eh bien, mes amis, reprit Fabrice sans hésiter, je suis malheureux et j’ai besoin de votre secours. D’abord il n’y a rien de politique dans mon affaire ; j’ai tout simplement tué un homme qui voulait m’assassiner parce que je parlais à sa maîtresse."Very well, my friends," said Fabrizio without hesitation, "I am in trouble, and have need of your help. First of all, there is nothing political about my case; I have simply and solely killed a man who wanted to murder me because I spoke to his mistress."
– Pauvre jeune homme ! dit l’hôtesse."Poor young man!" said the landlady.
– Que Votre Excellence compte sur moi ! s’écria le cocher avec des yeux enflammés par le dévouement le plus vif ; où Son Excellence veut-elle aller ?"Your Excellency can count on me!" cried the coachman, his eyes ablaze with the most passionate devotion; "where does His Excellency wish to go?"
– A Ferrare. J’ai un passeport, mais j’aimerais mieux ne pas parler aux gendarmes, qui peuvent avoir connaissance du fait."To Ferrara. I have a passport, but I should prefer not to speak to the police, who may have received information of what has happened."
– Quand avez-vous expédié cet autre ?"When did you despatch this fellow?"
– Ce matin à six heures."This morning, at six o'clock."
– Votre Excellence n’a-t-elle point de sang sur ses vêtements ? dit l’hôtesse."Your Excellency has no blood on his clothes, has he," asked the landlady.
– J’y pensais, reprit le cocher, et d’ailleurs le drap de ces vêtements est trop fin ; on n’en voit pas beaucoup de semblable dans nos campagnes, cela nous attirerait les regards ; je vais acheter des habits chez le juif. Votre Excellence est à peu près de ma taille, mais plus mince."I was thinking of that," put in the coachman, "and besides, the cloth of that coat is too fine; you don't see many like that in the country round here, it would make -people stare at us; I shall go and buy some clothes from the Jew. Your Excellency is about my figure, only thinner."
– De grâce, ne m’appelez plus Excellence, cela peut attirer l’attention."For pity's sake, don't go on calling me Excellency, it may attract attention."
– Oui, Excellence, répondit le cocher en sortant de la boutique."Very good, Excellency," replied the coachman, as he left the tavern.
– Eh bien ! eh bien ! cria Fabrice, et l’argent ! revenez donc !"Here, here," Fabrizio called after him, "and what about the money! Come back!"
– Que parlez-vous d’argent ! dit l’hôtesse, il a soixante-sept écus qui sont fort à votre service. Moi-même, ajouta-t-elle en baissant la voix, j’ai une quarantaine d’écus que je vous offre de bien bon cœur ; on n’a pas toujours de l’argent sur soi lorsqu’il arrive de ces accidents."What do you mean--money!" said the landlady; "he has sixty-seven scudi which are entirely at your service. I myself," she went on, lowering her voice, "have forty scudi which I offer you with the best will in the world; one doesn't always have money on one when these accidents happen."
Fabrice avait ôté son habit à cause de la chaleur en entrant dans la Trattoria.On account of the heat, Fabrizio had taken off his coat on entering the Trattoria.
– Vous avez là un gilet qui pourrait nous causer de l’embarras s’il entrait quelqu’un : cette belle toile anglaise attirerait l’attention. Elle donna à notre fugitif un gilet de toile teinte en noir, appartenant à son mari. Un grand jeune homme entra dans la boutique par une porte intérieure, il était mis avec une certaine élégance."You have a waistcoat on you which might land us in trouble if anyone came in: that fine English cloth would attract attention." She gave our fugitive a stuff waistcoat, dyed black, which belonged to her husband. A tall young man came into the tavern by an inner door; he was dressed with a certain style.
– C’est mon mari, dit l’hôtesse. Pierre-Antoine, dit-elle au mari, monsieur est un ami de Ludovic ; il lui est arrivé un accident ce matin de l’autre côté du fleuve, il désire se sauver à Ferrare."This is my husband," said the landlady. "Pietro-Antonio," she said to her husband, "this gentleman is a friend of Ludovico; he met with an accident this morning, across the river, and he wants to get away to Ferrara."
– Eh ! nous le passerons, dit le mari d’un air fort poli, nous avons la barque de Charles-Joseph."Oh, we'll get him there," said the husband with an air of great gentility; "we have Carlo-Giuseppe's boat."
Par une autre faiblesse de notre héros, que nous avouerons aussi naturellement que nous avons raconté sa peur dans le bureau de police au bout du pont, il avait les larmes aux yeux ; il était profondément attendri par le dévouement parfait qu’il rencontrait chez ces paysans : il pensait aussi à la bonté caractéristique de sa tante ; il eût voulu pouvoir faire la fortune de ces gens. Ludovic rentra chargé d’un paquet.Owing to another weakness in our hero which we shall confess as naturally as we have related his fear in the police office at the end of the bridge, there were tears in his eyes; he was profoundly moved by the perfect devotion which he found among these contadini; he thought also of this characteristic generosity of his aunt; he would have liked to be able to make these people's fortune. Lodovico returned, carrying a packet.
– Adieu cet autre, lui dit le mari d’un air de bonne amitié."So that's finished," the husband said to him in a friendly tone.
– Il ne s’agit pas de ça, reprit Ludovic d’un ton fort alarmé, on commence à parler de vous, on a remarqué que vous avez hésité en entrant dans notre vicolo, et quittant la belle rue comme un homme qui chercherait à se cacher."It's not that," replied Lodovico in evident alarm, "people are beginning to talk about you, they noticed that you hesitated before turning down our vicolo and leaving the big street, like a man who was trying to hide."
– Montez vite à la chambre, dit le mari."Go up quick to the bedroom," said the husband.
Cette chambre, fort grande et fort belle, avait de la toile grise au lieu de vitres aux deux fenêtres, on y voyait quatre lits larges chacun de six pieds et hauts de cinq.This room, which was very large and fine, had grey cloth instead of glass in its two windows; it contained four beds, each six feet wide and five feet high.
– Et vite, et vite ! dit Ludovic ; il y a un fat de gendarme nouvellement arrivé qui voulait faire la cour à la jolie femme d’en bas, et auquel j’ai prédit que quand il va en correspondance sur la route, il pourrait bien se rencontrer avec une balle ; si ce chien-là entend parler de Votre Excellence, il voudra nous jouer un tour, il cherchera à vous arrêter ici afin de faire mal noter la Trattoria de la Théodolinde."Be quick! Be quick!" said Lodovico, "there is a swaggering fool of a constable who has just been posted here and began trying to make love to the pretty lady downstairs; and I've told him that when he goes travelling about the country he may find himself stopping a bullet. If the dog hears any mention of Your Excellency, he'll want to do us a bad turn, he will try to arrest you here, so as to get Teodolinda's Trattoria a bad name.
« Eh quoi ! continua Ludovic en voyant sa chemise toute tachée de sang et des blessures serrées avec des mouchoirs, le porco s’est donc défendu ? En voilà cent fois plus qu’il n’en faut pour vous faire arrêter : je n’ai point acheté de chemise. Il ouvrit sans façon l’armoire du mari et donna une de ses chemises à Fabrice qui bientôt fut habillé en riche bourgeois de campagne. Ludovic décrocha un filet suspendu à la muraille, plaça les habits de Fabrice dans le panier où l’on met le poisson, descendit en courant et sortit rapidement par une porte de derrière ; Fabrice le suivait."What's this?" Lodovico went on, seeing Fabrizio's shirt all stained with blood and his wounds bandaged with handkerchiefs, "so the porco shewed fight, did he? That's a hundred times more that you need to get yourself arrested, and I haven't bought you any shirt." Without ceremony he opened the husband's wardrobe and gave one of his shirts to Fabrizio, who was soon attired like a prosperous countryman. Lodovico took down a net that was hanging on the wall, placed Fabrizio's clothes in the basket in which the fish are put, went downstairs at a run and hastened out of the house by a back door; Fabrizio followed him.
– Théodolinde, cria-t-il en passant près de la boutique, cache ce qui est en haut, nous allons attendre dans les saules ; et toi, Pierre-Antoine, envoie-nous bien vite une barque, on paie bien."Teodolinda," he called out as he passed by the bar, "hide . what I've left upstairs, we are going to wait among the willows, and you, Pietro-Antonio, send us a boat quickly, we'll pay well for it."
Ludovic fit passer plus de vingt fossés à Fabrice. Il y avait des planches fort longues et fort élastiques qui servaient de ponts sur les plus larges de ces fossés ; Ludovic retirait ces planches après avoir passé. Arrivé au dernier canal, il tira la planche avec empressement.Lodovico led Fabrizio across more than a score of ditches. There were planks, very long and very elastic, which served as bridges across the wider of these ditches; Lodovico took up these planks after crossing by them. On coming to the last canal he took up the plank with haste.
– Respirons maintenant, dit-il ; ce chien de gendarme aurait plus de deux lieues à faire pour atteindre Votre Excellence. Vous voilà tout pâle, dit-il à Fabrice, je n’ai point oublié la petite bouteille d’eau-de-vie."Now we can stop and breathe," he said; "that dog of a constable will have to go two leagues and more to reach Your Excellency. Why, you're quite pale," he said to Fabrizio; "I haven't forgotten the little bottle of brandy."
– Elle vient fort à propos : la blessure à la cuisse commence à se faire sentir ; et d’ailleurs j’ai eu une fière peur dans le bureau de la police au bout du pont."It comes in most useful; the wound in my thigh is beginning to hurt me; and besides, I was in a fine fright in the police office by the bridge."
– Je le crois bien, dit Ludovic ; avec une chemise remplie de sang comme était la vôtre, je ne conçois pas seulement comment vous avez osé entrer en un tel lieu. Quant aux blessures, je m’y connais : je vais vous mettre dans un endroit bien frais où vous pourrez dormir une heure ; la barque viendra nous y chercher s’il y a moyen d’obtenir une barque ; sinon, quand vous serez un peu reposé nous ferons encore deux petites lieues, et je vous mènerai à un moulin où je prendrai moi-même une barque. Votre Excellence a bien plus de connaissances que moi : Madame va être au désespoir quand elle apprendra l’accident ; on lui dira que vous êtes blessé à mort, peut-être même que vous avez tué l’autre en traître. La marquise Raversi ne manquera pas de faire courir tous les mauvais bruits qui peuvent chagriner Madame. Votre Excellence pourrait écrire."I can well believe it," said Lodovico; "with a shirt covered in blood, as yours was, I can't conceive how you ever even dared to set foot in such a place. As for your wounds, I know what to do; I am going to put you in a cool place where you can sleep for an hour; the boat will come for us there, if there is any way of getting a boat; if not, when you have rested a little, we shall go on two short leagues, and I shall take you to a mill where I shall take a boat myself. Your Excellency knows far more than I do: the Signora will be in despair when she hears of the accident; they will tell her that you are mortally wounded, perhaps even that you killed the other man by foul play. The Marchesa Raversi will not fail to circulate all the evil reports that can hurt the Signora. Your Excellency might write."
– Et comment faire parvenir la lettre ?"And how should I get the letter delivered?"
– Les garçons du moulin où nous allons gagnent douze sous par jour ; en un jour et demi ils sont à Parme, donc quatre francs pour le voyage ; deux francs pour l’usure des souliers : si la course était faite pour un pauvre homme tel que moi, ce serait six francs ; comme elle est pour le service d’un seigneur, j’en donnerai douze."The boys at the mill where we are going earn twelve soldi a day; in a day and a half they can be at Parma; say four francs for the journey, two francs for the wear and tear of their shoe-leather: if the errand was being done for a poor man like me, that would be six francs; as it is in the service of a Signore, I shall give them twelve."
Quand on fut arrivé au lieu du repos dans un bois de vernes et de saules, bien touffu et bien frais, Ludovic alla à plus d’une heure de là chercher de l’encre et du papier.When they had reached the resting-place in a clump of alders and willows, very leafy and very cool, Lodovico went to a house more than an hour's journey away in search of ink and paper.
– Grand Dieu, que je suis bien ici ! s’écria Fabrice. Fortune ! adieu, je ne serai jamais archevêque !"Great heavens, how comfortable I am here," cried Fabrizio. "Fortune, farewell! I shall never be an Archbishop!"
A son retour, Ludovic le trouva profondément endormi et ne voulut pas l’éveiller. La barque n’arriva que vers le coucher du soleil ; aussitôt que Ludovic la vit paraître au loin, il appela Fabrice qui écrivit deux lettres.On his return, Lodovico found him fast asleep and did not like to arouse him. The boat did not arrive until the sun had almost set; as soon as Lodovico saw it appear in the distance he called Fabrizio, who wrote a couple of letters.
– Votre Excellence a bien plus de connaissances que moi, dit Ludovic d’un air peiné, et je crains bien de lui déplaire au fond du cœur, quoi qu’elle en dise, si j’ajoute une certaine chose."Your Excellency knows far more than I do," said Lodovico with a troubled air, "and I am very much afraid of displeasing him seriously, whatever he may say, if I add a certain remark."
– Je ne suis pas aussi nigaud que vous le pensez, répondit Fabrice, et, quoi que vous puissiez dire, vous serez toujours à mes yeux un serviteur fidèle de ma tante, et un homme qui a fait tout au monde pour me tirer d’un fort vilain pas."I am not such a fool as you think me," replied Fabrizio, "and, whatever you may say, you will always be in my eyes a faithful servant of my aunt, and a man who has done everything in the world to get me out of a very awkward scrape."
Il fallut bien d’autres protestations encore pour décider Ludovic à parler, et quand enfin il en eut pris la résolution, il commença par une préface qui dura bien cinq minutes. Fabrice s’impatienta, puis il se dit : « A qui la faute ? à notre vanité que cet homme a fort bien vue du haut de son siège. » Le dévouement de Ludovic le porta enfin à courir le risque de parler net.Many more protestations still were required before Lodovico could be prevailed upon to speak, and when at last he had made up his mind, he began with a preamble which lasted for quite five minutes. Fabrizio grew impatient, then said to himself: "After all, whose fault is it? It is due to our vanity, which this man has very well observed from his seat on the box." Lodovico's devotion at last impelled him to run the risk of speaking plainly.
– Combien la marquise Raversi ne donnerait-elle pas au piéton que vous allez expédier à Parme pour avoir ces deux lettres ! Elles sont de votre écriture, et par conséquent font preuves judiciaires contre vous. Votre Excellence va me prendre pour un curieux indiscret ; en second lieu, elle aura peut-être honte de mettre sous les yeux de Madame la duchesse ma pauvre écriture de cocher ; mais enfin votre sûreté m’ouvre la bouche, quoique vous puissiez me croire un impertinent. Votre Excellence ne pourrait-elle pas me dicter ces deux lettres ? Alors je suis le seul compromis, et encore bien peu, je dirais au besoin que vous m’êtes apparu au milieu d’un champ avec une écritoire de corne dans une main et un pistolet dans l’autre, et que vous m’avez ordonné d’écrire."What would not the Marchesa Raversi give to the messenger you are going to send to Parma to have these two letters? They are in your handwriting, and consequently furnish legal evidence against you. Your Excellency will take me for an inquisitive and indiscreet fellow; in the second place, he will perhaps feel ashamed of setting before the eyes of the Signora Duchessa the wretched handwriting of a coachman like myself; but after all, the thought of your safety opens my mouth, although you may think me impertinent. Could not Your Excellency dictate those two letters to me? Then I am the only person compromised, and that very little; I can say, at a pinch, that you appeared to me in the middle of a field with an inkhorn in one hand and a pistol in the other, and that you ordered me to write."
– Donnez-moi la main, mon cher Ludovic, s’écria Fabrice, et pour vous prouver que je ne veux point avoir de secret pour un ami tel que vous, copiez ces deux lettres telles qu’elles sont."Give me your hand, my dear Ludovico?' cried Fabrizio, "and to prove to you that I wish to have no secret from a friend like yourself, copy these two letters jest as they are."
Ludovic comprit toute l’étendue de cette marque de confiance et y fut extrêmement sensible, mais au bout de quelques lignes, comme il voyait la barque s’avancer rapidement sur le fleuve :Lodovico fully appreciated this mark of confidence, and was extremely grateful for it, but after writing a few lines, as he saw the boat coming rapidly downstream:
– Les lettres seront plus tôt terminées, dit-il à Fabrice, si Votre Excellence veut prendre la peine de me les dicter."The letters will be finished sooner," he said to Fabrizio, "if Your Excellency will take the trouble to dictate them to me."
Les lettres finies, Fabrice écrivit un A et un B à la dernière ligne, et, sur une petite rognure de papier qu’ensuite il chiffonna, il mit en français :Croyez A et B. Le piéton devait cacher ce papier froissé dans ses vêtements.The letters written, Fabrizio wrote an A and a B on the closing lines, and on a little scrap of paper which he afterwards crumpled up, put in French: "Croyez A et B." The messenger would be told to hide this scrap of paper in his clothing.
La barque arrivant à portée de la voix, Ludovic appela les bateliers par des noms qui n’étaient pas les leurs ; ils ne répondirent point et abordèrent cinq cents toises plus bas, regardant de tous les côtés pour voir s’ils n’étaient point aperçus par quelque douanier.The boat having come within hailing distance, Lodovico called to the boatmen by names which were not theirs; they made no reply, and put into the bank a thousand yards lower down, looking all round them to make sure that they had not been seen by some doganiere.
– Je suis à vos ordres, dit Ludovic à Fabrice, voulez-vous que je porte moi-même les lettres à Parme ? Voulez-vous que je vous accompagne à Ferrare ?"I am at your orders," said Lodovico to Fabrizio; "would you like me to take these letters myself to Parma? Or would you prefer me to accompany you to Ferrara?"
– M’accompagner à Ferrare est un service que je n’osais presque vous demander. Il faudra débarquer et tâcher d’entrer dans la ville sans montrer le passeport. Je vous dirai que j’ai la plus grande répugnance à voyager sous le nom de Giletti, et je ne vois que vous qui puissiez m’acheter un autre passeport."To accompany me to Ferrara is a service which I was hardly daring to ask of you. I shall have to land, and try to enter the town without shewing my passport. I may tell you that I feel the greatest repugnance towards travelling under the name of Giletti, and I can think of no one but yourself who would be able to buy me another passport."
– Que ne parliez-vous à Casal-Maggiore ! Je sais un espion qui m’aurait vendu un excellent passeport, et pas cher, pour quarante ou cinquante francs."Why didn't you speak at Casalmaggiore? I know a spy there who would have sold me an excellent passport, and not dear, for forty or fifty francs."
L’un des deux mariniers qui était né sur la rive droite du Pô, et par conséquent n’avait pas besoin de passeport à l’étranger pour aller à Parme, se chargea de porter les lettres. Ludovic, qui savait manier la rame, se fit fort de conduire la barque avec l’autre.One of the two boatmen, whose home was on the right bank of the Po, and who consequently had no need of a foreign passport to go to Parma, undertook to deliver the letters. Lodovico, who knew how to handle the oars, set to work to propel the boat with the other man.
– Nous allons trouver sur le bas Pô, dit-il, plusieurs barques armées appartenant à la police, et je saurai les éviter. Plus de dix fois on fut obligé de se cacher au milieu de petites îles à fleur d’eau, chargées de saules. Trois fois on mit pied à terre pour laisser passer les barques vides devant les embarcations de la police. Ludovic profita de ces longs moments de loisir pour réciter à Fabrice plusieurs de ses sonnets. Les sentiments étaient assez justes, mais comme émoussés par l’expression, et ne valaient pas la peine d’être écrits ; le singulier, c’est que cet ex-cocher avait des passions et des façons de voir vives et pittoresques ; il devenait froid et commun dès qu’il écrivait. « C’est le contraire de ce que nous voyons dans le monde, se dit Fabrice ; l’on sait maintenant tout exprimer avec grâce, mais les cœurs n’ont rien à dire. » Il comprit que le plus grand plaisir qu’il pût faire à ce serviteur fidèle ce serait de corriger les fautes d’orthographe de ses sonnets."We shall find on the lower reaches of the Po," he said, "several armed vessels belonging to the police, and I shall manage to avoid them." Ten times at least they were obliged to hide among little islets flush with the water, covered with willows. Three times they set foot on shore in order to let the boat drift past the police vessels empty. Lodovico took advantage of these long intervals of leisure to recite to Fabrizio several of his sonnets. The sentiments were true enough, but were so to speak blunted by his expression of them, and were not worth the trouble of putting them on paper; the curious thing was that this ex-coachman had passions and points of view that were vivid and picturesque; he became cold and commonplace as soon as he began to write. "It is the opposite of what we see in society," thought Fabrizio; "people know nowadays how to express everything gracefully, but their hearts have nothing to say." He realised that the greatest pleasure he could give to this faithful servant would be to correct the mistakes in spelling in his sonnets.
– On se moque de moi quand je prête mon cahier, disait Ludovic ; mais si Votre Excellence daignait me dicter l’orthographe des mots lettre à lettre, les envieux ne sauraient plus que dire : l’orthographe ne fait pas le génie."They laugh at me when I lend them my copy-book," said Lodovico; "but if Your Excellency would deign to dictate to me the spelling of the words letter by letter, the envious fellows wouldn't have anything left to say: spelling doesn't make genius."
Ce ne fut que le surlendemain dans la nuit que Fabrice put débarquer en toute sûreté dans un bois de vernes, une lieue avant que d’arriver à Ponte Lago Oscuro. Toute la journée il resta caché dans une chènevière, et Ludovic le précéda à Ferrare ; il y loua un petit logement chez un juif pauvre, qui comprit tout de suite qu’il y avait de l’argent à gagner si l’on savait se taire. Le soir, à la chute du jour, Fabrice entra dans Ferrare monté sur un petit cheval ; il avait bon besoin de ce secours, la chaleur l’avait frappé sur le fleuve ; le coup de couteau qu’il avait à la cuisse et le coup d’épée que Giletti lui avait donné dans l’épaule, au commencement du combat, s’étaient enflammés et lui donnaient de la fièvre.It was not until the third night of his journey that Fabrizio was able to land in complete safety in a thicket of alders, a league above Pontelagoscuro. All the next day he remained hidden in a hempfield, while Lodovico went ahead to Ferrara; he there took some humble lodgings in the house of a poor Jew, who at once realised that there was money to be earned if one knew how to keep one's mouth shut. That evening, as the light began to fail, Fabrizio entered Ferrara riding upon a pony; he had every need of this support, for he had been touched by the sun on the river; the knife-wound that he had in his thigh, and the sword-thrust that Giletti had given him in the shoulder, at the beginning of their duel, were inflamed and had brought on a fever.
CHAPITRE XIICHAPTER TWELVE
Le juif, maître du logement, avait procuré un chirurgien discret, lequel, comprenant à son tour qu’il y avait de l’argent dans la bourse, dit à Ludovic que sa conscience l’obligeait à faire son rapport à la police sur les blessures du jeune homme que lui, Ludovic, appelait son frère.The Jew, the owner of the bouse, had procured a discreet surgeon, who, realising in his turn that there was money in the case, informed Lodovico that his conscience obliged him to make his report to the police on the injuries of the young man whom he, Lodovico, called his brother.
– La loi est claire, ajouta-t-il ; il est trop évident que votre frère ne s’est point blessé lui-même, comme il le raconte, en tombant d’une échelle, au moment où il tenait à la main un couteau tout ouvert."The law is clear on the subject," he added; "it is evident that your brother cannot possibly have injured himself, as he says, by falling from a ladder while he was holding an open knife in his hand."
Ludovic répondit froidement à cet honnête chirurgien que, s’il s’avisait de céder aux inspirations de sa conscience, il aurait l’honneur, avant de quitter Ferrare, de tomber sur lui précisément avec un couteau ouvert à la main. Quand il rendit compte de cet incident à Fabrice, celui-ci le blâma fort, mais il n’y avait plus un instant à perdre pour décamper. Ludovic dit au juif qu’il voulait essayer de faire prendre l’air à son frère ; il alla chercher une voiture, et nos amis sortirent de la maison pour n’y plus rentrer. Le lecteur trouve bien longs, sans doute, les récits de toutes ces démarches que rend nécessaires l’absence d’un passeport : ce genre de préoccupation n’existe plus en France ; mais en Italie, et surtout aux environs du Pô, tout le monde parle passeport. Une fois sorti de Ferrare sans encombre, comme pour faire une promenade, Ludovic renvoya le fiacre, puis il rentra en ville par une autre porte, et revint prendre Fabrice avec une sediola qu’il avait louée pour faire douze lieues. Arrivés près de Bologne, nos amis se firent conduire à travers champs sur la route qui de Florence conduit à Bologne ; ils passèrent la nuit dans la plus misérable auberge qu’ils purent découvrir, et, le lendemain, Fabrice se sentant la force de marcher un peu, ils entrèrent à Bologne comme des promeneurs. On avait brûlé le passeport de Giletti : la mort du comédien devait être connue, et il y avait moins de péril à être arrêtés comme gens sans passeports que comme porteurs de passeport d’un homme tué.Lodovico replied coldly to this honest surgeon that, if he should decide to yield to the inspirations of his conscience, he, Lodovico, would have the honour, before leaving Ferrara, of falling upon him in precisely the same way, with an open knife in his hand. When he reported this incident to Fabrizio, the latter blamed him strongly, but there was not a moment to be lost; they must fly. Lodovico told the Jew that he wished to try the effect of a little fresh air on his brother; he went to fetch a carriage, and our friends left the house never to return. The reader is no doubt finding these accounts of all the manoeuvres that the absence of a passport renders necessary extremely wearisome; this sort of anxiety does not exist in France; but in Italy, and especially in the neighbourhood of the Po, people talk about passports all day long. Once they had left Ferrara without hindrance, as though they were taking a drive, Lodovico sent the carriage back, then re-entered the town by another gate and returned to pick up Fabrizio with a sediola which he had hired to take them a dozen leagues. Coming near Bologna, our friends had themselves taken through the fields to the road which leads from Florence to Bologna; they spent the night in the most wretched inn they could find, and on the following day, Fabrizio feeling strong enough to walk a little, they entered Bologna like ordinary pedestrians. They had burned Giletti's passport; the comedian's death must by now be common knowledge, and there was less danger in being arrested as people without passports than as bearing the passport of a man who had been killed.
Ludovic connaissait à Bologne deux ou trois domestiques de grandes maisons ; il fut convenu qu’il irait prendre langue auprès d’eux. Il leur dit que, venant de Florence et voyageant avec son jeune frère, celui-ci, se sentant le besoin de dormir, l’avait laissé partir seul une heure avant le lever du soleil. Il devait le rejoindre dans le village où lui, Ludovic, s’arrêterait pour passer les heures de la grande chaleur. Mais Ludovic, ne voyant point arriver son frère, s’était déterminé à retourner sur ses pas ; il l’avait retrouvé blessé d’un coup de pierre et de plusieurs coups de couteau, et, de plus, volé par des gens qui lui avaient cherché dispute. Ce frère était joli garçon, savait panser et conduire les chevaux, lire et écrire, et il voudrait bien trouver une place dans quelque bonne maison. Ludovic se réserva d’ajouter, quand l’occasion s’en présenterait, que, Fabrice tombé, les voleurs s’étaient enfuis emportant le petit sac dans lequel étaient leur linge et leurs passeports.Lodovico knew at Bologna two or three servants in great houses; it was decided that he should go to the them and find out how the land lay. He explained to them that, while he was on his way from Florence, travelling with his younger brother, the latter, wanting to sleep, had let him come on by himself an hour before sunrise. He was to have joined him in the village where he, Lodovico, would stop to escape the midday heat. But Lodovico, seeing no sign of his brother, had decided to retrace his steps; he had found his brother injured by a blow from a stone and with several knife-wounds, and, in addition, robbed by some men who had picked a quarrel with him. This brother was a good-looking boy, knew how to groom and drive horses, read and write, and was anxious to find a place with some good family. Lodovico reserved for use on a future occasion the detail that, when Fabrizio was on the ground, the robbers had fled, taking with them the little bag in which the brothers had put their linen and their passports.
En arrivant à Bologne, Fabrice, se sentant très fatigué, et n’osant, sans passeport, se présenter dans une auberge, était entré dans l’immense église de Saint-Pétrone. Il y trouva une fraîcheur délicieuse ; bientôt il se sentit tout ranimé. « Ingrat que je suis, se dit-il tout à coup, j’entre dans une église, et c’est pour m’y asseoir, comme dans un café ! » Il se jeta à genoux, et remercia Dieu avec effusion de la protection évidente dont il était entouré depuis qu’il avait eu le malheur de tuer Giletti. Le danger qui le faisait encore frémir, c’était d’être reconnu dans le bureau de police de Casal-Maggiore. « Comment, se disait-il, ce commis, dont les yeux marquaient tant de soupçons et qui a relu mon passeport jusqu’à trois fois, ne s’est-il pas aperçu que je n’ai pas cinq pieds dix pouces, que je n’ai pas trente-huit ans, que je ne suis pas fort marqué de la petite vérole ? Que de grâces je vous dois, ô mon Dieu ! Et j’ai pu tarder jusqu’à ce moment de mettre mon néant à vos pieds ! Mon orgueil a voulu croire que c’était à une vaine prudence humaine que je devais le bonheur d’échapper au Spielberg qui déjà s’ouvrait pour m’engloutir ! »On arriving in Bologna, Fabrizio, feeling extremely tired and not venturing, without a passport, to shew his face at an inn, had gone into the huge church of San Petronio. He found there a delicious coolness; presently he felt quite revived. "Ungrateful wretch that I am," he said to himself suddenly, "I go into a church, simply to sit down, as it might be in a caffè'." He threw himself on his knees and thanked God effusively for the evident protection with which he had been surrounded ever since he had had the misfortune to kill Giletti. The danger which still made him shudder had been that of his being recognised in the police office at Casalmaggiore. "How," he asked himself, "did that clerk, whose eyes were so full of suspicion, who read my passport through at least three times, fail to notice that I am not five feet ten inches tall, that I am not thirty-nine years old, and that I am not strongly pitted by small-pox? What thanks I owe to Thee, O my God! And I have actually refrained until this moment from casting the nonentity that I am at Thy feet. My pride has chosen to believe that it was to a vain human prudence that I owed the good fortune of escaping the Spielberg, which was already opening to engulf me."
Fabrice passa plus d’une heure dans cet extrême attendrissement, en présence de l’immense bonté de Dieu. Ludovic s’approcha sans qu’il l’entendît venir, et se plaça en face de lui. Fabrice, qui avait le front caché dans ses mains, releva la tête, et son fidèle serviteur vit les larmes qui sillonnaient ses joues.Fabrizio spent more than an hour in this state of extreme emotion, in the presence of the immense bounty of God. Lodovico approached, without his hearing him, and took his stand opposite him. Fabrizio, who had buried his face in, his hands, raised his head, and his faithful servant could see the tears streaming down his cheeks.
– Revenez dans une heure, lui dit Fabrice assez durement."Come back in an hour," Fabrizio ordered him, somewhat harshly.
Ludovic pardonna ce ton à cause de la piété. Fabrice récita plusieurs fois les sept psaumes de la pénitence, qu’il savait par cœur ; il s’arrêtait longuement aux versets qui avaient du rapport avec sa situation présente.Lodovico forgave this tone in view of the speaker's piety. Fabrizio repeated several times the Seven Penitential Psalms, which he knew by heart; he stopped for a long time at the verses which had a bearing on his situation at the moment.
Fabrice demandait pardon à Dieu de beaucoup de choses, mais, ce qui est remarquable, c’est qu’il ne lui vint pas à l’esprit de compter parmi ses fautes le projet de devenir archevêque, uniquement parce que le comte Mosca était premier ministre, et trouvait cette place et la grande existence qu’elle donne convenables pour le neveu de la duchesse. Il l’avait désirée sans passion, il est vrai, mais enfin il y avait songé, exactement comme à une place de ministre ou de général. Il ne lui était point venu à la pensée que sa conscience pût être intéressée dans ce projet de la duchesse. Ceci est un trait remarquable de la religion qu’il devait aux enseignements des jésuites milanais. Cette religion ôte le courage de penser aux choses inaccoutumées, et défend surtout l’examen personnel, comme le plus énorme des péchés ; c’est un pas vers le protestantisme. Pour savoir de quoi l’on est coupable, il faut interroger son curé, ou lire la liste des péchés, telle qu’elle se trouve imprimée dans les livres intitulés :Préparation au sacrement de la Pénitence. Fabrice savait par cœur la liste des péchés rédigée en langue latine, qu’il avait apprise à l’Académie ecclésiastique de Naples. Ainsi, en récitant cette liste, parvenu à l’article du meurtre, il s’était fort bien accusé devant Dieu d’avoir tué un homme, mais en défendant sa vie. Il avait passé rapidement, et sans y faire la moindre attention, sur les divers articles relatifs au péché de simonie (se procurer par de l’argent les dignités ecclésiastiques). Si on lui eût proposé de donner cent louis pour devenir premier grand vicaire de l’archevêque de Parme, il eût repoussé cette idée avec horreur ; mais quoiqu’il ne manquât ni d’esprit ni surtout de logique, il ne lui vint pas une seule fois à l’esprit que le crédit du comte Mosca, employé en sa faveur, fût une simonie. Tel est le triomphe de l’éducation jésuitique : donner l’habitude de ne pas faire attention à des choses plus claires que le jour. Un Français, élevé au milieu des traits d’intérêt personnel et de l’ironie de Paris, eût pu, sans être de mauvaise foi, accuser Fabrice d’hypocrisie au moment même où notre héros ouvrait son âme à Dieu avec la plus extrême sincérité et l’attendrissement le plus profond.Fabrizio asked pardon of God for many things, but what is really remarkable is that it never entered his head to number among his faults the plan of becoming Archbishop simply because Conte Mosca was Prime Minister and felt that office and all the importance it implied to be suitable for the Duchessa's nephew. He had desired it without passion, it is true, but still he had thought of it, exactly as one might think of being made a Minister or a General. It had never entered his thoughts that his conscience might be concerned in this project of the Duchessa. This is a remarkable characteristic of the religion which he owed to the instruction given him by the Jesuits of Milan. That religion deprives one of the courage to think of unfamiliar things, and especially forbids personal examination, as the most enormous of sins; it is a step towards Protestantism. To find out of what sins one is guilty, one must question one's priest, or read the list of sins, as it is to be found printed in the books entitled, Preparation for the Sacrament of Penance. Fabrizio knew by heart the list of sins, rendered into the Latin tongue, which he had learned at the Ecclesiastical Academy of Naples. So, when going through that list, on coming to the article, Murder, he had most forcibly accused himself before God of having killed a man, but in defence of his own life. He had passed rapidly, and without paying them the slightest attention, over the various articles relating to the sin of Simony (the procuring of ecclesiastical dignities with money). If anyone had suggested to him that he should pay a hundred louis to become First Grand Vicar of the Archbishop of Parma, he would have rejected such an idea with horror; but, albeit he was not wanting in intelligence, nor above all in logic, it never once occurred to his mind that the employment on his behalf of Conte Mosca's influence was a form of Simony. This is where the Jesuitical education triumphs: it forms the habit of not paying attention to things that are clearer than daylight. A Frenchman, brought up among conflicting personal interests and in the prevailing irony of Paris, might, without being deliberately unfair, have accused Fabrizio of hypocrisy at the very moment when our hero was opening his soul to God with the utmost sincerity and the most profound emotion.
Fabrice ne sortit de l’église qu’après avoir préparé la confession qu’il se proposait de faire dès le lendemain ; il trouva Ludovic assis sur les marches du vaste péristyle en pierre qui s’élève sur la grande place en avant de la façade de Saint-Pétrone. Comme après un grand orage l’air est plus pur, ainsi l’âme de Fabrice était tranquille, heureuse et comme rafraîchie.Fabrizio did not leave the church until he had prepared the confession which he proposed to make the next day. He found Lodovico sitting on the steps of the vast stone peristyle which rises above the great piazza opposite the front of San Petronio. As after a storm the air becomes more pure, so now Fabrizio's soul was tranquil and happy and so to speak refreshed.
– Je me trouve fort bien, je ne sens presque plus mes blessures, dit-il à Ludovic en l’abordant ; mais avant tout je dois vous demander pardon ; je vous ai répondu avec humeur lorsque vous êtes venu me parler dans l’église ; je faisais mon examen de conscience. Eh bien ! où en sont nos affaires ?"I feel quite well now, I hardly notice my wounds," he said to Lodovico as he approached him; "but first of all I have to apologise to you; I answered you crossly when you came and spoke to me in the church; I was examining my conscience. Well, how are things going?"
– Elles vont au mieux : j’ai arrêté un logement, à la vérité bien peu digne de Votre Excellence, chez la femme d’un de mes amis, qui est fort jolie et de plus intimement liée avec l’un des principaux agents de la police. Demain j’irai déclarer comme quoi nos passeports nous ont été volés ; cette déclaration sera prise en bonne part ; mais je paierai le port de la lettre que la police écrira à Casal-Maggiore, pour savoir s’il existe dans cette commune un nommé Ludovic San-Micheli, lequel a un frère, nommé Fabrice, au service de Mme la duchesse Sanseverina, à Parme. Tout est fini, siamo a cavallo. (Proverbe italien : nous sommes sauvés)"Excellently: I have taken lodgings, to tell the truth not at all worthy of Your Excellency, with the wife of one of my friends, who is a very pretty woman and, better still, on the best of terms with one of the heads of the police. To-morrow I shall go to declare how our passports came to be stolen; my declaration will be taken in good part; but I shall pay the carriage of the letter which the police will write to Casalmaggiore, to find out whether there exists in that comune a certain San Micheli, Lodovico, who has a brother, named Fabrizio, in service with the Signora Duchessa Sanseverina at Parma. All is settled, siamo a cavallo." (An Italian proverb meaning: "We are saved.")
Fabrice avait pris tout à coup un air fort sérieux : il pria Ludovic de l’attendre un instant, rentra dans l’église presque en courant, et à peine y fut-il que de nouveau il se précipita à genoux ; il baisait humblement les dalles de pierre. « C’est un miracle, Seigneur, s’écriait-il les larmes aux yeux : quand vous avez vu mon âme disposée à rentrer dans le devoir, vous m’avez sauvé. Grand Dieu ! il est possible qu’un jour je sois tué dans quelque affaire : souvenez-vous au moment de ma mort de l’état où mon âme se trouve en ce moment. » Ce fut avec les transports de la joie la plus vive que Fabrice récita de nouveau les sept psaumes de la pénitence. Avant que de sortir il s’approcha d’une vieille femme qui était assise devant une grande madone et à côté d’un triangle de fer placé verticalement sur un pied de même métal. Les bords de ce triangle étaient hérissés d’un grand nombre de pointes destinées à porter les petits cierges que la piété des fidèles allume devant la célèbre madone de Cimabué. Sept cierges seulement étaient allumés quand Fabrice s’approcha ; il plaça cette circonstance dans sa mémoire avec l’intention d’y réfléchir ensuite plus à loisir.Fabrizio had suddenly assumed a most serious air: he begged Lodovico to wait a moment, almost ran back into the church, and when barely past the door flung himself down on his knees; he humbly kissed the stone slabs of the floor. "It is a miracle, Lord," he cried with tears in his eyes: "when Thou sawest my soul disposed to return to the path of duty, Thou hast saved me. Great God! It is posr sible that one day I may be killed in some quarrel; in the hour of my death remember the state in which my soul is now." It was with transports of the keenest joy that Fabrizio recited afresh the Seven Penitential Psalms. Before leaving the building he went up to an old woman who was seated before a great Madonna and by the side of an iron triangle rising vertically from a stand on the same metal. The sides of this triangle bristled with a large number of spikes intended to support the little candles which the piety of the faithful keeps burning before the famous Madonna of Cimabue. Seven candles only were lighted when Fabrizio approached the stand; he registered this fact in his memory, with the intention of meditating upon it later on when he had more leisure.
– Combien coûtent les cierges ? dit-il à la femme."What do the candles cost?" he asked the woman.
– Deux bajocs pièce."Two bajocchi each."
En effet ils n’étaient guère plus gros qu’un tuyau de plume, et n’avaient pas un pied de long.As a matter of fact they were scarcely thicker than quills and were not a foot in length.
– Combien peut-on placer encore de cierges sur votre triangle ?"How many candles can still go on your triangle?"
– Soixante-trois, puisqu’il y en a sept d’allumés."Sixty-three, since there are seven alight."
« Ah ! se dit Fabrice, soixante-trois et sept font soixante-dix : ceci encore est à noter. » Il paya les cierges, plaça lui-même et alluma les sept premiers, puis se mit à genoux pour faire son offrande, et dit à la vieille femme en se relevant :"Ah!" thought Fabrizio, "sixty-three and seven make seventy; that also is to be borne in mind." He paid for the candles, placed the first seven in position himself, and lighted them, then fell on his knees to make his oblation, and said to the old woman as he rose:
– C’est pour grâce reçue."It is for grace received."
– Je meurs de faim, dit Fabrice à Ludovic, en le rejoignant."I am dying of hunger," he said to Ludovico as he joined him outside.
– N’entrons point dans un cabaret, allons au logement ; la maîtresse de la maison ira vous acheter ce qu’il faut pour déjeuner ; elle volera une vingtaine de sous et en sera d’autant plus attachée au nouvel arrivant."Don't let us go to an osteria, let us go to our lodgings; the woman of the house will go out and buy you everything you want for your meal; she will rob you of a score of soldi, and will be all the more attached to the newcomer in consequence."
– Ceci ne tend à rien moins qu’à me faire mourir de faim une grande heure de plus, dit Fabrice en riant avec la sérénité d’un enfant, et il entra dans un cabaret voisin de Saint-Pétrone. A son extrême surprise, il vit à une table voisine de celle où il était placé, Pépé, le premier valet de chambre de sa tante, celui-là même qui autrefois était venu à sa rencontre jusqu’à Genève. Fabrice lui fit signe de se taire ; puis, après avoir déjeuné rapidement, le sourire du bonheur errant sur ses lèvres, il se leva ; Pépé le suivit, et, pour la troisième fois notre héros entra dans Saint-Pétrone. Par discrétion, Ludovic resta à se promener sur la place."All this means simply that I shall have to go on dying of hunger for a good hour longer," said Fabrizio, laughing with the serenity of a child; and he entered an osteria close to San Petronio. To his extreme suprise, he saw at a table near the one at which he had taken his seat, Peppe, his aunt's first footman, the same who on a former occasion had come to meet him at Geneva. Fabrizio made a sign to him to say nothing; then, having made a hasty meal, a smile of happiness hovering over his lips, he rose; Peppe followed him, and, for the third time, our hero entered the church of San Petronio. Out of discretion, Ludovico remained outside, strolling in the piazza.
– Eh ! mon Dieu, monseigneur ! Comment vont vos blessures ? Mme la duchesse est horriblement inquiète : un jour entier elle vous a cru mort abandonné dans quelque île du Pô ; je vais lui expédier un courrier à l’instant même. Je vous cherche depuis six jours, j’en ai passé trois à Ferrare, courant toutes les auberges."Oh, Lord, Monsignore! How are your wounds? The Signora Duchessa is terribly upset: for a whole day she thought you were dead, and had been left lying on some island in the Po; I must go and send off a messenger to her this very instant. I have been looking for you for the last six days; I spent three at Ferrara, searching all the inns."
– Avez-vous un passeport pour moi ?"Have you a passport for me?"
– J’en ai trois différents : l’un avec les noms et les titres de Votre Excellence ; le second avec votre nom seulement, et le troisième sous un nom supposé, Joseph Bossi ; chaque passeport est en double expédition, selon que Votre Excellence voudra arriver de Florence ou de Modène. Il ne s’agit que de faire une promenade hors de la ville. M. le comte vous verrait loger avec plaisir à l’auberge del Pelegrino, dont le maître est son ami."I have three different ones: one with Your Excellency's names and titles, a second with your name only, and the other in a false name, Giuseppe Bossi; each passport is made out in duplicate, according to whether Your Excellency prefers to have come from Florence or from Modena. You have only to go for a turn outside the town. The Signor Conte would be glad if you would lodge at the Albergo del Pellegrino; the landlord is a friend of his."
Fabrice, ayant l’air de marcher au hasard, s’avança dans la nef droite de l’église jusqu’au lieu où ses cierges étaient allumés ; ses yeux se fixèrent sur la madone de Cimabué, puis il dit à Pépé en s’agenouillant :Fabrizio, with the air of a casual visitor, advanced along the right aisle of the church to the place where his candles were burning; he fastened his eyes on Cimabue's Madonna, then said to Peppe as he fell on his knees:
– Il faut que je rende grâces un instant."I must just give thanks for a moment."
Pépé l’imita. Au sortir de l’église, Pépé remarqua que Fabrice donnait une pièce de vingt francs au premier pauvre qui lui demanda l’aumône ; ce mendiant jeta des cris de reconnaissance qui attirèrent sur les pas de l’être charitable les nuées de pauvres de tout genre qui ornent d’ordinaire la place de Saint-Pétrone. Tous voulaient avoir leur part du napoléon. Les femmes, désespérant de pénétrer dans la mêlée qui l’entourait, fondirent sur Fabrice, lui criant s’il n’était pas vrai qu’il avait voulu donner son napoléon pour être divisé parmi tous les pauvres du bon Dieu. Pépé, brandissant sa canne à pomme d’or, leur ordonna de laisser Son Excellence tranquille.Peppe followed his example. When they left the church, Peppe noticed that Fabrizio gave a twenty-franc piece to the first pauper who asked him for alms: this mendicant uttered cries of gratitude which drew into the wake of the charitable stranger the swarms of paupers of every kind who generally adorn the Piazza San Petronio. All of them were anxious to have a share in the napoleon. The women, despairing of making their way through the crowd that surrounded him, flung themselves on Fabrizio, shouting to him to know whether it was not the fact that he had intended to give his napoleon to be divided among all the poveri del buon Dio. Peppe, brandishing his gold-headed cane, ordered them to leave His Excellency alone.
– Ah ! Excellence, reprirent toutes ces femmes d’une voix plus perçante, donnez aussi un napoléon d’or pour les pauvres femmes ! Fabrice doubla le pas, les femmes le suivirent en criant, et beaucoup de pauvres mâles, accourant par toutes les rues, firent comme une sorte de petite sédition. Toute cette foule horriblement sale et énergique criait :"Ohi Excellency!" all the women proceeded to cry in still more piercing accents, "give another gold napoleon for the poor women!" Fabrizio increased his pace, the women followed him, screaming, and a number of male paupers, running in from every street, created a sort of tumult. All this crowd, horribly dirty and energetic, cried out:
– Excellence."Eccellenza!"
Fabrice eut beaucoup de peine à se délivrer de la cohue ; cette scène rappela son imagination sur la terre. « Je n’ai que ce que je mérite, se dit-il, je me suis frotté à la canaille. »Fabrizio had great difficulty in escaping from the rabble; the scene brought his imagination back to earth. "I have got only what I deserve," he said to himself; "I have rubbed shoulders with the mob."
Deux femmes le suivirent jusqu’à la porte de Saragosse par laquelle il sortait de la ville ; Pépé les arrêta en les menaçant sérieusement de sa canne, et leur jetant quelque monnaie. Fabrice monta la charmante colline de San Michele in Bosco, fit le tour d’une partie de la ville en dehors des murs, prit un sentier, arriva à cinq cents pas sur la route de Florence, puis rentra dans Bologne et remit gravement au commis de la police un passeport où son signalement était noté d’une façon fort exacte. Ce passeport le nommait Joseph Bossi, étudiant en théologie. Fabrice y remarqua une petite tache d’encre rouge jetée, comme par hasard, au bas de la feuille vers l’angle droit. Deux heures plus tard il eut un espion à ses trousses, à cause du titre d’Excellence que son compagnon lui avait donné devant les pauvres de Saint-Pétrone, quoique son passeport ne portât aucun des titres qui donnent à un homme le droit de se faire appeler excellence par ses domestiques.Two women followed him as far as the Porta Saragozza, by which he left the town: Peppe stopped them by threatening them seriously with his cane and flinging them some small change; Fabrizio climbed the charming hill of San Michele in Bosco, made a partial circuit of the town outside the walls, took a path which brought him in five hundred yards to the Florence road, then re-entered Bologna and gravely handed to the police official a passport in which his description was given in the fullest detail. This passport gave him the name of Giuseppe Bossi, student of theology. Fabrizio noticed a little spot of red ink dropped, as though by accident, at the foot of the sheet, near the right-harid corner. A couple of hours later he had a spy on his heels, on account of the title of Eccellenza which his companion had given him in front of the beggars of San Petronio, although his passport bore none of the titles which give a man the right to make his servants address him as Excellency.
Fabrice vit l’espion, et s’en moqua fort ; il ne songeait plus ni aux passeports ni à la police, et s’amusait de tout comme un enfant. Pépé, qui avait ordre de rester auprès de lui, le voyant fort content de Ludovic, aima mieux aller porter lui-même de si bonnes nouvelles à la duchesse. Fabrice écrivit deux très longues lettres aux personnes qui lui étaient chères ; puis il eut l’idée d’en écrire une troisième au vénérable archevêque Landriani. Cette lettre produisit un effet merveilleux, elle contenait un récit fort exact du combat avec Giletti. Le bon archevêque, tout attendri, ne manqua pas d’aller lire cette lettre au prince, qui voulut bien l’écouter, assez curieux de voir comment ce jeune monsignore s’y prenait pour excuser un meurtre aussi épouvantable. Grâce aux nombreux amis de la marquise Raversi, le prince ainsi que toute la ville de Parme croyait que Fabrice s’était fait aider par vingt ou trente paysans pour assommer un mauvais comédien qui avait l’insolence de lui disputer la petite Marietta. Dans les cours despotiques, le premier intrigant adroit dispose de la vérité, comme la mode en dispose à Paris.Fabrizio saw the spy and made light of him; he gave no more thought either to passports or to police, and amused himself with everything, like a boy. Peppe, who had orders to stay beside him, seeing that he was more than satisfied with Lodovico, preferred to go back in person to convey these good tidings to the Duchessa. Fabrizio wrote two very long letters to his dear friends; then it occurred to him to write a third to the venerable Archbishop Laadriani. This letter produced a marvellous effect; it contained a very exact account of the affair with Giletti. The good Archbishop, deeply moved, did not fail to go and read this letter to the Prince, who was quite ready to listen to it, being somewhat curious to know what line this young Monsignore took to excuse so shocking a murder. Thanks to the many friends of the Marchesa Raversi, the Prince, as well as the whole city of Parma, believed that Fabrizio had procured the assistance of twenty or thirty peasants to overpower a bad actor who had had the insolence to challenge him for the favours of little Marietta. In despotic courts, the first skilful intriguer controls the Truth, as the fashion controls it in Paris.
– Mais, que diable ! disait le prince à l’archevêque, on fait faire ces choses-là par un autre ; mais les faire soi-même, ce n’est pas l’usage ; et puis on ne tue pas un comédien tel que Giletti, on l’achète."But, what in the devil's name!" exclaimed the Prince to the Archbishop; "one gets things of that sort done for one by somebody else; but to do them oneself is not the custom; besides, one doesn't kill a comedian like Giletti, one buys him."
Fabrice ne se doutait en aucune façon de ce qui se passait à Parme. Dans le fait, il s’agissait de savoir si la mort de ce comédien, qui de son vivant gagnait trente-deux francs par mois, amènerait la chute du ministère ultra et de son chef le comte Mosca.Fabrizio had not the slightest suspicion of what was going on at Parma. As a matter of fact, the question there was whether the death of this comedian, who in his lifetime had earned a monthly salary of thirty-two francs, was not going to bring about the fall of the Ultra Ministry, and of its leader, Conte Mosca.
En apprenant la mort de Giletti, le prince, piqué des airs d’indépendance que se donnait la duchesse, avait ordonné au fiscal général Rassi de traiter tout ce procès comme s’il se fût agi d’un libéral. Fabrice, de son côté, croyait qu’un homme de son rang était au-dessus des lois ; il ne calculait pas que dans les pays où les grands noms ne sont jamais punis, l’intrigue peut tout, même contre eux. Il parlait souvent à Ludovic de sa parfaite innocence qui serait bien vite proclamée ; sa grande raison c’est qu’il n’était pas coupable. Sur quoi Ludovic lui dit un jour :On learning of the death of Giletti, the Prince, stung by the independent airs which the Duchessa was giving herself, had ordered the Fiscal General Rassi to treat the whole case as though the person charged were a Liberal. Fabrizio, for his part, thought that a man of his rank was superior to the laws; he did not take into account that in countries where bearers of great names are never punished, intrigue can do anything, even against them. He often spoke to Lodovico of his perfect innocence, which would very soon be proclaimed; his great argument being that he was not guilty. Whereupon Lodovico said to him:
– Je ne conçois pas comment Votre Excellence, qui a tant d’esprit et d’instruction, prend la peine de dire de ces choses-là à moi qui suis son serviteur dévoué ; Votre Excellence use de trop de précautions, ces choses-là sont bonnes à dire en public ou devant un tribunal."I cannot conceive how Your Excellency, who has so much intelligence and education, can take the trouble to say all that before me who am his devoted servant; Your Excellency adopts too many precautions; that sort of thing is all right to say in public, or before a court."
« Cet homme me croit un assassin et ne m’en aime pas moins », se dit Fabrice, tombant de son haut."This man believes me to be a murderer, and loves me none the less for it," thought Fabrizio, falling from the clouds.
Trois jours après le départ de Pépé, il fut bien étonné de recevoir une lettre énorme fermée avec une tresse de soie comme du temps de Louis XIV, et adressée à Son Excellence révérendissime Mgr Fabrice del Dongo, premier grand vicaire du diocèse de Parme, chanoine, etc.Three days after Peppe's departure, he was greatly astonished to receive an enormous letter, sealed with a plait of silk, as in the days of Louis XIV, and addressed a Sua Eccellenza reverendissima monsignor Fabrizio del Dongo, primo gran vicario della diocesi di Parma, canonico, etc.
« Mais, est-ce que je suis encore tout cela ? » se dit-il en riant. L’épître de l’archevêque Landriani était un chef-d’œuvre de logique et de clarté ; elle n’avait pas moins de dix-neuf grandes pages, et racontait fort bien tout ce qui s’était passé à Parme à l’occasion de la mort de Giletti."Why, am I still all that?" he asked himself with a laugh. Archbishop Landriani's letter was a masterpiece of logic and lucidity; it filled nevertheless nineteen large pages, and gave an extremely good account of all that had occurred in Parma on the occasion of the death of Giletti.
Une armée française commandée par le maréchal Ney et marchant sur la ville n’aurait pas produit plus d’effet, lui disait le bon archevêque ; à l’exception de la duchesse et de moi, mon très cher fils, tout le monde croit que vous vous êtes donné le plaisir de tuer l’histrion Giletti. Ce malheur vous fût-il arrivé, ce sont de ces choses qu’on assoupit avec deux cents louis et une absence de six mois ; mais la Raversi veut renverser le comte Mosca à l’aide de cet incident. Ce n’est point l’affreux péché du meurtre que le public blâme en vous, c’est uniquement la maladresse ou plutôt l’insolence de ne pas avoir daigné recourir à un bulo (sorte de fier-à-bras, subalterne).Je vous traduis ici en termes clairs les discours qui m’environnent, car depuis ce malheur à jamais déplorable, je me rends tous les jours dans trois maisons des plus considérables de la ville pour avoir l’occasion de vous justifier. Et jamais je n’ai cru faire un plus saint usage du peu d’éloquence que le Ciel a daigné m’accorder."A French army commanded by Marshal Ney, and marching upon the town, would not have had a greater effect," the good Archbishop informed him; "with the exception of the Duchessa and myself, my dearly beloved son, everyone believes that you gave yourself the pleasure of killing the histrion Giletti. Had this misfortune befallen you, it is one of those things which one hushes up with two hundred louis and six months' absence abroad; but the Marchesa Raversi is seeking to overthrow Conte Mosca with the help of this incident. It is not at all with the dreadful sin of murder that the public blames you, it is solely with the clumsiness, or rather the insolence of not having condescended to have recourse to a bulo" (a sort of hired assassin). "I give you a summary here in clear terms of the things that I hear said all around me, for since this ever deplorable misfortune, I go every day to three of the principal houses in the town to have an opportunity of justifying you. And never have I felt that I was making a more blessed use of the scanty eloquence with which heaven has deigned to endow me."
Les écailles tombaient des yeux de Fabrice, les nombreuses lettres de la duchesse, remplies de transports d’amitié, ne daignaient jamais raconter. La duchesse lui jurait de quitter Parme à jamais, si bientôt il n’y rentrait triomphant.The scales fell from Fabrizio's eyes; the Duchessa's many letters, filled with transports of affection, never condescended to tell him anything. The Duchessa swore to him that she would leave Parma for ever, unless presently he returned there in triumph.
« Le comte fera pour toi, lui disait-elle dans la lettre qui accompagnait celle de l’archevêque, tout ce qui est humainement possible. Quant à moi, tu as changé mon caractère avec cette belle équipée ; je suis maintenant aussi avare que le banquier Tombone ; j’ai renvoyé tous mes ouvriers, j’ai fait plus, j’ai dicté au comte l’inventaire de ma fortune, qui s’est trouvée bien moins considérable que je ne le pensais. Après la mort de l’excellent comte Pietranera, que, par parenthèse, tu aurais bien plutôt dû venger, au lieu de t’exposer contre un être de l’espèce de Giletti, je restai avec douze cents livres de rente et cinq mille francs de dette ; je me souviens, entre autres choses, que j’avais deux douzaines et demie de souliers de satin blanc venant de Paris, et une seule paire de souliers pour marcher dans la rue. Je suis presque décidée à prendre les trois cent mille francs que me laisse le duc, et que je voulais employer en entier à lui élever un tombeau magnifique. Au reste, c’est la marquise Raversi qui est ta principale ennemie, c’est-à-dire la mienne ; si tu t’ennuies seul à Bologne, tu n’as qu’à dire un mot, j’irai te joindre. Voici quatre nouvelles lettres de change, etc. »"The Conte will do for you," she wrote to him in the letter that accompanied the Archbishop's, "everything that is humanly possible. As for myself, you have changed my character with this fine escapade of yours; I am now as great a miser as the banker Tombone; I have dismissed all my workmen, I have done more, I have dictated to the Conte the inventory of my fortune, which turns out to be far less considerable than I supposed. After the death of the excellent Conte Pietranera, whom, by the way, you would have done far better to avenge, instead of exposing your life to a creature of Giletti's sort, I was left with an income of twelve hundred francs and five thousand francs of debts; I remember, among other things, that I had two and a half dozen white satin slippers coming from Paris and not a single pair of shoes to wear in the street. I have almost made up my mind to take the three hundred thousand francs which the Duca has left me, the whole of which I intended to use in erecting a magnificent tomb to him. Besides, it is the Marchesa Raversi who is your principal enemy, that is to say mine; if you find life dull by yourself at Bologna, you have only to say the word, I shall come and join you. Here are four more bills of exchange," and so on.
La duchesse ne disait mot à Fabrice de l’opinion qu’on avait à Parme sur son affaire, elle voulait avant tout le consoler et, dans tous les cas, la mort d’un être ridicule tel que Giletti ne lui semblait pas de nature à être reprochée sérieusement à del Dongo.The Duchessa said not a word to Fabrizio of the opinion that was held in Parma of his affair, she wished above all things to comfort him, and in any event the death of a ridiculous creature like Giletti did not seem to her the sort of thing that could be seriously charged against a del Dongo.
– Combien de Giletti nos ancêtres n’ont-ils pas envoyés dans l’autre monde, disait-elle au comte, sans que personne se soit mis en tête de leur en faire un reproche !"How many Gilettis have not our ancestors sent into the other world," she said to the Conte, "without anyone's ever taking it into his head to reproach them with it?"
Fabrice tout étonné, et qui entrevoyait pour la première fois le véritable état des choses, se mit à étudier la lettre de l’archevêque. Par malheur l’archevêque lui-même le croyait plus au fait qu’il ne l’était réellement. Fabrice comprit que ce qui faisait surtout le triomphe de la marquise Raversi, c’est qu’il était impossible de trouver des témoins de visu de ce fatal combat. Le valet de chambre qui le premier en avait apporté la nouvelle à Parme était à l’auberge du village Sanguigna lorsqu’il avait eu lieu ; la petite Marietta et la vieille femme qui lui servait de mère avaient disparu, et la marquise avait acheté le veturino qui conduisait la voiture et qui faisait maintenant une déposition abominable.Fabrizio, taken completely by surprise, and getting for the first time a glimpse of the true state of things, set himself down to study the Archbishop's letter. Unfortunately the Archbishop himself believed him to be better informed than he actually was. Fabrizio gathered that the principal cause of the Marchesa Raversi's triumph lay in the fact that it was impossible to find any eye-witnesses of the fatal combat. The footman who had been the first to bring the news to Parma had been at the village inn at Sanguigna when the fight occurred; little Marietta and the old woman who acted as her mother had vanished, and the Marchesa had bought the vetturino who drove the carriage, and who had now made an abominable deposition.
Quoique la procédure soit environnée du plus profond mystère, écrivait le bon archevêque avec son style cicéronien, et dirigée par le fiscal général Rassi, dont la seule charité chrétienne peut m’empêcher de dire du mal, mais qui a fait sa fortune en s’acharnant après les malheureux accusés comme le chien de chasse après le lièvre ; quoique le Rassi, dis-je, dont votre imagination ne saurait s’exagérer la turpitude et la vénalité, ait été chargé de la direction du procès par un prince irrité, j’ai pu lire les trois dépositions du veturino. Par un insigne bonheur, ce malheureux se contredit. Et j’ajouterai, parce que je parle à mon vicaire général, à celui qui, après moi, doit avoir la direction de ce diocèse, que j’ai mandé le curé de la paroisse qu’habite ce pécheur égaré. Je vous dirai, mon très cher fils, mais sous le secret de la confession, que ce curé connaît déjà, par la femme du veturino, le nombre d’écus qu’il a reçu de la marquise Raversi ; je n’oserai dire que la marquise a exigé de lui de vous calomnier, mais le fait est probable. Les écus ont été remis par un malheureux prêtre qui remplit des fonctions peu relevées auprès de cette marquise, et auquel j’ai été obligé d’interdire la messe pour la seconde fois. Je ne vous fatiguerai point du récit de plusieurs autres démarches que vous deviez attendre de moi, et qui d’ailleurs rentrent dans mon devoir. Un chanoine, votre collègue à la cathédrale, et qui d’ailleurs se souvient un peu trop quelquefois de l’influence que lui donnent les biens de sa famille dont, par la permission divine, il est resté le seul héritier, s’étant permis de dire chez M. le comte Zurla, ministre de l’Intérieur, qu’il regardait cette bagatelle comme prouvée contre vous (il parlait de l’assassinat du malheureux Giletti), je l’ai fait appeler devant moi, et là, en présence de mes trois autres vicaires généraux, de mon aumônier et de deux curés qui se trouvaient dans la salle d’attente, je l’ai prié de nous communiquer, à nous ses frères, les éléments de la conviction complète qu’il disait avoir acquise contre un de ses collègues à la cathédrale ; le malheureux n’a pu articuler que des raisons peu concluantes ; tout le monde s’est élevé contre lui, et quoique je n’aie cru devoir ajouter que bien peu de paroles, il a fondu en larmes et nous a rendus témoins du plein aveu de son erreur complète, sur quoi je lui ai promis le secret en mon nom et en celui de toutes les personnes qui avaient assisté à cette conférence, sous la condition toutefois qu’il mettrait tout son zèle à rectifier les fausses impressions qu’avaient pu causer les discours par lui proférés depuis quinze jours."Although the proceedings are enveloped in the most profound mystery," wrote the Archbishop in his Ciceronian style, "and directed by the Fiscal General, Rassi, of whom Christian charity alone can restrain me from speaking evil, but who has made his fortune by harrying his wretched prisoners as the greyhound harries the hare; although this Rassi, I say, whose turpitude and venality your imagination would be powerless to exaggerate, has been appointed to take charge of the case by an angry Prince, I have been able to read the three depositions of the vetturino. By a signal piece of good fortune, the wretch contradicts himself. And I shall add, since I am addressing my Grand Vicar, him who, after myself, is to have the charge of this Diocese, that I have sent for the curate of the parish in which this straying sinner resides. I shall tell you, my dearly beloved son, but under the seal of the confessional, that this curate already knows, through the wife of the vetturino, the number of scudi that he has received from the Marchesa Raversi; I shall not venture to say that the Marchesa insisted upon his slandering you, but that is probable. The scudi were transmitted to him through a wretched priest who performs functions of a base order in the Marchesa's. household, and whom I have been obliged to banish from the altar for the second time. I shall not weary you with an account of various other actions which you might expect from me, and which, moreover, enter into my duty. A Canon, your colleague at the Cathedral, who is a little too prone at times to remember the influence conferred upon him by the wealth of his family, to which, by divine permission, he is now the sole heir, having allowed himself to say in the house of Conte Zurla, the Minister of the Interior, that he regarded this bagattella (he referred to the killing of the unfortunate Giletti) as proved against you, I summoned him to appear before me, and there, in the presence of my three other Vicars General, of my Chaplain and of two curates who happened to be in the waiting-room, I requested him to communicate to us his brethren the elements of the complete conviction which he professed to have acquired against one of his colleagues at the Cathedral; the unhappy man was able to articulate only the most inconclusive arguments; every voice was raised against him, and, although I did not think it my duty to add more than a very few words, he burst into tears and made us the witnesses of his full confession of his complete error, upon which I promised him secrecy in my name and in the names of the persons who had been present at the discussion, always on the condition that he would devote all his zeal to correcting the false impressions that might have been created by the language employed by him during the previous fortnight.
Je ne vous répéterai point, mon cher fils, ce que vous devez savoir depuis longtemps, c’est-à-dire que des trente-quatre paysans employés à la fouille entreprise par le comte Mosca et que la Raversi prétend soldés par vous pour vous aider dans un crime, trente-deux étaient au fond de leur fossé, tout occupés de leurs travaux, lorsque vous vous saisîtes du couteau de chasse et l’employâtes à défendre votre vie contre l’homme qui vous attaquait à l’improviste. Deux d’entre eux, qui étaient hors du fossé, crièrent aux autres :On assassine Monseigneur !Ce cri seul montre votre innocence dans tout son éclat. Eh bien ! le fiscal général Rassi prétend que ces deux hommes ont disparu, bien plus, on a retrouvé huit des hommes qui étaient au fond du fossé ; dans leur premier interrogatoire six ont déclaré avoir entendu le cri on assassine Monseigneur !Je sais, par voies indirectes, que dans leur cinquième interrogatoire, qui a eu lieu hier soir, cinq ont déclaré qu’ils ne se souvenaient pas bien s’ils avaient entendu directement ce cri ou si seulement il leur avait été raconté par quelqu’un de leurs camarades. Des ordres sont donnés pour que l’on me fasse connaître la demeure de ces ouvriers terrassiers, et leurs curés leur feront comprendre qu’ils se damnent si, pour gagner quelques écus, ils se laissent aller à altérer la vérité."I shall not repeat to you, my dear son, what you must long have known, namely that of the thirty-four contadini employed on the excavations undertaken by Conte Mosca, whom the Raversi pretends to have been paid by you to assist you in a crime, thirty-two were at the bottom of their trench, wholly taken up with their work, when you armed yourself with the hunting knife and employed it to defend your life against the man who had attacked you thus unawares. Two of their number, who were outside the trench, shouted to the others: 'They are murdering Monsignore!' This cry alone reveals your innocence in all its whiteness. Very well, the Fiscal General Rassi maintains that these two men have disappeared; furthermore, they have found eight of the men who were at the bottom of the trench; at their first examination, six declared that they had heard the cry: 'They are murdering Monsignore!' I know, through indirect channels, that at their fifth examination, which was held yesterday evening, five declared that they could not remember distinctly whether they had heard the cry themselves or whether it had been reported to them by their comrades. Orders have been given that I am to be informed of the place of residence of these excavators, and their parish priests will make them understand that they are damning themselves if, in order to gain a few soldi, they allow themselves to alter the truth."
Le bon archevêque entrait dans des détails infinis, comme on peut en juger par ceux que nous venons de rapporter. Puis il ajoutait en se servant de la langue latine :The good Archbishop went into endless details, as may be judged by those we have extracted from his letter. Then he added, using the Latin tongue:
Cette affaire n’est rien moins qu’une tentative de changement de ministère. Si vous êtes condamné, ce ne peut être qu’aux galères ou à la mort, auquel cas j’interviendrais en déclarant, du haut de ma chaire archiépiscopale, que je sais que vous êtes innocent, que vous avez tout simplement défendu votre vie contre un brigand, et qu’enfin je vous ai défendu de revenir à Parme tant que vos ennemis y triompheront ; je me propose même de stigmatiser, comme il le mérite, le fiscal général ; la haine contre cet homme est aussi commune que l’estime pour son caractère est rare. Mais enfin la veille du jour où ce fiscal prononcera cet arrêt si injuste, la duchesse Sanseverina quittera la ville et peut-être même les Etats de Parme : dans ce cas l’on ne fait aucun doute que le comte ne donne sa démission. Alors, très probablement, le général Fabio Conti arrive au ministère, et la marquise Raversi triomphe. Le grand mal de votre affaire, c’est qu’aucun homme entendu n’est chargé en chef des démarches nécessaires pour mettre au jour votre innocence et déjouer les tentatives faites pour suborner des témoins. Le comte croit remplir ce rôle ; mais il est trop grand seigneur pour descendre à de certains détails ; de plus, en sa qualité de ministre de la police, il a dû donner, dans le premier moment, les ordres les plus sévères contre vous. Enfin, oserai-je le dire ? Notre souverain seigneur vous croit coupable, ou du moins simule cette croyance, et apporte quelque aigreur dans cette affaire."This affair is nothing less than an attempt to bring about a change of government. If you are sentenced, it can be only to the galleys or to death, in which case I should intervene by declaring from my Archepiscopal Throne that I know you to be innocent, that you simply and solely defended your life against a brigand, and that finally I have forbidden you to return to Parma for so long as your enemies shall be triumphant there; I propose even to stigmatise, as he deserves, the Fiscal General; the hatred felt for that man is as common as esteem for his character is rare. But finally, on the eve of the day on which this Fiscal is to pronounce so unjust a sentence, the Duchessa Sanseverina will leave the town, and perhaps even the States of Parma: in that event, no doubt is felt that the Conte will hand in his resignation. Then, very probably, General Fabio Conti will come into office and the Marchesa Raversi will be triumphant. The great mistake in your case is that no skilled person has been appointed to take charge of the procedure necessary to bring your innocence into the light of day, and to foil the attempts that have been made to suborn witnesses. The Conte believes that he is playing this part; but he is too great a gentleman to stoop to certain details; besides, in his capacity as Minister of Police, he was obliged to issue, at the first moment, the most severe orders against you. Lastly, dare I say it, our Sovereign Lord believes you to be guilty, or at least feigns that belief, and has introduced a certain bitterness into the affair."
(Les mots correspondant à “notre souverain seigneur” et “à simule cette croyance” étaient en grec, et Fabrice sut un gré infini à l’archevêque d’avoir osé les écrire. Il coupa avec un canif cette ligne de sa lettre, et la détruisit sur-le-champ.)(The words corresponding to "our Sovereign Lord" and "feigns that belief" were in Greek, and Fabrizio felt infinitely obliged to the Archbishop for having had the courage to write them. With a pen-knife he cut this line out of the letter, and destroyed it on the spot.)
Fabrice s’interrompit vingt fois en lisant cette lettre ; il était agité des transports de la plus vive reconnaissance : il répondit à l’instant par une lettre de huit pages. Souvent il fut obligé de relever la tête pour que ses larmes ne tombassent pas sur son papier. Le lendemain, au moment de cacheter cette lettre, il en trouva le ton trop mondain. « Je vais l’écrire en latin, se dit-il, elle en paraîtra plus convenable au digne archevêque. » Mais en cherchant à construire de belles phrases latines bien longues, bien imitées de Cicéron, il se rappela qu’un jour l’archevêque, lui parlant de Napoléon, affectait de l’appeler Buonaparte ; à l’instant disparut toute l’émotion qui la veille le touchait jusqu’aux larmes. « O roi d’Italie, s’écria-t-il, cette fidélité que tant d’autres t’ont jurée de ton vivant, je te la garderai après ta mort. Il m’aime, sans doute, mais parce que je suis un del Dongo et lui le fils d’un bourgeois. » Pour que sa belle lettre en italien ne fût pas perdue, Fabrice y fit quelques changements nécessaires, et l’adressa au comte Mosca.Fabrizio broke off a score of times while reading this letter; he was carried away by transports of the liveliest gratitude: he replied at once in a letter of eight pages. Often he was obliged to raise his head so that his tears should not fall on the paper. Next day, as he was sealing this letter, he felt that it was too worldly in tone. "I shall write it in Latin," he said to himself, "that will make it appear more seemly to the worthy Archbishop." But, while he was seeking to construct fine Latin phrases of great length, in the true Ciceronian style, he remembered that one day the Archbishop, in speaking to him of Napoleon, had made a point of calling him Buonaparte; at that instant there vanished all the emotion that, on the previous day, had moved him to tears. "O King of Italy!" he exclaimed, "that loyalty which so many others swore to thee in thy lifetime, I shall preserve for thee after thy death. He is fond of me, no doubt, but because I am a del Dongo and he a son of the people." So that his fine letter in Italian might not be wasted, Fabrizio made a few necessary alterations in it, and addressed it to Conte Mosca.
Ce jour-là même, Fabrice rencontra dans la rue la petite Marietta ; elle devint rouge de bonheur, et lui fit signe de la suivre sans l’aborder. Elle gagna rapidement un portique désert ; là, elle avança encore la dentelle noire qui, suivant la mode du pays, lui couvrait la tête, de façon à ce qu’elle ne pût être reconnue ; puis, se retournant vivement :That same day, Fabrizio met in the street little Marietta; she flushed with joy and made a sign to him to follow her without speaking. She made swiftly for a deserted archway; there, she pulled forward the black lace shawl which, following the local custom, covered her head, so that she could not be recognised; then turning round quickly:
– Comment se fait-il, dit-elle à Fabrice, que vous marchiez ainsi librement dans la rue ? Fabrice lui raconta son histoire."How is it," she said to Fabrizio, "that you are walking freely in the street like this?" Fabrizio told her his story.
– Grand Dieu ! vous avez été à Ferrare ! Moi qui vous y ai tant cherché ! Vous saurez que je me suis brouillée avec la vieille femme parce qu’elle voulait me conduire à Venise, où je savais bien que vous n’iriez jamais, puisque vous êtes sur la liste noire de l’Autriche. J’ai vendu mon collier d’or pour venir à Bologne, un pressentiment m’annonçait le bonheur que j’ai de vous y rencontrer ; la vieille femme est arrivée deux jours après moi. Ainsi, je ne vous engagerai point à venir chez nous, elle vous ferait encore de ces vilaines demandes d’argent qui me font tant de honte. Nous avons vécu fort convenablement depuis le jour fatal que vous savez, et nous n’avons pas dépensé le quart de ce que vous lui donnâtes. Je ne voudrais pas aller vous voir à l’auberge du Pelegrino, ce serait une publicité. Tâchez de louer une petite chambre dans une rue déserte, et à l’Ave Maria (la tombée de la nuit), je me trouverai ici, sous ce même portique."Good God! You were at Ferrara! And there was I looking for you everywhere in the place! You must know that I quarrelled with the old woman, because she wanted to take me to Venice, where I knew quite well that you would never go, because you are on the Austrian black list. I sold my gold necklace to come to Bologna, I had a presentiment that I should have the happiness of meeting you here; the old woman arrived two days after me. And so I shan't ask you to come and see us, she would go on making those dreadful demands for money which make me so ashamed. We have lived very comfortably since the fatal day you remember, and haven't spent a quarter of what you gave us. I would rather not come and see you at the Albergo del Pellegrino, it would be a pubblicità. Try to find a little room in a quiet street, and at the Ave Maria" (nightfall) "I shall be here, under this same archway."
Ces mots dits, elle prit la fuite.So saying, she took to her heels.
CHAPITRE XIIICHAPTER THIRTEEN
Toutes les idées sérieuses furent oubliées à l’apparition imprévue de cette aimable personne. Fabrice se mit à vivre à Bologne dans une joie et une sécurité profondes. Cette disposition naïve à se trouver heureux de tout ce qui remplissait sa vie perçait dans les lettres qu’il adressait à la duchesse ; ce fut au point qu’elle en prit de l’humeur. A peine si Fabrice le remarqua ; seulement il écrivit en signes abrégés sur le cadran de sa montre : « Quand j’écris à la D. ne jamais dire quand j’étais prélat, quand j’étais homme d’église ; cela la fâche. » Il avait acheté deux petits chevaux dont il était fort content : il les attelait à une calèche de louage toutes les fois que la petite Marietta voulait aller voir quelqu’un de ces sites ravissants des environs de Bologne ; presque tous les soirs il la conduisait à la Chute du Reno. Au retour, il s’arrêtait chez l’aimable Crescentini, qui se croyait un peu le père de la Marietta.All serious thoughts were forgotten on the unexpected appearance of this charming person. Fabrizio settled himself to live at Bologna in a joy and security that were profound. This artless tendency to take delight in everything that entered into his life shewed through in the letters which he wrote to the Duchessa; to such an extent that she began to take offence. Fabrizio paid little attention; he wrote, however, in abridged symbols on the face of his watch: "When I write to the D., must never say When I was prelate, when I was in the Church: that annoys her." He had bought a pair of ponies with which he was greatly pleased: he used to harness them to a hired carriage whenever little Marietta wished to pay a visit to any of the enchanting spots in the neighbourhood of Bologna; almost every evening he drove her to the Cascata del Reno. On their way back, he would call on the friendly Crescentini, who regarded himself as to some extent Marietta's father.
« Ma foi ! si c’est là la vie de café qui me semblait si ridicule pour un homme de quelque valeur, j’ai eu tort de la repousser », se dit Fabrice. Il oubliait qu’il n’allait jamais au café que pour lire “Le Constitutionnel”, et que, parfaitement inconnu à tout le beau monde de Bologne, les jouissances de vanité n’entraient pour rien dans sa félicité présente. Quand il n’était pas avec la petite Marietta, on le voyait à l’Observatoire, où il suivait un cours d’astronomie ; le professeur l’avait pris en grande amitié et Fabrice lui prêtait ses chevaux le dimanche pour aller briller avec sa femme au Corso de la Montagnola."Upon my soul, if this is the caffè life which seemed to me so ridiculous for a man of any worth, I did wrong to reject it," Fabrizio said to himself. He forgot that he never went near a caffè except to read the Constitutionnel, and that, since he was a complete stranger to everyone in Bologna, the gratification of vanity did not enter at all into his present happiness. When he was not with little Marietta, he was to be seen at the Observatory, where he was taking a course in astronomy; the Professor had formed a great affection for him, and Fabrizio used to lend him his ponies on Sundays, to cut a figure with his wife on the Corso della Montagnola.
Il avait en exécration de faire le malheur d’un être quelconque, si peu estimable qu’il fût. La Marietta ne voulait pas absolument qu’il vît la vieille femme ; mais un jour qu’elle était à l’église, il monta chez la mammacia qui rougit de colère en le voyant entrer. « C’est le cas de faire le del Dongo », se dit Fabrice.He loathed the idea of harming any living creature, however undeserving that creature might be. Marietta was resolutely opposed to his seeing the old woman, but one day, when she was at church, he went up to visit the Mammaccia, who flushed with anger when she saw him enter the room. "This is a case where one plays the del Dongo," he said to himself.
– Combien la Marietta gagne-t-elle par mois quand elle est engagée ? s’écria-t-il de l’air dont un jeune homme qui se respecte entre à Paris au balcon des Bouffes."How much does Marietta earn in a month when she is working?" he cried, with the air with which a self-respecting young man, in Paris, enters the balcony at the Bouffes.
– Cinquante écus."Fifty scudi."
– Vous mentez comme toujours ; dites la vérité, ou par Dieu vous n’aurez pas un centime."You are lying, as usual; tell the truth, or, by God, you shall not have a centesimo!"
– Eh bien, elle gagnait vingt-deux écus dans notre compagnie à Parme, quand nous avons eu le malheur de vous connaître ; moi je gagnais douze écus, et nous donnions à Giletti, notre protecteur, chacune le tiers de ce qui nous revenait. Sur quoi, tous les mois à peu près, Giletti faisait un cadeau à la Marietta ; ce cadeau pouvait bien valoir deux écus."Very well, she was getting twenty-two scudi in our company at Parma, when we had the bad luck to meet you; I was getting twelve scudi, and we used to give Giletti, our protector, a third of what each of us earned. Out of which, every month almost, Giletti would make Marietta a present; the present might be worth a couple of scudi."
– Vous mentez encore ; vous, vous ne receviez que quatre écus. Mais si vous êtes bonne avec la Marietta, je vous engage comme si j’étais un impresario ; tous les mois vous recevrez douze écus pour vous et vingt-deux pour elle ; mais si je lui vois les yeux rouges, je fais banqueroute."You're lying still; you never had more than four scudi. But if you are good to Marietta, I will engage you as though I were an impresario; every month you shall have twelve scudi for yourself and twenty-two for her; but if I see her with red eyes, I make you bankrupt."
– Vous faites le fier ; eh bien ! votre rebelle générosité nous ruine, répondit la vieille femme d’un ton furieux ; nous perdons l’avviamento (l’achalandage). Quand nous aurons l’énorme malheur d’être privées de la protection de Votre Excellence, nous ne serons plus connues d’aucune troupe, toutes seront au grand complet ; nous ne trouverons pas d’engagement, et par vous, nous mourrons de faim."You're very stiff and proud; very well, your fine generosity will be the ruin of us," replied the old woman in a furious tone; "we lose our avviamento" (our connexion). "When we have the enormous misfortune to be deprived of Your Excellency's protection, we shall no longer be known in any of the companies, they will all be filled up; we shall not find any engagement, and, all through you, we shall starve to death."
– Va-t’en au diable, dit Fabrice en s’en allant."Go to the devil," said Fabrizio as he left the room.
– Je n’irai pas au diable ; vilain impie ! mais tout simplement au bureau de la police, qui saura de moi que vous êtes un monsignore qui a jeté le froc aux orties, et que vous ne vous appelez pas plus Joseph Bossi que moi."I shall not go to the devil, you impious wretch! But I will go straight away to the police office, where they shall learn from me that you are a Monsignore who has flung his cassock to the winds, and that you are no more Giuseppe Bossi than I am."
Fabrice avait déjà descendu quelques marches de l’escalier, il revint.Fabrizio had already gone some way down the stairs. He returned.
– D’abord la police sait mieux que toi quel peut être mon vrai nom ; mais si tu t’avises de me dénoncer, si tu as cette infamie, lui dit-il d’un grand sérieux, Ludovic te parlera, et ce n’est pas six coups de couteau que recevra ta vieille carcasse, mais deux douzaines, et tu seras pour six mois à l’hôpital, et sans tabac."In the first place, the police know better than you what my real name may be; but if you take it into your head to denounce me, if you do anything so infamous," he said to her with great seriousness, "Lodovico shall talk to you, and it is not six slashes with the knife that your old carcass shall get, but two dozen, and you will be six months in hospital, and no tobacco."
La vieille femme pâlit et se précipita sur la main de Fabrice, qu’elle voulut baiser :The old woman turned pale, and dashed at Fabrizio's hand, which she tried to kiss.
– J’accepte avec reconnaissance le sort que vous nous faites, à la Marietta et à moi. Vous avez l’air si bon, que je vous prenais pour un niais ; et pensez-y bien, d’autres que moi pourront commettre la même erreur ; je vous conseille d’avoir habituellement l’air plus grand seigneur."I accept with gratitude the provision that you are making for Marietta and me. You look so good that I took you for a fool; and, you bear in mind, others besides myself may make the same error; I advise you always to adopt a more noblemanly air."
Puis elle ajouta avec une impudence admirable :Then she added with an admirable impudence:
– Vous réfléchirez à ce bon conseil, et comme l’hiver n’est pas bien éloigné, vous nous ferez cadeau à la Marietta et à moi de deux bons habits de cette belle étoffe anglaise que vend le gros marchand qui est sur la place Saint-Pétrone."You will reflect upon this good advice, and, as the winter is not far off, you will make Marietta and me a present of two good jackets of that fine English stuff which they sell at the big shop in the Piazza San Petronio."
L’amour de la jolie Marietta offrait à Fabrice tous les charmes de l’amitié la plus douce, ce qui le faisait songer au bonheur du même genre qu’il aurait pu trouver auprès de la duchesse.The love of the pretty Marietta offered Fabrizio all the charms of the most delightful friendship, which set him dreaming of the happiness of the same order which he might have been finding in the Duchessa's company.
« Mais n’est-ce pas une chose bien plaisante, se disait-il quelquefois, que je ne sois pas susceptible de cette préoccupation exclusive et passionnée qu’ils appellent de l’amour ? Parmi les liaisons que le hasard m’a données à Novare ou à Naples, ai-je jamais rencontré de femme dont la présence, même dans les premiers jours, fût pour moi préférable à une promenade sur un joli cheval inconnu ? Ce qu’on appelle amour, ajoutait-il, serait-ce donc encore un mensonge ? J’aime sans doute, comme j’ai bon appétit à six heures ! Serait-ce cette propension quelque peu vulgaire dont ces menteurs auraient fait l’amour d’Othello, l’amour de Tancrède ? ou bien faut-il croire que je suis organisé autrement que les autres hommes ? Mon âme manquerait d’une passion, pourquoi cela ? ce serait une singulière destinée ! »"But is it not a very pleasant thing," he asked himself at times, "that I am not susceptible to that exclusive and passionate preoccupation which they call love? Among the intimacies into which chance has brought me at Novara or at Naples, have I ever met a woman whose company, even in the first few days, was to my mind preferable to riding a good horse that I did not know? What they call love," he went on, "can that be just another lie? I feel myself in love, no doubt, as I feel a good appetite at six o'clock! Can it be out of this slightly vulgar propensity that those liars have fashioned the love of Othello, the love of Tancred? Or am I indeed to suppose that I am constructed differently from other men? That my soul should be lacking in one passion, why should that be? It would be a singular destiny!"
A Naples, surtout dans les derniers temps, Fabrice avait rencontré des femmes qui, fières de leur rang, de leur beauté et de la position qu’occupaient dans le monde les adorateurs qu’elles lui avaient sacrifiés, avaient prétendu le mener. A la vue de ce projet, Fabrice avait rompu de la façon la plus scandaleuse et la plus rapide. « Or, se disait-il, si je me laisse jamais transporter par le plaisir, sans doute très vif, d’être bien avec cette jolie femme qu’on appelle la duchesse Sanseverina, je suis exactement comme ce Français étourdi qui tua un jour la poule aux œufs d’or. C’est à la duchesse que je dois le seul bonheur que j’aie jamais éprouvé par les sentiments tendres ; mon amitié pour elle est ma vie, et d’ailleurs, sans elle que suis-je ? un pauvre exilé réduit à vivoter péniblement dans un château délabré des environs de Novare. Je me souviens que durant les grandes pluies d’automne j’étais obligé, le soir, crainte d’accident, d’ajuster un parapluie sur le ciel de mon lit. Je montais les chevaux de l’homme d’affaires, qui voulait bien le souffrir par respect pour mon sang bleu (pour ma haute puissance), mais il commençait à trouver mon séjour un peu long ; mon père m’avait assigné une pension de douze cents francs, et se croyait damné de donner du pain à un jacobin. Ma pauvre mère et mes sœurs se laissaient manquer de robes pour me mettre en état de faire quelques petits cadeaux à mes maîtresses. Cette façon d’être généreux me perçait le cœur. Et, de plus, on commençait à soupçonner ma misère, et la jeune noblesse des environs allait me prendre en pitié. Tôt ou tard, quelque fat eût laissé voir son mépris pour un jacobin pauvre et malheureux dans ses desseins, car, aux yeux de ces gens-là, je n’étais pas autre chose. J’aurais donné ou reçu quelque bon coup d’épée qui m’eût conduit à la forteresse de Fenestrelles, ou bien j’eusse de nouveau été me réfugier en Suisse, toujours avec douze cents francs de pension. J’ai le bonheur de devoir à la duchesse l’absence de tous ces maux ; de plus, c’est elle qui sent pour moi les transports d’amitié que je devrais éprouver pour elle.At Naples, -especially in the latter part of his time there, Fabrizio had met women who, proud of their rank, their beauty and the position held in society by the adorers whom they had sacrificed to him, had attempted to lead him. On discovering their intention, Fabrizio had broken with them in the most summary and open fashion. "Well," he said to himself, "if I ever allow myself to be carried away by the pleasure, which no doubt is extremely keen, of being on friendly terms with that charming woman who is known as the Duchessa Sanseverina, I shall be exactly like that stupid Frenchman who killed the goose that was laying the golden eggs. It is to the Duchessa that I owe the sole happiness which has ever come to me from sentiments of affection: my friendship for her is my life, and besides, without her, what am I? A poor exile reduced to living from hand to mouth in a tumble-down country house outside Novara. I remember how, during the heavy autumn rains, I used to be obliged, at night, for fear of accidents, to fix up an umbrella over the tester of my bed. I rode the agent's horses, which he was good enough to allow out of respect for my blue blood (for my influence, that is), but he was beginning to find my stay there a trifle long; my father had made me an allowance of twelve hundred francs, and thought himself damned for having given bread to a Jacobin. My poor mother and sisters let themselves go without new clothes to keep me in a position to make a few little presents to my mistresses. This way of being generous pierced me to the heart. And besides, people were beginning to suspect my poverty, and the young noblemen of the district would have been feeling sorry for me next. Sooner or later some prig would have let me see his contempt for a poor Jacobin whose plans had come to grief, for in those people's eyes I was nothing more than that. I should have given or received some doughty thrust with a sword which would have carried me off to the fortress of Fenestrelle, or else I should have been obliged to take refuge again in Switzerland, still on my allowance of twelve hundred francs. I have the good fortune to be indebted to the Duchessa for the absence of all these evils; besides, it is she who feels for me the transports of affection which I ought to be feeling for her.
« Au lieu de cette vie ridicule et piètre qui eût fait de moi un animal triste, un sot, depuis quatre ans je vis dans une grande ville et j’ai une excellente voiture, ce qui m’a empêché de connaître l’envie et tous les sentiments bas de la province. Cette tante trop aimable me gronde toujours de ce que je ne prends pas assez d’argent chez le banquier. Veux-je gâter à jamais cette admirable position ? Veux-je perdre l’unique amie que j’aie au monde ? Il suffit de proférer un mensonge, il suffit de dire à une femme charmante et peut-être unique au monde, et pour laquelle j’ai l’amitié la plus passionnée :Je t’aime, moi qui ne sais pas ce que c’est qu’aimer d’amour. Elle passerait la journée à me faire un crime de l’absence de ces transports qui me sont inconnus. La Marietta, au contraire, qui ne voit pas dans mon cœur et qui prend une caresse pour un transport de l’âme, me croit fou d’amour, et s’estime la plus heureuse des femmes."Instead of that ridiculous, pettifogging existence which would have made me a sad dog, a fool, for the last four years I have been living in a big town, and have an excellent carriage, which things have preserved me from feelings of envy and all the base sentiments of a provincial life. This too indulgent aunt is always scolding me because I do not draw enough money from the banker. Do I wish to ruin for all time so admirable a position? Do I wish to lose the one friend that I have in the world? All I need do is to utter a falsehood; all I need do is to say to a charming woman, a woman who is perhaps without a counterpart in the world, and for whom I feel the most passionate friendship: 'I love you,' I who do not know what it is to love amorously. She would spend the day finding fault with me for the absence of these transports which are unknown to me. Marietta, or the other hand, who does not see into my heart, and takes ; caress for a transport of the soul, thinks me madly in lov< and looks upon